MATIÈRE ET REMANIEMENT DES POURANAS
L'intérêt historique qui s'attache à l'étude des Pourânas ne pouvait être mieux caractérisé qu'à la faveur d'un rapprochement, en prenant pour terme de comparaison la longue série des œuvres capitales du génie indien. Mais ces grands poëmes ne méritent pas moins d'être considérés en eux-mêmes, et ce sera le complément naturel de notre travail, que de faire ressortir l'intérêt littéraire que présente leur lecture.
Eu égard à la nature de leur sujet et aux circonstances de leur rédaction, les Pourânas, tels que l'Inde nous les a transmis, ne sont pas des œuvres originales produites d'un seul jet. Rédigés une première fois à titre d'annales héroïques et mythologiques, ils ont été remaniés et amplifiés en vue des besoins intellectuels et moraux des peuples de la péninsule indienne. Ce n'est pas la partie la moins attrayante de notre tache, que de retracer avec une netteté concise les voies qu'ont suivies les Pouranistes pour servir les intérêts de sectes vraiment puissantes et pour concilier à leur poésie un succès littéraire qui allât jusqu'à la popularité.
Considérons tout d'abord comment le sujet des Pourânas s'est prêté aux innovations hardies (jue les bardes de l'Inde moderne y ont introduites. A vrai dire, aucune matière ne leur laissait plus de liberté que ce fond si ample de mythologie héroïque, qui avait été résumé antérieurement sous le titre de Pourânas. Les faits d'histoire y avaient reçu, comme dans les sections les plus récenfes de l'Épopée, une enveloppe mythique ; ils y étaient mêlés à des fictions conformes à l'esprit des cultes entés tour à tour sur la religion védique comme sur une même souche. Qu'ont fait les derniers poètes ? Â l'exemple des anciens chantres de la nature, et sur le modèle des poëmes narratifs et didactiques postérieurs aux Védas, ils ont créé à leur tour une poésie moitié historique, moitié
hiératique, qui fût en harmonie avec la foi des populations gagnées au Vichnou'isme : de là une tendance à tout agrandir, à tout compléter, à la condition, tantôt de résumer beaucoup, tantôt de mettre des fictions tout à fait neuves sous Tautorité de fictions plus anciennes. Les premiers auteurs de Pourânas s'étaient bornés à y faire entrer comme éléments principaux la cosmogonie, Thistoire et la géographie des Aryas, d^accord avec la tradition nationale et le système brahmanique : de ce genre étaient les textes légendaires dont il est question plus d'une fois dans les Brâhmanas du Véda. Les Pouranistes du second âge ont ajouté à ce fond nécessaire de leurs compositions des éléments mythologiques, et même des éléments spéculatifs.
A une première époque, la critique indigène n'avait attriboé aux Pourânas que cinq signes ou caractères distinct! fs , panchalakshanâni : la création des mondes, leur destruction, les généalogies, les règnes des Manous, les actions des familles royales, telles étaient, d'après le plus ancien vocabulaire sanscrit (f^marcr- Kochuy I, ch. I, sect. 5, v. 6), les matières principales renfermées dans un de ces livres de cosmogonie et d'histoire. Mais quand la métaphysique, comme aliment du mysticisme indien, eut fait invasion dans ces mêmes livres, à Toccasion de leur remaniement, elle n*y prévalut qu'en portant dommage à la tradition historique. C'est alors que l'on en vint à distinguer dix signes dans la composition des Pourânas, amplifiés dans un sens aussi bien philosophique que théologique. On serait autorisé à les énumérer ainsi, d'après quelques textes (1) : création et création secondaire, existence et gouvernement des Manous, idée des œuvres et histoire des races royales, anéantissements périodiques et délivrances finales, éloge de Hari (Vichnou) et glorification de tous les autres Dévas. Il doit être entendu que toutes ces matières ne se présentent pas dans an
(1) V. le Bhâgawaa (liv. II, chap. X, st. 1-7) et les autres textes que M. Bu mou f a commentés ingénieusement pour définir les grands Pourânas (tome I, Pré&oe, p. XLVI'L.
ordre déterminé, mais qu'elles sont contenues implicitement dans le corps de Técrit.
Veut-on retrouver les éléments primitifs des grands Pourûnas (Mahàpourànas)y comme on appelle le Bhâgavata et quelques autres, on est tenu d'en retrancher toutes les parties qui s'y sont introduites et développées par une sorte d'accroissement artificiel, en d'autres termes, les éléments spéculatifs. Il en est ainsi des caractères dont les Indiens ont donné une explication mystique : la cause, les œuvres, la délivrance, l'affranchissement, l'éloge des dieux ; sujets vraiment nouveaux, qui seraient énoncés, en langage européen, sous les noms de métaphysique, de théologie et de morale. Puisqu'il est de fait que les Pourânas jusqu'ici analysés appartiennent la plupart à cette seconde classe par leurs signes distinctifs, il devient clair que le cadre des légendes pouraniques est demeuré comme un champ inmiense ouvert à toutes les fantaisies de l'imagination poétique et à toutes les hallucinations de la fer>'eur religieuse.
La prophétie n'a-t-elle pas été un des procédés en quelque sorte familiers qui ont contribué notablement à la confection des Pourânas? Il ne fallait pas grande habileté chez leurs auteurs pour tirer parti d'un genre de merveilleux qui avait déjà donné tant d'extension à la matière épique. Se fondant sur l'inspiration divine des œuvres qu'ils vont promulguer, ils mettent dans la bouche des personnages de la haute antiquité des prédictions fort claires sur la succession des rois de l'âge Kali, sur les événements qui
s'étaient accomplis après l'âge des héros témoins des incarnations
des dieux. En évoquant d'une manière fantasmagorique les noms d'anciens sages et prophètes, tels que Nârada et Markandéya, les Pouranistes rattachent les religions nouvelles aux origines mêmes du Brahmanisme ; bien qu'en racontant l'histoire contemporaine dans tonte sa nudité et tout son prosaïsme, ils donnent à leur récit les couleurs de la prophétie et le ramènent ainsi au ton général des livres inspirés. Il y a évidemment des documents histo-
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piques sur les dynasties indiennes à recueillir dans cette partie soi-disant inspirée des Pourânas, ainsi que dans d'autres plus anciennes. Mais rien ne doit manquer aux prédictions qui complètent un livre d'histoire révélée (i) : les grands Pourânas se terminent par un tableau du dépérissement de toutes choses et de leur destruction finale, c'est-à-dire de l'anéantissement de l'univers créé, terme de ses révolutions, ainsi que de la lutte des puissances divines. Plus la science religieuse se propageait par une diffusion naturelle sous forme de légendes, plus le poète était tenu d'en justifier les titres par le don d'avenir, comme d'en reporter les sources aussi loin que possible dans un passé fabuleux.
Mais envisageons de plus près la composition des Pourânas, sans perdre de vue quel prétexte, ou si l'on veut, quelle raison de haute politique en a été l'origine : Tinstruction du peuple dans les classes inférieures aux trois classes privilégiées. On se demandera sans doute comment ces poèmes ont renfermé des digressions si étendues, et surtout si savantes, puisqu'ils devaient devenir une lecture familière et attrayante pour tous les rangs de la société et même pour les femmes. Mais n'oublions pas que, licence une fois donnée aux poètes de puiser aux sources les plus vénérées, ils ont bientôt innové largement, comme s'ils voulaient créer une littérature qui se suffit à elle-même; leur tâche a été d'autant plus facile qu'ils avaient directement accès aux œuvres immenses que le vulgaire ne lisait pas, et qu'ils trouvaient dans la foi enthousiaste des masses, dans leur religiosité insatiable d'impressions, des motifs toujours nouveaux de développements et d'amplifications.
Que les Pouranistes aient célébré des idées et des fictions étran-
(1) La collection des dix-huit Pourânas ne renferme- t-elle pas un Bhatichya Pouràna ou légende de Ta venir, description de ce qui se passera dans les périodes futures ? C'est une œuvre qui a la prétention d*étre prophétique, mais qui ne fait que répéter, sans aucun mérite particuli3r, plusieurs des sujets déjà traités dans les autre» livres de la même classe. — Voir la Préface citée de Wilson, p. XXXIX-XL, p. XXVII-VriI.
gères à celles de la haute antiquité, c'est ce que montre une simple comparaison de leurs poèmes avec les Védas ou avec les monuments épiques des âges antérieurs. Mais, de fait, ils n'ont nié expressément aucun des dogmes du Brahmanisme ; ils n'en ont ni attaqué les institutions (1), ni aboli les rites séculaires (2) : c'est d'accord avec son esprit qu'ils ont travaillé à élever Tédifice des religions nouvelles, et à glorifier les pratiques et les pompes par lesquelles elles attiraient la multitude.