‹ Les époques littéraires de l'IndeChapitre 17 sur 46 · RÉCIT · texte numérisé non relu

RÉCIT

Arrivés à Ekatchakrà, les Pàndavas avaient reçu Thospitalité dans la demeure d'un brahmane; mais ils n*y firent pas un séjour permanent. Jouissant du spectacle de belles forêts, de belles campagnes, de la vue des fleuves et des lacs, ils voyageaient tous en mendiant, et ils étaient bien vus par les habitants de la ville à cause de leurs bonnes qualités. Chaque nuit, ils rendaient compte du produit des aumônes à Kountî, leur mère ; et, quand celle-ci avait fait les parts, chacun consommait la sienne. La moitié de tout ce qu*on avait recueilli était partagée entre la mère et ses héroïques enfants : le robuste Bhima mangeait à lui seul Tautre moitié.

Un temps assez long s'était déjà écoulé, depuis que les fils magnanimes de Pândou résidaient dans le royaume des Kîtchakas. Or, un jour que ces héros s'en étaient allés pour mendier, par hasard Bhima était resté assis auprès de sa mère. Voilà que Kountî entendit dans la demeure du brahmane, leur hôte, un grand bruit de voix qui semblait arraché par la douleur, et qui retentissait d'une n^anière effrayante. Quand elle reconnut qu'on pleurait amèrement et que l'on éclatait en sanglots, elle ne put le supporter plus longtemps à cause de la pitié qui lui était naturelle. Le cœur agité par la peine qu'elle ressentait, cette femme excellente s'adressait ainsi à Bhima avec l'accent d'une profonde compassion :

« Enfant, nous habitons en paix la demeure de ce brahmane, ignorés des fils de Dhritaràschtra, traités avec égards, libres de tout souci. Je pense toigours, mon fils, à ce que je pourrais faire d'agréable à ce brahmane, à ce que pourraient faire de même ceux qui habitent en sécurité dans cette maison. C'est un homme chez qui un bienfait n'est jamais perdu, et qui rendra bien au-delà de ce que d'autres eussent fait pour lui. Un grand malheur vient de les frapper... Sije pouvais lui porter secours en ce moment même, ce serait un acte de reconnaissance envers lui ! »

Bhima répondit à sa mère :

« Connaissons d'abord quelle est l'afiliction de cet honmie, et quelle en est la cause... Alors je prendrai une résolution, l'affaire lût-elle très difficile!...»

Tandis qu'ils parlaient ainsi, ils entendirent plus distinctement les cris doaloareax da brahmane et de son épouse. Alors Kounti entra d'un pas empressé dans l'habitation intérieure de son magnanime : là, elle aper<^ut le brahmane qui se tenait la tête baissée à côté de sa femme, de son fils et de sa tille.

Le brahmane se lamentait en présence des siens ; il leur parlait en res termes :

« Malheur à la vie de ce monde, vaine et sans fruit, source de douleurs, cause de dépendance, féconde en misères ! La tristesse est extrême en cette vie ; la souffrance Test aussi : qui marche dans le chemin do la vie y rencontre certainement des douleurs.

n Une seule personne poursuit sans cesse trois choses : le devoir, la fortune, Tobjet de ses désirs; et si Tune de ces choses vient à lui manquer, elle est atteinte d*une peine extrême et sans fin.

f Non, je ne vois pas de moyen de me tirer de l'infortune présente, de me mettre en sécurité avec mes enfants et ma femme !

«» Moi-même, tu le sais, ô brahmine, je t'ai tenu autrefois ce langage : « Allons là où le bonheur nous attend ! ^ — Mais tu ne voulus point m'écouter : « Ici je suis née, ici j'ai grandi; ici habite encore mon père...» Ainsi me répondis-tu, ô femme imprudente, toutes les fois que je te pressais de partir.

*> Ton père âgé s'en est allé au ciel ; de même, ta mère n'est plus depuis longtemps, ainsi que les proches que tu comptais autrefois... Quel avantage avions-nous à demeurer ici ! Toi qui aimais tes parents, mais qui n'as pas écouté ma voix, tu as été frappée par la perte de ces parents, qui f\it aussi pour moi un sujet de profonde affliction.

n Aujourd'hui, c'est ma propre mort qui se prépare; car je ne pourrais consentir à livrer un des miens, tandis que je vivrais moi-même en homme égoïste et cruel.

*• 0 toi que j'ai choisie légalement et que j'ai épousée suivant les rites sacrés, femme vertueuse et soumise, toigours semblable à ma môre ! Amie qui m'as été donnée par les Dévas comme un constant et suprême refuge, et accordée par tes parents pour partager mes devoirs de chef de maison ! Toi, noble de naissance et de conduite ; toi, la môre de mes enfants, non, je ne pourrais te sacrifier pour sauver ma propre vie, épouse bonne, irréprochable et dévouée !

» Et pourquoi consentirais-je à livrer moi-même mon fils, qui n'a pas encore atteint l'âge de l'adolescence, et dont aucun poil ne couvre encore le menton ? Et cette fille, que Brahmà, le maître souverain de

MAUABHARATA. 171

toutes choses, a mise au monde pour un époux, et par laquelle j*obtiendrai pour moi et mes ancêtres les mondes des filles (1), comment pourrais-je la sacrifier ? Les uns pensent qu'un père aime davantage un fils; les autres, qu'il aime davantage une fille : pour moi Tun et Tautre me sont également chers... Comment serais-je capable d'abandonner cette fille innocente en qui réside Tespoir des mondes futurs, d'une postérité et d'un bonheur sans terme!

*• Mais, en me sacrifiant moi-même, c'est avec tourment que je passerais dans un autre monde... Que j'abandonne ces êtres chéris, et il8 ne pourront plus subsister sur cette terre ! Le sacrifice de Tun ou de l'autre d'entre eux est réputé un acte odieux par les sages, et cependant, si je fais le sacrifice de moi-même, ils mourront certainement ikute de mon soutien !

n Non, je ne puis sortir de l'extrême infortune où je suis tombé. Hélas! ô malheur! quel sera donc aigourd'hui notre refuge à moi et aux miens?... Mourir avec eux tous est le meilleur sort; car la vie n'est plus supportable pour moi ! n

Ensuite la fidèle brahmine répondit en ces termes aux paroles de son époux :

« Non, tu ne dois pas te livrer à l'afiiiction comme un homme de basse naissance : il n'y a pas lieu maintenant à te désoler, puisque tu sais mieux. La mort atteint nécessairement tous les hommes en ce monde : certes, il ne faut pas s'affliger de ce qui arrive inévitablement.

» Une épouse, une fille, un fils, toutes choses sont désirées pour soimême. Repousse donc avec sagesse la désolation qui t'accable... c'est moi qui partirai ! En effet, c'est un devoir élevé et permanent pour une femme, que de faire un acte agréable à son époux, même au prix deEsa vie. Une action faite dans ce but te portera bonheur à toi-même : ellelestfimpérissable dans l'autre monde, et glorieuse dans celui-ci. Il y a en cela un noble devoir que je veux te faire comprendre; il y va de ton intérêt et de ton droit.

» Tujas obtenu de moi, à brahmane, ce que l'on attend d'une épouse, une fille et un garçon que voilà... Je suis donc aigourd'hui libre de toute dette envers toi ! Or, tu as la Ibrce de nourrir et de protéger ces deux enfants, tandis que moi, moi seule, je serais incapable de les dé-

(1) On nommait ainsi ceux des mondes où l'on parvient, grâce à la postérité qu'une fille donne aux ascendants de la famille, et par laquelle les^crifîces expiatoires sont accomplis sans interruption en leur faveur.

m ÉPOPÉE INDIENNE.

fendre et de les soutenir ! Une fois que je suis privée de toi, ô maître de ma vie et de mon bien, comment existeront ces deux jeunes gens, et comment existerai-je moi-môme? Hélas ! veuve et sans appui, avec ces enfants d'un âge si tendre, comment les soutiendrai-je tous deux en restant dans la voie de la vertu?

» Eh bien, quaml cette fille çera recherchée par des hommes égoïstes et hautains qui ne seront pas retenus par ta i)résence, moi seule saurai-je la protéger? Tels que des oiseaux avides du grain répandu sur la terre, bien des hommes convoitent une femme privée de son époux. Toujours agitée, livrée aux sollicitations d'hommes pervers, je ne saurais pas demeurer dans la route des gens de bien... Et suis-je capable de maintenir dans le chemin de ses aïeux cette jeune fille, la seule de ta race, cette enfant pure de toute tache ? Et puis-je inculquer les vertus désirées à ce jeune garçon dénué d'appui, exposé au malheur de toutes parts, comme tu le ferais, toi qui connais les règles du devoir 7 Sans prendre garde à moi, des hommes indignes poursuivront avidement cette fille sans protecteur, de même que d'impurs Soudras cherchent à surprendre la tradition révélée du Véda : et si, soutenue par tes hautes vertus, je refbse de la leur livrer, ils l'enlèveront par violence comme les corneilles viennent dérober l'offrande du beurre clarifiée jusque sur l'autel!

" Quand je verrai ton fils indigne de toi-même et ta fille tombée entre les mains d'êtres pervers, alors, méprisée que je serai dans le monde et me reconnaissant à peine moi-même au milieu d'hommes arrogants, ah! je mourrai certainement, ô brahmane! Sans aucun doute, délaissés par moi comme par toi, ces deux fkibles êtres succomberaient bientôt, semblables à des poissons jetés hors de l'eau. Ainsi tous trois à la fois, tu l'entends, nous périrons faute de tes secours... tu dois donc me laisser partir.

» C'est le plus grand bonheur pour les femmes, même quand elles ont des enfants, de marcher avant tout dans la route honorable où elles suivent leur époux : ainsi l'ont entendu les hommes versés dans la connaissance des devoirs. Je vais donc abandonner ce fils et cette fille... J'ai naguère abandonné mes proches; ma vie même, je la sacrifierai à cause de toi, ô brahmane ! Ne l'emporte-t-elle pas sur toute espèce d'offrandes et de mortifications, de pénitences et de pieuses largesses, la persévérance que met la femme à vouloir constamment le bien-être de son époux? Ce devoir que je veux accomplir, c'est le devoir le plus élevé, digne objet de désir, cause de bonheur pour toi et aussi pour ta race!

" Des enfants, des amis, des richesses, on les désire en vue de son salut dans les calamités, et on a droit de désirer une épouse dans la même vue. Car les sages Font ainsi pensé, ni la famille entière, ni la postérité n'est comparable à soi-même (1)... Consens donc, brahmane, à ce que je vais faire... sauve-toi par toi-même! Laisse-moi partir, ô homme vénérable, mais protège mes deux enfants !

" Une femme ne peut être mise à mort, comme s'expriment les hommes qui connaissent les règles du juste (%). On dit que les Ràkchasas ne les ignorent pas; celui-ci ne va donc pas me tuer. S'il y a un droit de mort sur les hommes 11 est douteux qu'il existe sur les femmes... par conséquent, toi, ami du juste, tu dois me laisser aller ! J'ai joui de bien des avantages; j'ai accompli mon devoir, j'ai obtenu de toi une postérité qui m'est chère... La mort ne sera pas un tourment pour moi. Après t'avoir donné des enfants, après avoir vieilli à tes côtés et satisfait sans cesse à tes désirs, il m'est permis de prendre fermement ma résolution.

n Quant à toi, homme vénérable, quand tu m'auras perdue, tu prendras une autre femme, et de nouveaux devoirs te seront imposés. Il n'y a point de crime pour les hommes s'ils prennent plusieurs femmes, tandis que c'est une grande faute pour les femmes d'aller au delà d'un premier époux. Réfléchis sur tout cela, ô brahmane, et pense que le sacrifice de ta propre personne serait tout à fait digne de blâme... Hâte-toi aujourd'hui de te sauver toi-même, sauve aussi ta famille et tes deux enfants ! »

Après ces paroles de la brahmine, son époux l'embrassa tendrement et ils laissèrent couler des larmes, brisés qu'ils étaient par le malheur.

Entendant les plaintes excessives de ses parents désolés, la jeune fille se sentit toute pénétrée de douleur ; elle leur tint ce langage :

(1) Le barde indien a mis en ce passage dans la bouche de la brahmine dévouée la justification du plus complet égoïsme ; il a répété dans des vers que nous avons omis le conseil peu moral et peu philosophique de tout sacrifier à son propre salut, qui est inscrit dans le code de Manou, liv. YII, dist. 213. Voici la sentence concernant les devoirs du prince : « Pour remédier à l'infortune, qu'il garde avec soin ses richesses, qu'il sacrifie ses richesses pour sauver son épouse, qu'il sacrifie son épouse et ses richesses, pour se sauver lui-même ! «•

(2) Dans la guerre même, les Aryas de l'Inde épargnaient les femmes. Il en est des exemples dans les légendes héroïques, ainsi dans celle de Ràma (voir le livre I*' du Ràmàyana^ lect. 27 et 28, éd. Schlegel).

« Pourquoi donc, dans votre profonde affliction, pleurez- vous comme des gens sans aucun appui? Ecoutez ma voix, et vous reprendrez courage. C'est en toute justice que je puis être sacrifiée par vous, cela n'est pas douteux : on me sacrifiant comme je dois l'être, sauvez par moi seule tous les autres!

n On désire une post-érité dans cette pensée qu'elle vous sauvera : le temps en est venu! avec mon aide, surmontez la calamité présenta», comme on traverse la mer sur un vaisseau... L'enfant (poutra) est nommé ainsi par les sages, parce qu'il délivre de l'infortune en ce monde et après la mort, et parce qu'il cause le salut de toute manière. Les ancêtres d'une famille désirent toujours obtenir une postérité de filles. J'opérerai la délivrance qu'ils en attendent, en sauvant présentement la vie de mon père.

" Oui, si tu t'en allais dans un autre monde, ô mon père, ce jeune enfant, mon frère, ne serait pas longtemps sans périr. Quand ce frère n'existerait plus et serait parvenu au ciel, l'offrande aux Pitris ne serait plus accomplie, et ils en seraient contristés... Pour moi, abandonnée que je serais alors par mon père, ma mère et mon flrère, je tomberais dans une douleur au-dessus de toutes les douleurs, et je mourrais certainement dans cet état inaccoutumé! Au contraire, si tu restes sain et sauf, ma mère et mon jeune fï'ère n'ont plus à craindre de danger : la prospérité de la famille et la continuation des offrandes sont alors garanties !

» Un fils est un autre soi-même; une épouse est une amie, mais une fille est un siget d'affliction : délivre-toi de cette affliction et laisse-moi libre dans l'accomplissement d'un devoir! Qu'adviendra-t-il? Du moment où je serai séparée de toi, 6 mon père, je ne serai plus qu'âne pauvre fille, sans protecteur, errant d'un lieu à un autre... Ainsi, que je sois la libératrice de toute la famille, je recueillerai certainement les fruits de l'acte difficile que j'aurai accompli! Mais que tu veuilles partir en me délaissant, ô le meilleur des brahmanes, je serai au comble de la misère. Ah ! épargne-moi cette dure extrémité ! Sauve donc ta propre personne pour nous, p>our ta race et par amour du devoir i sacrifie-moi seule, qui dois être sacrifiée! C'est un acte qu'il est nécessaire de faire... ne laisse point passer le temps qui nous presse!

» Hélas ! y aurait-il une misère plus grande que la nôtre, quand tu t-en serais allé au ciel, et que nous serions errants comme des chiens, forcés de demander notre nourriture à la main d'autrui? Mais que tn échappes à ce pressant péril avec tes proches; pour moi, je survivrai

en ce monde avec une gloire impérissable, et je serai en possession du bonheur! Par suite de ce don que j*aurai fait de moi-même, les Dôvas et les Pitris, ainsi la tradition nous l'a-t-elle appris, seront comblés de joie en continuant à recevoir de toi Teau des libations ! »

Après avoir entendu cette longue suite de réflexions lamentables, le père, la mère et la fille fondirent tous trois en larmes. En les voyant tous pleurer, le jeune âls, bel enfant à Tœil épanoui, se mit à bégayer doucement ces paroles : ** Ne pleure point, mon père ! ne pleure point, ma mère, ni toi, ma soeur! » Et aussitôt le visage riant, il sauta gaiement tour à tour auprès de chaque personne. Puis, tout à coup prenant un brin d'herbe, il cria d'un air joyeux : «Avec cela je vais tuer ce Ràkchasa, le mangeur d'hommes! ^ A ces mots articulés avec peine par l'enfant, ses parents, qui étaient plongés dans la douleur, furent saisis d'une joie profonde (l).

•• Il en est temps, y» pensait alors Kountî, et aussitôt elle s'avança dans l'appartement auprès d'eux ; par ses paroles, comme par une ambroisie céleste, elle les rappela à la vie qui semblait leur échapper.

« Je veux savoir en toute vérité, leur dit Kountî, quelle est la cause de l'infortune qui vous accable. Quand je la connaîtrai, je ferai en sorte de l'éloigner de vous, et, s'il est possible, de la repousser entièrement, n

Le brahmane répondit à la vénérable princesse qu'il ne connaissait pas :

« Le langage que tu tiens, ô vertueuse pénitente, est celui qui convient aux gens de bien. Mais l'infortune qui nous frappe, il n'est pas donné à un homme de l'éloigner de nous...

(1) M Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de son père qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un contraste plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant combattre avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre plus puissamment dans le cœur. Astyanax joue avec la mort qu'il ne voit pas; l'enfant du brahmane la brave et la défie pour sauver son père ; l'instinct n'est plus seulement de l'instinct dans le poëme indien, il est déjà de la tendresse, de l'héroïsme et de la sainteté. Homère n'est que pittoresque, le poète indien est spiritualiste. « Ainsi s'exprime au sujet de la sublime naïveté de co passage M. de Lamartine qui a résumé en quelques pages (V* entretien, 1856, pp. 331-330) l'histoire du brahmane informé : •• Petit drame pbilo- -sophique et moral, • comme il l'appelle, « ressemblant plus à un apologue humain qu*à un chant épique. »

n Dans le voisinage de cette ville habite un Râkchasa, da nom de Baka, maître tout-puissant de la contrée et de sa capitale. Nourri de chair humaine, cet être pervers, qui est doué d*une force gigantesque, gouverne avec pleine autorité la contrée tout entière, et nous n'avons rien à redouter des hommes d*autres pays. Il a été établi qu'il recevrait pour sa nourriture un tribut d'une mesure de riz, de deux boeufô et d'un homme. 11 vient lui-même le prendre, et il s'en retourne. Les habitants d'Ëkatchakrâ sont tenus de fournir, tour à tour, au géant cette pâture, et une alternative si fatale pour eux dure déjà depuis plusieurs années. Quand quelques hommes font des efforts pour s'y soustraire, le Râkchasa les tue avec leurs femmes et leurs enfants, et ensuite les dévore.

y* Quant au roi du pays qui habite dans une hutte de roseaux (1), il ne s'inquiète point d'une telle calamité : faible d'intelligence, il ne fkit aucun effort pour y porter remède et pour rendre à ses peuples une sécurité perpétuelle. C'est pourquoi, dans l'infortune où nous sommes tombés, nous éprouvons maintenant le plus dur des tourments.

n C'est notre tour qui est venu aujourd'hui pour la ruine de notre famille ; je dois donner moi-même un homme et des aliments en tribut! Je ne connais aucune ressource pour acheter quelque part un homme, et je ne puis aucunement consentir à livrer une personne qui m'est chère. Je n'aperçois aucune voie pour échapper à ce Râkchasa ; je suis comme submergé dans un immense océan d'afflictions et de malheurs... Eh bien, je me rendrai avec tous mes proches auprès du Râkchasa, et puis il nous dévorera tous! **

La vénérable Kountî parla ainsi au brahmane .*

« Non, tu ne dois point être si abattu par suite de cette vive crainte ; je sais, en ce moment, un moyen assuré pour que tu échappes au Râkchasa!

« Tu n'as qu'un fils encore jeune; tu n'as qu'une fille encore chaste et pure. Je ne puis approuver que tu laisses partir ces deux enfants et ta fidèle épouse. J'ai cinq fils, ô brahmane ! L'un d'eux ira trouver le cruel Râkchasa et lui porter le tribut de nourriture. ^

A l'instant le brahmane répondit à Kountî :

« Non, par amour de la vie, je n'y consentirai point assurément; je

(1) Le rajah des Kltchakas n'était pas en état de défendre ses sujets de religion brahmanique contre la férocité des indigènes anthropophagea. Y. Ch. Lasseu, Antiquités indiennes^ 1. 1, p. 661-665.

MAHABHÀRATA. 477

n*6xposerai point pour moi-même la vie d'un brahmane et d'un hôte ( 1)! Ya-t-il, parmi les familles Inférieures de naissance ou dans les classes exclues du droit sacré, l'exemple d'un homme qui se soit, sacrifié luimême ou qui ait sacrifié son fils pour un brahmane? Je pense que je dois bien savoir ce qui vaut le mieux pour moi : certes, ma propre mort est préférable à la mort d'un brahmane; car celle-ci est un crime énorme pour lequel il n'y a point d'expiation... Quand, cette fois, je serais cause de la mort de ce brahmane, même avec son consentement, je ne vois pas de pardon possible pour une action aussi criminelle : immoler un homme qui est entré dans sa maison, et y a demandé asile, faire mourir un suppliant, ce sont des actes inhumains et cruels condamnés par les sages! Que personne ne se rende coupable d'une action repréhensible, ni d'une violence quelconque : tel est le précepte que des hommes magnanimes des temps anciens ont donné touchant les époques de détresse publique. Oui, mourir avec ma femme est le meilleur parti que je puisse prendre aujourd'hui! Quant au meurtre d'un brahmane, non, je n'y consentirai jamais! ^

Kounti repartit sur le champ :

« C'est un dessein inébranlable que j'ai formé, 6 homme respectable : il ikut sauver à tout prix les brahmanes! Certes, un seul de mes fils ne cesserait pas de m'être cher quand même j 'aurais cent fils. Mais il n'est point de danger pour mon enfant : ce Ràkchasa est impuissant à lui donner la mort. Mon fils est plein de force et de courage, instruit dans les prières sacrées, déjà couvert de gloire ! Il ira présenter au Ràkchasa le tribut de nourriture, et il se sauvera lui-même... C'est là ma résolution arrêtée. Déjà, plus d'une fois, ce héros a vu et combattu de semblables géants doués d'une force redoutable et d'une stature énorme, et plus d'une fois, il les a étendus par terre.

*• Cependant, brahmane, 11 ne faut en dire mot à personne : car on poursuivrait avec un empressement curieux mes enûints qui sont désireux avant tout de s'instruire. Et si mon fils lui-même le faisait savoir à quelqu'un sans l'autorisation de son maître spirituel, il commettrait une action réprouvée par la vraie science; ainsi l'ont pensé les sages! *•

(1) Il ne faut pas oublier que les cinq Panda vas voyageaient sous le déguisement de brahmanes, afin qu'on ne les reconnût "pas pour les che£s d'une race royale persécutée : quand ils ne vivaient pas de leur chasse, ils mendiaient et ils se livraient à l'étude des textes sacrés du Véda.

478 ÉPOPÉE lltlDIENNE.

Après que la vénérable Kountî eut ainsi parié, le brahmane et son épouse furent pénétrés de joie, et rendirent hommage à des paroles semblables en suavité à Tambroisie divine. Puis Kountî et le brahmane dirent ensemble à Bhîma, âls de Vàyou : « Va, et fais ainsi! >* Et lui de répondre à tous deux : « Je le ferai! »

Quand Bhima eut fait la promesse de se rendre auprès du géant Baka, tous les Pândavas qui avaient été recueillir des aumônes revinrent à la demeure du brahmane. Ayant appris la résolution de son frère, Tainé des fils de Pàndou, Youdhichthira, entra seul secrètement dans l'habitation, et interrogea ainsi Kountî :

« Quelle est donc Tentreprise, dit-il à' sa mère, que veut tenter au' jourd'hui Bhima si redoutable par sa force? Est ce avec ton consente' ment, ou bien de son propre mouvement qu'il prétend agir? »

- C'est sur mon ordre, ô dompteur des ennemis! lui répondit Kountî, qu'il accomplira un grand devoir pour le salut d'un brahmane et pour la délivrance de cette ville! »

« Pourquoi donc, dit alors Youdhichthira à sa mère, pourquoi as-tu

exigé un effort aussi rude et aussi difficile ! Tu le sais, les sages n'ap*

prouvent pas le sacrifice d'un enfant. Gomment peux-tu livrer ton

propre fils en faveur d'un autre? Tu as commis, par cette promesse,

. une transgression des lois de ce monde.

» Bhima, au bras de qui nous devons tous de vivre présentement en sécurité et d'espérer la conquête du royaume que des hommes vils nous ont enlevé, — le robuste guerrier au souvenir de qui Douryodhana ne trouve pas de sommeil pendant des nuits entières,— le héros dont la bravoure nous a sauvés de l'incendie de la maison de laque et de bien d'autres calamités, — celui grâce à qui nous voyons cette torre féconde recouvrée un jour par nous, et la postérité de Dhritarâschtra enfin détruite, — c'est celui-là même que tu a§ résolu de sacrifier, en cédant à je ne sais quelle pensée ! Est-ce que ton esprit aurait été trou' blé par nos malheurs, et ton intelligence affaiblie? »

Kountî répondit à son fils aîné :

« Youdhichthira, tu ne dois pas à ce sujet causer de la peine à ton trêve Bhîma... Sache-le bien, je n'ai pas arrêté ce dessein par suite d'un affaiblissement d'intelligence. Nous avons, mon fils, habité avec bonheur en ces lieux, dans la demeure de ce brahmane, inconnus aux enfants de Dhritarâschtra, traités avec égards et libres de toute afflic' tion. Telle est la marque de reconnaissance que j'ai songé à lui donjier, ô mon fils : et d'ailleurs c'est un homme excellent auprès de qui

une bonne action n^est jamais perdue et qui fera bien au delà de ce qu'un autre aurait fait pour lui !

n Après que j'ai va la force extraordinaire que Bhîma a montrée lors de rincendie de la maison de laque et dans sa lutte avec Hidimba, j*ai une entière confiance dans ses succès : la force du bras de Bhîma est aussi grande que celle de dix mille éléphants. Non, il n'y a point d'autre homme comparable à ce Ventre-de-Loup, par qui vous avez été, vous autres, mes fils, avec votre stature d'éléphants, portés hors de la ville de Bâranâvata : seul, sans doute il triompherait dans un combat du plus intrépide des guerriers. A peine venait-il de naître, il est tombé de mon sein sur la pierre d'une montagne et, à cause de la pesanteur son corps, le rocher a été broyé par ses membres.

n La force de Bhîaia m'est donc bien connue d'avance, ô fils de Pan* dou ! Quand j'ai formé le dessein de rendre service à ce brahmane, je ne me suis point décidée par passion, par ignorance ou par folie ; mais c'est avec intelligence du devoir que ma résolution a été prise. Deux avantages vont en résulter pour nous, ô Youdhichthira ! Le droit de la reconnaissance pour l'hospitalité reçue, et l'accomplissement d'un acte de grande vertu.

» Le Kchattriya qui viendra en aide à un brahmane dans une circonstance quelconque parviendra dans des mondes fortunés. Quand au Kchattriya qui sauve de la mort un autre Kchattriya, il atteindra dans ce monde et dans les autres à une gloire immense. Les guerriers qui portent secours à un Vaiçya sur cette terre se concilient certainement l'amour des créatures de tous les mondes... Ainsi m'a instruite le bienheureux Vj'asa qui prévoyait toutes les vicissitudes de la vie humaine,, et c'est pourquoi je veux qu'il en soit fait ainsi ! »

Alors le plus âgé des Panda vas dit à la vénérable Kountî :

« Oui, ma mère, tu as arrêté un dessein mûri d'avance avec sagesse ; tu Tas fait par pitié pour un brahmane en détresse. Certainement,, quand il aura abattu ce géant mangeur d'hommes, Bhîma ira partout pour la cause des brahmanes, parce que tu es prise de compassion pour eux ! Cependant, afin que les habitants de cette ville ne le sachent pas, il importe, ma mère, de parler à notre hôte et de l'instruire avec soin de notre situation ! »

La nuit s'étant écoulée, Bhîma, fils de Pandou, prit avec lui des aliments, et se rendit au lien où se trouvait Baka, le mangeur d'hommes. Quand il eut atteint la forêt du Râkchasa, il l'appela par son nom en lui présentant la nourriture.

Excité par la voix de Bhîma, le géaot accourut enflammé de colère jusqu'à Tendroit où celui-ci s*était arrêté. Il s'avança avec sa haute stature, ébranlant le sol par le ft^acas de sa marche, Tœil en feu, le regard redoutable, les cheveux et la barbe teints de sang, la bouche fendue jusqu'à ses oreilles aiguës comme des coquillages, contractant ses sourcils qui se dressaient comme trois crêtes sur son front, et mordaot avec force des lèvres épaisses.

Quand il vit Bhîma avalant en sa présence les aliments qu'il apportait, le Râkchasa ouvrit des yeux énormes et s'écria avec fureur : « Qui est donc cet insensé qui dévore à mes yeux la nourriture préparée exprès pour moi, comme s*il voulait aller au plus tôt dans la demeure deYama?"

À ces mots, Bhîma se mit à rire, et il continua à manger en tournant le dos au Râkchasa, sans prendre garde à lui. Le géant poussa un cri effroyable, étendit les deux mains, et courut avec rage sur Bhîma pour

le tuer. De son côté, le Pàndava Ventre-de-Loup, regardant fixement le géant comme s'il le méprisait, continua son repas.

Saisi dimpatience, Baka vint par derrière frapper sur le dos, de ses deux mains énormes, l'intrépide fils de Kountî. Celui-ci ne leva pas même les yeux sur lui et continua à manger. Alors, porté au comble de la flireur, le Râkchasa saisit un arbre, et il courut de nouveau sur Bhîma pour l'en accabler. Enfin, quand il eut achevé lentement la nourriture, Bhîma, ce taureau des hommes, se lava la bouche et se mit avec joie à engager le combat.

L'arbre que le géant fbrieux venait de lancer, Bhlma le saisit à son tour de la main gauche comme en se jouant. A cette vue, le monstre se mit à arracher des arbres de toute grandeur et à les lancer contre Bhîma ; mais toiyours celui-ci les rejeta vers lui. Ce combat épouvantable à coup d'arbres entre le roi des guerriers et le roi des géants causa un affireux ravage dans la Aitaie de Timmense forêt.

Tout à coup, faisant retentir son nom d'une manière effroyable, Baka courut droit sur Bhîma et saisit de ses deux bras le redoutable Pàndava. Le guerrier aux grands bras saisit et étreignit le géant, et le traîna de force malgré sa résistance opiniâtre. Traîné violemment par Bhîma et traînant par moments le Pandava lui-même, le monstre loangeur d'hommes flit bientôt accablé d'une profonde fatigue. La terre était agitée par le mouvement de leurs corps, et leurs membres broyaient les arbres de la forêt aux troncs énormes. Quand il vit les forces du Râkchasa épuisées, Bhlma Yentre^-de-Loup le reaversa par-

MAHABHARATA. i81

terre et l'y tint comprimé avec les deux genoux. Puife, lui serrant le dos fortement avec un seul genou, il lui saisit la gorge avec le bras droit, et, du bras gauche s'emparant du vêtement qui couvrait ses flancs, il pourfendit le Râkchasa qui exhala des cris épouvantables. Le sang coulait à flots de la bouche de cet être féroce, quand Bhfma eut déchiré son corps. Peu après Baka, dont tous les membres étaient brisés, rendit le dernier soufile de vie en faisant entendre des sons affreux, comme s'il était le roi des montagnes.

Epouvantée par ce bruit, la famille du monstre sortit de sa demeure avec tous ses serviteurs. Bhima, le meilleur des guerriers, rassura ces Râkchasas terrifiés par un tel spectacle, et il les fit rentrer dans leur habitation, à la condition qu'ils ne porteraient plus jamais atteinte à la vie des hommes, sans quoi la mort serait aussitôt leur punition (1)...

Alors le vainqueur, prenant le corps inanimé du géant vorace, alla le jeter près de la porte de la ville, et se retira sans être aperçu. Bhîma se hâta de rentrer dans l'humble demeure du brahmane, et il raconta de point en point à son royal frôre, Youdhichthira, tout ce qui venait d'arriver. ..

Le lendemain matin, les premiers hommes qui sortirent d'Ekatchakrâ, aperçurent le Râkchasa étendu par terre, baigné dans son sang, renversé sans vie; ils flirent transportés de la joie la plus vive. Bientôt tous les habitants de la ville sortirent avec les femmes, les vieillards et les enfants, pour voir le géant mort. Tous iUrent i^ppés de stupeur au siget d'une action tout à fait surhumaine, et ils se mirent à louer les Dévas. Puis, on rechercha de qui le tour était venu la veille pour fournir au monstre sa pâture accoutumée. Quand on eut reconnu que c'était celui du pauvre brahmane, on se rendit en hâte auprès de lui et on l'interrogea.

Accablé de questions à différentes reprises, mais voulant garder le secret de ses hôtes les Pàndavas, le meilleur des brahmanes parla ainsi à la foule : «• Quand j'étais dans la nécessité de fournir le tribut de nourriture et tandis que je pleurais avec les miens, un brahmane magnanime versé dans les prières du Véda me vit en ce triste état. Après m'avoir fkit des questions sur mon infortune et sur la détresse de cette ville, cet excellent brahmane me consola et me dit en souriant : « C'est

(1) La tradition suppose que les Râkchasas de ce pays, prenant tout â coup des mœurs plus douces, entretinrent désormais des relations pacifiques avec les habitants d'Ekatchakrâ.

» moi qui irai porter à cet être pervers les aliments qui lui sont dus, et ^ quant à moi, ne concevez aucune crainte ! ^ Il prit en efifet la nourriture et se rendit à la forêt de Baka... C'est par son bras certainement qu'aura été accompli cet acte si heureux pour les hommes! »

A ces mots, tous les assistants, brahmanes, guerriers, laboureurs et artisans, fUrent au comble de la surprise et de la joie, et ils offi:*irent à Brahmâ un sacrifice solennel ; puis la foule émerveillée rentra dans la ville.

MONUMENTS DE LA POÉSIE COSMOGONIQUE ET THÉOaONIQUE

Page 1