‹ Les époques littéraires de l'IndeChapitre 16 sur 46 · UNE FAMILLB DE BRAHMANES, DANS LES TEMPS HÉROÏQUES · texte numérisé non relu

UNE FAMILLB DE BRAHMANES, DANS LES TEMPS HÉROÏQUES

DE l'iNDE.

L'histoire qu'on va lire n'est pas une nouvelle où des traits de sentiments soient i^ustés avec art à quelque fiction dont la scène ait l'Inde pour théâtre. C'est, à la lettre, un récit indien, une de ces aventures qui abondent dans la plus grande des épopées sanscrites, le Mahàbhârata, et qui conservent un fond de vérité historique à travers l'étrange merveilleux répandu dans toutes les parties de la composition. C'est un des rares épisodes de cette épopée qui peuvent être transportés dans une langue moderne sans les modifications notables qu'exige le goût européen, et qui n'ont pas besoin d'un appareil de notes pour l'intelligence du récit (1). Nous avons donc tenté d'en faire une traduction libre, tout en conservant au texte original un intérêt de simplicité et de vérité poétique. L'épisode qui a pour titre : Lamentations du brahmane^ n'est parvenu que lentement à certaine notoriété, et la première partie seulement a été mise en vers allemands par Fr. Bopp dans un recueil sanscrit de textes épiques (2).

Les Panda vas errent de contrée en contrée avec leur mère Kountî, et, en attendant le jour où ils reparaîtront avec de puissants alliés pour disputer l'empire, ils voyagent sous les dehors de pauvres brahmanes, portant la chevelure bouclée, vêtus d'écorces d'arbres et de peaux de gazelle. Ils sont obligés, dans leur fuite, de déployer quelquefois la plus grande énergie pour échapper aux périls qui menacent leur vie : àBâranàvata, ils se sauvent avec habileté dans l'incendie de la maison de

(1) L*épisode qui a pour titre Mort de Baka, et la dixième section du premier livre du McJiàbhAraJUi, comprenant en huit lectures 212 çlokas ou distiques (édit. de Calcutta, t. I. 222-229).

(2) Ardschund's Reise zu Indra's Himmél m. s. to. Berlin, 1824, in-4®.

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laque où ils devaient tous périr par les artitices de leur ennemi le plus acharné (1). Plus tard, quand ils traversent une immense forêt, Tun des Pàndavas engage une lutte avec un géant redoutable, Hidimba, et rimmole pendant le sommeil de ses frères. Bhîma, vainqueur du géant, a un rôle bien caractérisé dans cette suite d'aventures : il personnifie la force guerrière mise au service d'idées morales ; il protège les siens par la force de son bras ; quelquefois même il les porte seul sur ses épaules dans les heures do danger. Mais il reste soumis à Tainé de ses frères Youdhichthira, qui est leur guide et leur arbitre, et il obéit aux volontés de leur mère, qui partage leur infortune (2).

Bhima ou Bhîmaséna, le «redoutable,» appelé aussi Vrikodara (Ventre-de-Loup) est l'homme de guerre dont la bravoure est tempérée par l'idée du juste, mais dont la haute taille et les continuels exploits justifient rénorme appétit : on ne reprochera pas aux poètes indiens d'avoir pris ainsi la nature sur le fait, quand les Grecs s'amusaient à voir Hercule gourmand et vorace dans les pièces d'Epicharme et jusque dans la tragédie d'Euripide. Les monstres que l'Hercule de l'épopée sanscrite est appelé si souvent à combattre appartiennent à une race indigène, sans rites sacrés, sans lois fixes et sans gouvernement régulier, que les Aryas, conquérants de l'fnde, ont rencontrée partout sur leur passage : les chantres de la civilisation brahmanique en ont hXt des Râhchasas, c'est-à-dire des géants d'une figure horrible, d*une force redoutable, des monstres avides de chair humaine.

On ne sera pas trop choqué, dans l'épisode ici traduit, de la présence <run de ces êtres imaginaires, qu'on retrouve dans l'histoire fabuleuse des peuples anciens et des nations du moyen âge. Sous la figure de ces ogres de la tradition indienne, on aperçoit sans peine la charge des races barbares avec lesquelles les guerriers de race brahmanique ont

( 1) Le livre du poëme où est racontée cette aventure (Djatougrihaparvan) A été traduit élégamment par M. Théodore Favie dans ses Fragments du MahàbhArata.

(2) La lutte de Bhlma avec le géant Hidimba et la rencontre que le héros fit alors de la Rakschasl, sœur du géant, ont été retracées dans leur signification historique par M. Th. Ravie dans une étude sur les Pàndavas. héros pieux de l'épopée sanscrite (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1857). Le vigoureux pinceau de l'écrivain français a conservé à cet incident les traits saillants qui le caractérisent dans l'original, impiété et sagesse, passion et naïveté, férocité et bravoure ; contrastes qui reportent à la rivalité de deux races se disputant le sol indien.

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été aux prises dans Tâge héroïque de Tlnde. Il y a, dans des scôues de ce genre, un contraste bien marqué entre la force intelligente des uns et la force brutale des autres, entre les mœurs patriarcales des hommes religieux, serviteurs des Dévas, et les habitudes sauvages d*étres sans religion et sans culte, coupables d'anthropophagie; ce contraste même est, dans Tépopée, une source de beautés poétiques.

Dans Taventure que nous avons choisie, on verra un géant du nom de Baka, faisant régner la terreur dans le petit royaume des Kitchakas, voisin du Gange : il résidait à peu de distance d'Ekatchakrà, leur capitale, et il exigeait tous les jours le tribut d'un homme avec les aliments nécessaires à son repas. C*est encore Bhîma qui ira se mesurer avec le monstre, et qui en fera justice. Mais ce qui donne à cette légende épique son principal intérêt, c'est la scène d'intérieur à laquelle le poète nous fait assister : c'est le tableau de la désolation d'une famille brahmanique à laquelle le sort assigne l'obligation de livrer l'un de ses membres au géant Baka.

Sans doute, il y a bien des longueurs et bien des raisonnements dans l'entretien du brahmane avec sa femme et ses deux enfants en présence d'un danger imminent. On l'a dit avec raison, le sentiment ne disserte pas, le langage de la vraie douleur n'est point prolixe. On -trouve cependant quelque charme dans le combat de générosité qui s'élève entre tous les membres de la famille, dont chacun veut se sacrifier pour le salut des autres. Aux lamentations du brahmane sur le sort si dur qui le fï*appe, succèdent les protestations de sa femme et de sa fille, qui veulent mourir pour la conservation de leurs proches. Après ces pénibles débats, se fait entendre le bégayement enfï^ntin du jeune garçon qui dit à ses parents de ne pas pleurer, parce qu'il veut tuer le géant avec un brin d'herbe.

Au milieu des traits ingénus qui peignent d'après nature les passions et les sentiments, on remarque ici les idées qui ont dominé dans la constitution primitive de la famille indienne. Tout ce que la législation de Manou nous apprend des devoirs imprescriptibles imposés à tous ses . membres ressort clairement de la situation critique des principaux personnages. Le père est le chef de la famille : c'est la tête précieuse pour laquelle les autres se dévouent. La femme est la fidèle compagne de son mari; mais elle doit pousser le dévouement jusqu'à l'immolation d'elle-même. Loin qu'il y ait égalité de droits entre les deux époux, •une prééminence illimitée appartient à l'homme : il a droit à tous les sacrifices; il peut remplacer une femme par une autre, tandis qu'un second mariage est interdit à toute femme qui veut rester vertueuse.

Les enfants sont élevés dans les pensées d'obéissance et de déyoue* ment envers leurs parents : le lien qui les unit les uns aux autres est d*autant plus fort que la religion brahmanique prescrit aux descendants le devoir insigne d'assurer par des prières et des sacrifices le bonheur permanent des ancêtres dans une autre vie. Le fils est libérateur de son père, non- seulement en ce monde, en présence des calamités de l'existence humaine, mais encore dans l'antre, en le soqstrayant par des rites sacrés aux tourments de l'enfer. La allé concourt au même but en donnant le jour à des enfants qui offrent aux mânes des ancêtres les libations d*eau et les gâteaux de farine, et qui obtiennent des dieux, par ces offrandes et par d'autres, la perpétuité de la famille entière. Il y a en de tels passages des notions spiritualistes d'une haute valeur touchant l'immortalité de la personne humaine, et la solidarité religieuse des hommes unis par les liens de la parenté naturelle ; elles présentent une heureuse contradiction avec la triste doctrine de la migration des âmes en divers corps suivant leur mérite dans leurs vies successives.

Tout, dans cet épisode, est touchant; dans les scènes qui le composent, chaque personnage parle du cœur et ne dit rien que la vérité. On aimera certainement le genre d*émulation que le devoir établit entre des êtres malheureux et inoffensif^ qui n'ont que des larmes à l'approche du danger. On admirera la peinture naturelle et vraie des sentiments profonds de Tàme que les erreurs du paganisme indien n'altèrent point, comme il arrive fort souvent dans les aventures mythologiques et héroïques de l'Inde.

Le tableau de la désolation du brahmane et de sa famille fait place à un autre tableau qui n'a pas moins de beauté morale ; c'est quand nous voyons la mère des Pândavas, la vénérable Kountî, promettre au brahmane, son hôte, le secours du bras de Bhima, et plus tard justifier sa promesse devant son fils aîné, qui redoutait quelque malheur pour le valeureux guerrier, principal soutien de ses fï*ères.

Enfin, par une opposition fort heureuse, l'épisode se termine par le récit du combat que Bhîma livra au géant cruel qui avait déjà fait tant de victimes parmi les habitants d'Ekatchakrâ. Le combat, ici dépeint avec les couleurs les plus vives, peut donner une juste idée de ces exploits chevaleresques qui ont servi de matière aux narrations prolixes des poètes épiques, dans l'Inde comme ailleurs.. Tout ce morceau, par son siget et par le ton de la narration ou du dialogue, ne semblet-il pas appartenir au noyau primitif de la grande épopée?

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