‹ Les époques littéraires de l'IndeChapitre 18 sur 46 · DANS LINDE · texte numérisé non relu

DANS LINDE

Les Pourânas de l'Inde appartiennent à cette catégorie d'écrits que Ton consulte aujourd'hui avec une juste curiosité comme les archives un peu confuses de civilisations éteintes au centre du continent asiatique. Cosmogonies et théogonies , traditions et mythes, mœurs et lois, métaphysique et poésie, tels sont les éléments qu'ils contiennent et entassent dans leurs vastes proportions. Fournir un riche formulaire de tout dogmatisme et de toute légende aux sectateurs de Yichnou, ainsi qu'à ceux de Çiva, dont les religions étaient à droit égal héritières de l'antique Brahmanisme, telle est la destination de la plupart de ces livres identiques 'de sujet comme de nom.

On se pique de notre temps d'une sorte d'éclectismie littéraire, comme il n'y en a d'exemple dans l'histoire intellectueUe d'aucun siècle : chaque nation semble avoir fait abandon de quelques-uns de ses droits de propriété dans le monde de l'art. Le même sentiment de complaisante justice et d'impartiale urbanité, on l'a transporté à certains égards dans l'étude des littératures antiques. Ainsi s'est produite une sorte de renaissance orientale, analogue, dans les travaux d'érudition qu'elle a provoqués, au mouvement scientifique qui s^opérait il y a trois siècles sous l'influence des idées et des formes grecques : seulement le secopd mouvement qui se poursuit encore est renfermé dans les régions de la science, et n'a

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étendu que rarement et faiblement son action dans le domaine général des lettres. Soiiicite-t-on pour les œuvres du génie oriental la bienveillance ou l'arbitrage du public européen? il les accueille, et c'est son droit, avec quelque défiance ; il veut être satisfait dans ses exigences d'habitude avant de consentir à en faire * l'examen, avant même d'accepter les jugements et les suffrages de la critique.

Une telle présomption étant facilement admise en faveur des Pourâuas, nous avons hâte de déclarer sur queUes autorités seront fondés nos aperçus analytiques et critiques touchant ces poèmes qu'on n'avait pu jusqu'ici juger que fort imparfaitement. Ce sont les travaux de deux savants qui, au milieu du xix^ siècle, ont donné une grande impulsion aux études indiennes, Eugène Burnouf en France, Wilson en Angleterre, ayant laissé l'un et Tauire des livres tirés des sources par un labeur consciencieux et qui n'ont pas vieilli avec le cours des années. Parmi les écrits qui ont droit à cette glorieuse eixception, vient se ranger la belle édition que M. Eugène Burnouf a donnée du plus célèbre des Pourânas (1), le Bhâgavata, un des grands monuments de la littérature sanscrite. II mourut malheureusement avant d'y avoir mis la dernière main. C'est un tribut de reconnaissance en même temps .qu!une dette envers la science dont nous nous acquittâmes à la veille de sa mort, en signalant ce bel ouvrage aux lecteurs du Correfpon" dant (tome XXX, avril-mai 1852).

{!) Le Bhaoayata Pourana ou Histoire poétique de Krichna, traduit et publié par M. Eugène Burnouf, membre de Tlnstitut, professeur au Collège de France, etc. Paris^ Imprimerie royale, t. I, 1840 ; t. II, 1844 ; t. III, 1847. — L'édition qui est imprimée dans le double format in-folio et in-4<' donnerait, dans un quatrième volume, la fin de l'ouvrage indian ; il entrait dans les intentions de son habile interprète de consacrer un cinquième volume à des mémoires et à des commentaires explicatits du fond même de ce Pourâna. — En 1882, M. Hauvette-Besnault, de VEcoU des Hautes Etudes, s'est chargé de préparer la publication des trois derniers livres du BhâgaoaJta.

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Le Bkâgavata Pauràna, dont H. Burnouf a mis au jour le texte et la traduction, mérite à lui seul un examen détaillé qui en fasse découvrir toutes les richesses historiques : religion, philosophie, mysticisme, usages, poésie. Car, c'est sans contredit l'œuvre la plus complète concernant Vichnou ; elle le glorifie sous le nom de Bhagavat, ou o Bienheureux » par excellence, « possesseur de toutes les perfections, » celle de ses épithètes que Ton regarde comme la plus vénérée et la plus sainte. Vichnou, « envisagé sous toutes ses faces, y est Tobjet d'un hymne qui ne s'interrompt que pour passer d'un attribut déjà décrit à un attribut nouveau, dans la contemplation duquel la foi du poète trouve la matière de chants religieux et philosophiques. » .La seconde personne de la triade populaire des Hindous y est considérée dans ses diverses manifestations, mais avec plus de complaisance sous la figure de Krichna, héros et pasteur comme ÀpoUon. Si l'incarnation de Vichnou, caché en Krichna sous l'apparence trompeuse d'un honmie, est la huitième dans l'ordre de ses grandes incarnations, c'est ceUe qui a frappé davantage le peuple et qui a obtenu le premier rang : « Les incarnations de Hari, dit le Bhâgavata (1), sont sans nombre, comme les mille canaux qui sortent d'un lac inépuisable; » mais, tandis que les êtres supérieurs du monde divin, les Richis, les-Manous, les Dévas, les Pradjâpatis ou Chefs des créatures « ne sont que des manifestations des parties détachées de l'Esprit, Krichna seul est Bhagavat tout entier. » C'est d'ailleurs, au jugement unanime des indianistes, le Bhàgavata qui exerça sur les opinions et les sentiments du peuple une influence plus directe et plus forte qu'aucun autre livre du même titre : l'histoire moderne de l'Inde justifie en quelque manière la foi enthousiaste avec laquelle son auteur l'appelle « le plus mystérieux des Pourânas, celui auquel appartient en propre l'excellence, l'essence des Védas réunis, qui est sans pareil, le flambeau de l'Esprit suprême (2). »

(1) Livre I, chap. 3, st. 26 et 28.

(2) Livre I, ch. 2, st. 3. V. liv. II, ch. 1, st. 8.

L'œuvre tout entière a dû sa grande popularité en partie à son dixième livre qui expose la légende de Krichna et qui a été de préférence traduit ou imité dans toutes les langues de l'Inde; il a passé dans un poème hindou! admirablement traduit par M. Théodoret Pavie.

On aperçoit d'un premier coup d'œil ce que devrait être l'examen approfondi d'une œuvre aussi vaste que le Bhàgavata ; cependant, nous nous en tiendrons à une appréciation historique et critique de ce livre encyclopédique et des livres les plus remarquables qui composent le cycle entier des PourAnas. C'est le savant éditeur du Bhàgavata qui nous en a suggéré la pensée et fourni les moyens dans les préfaces des trois premiers volumes où il a consigné les. conclusions partielles du travail qu'il a fait subir à une si grande masse de textes poétiques.

Retracer succinctement les investigations dues à la sagacité de ce critique éminent, suffirait, sans doute, pour convaincre les bons esprits de la valeur de l'œuvre qui en a été l'objet. Mais, pourquoi ne pas mettre en ligne de compte les jugements de la critique la plus avancée dans les écoles d'Angleterre et d'Allemagne sur le Vichnau Pourâna et sur les autres Pourânas qui sont les mieux connus? Rattacher aux opinions de M. Burnouf celles de MH. Wilson et Lassen, qui se sont occupés activement de la même étude (1), c'est prendre les questions d'histoire et de critique dans leur plus haute généralité.

(1) H. H. Wilson, professeur de sanscrit à T Université d*Oxford, bibliothécaire de la Compagnie des Indes, etc. 2'^ Yishnu Purana, a System of hindu mythology and tradition^ translated from the original sanscrit and illustrated by notes derived chiefly from othei* Puranas. London, 1840, pp. XCI. 704, in-4®. — Consulter en outre plusieui-s mémoires du même savant sur les principaux Pourânas dans le Journal de la Société asiatique du Bengale, et dans le journal de celle de Londres.

Voir aussi Chr. Lassen, Indische Alterthumskunde^ tome I**" p. 478, suiv. (Bonn, 1847). — Au tome IV de cet ouvrage (186J, p^ge 599), Lassen a bien voulu reconnaître que le présent mémoire, imprimé en 1852, résumait exactement les principales recherches sur la littérature pouranique.

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Deux grands faits sont acquis à la science relativement aux étonnantes compositions que Tlnde nous a léguées sous le titre collectif de Pourânas^ c'est-à-dire : « Histoires ou légendes antiques. » D'une part, ces productions qui sont les plus vastes et les plus populaires de la poésie des Hindous, ont la double destination du symbole et de Thistoire : la variété surprenante de fictions et d'aventures qu'elles renferment accuse la diversité des sources où leurs auteurs ont puisé ; l'ampleur de la plupart de ces œuvres, dont on compte jusqu'à dix-huit, atteste la surabondance de vie littéraire que l'intelligence indieime a possédée jusque dans les siècles de notre moyen âge; enfin, la célébrité dont elles jouissent encore dans tous les rangs de la population brahmanique dérive incontestablement de ce qu'elles renferment l'expression fidèle des idées religieuses qui ont prévalu dès un temps reculé dans une grande partie de l'Inde. Ajoutez à cela que nulle part ailleurs le Yichnouisme n'a été exposé avec autant d^étendue, ni formulé avec autant de puissance. C'est, il est vrai, la conception indienne du panthéisme qui est la philosophie et Pâme des Pourânas ; mais le Dieu de ce panthéisme, mis en scène dans ses plus glorieuses incarnations, devient le centre de l'action épique ; il est véritablement le héros toujours agissant et faisant agir des êtres fragiles et passagers dans un monde de formes illusoires. H y a bien quelque grandeur dans la poésie qui chante, sans perdre haleine, un véritable système de philosophie et de. mythologie, dont les abstractions sont rendues vivantes par la manifestation de l'Esprit suprême dans plusieurs existences humaines et dans une multitude de phénomènes cosmiques.

D'autre part, l'âge moderne des Pourânas n'est aucunement méconnaissable : la nature des notions mythologiques et la manière de les exposer, le mysticisme des sectes vichnouïtes à tous ses degrés de rêverie ou d'extravagance, le remaniement des traditions héroïques, l'élégance raffinée ou l'exaltation du style nous les présentent comme des productions relativement modernes, par rap-

port à tant de documents considérables et parfaitement authentiques qui appartiennent à un autre âge de la langue sanscrite.

Observons tout d'abord que ces données, si sommaires qu'elles soient, reçoivent des applications infiniment utiles dans les études

générales d'histoire et de chronologie : c'en est assez pour qu'on évite désormais le retour de ces méprises ou de ces erreurs qu'on a si souvent répétées depuis quatre-vingts ans sur le fond et sur la date des Pourânas. N'étaient-ils pas, pour les uns, des œuvres vénérables d'une fabuleuse antiquité ; pour les autres, des compilations ébauchées hier, sans valeur réelle, sans portée historique? Ces exagérations, dans un sens opposé, provenaient des préoccupations étrangères au sujet sous lesquelles on étudiait naguère les monuments des peuples anciens. Un savoir plus profond en a fait justice sans peine et sans colère.

Quel est donc, aux yeux de la science contemporaine, le prix véritable des Pourânas? Ces œuvres modernes de la poésie sanscrite ont été édifiées sur un fonds antique : elle y a conservé en substance l'histoire des révolutions religieuses de l'Inde depuis une époque très reculée, celle du naturalisme des Yédas, jusqu'à la formation des grandes sectes entre lesquelles s'est partagé le Bndimanisme et qui existent encore à cette heure ; elle leur a confié la lettre des plus anciennes traditions et des histoires héroïques qui n'avaient jamais cessé d'être chères à l'esprit indien. Envisagés dans leurs matériaux, les Pourânas sont, par conséquent, des dépôts authentiques de croyances, de connaissances et de faits remon-

' tant à une haute antiquité, et, si l'on considère l'âge de leurs sources, c'est-à-dire des légendes qui en ont été le premier noyau, ces

- inmienses récits ont porté à juste titre le nom d'anciens. En dépit de ce que l'imagination de leurs auteurs a brodé sur le tissu de traditions d'un âge bien antérieur, en dépit des fictions nouvelles dans le cadre desquelles elles les a enveloppées, c'est un fonds primitif et traditionnel de mythes et d'aventures que le génie modmie des Hindous a résumé ou amplifié dans ce corps vraiment énorme

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de compositions métriques. L'idée dominante, le principe d'unité entre des matières si diverses et quelquefois si disparates, c'est l'adoration du Dieu souverain succédant à tous les autres, c'est l'enseignement de son culte plus parfait et plus efficace que tous les cultes connus.

Les Pourânas, qui sont au nombre de dix-huit, présentent tous sans exception le même caractère, et à peu de chose près la même ordonnance. L'épithète qui les désigne individuellement est formée du nom de la divinité qui passe pour avoir promulgué l'ouvrage, ou qui figure dans cet ouvrage comme l'objet d'un culte spécial ou exclusif (1). Bien que les noms de Çiva, d'Àgni, de Vâyou, de Brahmâ soient inscrits en tête de plusieurs de ces livTes, il n'en faut pas moins reconnaître que l'adoration de Yichnou est la ma* tièrc des Pourânas les plus célèbres, et même qu'elle est le but ordinaire des poètes qui font tourner à la gloire de ce dieu les légendes inventées de prime-abord en l'honneur d'une autre divinité (2).

Il est en outre dans ces livres un intérêt qu'on a mis heureusement en valeur au début des études raisonnées entreprises sur leur texte : c'est l'enseignement littéraire que la critique occidentale ne

(1) Le Bràhma Pouràna est ainsi nommé de ce que Brahmà Taurait révélé au sage Mâritchi ; au contraire, le BhàgatxUa tire son nom de Bhagavât ou Yichnou f à la louange duquel il est consacré.

(2) Les plus considérables de ces œuvres pournniques sont décidément vouées à la glorification de Yichnou : tels sont le Brâhma^ le Pàdma, le Vichnou^ le Màrkandéya, VAgni, le Yaràha, Par contre, le Çivaisme domine exclusivement dans le Yàyou ou Çwa pouràna^ dans le Linga et le Shanda^ qui n*ont pas atteint la même renommée que les premiers. Enfin, il est des Pourânas, tels que le Koûrma^ le YàmaYia, le Maisya^ qui ont la nature d^œuvres mixtes, où les légendes çivattes ont dépassé de beaucoup lliistoire vichnontte de Tune des incarnations du Dieu en tortue, en nain, en poisson, qui avait été le premier prétexte de la compilation. Quant aux autres Pourânas, le Narada^ le Bfiavichya, le Brahma-Vaïvarta^ le Oarouda, le Brafimànda, ils paraissent être des compilations d'un ordre tout A fait inférieur.

peut manquer d'y puiser. On Ta deviné, et même on Ta déjà reconnu, ils vont devenir, pour ainsi parler, le chronomètre d'après lequel les vicissitudes du développement littéraire de l'Inde seront désormais éclaircies. Or, au point de vue de l'art, il est d'une haute importance de juger où ont abouti les derniers efforts d'un grand peuple cherchant l'expression rajeunie de ses croyances.

Notre premier soin sera de montrer l'importance des Pourânas, comme dernier terme des compositiojis littéraires qui se sont imposées universellement dans l'Inde. Après cette espèce d'enquête, qui mettra en évidence les points généraux de chronologie acquis à l'histoire de la littérature sanscrite, nous reviendrons expressément aux Pourânas, et nous nous attacherons au genre de leur rédaction et aux particularités de leur style. Nous n'oublierons pas que les Pourânas sont avant tout pour la conscience indienne des livres religieux, symboliques et historiques, aussi bien que la plupart des œuvres que l'on possède dans la langue sacrée de l'Inde, ri sera par conséquent indispensable d'indiquer plus d'une fois les liens qui ont uni toujours, et si étroitement, le sort des lettres h celui des doctrines.

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