DESTINATION DES POURANAS
Toute création de l'art et de la poésie se rattache invinciblement', dans l'Inde, au système religieux qui est l'âme de sa constitution
sociale ; on ferait donc fausse route si l'on isolait un seul instant
le mouvement littéraire des transformations que ce système a subies. A peine les bases du Brahmanisme furent-elles jetées, grâce à l'ascendant d'un culte public fondé sur les Yédas, il s'établit dans l'Inde, soumise à un même symbole et h un même régime politique, une tradition légale dont l'empire s'étendit à tous les rangs du peuple et à tous les faits de la vie. La caste sacerdotale, qui était la caste savante, ne se dessaisit jamais du droit d'interpréter
on de modifier cette tradition, qui faisait la force de la société indienne, comme le culte des ancêtres faisait celle de la société chinoise.
Le Brahmanes créèrent eux-mêmes une littérature qui fit suite aux chants sacrés d'origine antique, fondements des pratiques journalières comme des rites solennels de la religion ; ils s'ingénièrent ù fournir à IVsprit et à l'imagination des Hindous un aliment incessant et varié dans de grands rei!ueils destinés à résumer leurs croyances et leurs lois, leurs généalogies. et leurs légendes. Ils ont puisé grande force dans Famour de la tradition qu'ils ont su inspirer à leurs peuples : ne les a-t-on pas vii se rejeter avec passion vers l'antiquité, pour la défense de ses croyances et aussi de ses institutions, contre un grand système novateur, raisonneur, niveleur, le Bouddhisme ? Après qu'il eut triomphé de ce redoutable adversaire, et qu'il l'eut forcé à porter son prosélytisme hors des frontières de l'Inde, le Brahmanisme fit retour sur lui-même, et il se fortifia de deux manières, en réhabilitant puissamment encore une fois la tradition et en créant de nouveaux cycles littéraires.
La science brahmanique, conviée à ce travail, ne transigea point directement avec les classes auxquelles les chefs de la société politique avaient interdit, dès l'origine, la lecture des Yédas, et en général des textes sacrés. Sa première et vive sollicitude fut de défendre l'inspiration et l'autorité de ses livres, de rehausser l'éclat de la sagesse dont ils étaient dépositaires : cette restauration de la théologie traditionnelle et orthodoxe s'opéra dans rinter\'alle de plusieurs siècles, du vin® au xiv® de notre ère, que marquèrent des travaux saillants de philologie et d'exégèse en partie conservés. Pendant ce temps, la science brahmanique s'inquiétait également des moyens de retenir dans les liens de l'obéissance religieuse celles des castes inférieures qui étaient privées de toute prérogative légale, et même de tout droit à l'instruction ; c'est alors qu'elle provoqua la composition d'œuvres poétiques qui enseignassent à la masse du peuple l'histoire de ses ancêtres my-
thîques avec celle de ses dieux : de là l'opportunité des Pourànas, qui prirent place bientôt dans la littérature orthodoxe sans faire partie du corps des écritures sacrées. Cette destination populaire et vulgaire même de si vastes poèmes mérite bien d'être considérée en détail dans sa portée politique.
Les hommes des castes pures ou régénérées au nombre de trois étaient caractérisés par la même épithète de Dvidjas ou « deux fois nés, » puisque l'initiation à la loi religieuse était considérée par eux comme une seconde naissance. Or, non-seulement ils avaient accès au texte même des anciens livres, dont l'étude remplissait tout le temps du noviciat avant l'époque de l'investiture brahmanique par la ceinture et le cordon sacré ; non-seulement ils avaient dans les lois de Manou un recueil réservé tout spécialement à leur usage et les initiant à tous leurs droits (1), mais encore ils possédaient dans la grande épopée un code quasi sacré, un cin^ quième Yéda, comme on l'a quelquefois nommé. A part la prérogative que les Brahmanes se sont habilement réservée de faire lire et d'expliquer aux autres la lettre de la loi religieuse, les Kchattriyas et les Yaiçyas, guerriers et artisans, trouvaient dans leur droit identique à sa lecture des titres assurés de supériorité originelle et morale sur le reste de la population.
De fait, le privilège hiératique des castes dominantes ne fut point aboli à la suite des révolutions qui menacèrent l'existence même du Brahmanisme ; mais, fût-il vrai que la connaissance des doctrines et des faits, consignés dans la grande Épopée, n'ait pas toujours été refusée aux hommes des castes inférieures et mixtes (2), satisfaction plus complète fut enfin donnée dans la lecture des
(1) Mànava-dharmaçàstra, Liv. I, ^t. 88-90, st. 103. Lir. II, st, 16, 44. 63, 69, 8t. 165 169.
(2) Selon le Bhâgavata (Liv. I, ch. 4 et 29), le BhàraJta serait un lirre où o le devoir et les autres objets sont enseignés aux femmes, aux Coudras et aux autres classes môme ; *> Vyâsa le composa par pitié pour eux qui ne pouvaient entendre le triple Véda. (Ibid.y st. 25 et suiv.).
Pourânas, qui leur offraient les légendes antiques sous une forme appropriée à leurs besoins et à leur goût. Ainsi naquit cette seconde littérature épique qui fait appel à la tradition sacrée, et par son titre et par son contenu : destinée au peuple, elle ne cessa point, toutefois, d^étre étudiée et développée sous les inspirations ou sous le contrôle du sacerdoce brahmanique. Il faut entendre le langage que tiennent les Richis, au début du Bhâgavata, quand ils demandent au barde , qui leur est montré comme un pilote sur Tocéan, la narration des anciennes histoires (i) :
« Dans Tàge de Kali, où nous sommes, la vie est généralement de peu de durée ; les hommes sont indolents ; leur intelligence est lente, leur existence difficile ; bien des maux les accablent.
« De tant de récits, où sont recommandés de si nombreux devoirs, et qu'il faut entendre séparément, que ton esprit rassemble ici la substance et raconte, pour le bonheur des êtres, ce récit qui donne à Tâme un calme parfait ! »
Les récits des Pourânas sont mis dans la bouche, non plus seulement de sages et de patriarches comme ceux des légendes épiques, mais de Soûlas ou d'écuyers, compagnons et panégyristes des princes et des hommes de caste guerrière. Ce nom désigne une classe de chantres qui récitaient l'histoire des dieux et des héros, et qui exerçaient cette fonction par droit de naissance : ils figurent déjà dans les deux épopées sanscrites, et rien n'empêche de penser que ces aèdes aient accompagné sur le champ de bataille les Kchattriyas, dont ils célébraient ensuite les actions ; il y aurait donc, dans la dénomination générique de Soûtas, une réminiscence d'un âge de luttes et de combats, où l'ardeur martiale de la race conquérante ne s'était pas encore éteinte dans les spéculations de
(1) Liv. I, chap. I, st, 10-11, st. 16 et suiv. V. làid. ch. 3, st. 43 : « Ce fut lorsque Krichna, avec la loi, la science et les autres vertus, eut regagné 8a demeure, que ce soleil des Pourânas se leva dans Tâge Kali pour les hommes privés de lumière. »
la théosophîe (1). Seulement, si les bardes, ainsi nommés, sont chargés du récit dialogué des Pourânas, il est entendu, pour les Indiens, qu'ils n'en sont pas les auteurs, mais simplement les collecteurs et les narrateurs. Le fond de ces livres passe toujours pour inspiré ; celui qui les a rédigés ou promulgués, c'est toujours le même Yyâsa qui a communiqué aux honomies les Védas^ les Brahmanas et les Oupanischads^ ainsi que le Mahàbhàrata,
Yyâsa a composé le Dhâgavata, afin de rendre hommage à Yichnou plus expressément qu'il ne l'avait fait dans la grande Bbâratide. Le Soûta ou barde, qui expose le poème, l'a appris dans une assemblée royale, de la bouche de Çouka, fils de Yyâsa luimême. Mais, aux yeux des croyants, Yyâsa est-il autre chose qu^un narrateur d'un rang secondaire ? Il tient de Nârada l'histoire de Bhagavat que ce Dieu luirméme avait racontée à Brahmâ. Évidemment, Yyâsa, « l'éditeur humain » (qu'on nous passe le mot) de cette espèce de révélation, cachait à lui seul le nom des véritables auteurs à leurs propres contemporains. Ainsi était satisfaite la propension ou, pour mieux dire, l'avidité du peuple pour le merveilleux ; ainsi était assurée la prépondérance de la caste sacerdotale, son influence décisive sur la source unique de l'instruction populaire. Cette caste savait bien qu'elle ne courait aucun danger pour elle-même en jetant de tels livres dans les rangs de ceux qui n'avaient pas lu : elle ne disait pas tout, et elle gardait la clef des choses qu'elle jugeait bon de dire.
C'est en raison de ces vues, toujours présentes à l'esprit des défenseurs du Brahmanisme, que les Pourânas ont pris tout d'abord et conservé éminemment la caractère d'œuvres didactiques : renseignement religieux et mythologique, c'est leur but conmiuu à tous ; sur ce terrain, ils offrent une sorte de concordance, tandis qu'ils varient notablement de l'un à l'autre dans la partie légen-
(1) Yoy. la préface de M. Burnouf au tome 1 du Bhâgaoata^ p. XXX- III. — Les Soûlas étaient versés dans tout ce qui concerne Fart de la pa* role,.^ Texception du Yéda. BhAgoû, I, cb. 4, st. 13.
daire. Les doctrines et les traditions, que reproduisent iesPourânas, remontent, pour ia plupart, jusqu'à Torigine même .de la société indienne ; il n'y a point mensonge de la part du poète à déclarer le Bhâgavata égal aux Védas, formé de leur essence et de celle des Itihâsas ou narrations épiques (1). Mais elles apparaissent dans les Pouranas sous la forme qu'elles ont prise dans les siècles intermédiaires entre la haute antiquité et le moyen âge ; c'est ainsi qu'on a lieu de présumer que plusieurs d'entre elles ne seraient pas moins anciennes, quant au fonds, que le m*' siècle avant l'ère chrétienne (2). Il en est tout autrement de leur rédaction écrite, que nous possédons, sous la désignation uniforme de Pouranas. Selon toute vraisemblance, la rédaction en est moderne, 'd'après toutes les considérations qu'a suggérées l'étude de leur texte et de leur contenu ; car, il est de fait que, si les plus considérables d'entre les Pouranas ne remontent pas, dans leur forme actuelle, an delà du xii® ou du xiii° siècle, les moins étendus, qui sont incontestablement des œuvres d'abrègement et de compilation grossière, descendent jusqu'à des temps très rapprochés de nous.
En poursuivant attentivement cet ordre de recherches, on est par>'enu à découvrir, qu'il a existé deux espèces de Pouranas : les uns, les plus anciens, formant jusqu'à six recueils différents ; les autres, nouveaux par rapport à ceux-ci, et distribués en plus grand nombre d'ouvrages distincts. Les premiers se composaient surtout d'éléments cosmogoniques et héroïques ; ils renfermaient les généalogies détaillées des dynasties et des races dominantes : on en rapporterait la première rédaction aux Soûtas, à ces bardes ëcuyers qui mêlaient les chansons de geste aux histoires divines. Les seconds Pouranas ont été produits par l'amplification des premiers ; cependant, en raison de la place qui devait y être faite à des fictions nouvelles, à des inventions étranges, ils ont été dé-
(1) Bhàgao, Liv. I, chap. 3, st. 40-4L Liv. II, chap. 1, st. 8.
(2) Voy. la pré&ce de M. Wilson &x Yishnu Purana, p. LXIII.
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pouillés d'une partie des listes généalogiques et des données chronologiques qui appartenaient en propre à leurs modèles. Quand on a remanié la matière des Pourànas, bien des traditions d'un caractère héroïque et d'une forme épique auront été transportées dans le Mahàhhàratay et remplacées par des légendes qui n'avaient guère qu'un but moral et religieux (1) : s'il est resté des débris d'histoire dans leur seconde rédaction, l'œil exercé de la science européenne doit les y chercher à grand'peine. Les Pourànas, plus anciens, étaient des collections de documents, faites sans critique, il est vrai, mais du moins très fidèles ; on ne peut les comparer avec plus de justesse qu'aux écrits des premiers Logographes grecs; seulement, dans l'Inde, la critique ne revint point plus tard à la charge, et une littérature historique ne sortit point de la Logographie (2).
Selon toute apparence, nous n'avons plus rien de la première forme de ces légendes pouraniques : nous n'en pouvons plus juger que par les compositions détachées qui en ont recueilli l'importance et la célébrité. Mais qu'est-il nécessairement arrivé dans le remaniement des mêmes légendes ? C'est que l'esprit nouveau des religions indiennes s'est fait jour aux dépens de leur fond primitif, par conséquent de leur vérité à titre de mythes et de symboles ; or, l'adoration de Vichnou a, en quelque façon, absorbé à son avantage exclusif la meilleure partie, historique et dogmatique, des Pourànas modernes. Ce qui revit dans ces gigantesques poèmes , c'est la religion traditionnelle des Hindous, mais accrue de symboles relatifs à la divinité de Vichnou ou à celle de Çiva, ainsi qu'aux rites inventés par leurs sectateurs. Ici s'est produit un étonnant syncrétisme, par l'ascendant duquel les poètes compilateurs ont fait tourner la plupart des histoires antiques, en Thonneur des dieux favoris des populations au milieu desquelles ils écrivaient.
(1) Burnouf, préface du tome I, p. XXXVI. .
(2) Lassen, Indische Alierthumskunde, tome I, p. 481.
Ce que nous avons dit jusqu'ici des Pourânas prouve assez l'autorité de la tradition dans l'Inde ; on la recherche, ou l'invoque comme antique et vénérable, alors même qu'on l'altère. Malgré la pression que leurs convictions ardentes devaient exercer sur l'esprit des auteurs, les compilations poétiques, dites Pourânas, ont été ù leur tour des véhicules de la tradition religieuse. Mais il n'est pas moins vrai qu'elles rendent témoignage à la tradition littéraire de l'Inde brahmanique. Qu'on interroge avec lenteur et sagacité leur style et leur contenu, leur témoignage apparait à cet égard si fidèle, si exprès même, qu'on peut sans crainte y chercher des notions historiques sur la siuxession des œuvres sanscrites, qu'on peut même y saisir un fil conducteur à travers les siècles littéraires de l'Inde jusqu'ù la période de l'hymnologie des Védas.
Dérivant de recueils qui ont d'abord possédé la destination d'archives héroïques, les Pourânas sont remplis d'allusions à des monuments de tout âge ; bien qu'ils ne reproduisent pas la lettre dos Védas, ils relèvent en maint passage des livres originaux de l'antiquité védique ; ils conservent en quelques endroits, avec fidélité, le souvenir des dieux de la nature et le merveilleux qui avait rehaussé leurs premières légendes parmi les tribus aryennes de chasseurs et de bergers. En d'autres endroits, ils redisent les aventures des familles guerrières, ils résument ces généalogies consignées plus amplement sous le titre de Vanças et de Goiras dans les deux épopées, surtout dans le Mahàhhàraia : il serait même exact de dire que ce grand poëme est la source principale et bien reconnaissable de tout ce que la plupart des Pourânas renferment d'historique (1). Ajoutons qu'ils ne sont pas moins riches en rapprochements avec les traités de jurisprudence qui étaient entrés dans le cadre de la littérature sacrée, élargi â diverses reprises, d'après les besoins des grandes époques.
(1) Voy. Lassen, ouvr. cité, p. 481-485. — Wilson, préface, p. LVIU, et p. 460 du Vishnu Purana. — Le BhâgawUa (Liv. I, ch. 5, st. 3) appelle le Bhàrata »* trésor de toutes les choses utiles. «
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Ainsi les Pourânas se présentent comme des compléments tardifs, comme des résumés populaires des œuvres qui avaient créé le système brahmanique ou qui en avaient assuré la perpétuité : prières et liturgies, méditations philosophiques, traditions chantées, codes politiques et religieux des nations indiennes, tels sont autant d'ouvrages dont ils dénotent la transmission séculaire, et dont ils viennent attester à leur tour Texistence légale.
Assurément, c'est déjà un assez grand profit pour la science que de pouvoir, à la lumière de semblables documents, établir un classement général parmi les œuvres innombrables de la littérature sanscrite, et les ranger de proche en proche dans un certain rapport d'âge, à défaut de dates vraiment fixes et précises (1). On n'a pas de peine à se figurer les œuvres de l'esprit indien comme formant une seule et même échelle, dont les Védas occupent le sommet, et les Pourânas la base : au milieu vient se placer l'histoire chantée par les rhapsodes brahmanes sous forme de récits épiques, les Akhyânas et les Itihàsas. On voit ainsi se dessiner trois périodes littéraires qui ont une analogie frappante avec les trois périodes entre lesquelles se partage la succession des religions et des cultes de l'Inde. La vérité des synchronismes est ici placée fort au-dessus de rapprochements qui ne seraientjqu'hypothétiques : <( Dans l'Inde, » dit M. Burnouf (t. I, préface, p. GXV), le développement de la » littérature est parallèle à celui de la religion, dont les monuments » écrits sont, pour toutes les époques, les plus grandes productions » du génie brahmanique. »
En effet, à une troisième phase des religions indiennes correspond une troisième classe de productions littéraires, dont la composition postérieure est indéniable ; les poëmes pouraniques dont nous avons jusqu'ici essayé d'assigner l'âge, et de définir le sujet et les tendances. Les Pourânas sont les organes d'une religion qui s'est élaborée après la période mythico-héroïque des croyances
(1) Voir ci-dessus notre Introduction, t. IV,- pp. 38-47.
indiennes ; ils consacrent la prédominance d'une seule divinité sur toutes les autres ; ils donnent une figure sensible au mysticisme effréné des sectes qui la proclament ; ils sont surchargés de légendes qui s'adressent autant à l'imagination qu'à Tintelligence du croyant. Leur langage, comme leur esprit, atteste un nouvel et ardent travail des poètes pour approprier d'anciennes histoires aux dogmes qui ont prévalu à la suite des luttes ou des transactions religieuses.
Il vaut certes la peine d'examiner à la faveur de quelles circonstances ont vu le jour de si volumineux recueils de poésie religieuse, fruits d'une seconde expansion du génie épique dans le même pays.
Il n'y eut pas, en effet, une seconde période dans l'histoire de l'épopée grecque, comme dans celle de l'épopée indienne, et voici pourquoi une semblable rénovation fut impossible en Grèce. Tandis que la littérature de l'Inde a toujours été religieuse, la poésie grecque s'est bientôt émancipée de l'autorité directe du sacerdoce national, alors même qu'elle s'est inspirée du sentiment religieux ; après les temps de sa perfection classique, elle est devenue une affaire d'érudition et de goût littéraire, sans revendiquer la mission de célébrer des croyances. Quand l'Hellénisme fut menacé dans son existence même par le Christianisme, ce fut la philosophie qui prit sa défense et qui prétendit animer d'une vie nouvelle la mythologie qu'Homère avait chantée. La poésie ne fut donc pas appelée à créer une autre littérature mythologique en vers. Force nous serait de remonter à l'enfance de la poésie hellénique pour trouver des œuvres qui entrent en parallèle avec les Pourânas. Ce seraient, entre toutes les productions connues, les poèmes cosmogoniques et théogouiques attribués à Hésiode et à l'école de la Béotie, ainsi qu'à Épiménide de Crète et Aristée de Proconnèse, pour ne point parler des mystérieuses poésies sorties des écoles orphiques ; ce seraient encore les Titanomachies, œuvres du Cycle épique mises sous le nom d'Eumèle et d'Arctinus. La cul-
âOO LES POL'RAISAS.
ture littéraire de la Grèce n'offre donc point de ce côté de véritables synchronismes avec celle de l'Inde.
On expliquerait mal l'origine des Pourânas, si l'on s'en tenait uniquement à ce besoin de résumer, de compiler, qui s'empare des peuples dans les périodes décroissantes de leur littérature et de leur science : il faut se représenter le Brahmanisme dans son œuvre d'organisation sociale, il faut le suivre dans son histoire, dans sa géographie même, pour se rendre raison de si nombreux remaniements des mêmes légendes qui ont été opérés en des temps et en des lieux fort divers, comme les textes pouraniques en font foi.
Dans les quatre derniers siècles de l'antiquité profane, la religion brahmanique n'avait pas cessé de perdre du terrain devant le Bouddhisme, qui s'était fortifié sous la protection de quelques princes puissants ; cependant, bien que réduite à fuir de plusieurs Etats, un moment éclipsée par sa rivale, elle avait toujours conser>'é sur le sol même de l'Inde quelques asiles, oii ses trésors de poésie héroïque furent préservés de toute atteinte. Dès lors, il se fit vraisemblablement un travail qui tendait ù populariser, en les abrégeant ou en les condensant, les traditions mises jusque-là avec un respect religieux sous la sauvegarde des écritures sacrées. Les Brahmanes favorisèrent cette tendance, tout en surveillant la confection des poëmes, qui allaient devenir livres symboliques entre les mains de l'immense majorité des Hindous, sans distinction de castes. Les premières collections pouraniques ne furent autre chose que des résumés de tout ce qui formait l'histoire merveilleuse des Aryas et de leurs Dieux, des castes et des dynasties, à partir de périodes si reculées qu'elles échappent à tout calcul. Donner au peuple des Pourànas, c'était lui fournir les seules annales auxquelles il pût ajouter foi et porter intérêt. Puis il advint» quand les populations brahmaniques prévalurent de nouveau dans les pays de l'Inde, d'où elles avaient expulsé les Bouddhistes, qu'elles se répandirent bientôt après au delà des limites qu'elles n'avaient encore franchies en aucun temps, en suivant le même
LES POURANAS. âOi
mouvement qui avait de temps immémorial porté la civilisation du nord-ouest au sud-est. A chaque halte que fit le Brahmanisme en établissant son influence sur les côtes orientales et méridionales (le rinde, il s'opéra dans sa littérature, toute de tradition, une sorte de renaissance ; le remaniement d'anciens ouvrages produisit de nouveaux traités en tout genre, exégèse des Védas, philosophie, grammaire, recueils de contes. Seulement, ces productions conservèrent le cachet des lieux où vivaient leurs auteurs, et c'est ainsi que les Pourânas, qui furent de ce nombre, gardent l'empreinte, non-seulement des cultes qui étaient en faveur à une époque déterminée, mais encore des mœurs et de l'esprit des contrées où ils ont été recomposés. Rien de surprenant, d'après cela, qu'une certaine nouveauté de conception ait marqué les anciens mythes reproduits dans les poèmes pouraniques qui appartiennent à ces restaurations partielles du Brahmanisme ; rien d'étonnant non plus que la scène des événements antiques et même fabuleux ait été transportée sans scrupule du nord de l'Inde dans le midi (1). Ce coup-d'œil jeté sur les progrès que la civilisation des Aryas a faits au sud de l'Inde, on s'explique plus facilement l'accroissement qu'ont pris des œuvres du genre des Pourânas ; on comprend comment elles ont pu grandir en nombre et en étendue, jusqu'à former, dans la seconde rédaction qui nous est seule connue, la masse de seize cent mille vers, ainsi que s'accordent à le dire les polygraphes indiens. Les plus anciens Pourânas ont été comme une première assise sur laquelle on a bâti une littérature mythologique, devenue pyramidale, malgré l'espace étroit de ses fondements : les nouveaux Pourânas, enrichis d'ornements, surchargés d'invocations, ont quelque ressemblance avec ces pagodes de Mahâbalipouram, bien connues du voyageur, qui se composent d'étages d'un diamètre égal â celui de leur base battue par les flots, et qui sont couronnées jusqu'au fatte de gracieuses sculptures.
(1) Burnouf, préface du tome III, p. XXVIII-XXXI.
Partout la curiosité de la foule devait être satisfaite ; toujours la ferveur des sectaires devait se produire sous l'autorité d'anciennes fables. Ce n'était pas trop d'une légende poétique pour donner à des lieux tout modernes de pèlerinage et d'ablutions sacrées la consécration d'une mystérieuse antiquité. L'esprit religieux des populations avait à tous ces égards tant d'exigences, qu'il s'est produit dans une même langue, mais dans des localités distinctes, une série considérable d'œuvres ayant autant de ressemblance dans leur exposition que dans leur sujet.
Les dix-huit Pourânas ont été l'œuvre de plusieurs écoles de poètes, et ils ont été mis au jour dans des contrées fort diverses. Il en est quelques-uns, toutefois, qui ont acquis dans l'Inde une popularité universelle, eu égard à leur ampleur, à leur plan encyclopédique, ainsi qu'au talent de leurs auteurs : de ce non[iI>re sont le Vichnou, VAgni, le Vâyou, et surtout le Bhàgavata Pourâna. La date de la collection entière de ces li\Tes répond au moyen âge des peuples occidentaux : la plupart ont été rédigés du XII® au xvi** siècle de notre ère. Au jugement de M. Wilson, qui a été à même de manier en ce genre de nombreux manuscrits, le IX® ou le X® siècle est la date la plus ancienne que l'on puisse as* signer à celui d'entre eux qui est plus pur comme compilation, le Mârkandéya, ainsi appelé de ce que l'histoire est rapportée par le sage ou prophète de ce nom (1). Le Vichnou Pourdna serait antérieur, peut-être, au xii® siècle, mais ne remonterait pas au delà du viii® : le Bhàgavata, qui est une œuvre d'érudition autant que d'inspiration, et qui a en partage une véritable supériorité de style, serait une œuvre du xiii® siècle rapportée au nom individuel de Vopadéva (2).
Qu'on sache bien, cependant, que des indices tout extérieurs ne suffisent pas pour qu'on prononce sur l'âge des œuvres ponra-
(1) Le Mârkandéya a été publié en 1862 dans la Biblicih. indica.
(2) Voir la préface de Wilson au Yishnu Purana, p. XXXVI, p. XXXI, p. LXXMI. — Burnouf, Bhàgavata^ préface du tome I, p. XCVI-CIII.
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niques : ce ne sont point, par exemple, les plus récentes qui renferment seules la liste complète des dix-huit Pourânas ; il parait que cette liste a été insérée après coup dans le texte de chacune d'elles, afin d'en assurer d'autant mieux Tautorité. C'est donc une de ces interpolations obligées et conventionnelles qui ne peuvent faire préjuger l'âge d'un écrit. En faisant l'analyse des grands Pourânas, Wilson déclare que le texte actuel de quelques-uns de ces livres n'est pas authentique, puisqu'il ne répond pas au contenu d'un véritable Pourâna (1).
S'il est dans les textes mêmes des notions qui serviront un jour ik établir entre les Pourânas une sorte de chronologie, ce sont bien celles qui ont trait à l'origine et aux progrès du Vichnouïsme. On n'a pas de peine, en effet, à remarquer de l'un à l'autre plus ou moins d'exaltation, et même de violence, dans la manière de glorifier le dieu nouveau et de vanter les pratiques de son culte. Ainsi, l'absence d'un esprit de secte ardent et fanatique augmente singulièrement la valeur historique et doctrinale du Vichnou Pourâna ; la vie de Krichna, qui en remplit le Y^ livre, est traitée avec une sobriété et une simplicité qui font contraste avec les récits qu'en font le Bràhma et le Bhàgavata. Par contre, on rapporterait à une branche toute moderne du Vichnouïsme le Bràhma-Vaivarta^ où sont accumulées des aventures puériles sur l'enfance de Krichna, sur ses amours avec les Gopîs ou bergères du pays de Bradj (2). Les Pouranistes n'ont, du reste, rien négligé pour donner le change
(1) Les Indiens énumôrent de même au nombre de dix-huit les Oupapourànas^ow Sous-Pourânas, compilations mesquines inférieures en âge comme en composition aux poèmes qui traitent des mêmes sujets et qui leur ont servi de modèles. — Voj. la préface de Burnouf, tome I, p. LXXXIX, et celle de Wilson, p. LV.
(2) Voy. Wilson, préface du Yishnu P.. p. LXIV-XXI, p. XL-LI. Le poëme, dit Harivança^ et qui est Thistoire spéciale et détaillée de Krichna, se rapproche beaucoup plus des Pourânas que du Mahàbhàrcfia auquel il sert d'appendice. (Voy. Wilson, Ihid., p. LVIII). M. Langlois l'a traduit entièrement en français avant que le texte en fût imprimé. (1835, 2 v. in-4®).
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à la foule sur l'âge des fables vichnouites mêlées à des traditions aryennes ; mais faudrait-il, en conséquence, accueillir avec une égale défiance tous les mythes insérés comme anciens dans les Pourânas ? Quand on a fait la part d'un mysticisme novateur qui se trahit toujours dans Texposition même, on reconnaît aisément dans chaque ouvrage la même source traditionnelle d'un grand cycle d'histoires divines et humaines, et d'ailleurs, suivant la remarque de M. Burnouf, tirée de l'étude du Bhâgavata (1), « les modifica- )> tions qu'a subies le >ieux système indien se sont faites par voie » d'addition plutôt que par voie de substitution, et elles ont con- » serve, avec une rare fidélité, les éléments anciens sur lesquels » elles travaillaient , et qu'elles ne pouvaient altérer impunément. » Il ressort assez des considérations que nous venons de résumer que la lecture des Pourânas ne peut être faite dans un but scientifique et critique sans de minutieuses précautions. Qu'on se figure l'interprète européen sans cesse aux prises avec des obscurités de toute nature, subtilités philosophiques, fictions étranges, allégories mythologiques, enchevêtrement des composés indiens, caprices d'une langue qui tantôt se raidit dans une concision dogmatique, tantôt se joue et se dilate dans un pléonasme continuel de mots et d'images ; que l'on considère tout ce qu'il a fallu de patience et d'habileté, de sagacité et d'intelligence aux traducteurs du Vichnou Pourâna et du Bhâgavata, pour s'emparer de la pensée orientale, pour la dégager de ses formes luxuriantes, pour en assouplir l'expression, suivant la logique des langues occidentales, ce ne sera que justice de mettre leurs beaux travaux parmi les plus remarquables de l'érudition moderne.
(1) Préface du tome I, p. CXX.
§ II