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TRANSFORMATION DES CROYANCES ET DES TRADITIONS

Les auteurs de Pourânas n'ont été le plus souvent que l'écho des croyances et des opinions qui ont vu le jour pendant les siècles du moyen âge. Interprètes du sentiment de foi et de dévotion qui a concouru à former le Vichnouïsme, ils ont contribué à fixer et même â agrandir le symbole de cette religion. Qu'avaient-ils à faire pour satisfaire pleinement l'ardeur des sectateurs de Vichnou et du peuple qu'ils entraînaient à leur suite? Donner un corps aux mythes sous lesquels ils se figuraient l'apparition et les incarnations de leur Dieu ; exalter les merveilles qu'il avait opérées de tout temps et dans tous les mondes, sous forme des dieux grands

(1) La caste sacerdotale na pas manqué d'attribuer & Vichnou luimôme une part dans ses anciens triomphes. «• Vingt et une fois, Bhagavat a purgé la terre de la race des Kchattriyas, » oppresseurs des Brahmanes. {BhàgavcUa, Ht. I, chap. m, st. 20.)

(2) L'ascète, livré au culte de Bhagavat, chante encore dans le style des stances védiques une invocation au Soleil, qui reproduit à peu prés la Savitrt^ dont la récitation figure parmi les préceptes de Manou (liv. II, st. 77-78) : • Nous adorons la lumière bienfaisante et supérieure au ciel «- du divin Soleil qui a créé de sa pensée Tunivers, et qui, Tayant pénétré «t de son énergie, contemple Tâme individuelle en proie au désir, et donne •• le mouvement à Tintelligence. » {Bhàgavata^ liv. V, chap. vu, st. 13.)

et petits, adorés avant lui, mais réputés désormais se^ inférieurs. A ce compte, la mythologie du Vichnouïsme grossissait à vue d'œil et au gré de la foule toujours impatiente : le syncrétisme, dont les les poètes faisaient usage, revendiquait sans scrupule Thistoire tout entière du Brahmanisme, et en faisait gloire au puissant Bhagavat, à TEsprit, se révélant après tous les Dévas comme leur aïeul et leur maître, mais s'abaissant avec amour jusqu'à Thommc sous la figure de Krichna, fils de Vasoudéva et de Dévakî. Toutes les fois que Vichnou, incarné dans un corps d'homme ou d'animal, aura remporté une victoire, Brahmà, Indra, Roudra, les dieux, les déesses, les génies célestes viendront s'incliner devant lui et l'adorer chacun ù son tour, lui récitant une stance d'hommage (1).

Le panthéisme qui était en germe dans les cosmogonies des Brâhmanas védiques et dans les théogonies de l'épopée, avait pris dans ses développements successifs les caractères essentiels de l'idéalisme : il déborda de toutes parts dans les rhapsodies des Soâtas portées ù travers la Péninsule et sur toutes les côtes de rinde. Tout ce qu'il y avait de tendances spéculatives dans la vie intellectuelle des Arvas s'est manifesté surabondamment dans la constitution du Vichnouismc comme religion mystique-. Les Pourànas nous apprennent à quel point ce travail s'est naturellement accompli, comment il s'est insinué dans l'esprit des peuples, sans cependant détruire dans les classes ouvrières de la société indienne tout sentiment d'activité pratique, et quelle part y ont prise les poètes légendaires qui en ont trouvé la plus vive expression. La philosophie elle-même est venue en aide à ces poètes, puisqu'ils ont fait tourner h la louange de leur Dieu ce qu'il y avait dans ses principaux systèmes de conceptions ou d'images favorables à leur dogmatisme panthéistique ; ce que le Védânta avait affirmé de l'Esprit, ce que le Sânkhya avait dit de l'Ame universelle, ils l'ont dit à leur tour de Bhagavat, et ils n'ont pas même redouté les Ion-

(1) Voir par exemple le Bh'Xgœoata^ liv. VII, chap. vin, st. 34 et suiv.

gueurs, les hors-d'œuvre, les dissertations, aGn de lui faire gloire (les qualifications abstraites qui contrastent avec le langage exalté de leurs invocations et de leurs hymnes.

C'est, sans contredit, un des traits les plus frappants qui ressortent de l'histoire critique des Pouranas, que ce mélange de folle superstition et de profond mysticisme, qui se rencontre dans la plupart des chapitres d'un même poëme. Il est infiniment curieux de retrouver, dans des stances toutes chargées d'allusions mythologiques, la langue philosophique de l'école Sânkhya, les termes d'esprit, de nature, de personnalité, de molécules élémentaires, par lesquels elle a défini les principes des choses, et cependant c'étaient les Sânkhyas qui avaient tenté un premier effort pour s'affranchir de l'autorité de la révélation ; mais Kapila, leur chef, n'était-il pas lui-même une incarnation de Vichnou, révélateur d'une doctrine « où se trouve démontré l'ensemble des principes (i)? » En considérant les procédés éclectiques des chantres du Vichnouïsme, on se fera une assez juste idée de l'engouement passionné que leurs œuvres ont excité parmi les masses dont elles flattaient les penchants sensuels en même temps que les instincts religieux. On découvrira, dans son véritable jour, l'alliance du sensualisme et de l'idéalisme qui a été dans l'Inde une réalité; à ce sujet, nous ne craignons pas d'aflîrmer que quiconque parcourra une œuvre telle que le Bhâgavata sera frappé de l'atroce cruauté qui s'exhale des passages où la bonté- de Vichnou semble glorifiée avec le plus d'effusion : que de fois la mollesse des mœurs indiennes s'est alliée à une froide férocité justifiée par la sainteté du but! Partout où il a dominé, le paganisme a mêlé la terreur à la volupté.

Le panthéisme indien se traduit fidèlement dans les Pouranas : (|uoique sorti des écoles des contemplatifs, il s'y montre dans toute

(1) Bhâgavata, liv. I, chap. m, st. 10. L'eiposition môme de la doctrine est un des objets avoués du III^ livre de ce Pourâna, et le mythe de Kapila y occupe tout un chapitre, le xxxiii* et dernier.

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la rigueur de ses conclusions et dans toute Tardeur des extravagances dont il ait jamais ététcapable. Vichnou s'identifie à tous les Dévas que les Hindous ont jadis invoqués, et ù tous les personnages divins de la mythologie indienne ; il déclare qu'il est un avec toutes choses, et que Çiva est le même que lui ; il ne diffère ni de Brahmâ, créateur des mondes, ni de Brahm, principe suprême, source de toute vie spirituelle et de tout développement cosmique. Si deux hypostases de la triade indienne sont déclarées identiques à Vichnou, la triade est par là même détruite (i).

C'est un fait presque Continuel dans la rédaction des Pourânas, que la confusion des légendes de Vichnou avec l'histoire légendaire et mythique de Brahmâ ou de Çiva. Bhagavat, c'est « l'être toutpuissant duquel dérive la création, et qui a tiré de son intelligence le Véda lui-même. » Bhagavat a raconté à Brahmâ sa propre légende, qui a passé par la bouche de Nârada jusqu'à Vyâsa ; c'est encore lui qui a donné à Brahmâ le pouvoir de créer, et que Brahmâ glorifie dans un hymne solennel auquel l'Esprit répond (2). Nous ne nous permettrons de citer que deux stances de ce grand hymne : .

« Adoration à Bhagavat, à toi qui es le directeur du sacrifice, à toi devant qui je tremble moi-même, pondant qu'assis pour toute la durée de mon existence, sur ce siège révéré de tous les mondes, je me livre à des austérités accompagnées de nombreux sacrifices, dans le désir de m'élever jusqu'à toi !

» Adoration à Bhagavat, au plus excellent des Esprits, qui, s'étant, par un acte de son propre désir, enfermé dans divers corps pour protéger les lois qu'il avait créées, s'est plu, quoique indifférent à toute jouissance, à résider au sein de formes d'animaux, d'hommes et de dieux où habite l'âme individuelle ! »

(1) V. la Préface de Wilson, au Vishnu Pourâna, p. LX, et l'analyse du Bràhma et du Padma, au tome V du Journal de la Société asiatique de Londres, p. 68, 281, 310.

(2) BhàgawOa, liv. III, chap. ix; ib., st. 18-19.

Le narrateur moderne, en s'appropriant les récits qui avaient cours de temps immémorial en Thonneur de Brahmâ, ne prend pas même la précaution de substituer le nom de Bliagavat au sien ; il suppose que les Vichnouïtes entendront de leur Dieu tout ce qu'il rapportera de l'Esprit ou Pouroucha du Védânta, du Brahmâ de la même école et de YHiranyagarbha des Oupaniscbads. Il lui suflBra de dire que tout était pure apparence dans la puissance de Brahmâ, tandis que la nature de Vichnou seule est vraiment éternelle. La divinité de Bliagavat est latente dans celle de tous les êtres que les hommes aient jamais honorés d'un culte : l'Être suprême est un dans ses incarnations, malgré la diversité des vêtements dont il s'enveloppe (1). Sa providence s'est étendue à tous les âges du monde ; à chacun des règnes des sept Manous correspondent des apparitions de Bhagavat sous un nom particulier et avec un rôle spécial; car c'est toujours lui qui les inspire, les anime, les soutient, les conseille (2). L'incarnation de Vichnou ( n poisson est placée sous le règne du sixième Manon ; mais elle fait intervenir Satyavrata, pieux roi qui sera le Manou de l'âge suivant. Dans le Bhâgavata, ce n'est plus Brahmâ comme dans l'épopée, mais Vichnou qui opère le salut des hommes en guidant le vaisseau de Manou sur les eaux du déluge sous la forme d'un poisson (3). C'est assez dire que l'omniprésence de Bhagavat, dans le temps et dans l'espace, est devenue un dogme de sa religion : la dévotion du fidèle à Vichnou le lui fait apercevoir présent partout.

Rien de plus étrange que la méthode suivant laquelle les Pouranistes échangent continuellement les histoires sacrées de Çiva contre

(1) Voir les premiers chapitres du livre II du Bhàgavaia. Description de Mahâpouroucha.

(2) Bhdgavata, liv. VIII, chap. i, chap. v-ii.

(3) V. la Préface de M. Burnouf, au tome III du Bhâgavata, p. XXIII et suiv., et nos recherches sur la tradition indienne du déluge, son origine et sa forme la plus ancienne dans le Çatapatha-brâhmana du Yadjour (Annales de philosonhie chrétienne. Paris, 1849 et 1851).

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celles de Vichnou. Ci va s'eflace tout à coup et fait place à Bhagavat : il est lui-même mis en scène par les poètes pour faire humblement hommage à celui-ci de tout œ qu'il a été et de tout ce qu'il est (1). D'autres fois, c'est Vichnou que l'on sacrifie à son rival : les Çivaïtes s'emparent de même de toutes ses actions merveilleuses pour les appliquer à leur Dieu, le Seigneur (içvaraj^ le souverain Seigneur fmahéçvara); c'est ainsi que dans le Linga Pourâna, Brahmâ et Vichnou, tout à coup éclairés, confessent la suprématie de Ci va et se mettent eu \-mêmes à chanter ses louanges (2) . Puis, n'est-il pas des Pourânas où se succèdent et se mêlent des légendes, les unes vichnouïtes, les autres çivaïtes, comme si les auteurs n'avaient éprouvé aucune crainte d'être en contradiction avec le titre et le thème primitif de leur poëme ?

Cependant, il faut le dire, la partie n'a jamais été égale ; les Vichnouïtes ont mis tant de zèle à exalter leur culte qu'ils ont imaginé et accrédité les plus bizarres suppositions tendant à ravaler celui des autres sectes. Du reste, ils n'ont rien négligé pour donner toute splendeur à leurs fêtes, pour assurer la célébrité à leurs temples et la vogue aux lieux de pèlerinage et d'ablution qu'ils avaient établis ; en réalité, ils l'ont emporté par le nombre de leurs partisans. Mais voyons que de ressorts ils ont fait jouer à la fois en &it d'inventions et de subtilités dogmatiques.

Tantôt les Vichnouïtes ont loué Ci va en concurrence avec Bhagavat ; tantôt ils ont rapporté à Çiva le désordre qui domine dans le monde inférieur. Parmi les trois qualités qui marquent toutes les œuvres, la bonté (sattva) appartient au seul Vichnou ; l'ignorance ou l'obscurité (tamas)^ dépend surtout de Çiva ; de même que la passion fradjasj^ de Brahmâ. 11 n'est pas jusqu'à la vanité des poètes qui n'ait trouvé son compte dans ces accommodements

(1) Dans le BhâgavcUa (liv. VII, ch. x), c*est Vichnou qui a Thonneur d*ayoir détruit les villes aériennes des Âsouras, tandis que le Mahùbhàraia le laisse tout entier & Çiva. (V. la Préface du tome III, p. VIII-XI.)

(2) V. la Préface citée de Wilson, p. XLVMII.

intéressés avec le inonde divin : selon les bardes vichnou'ites, ce ne peut être que Çiva qui inspire les auteurs des ouvrages où domine Tobscurité (1). Mais qu'on ne croie pas que la théologie des Pouranistes soit jamais en défaut pour justifier jusqu'à l'imperfection, jusqu'à l'iniquité dont une nature céleste peut être coupable. S'ils mettent dans la bouche de Çiva l'aveu de ses crimes, celui-ci s'excuse en les rejetant sur la Mâyây puissance magique et fantastique de Vichnou.

Bhagavat qui est pur, qui est sans formes, mais qui prend toutes les formes, ne dédaigne aucune fascination quand il veut manifester l'activité incessante de sa puissance et de son intelligence (2). Comme le dieu des Yédantins de l'Inde et de quelques philosophes grecs, Vichnou se joue des êtres créés ; il leur envoie des illusions pour ôter à ses vrais adorateurs toute foi à la réalité des phénomènes, à l'existence des choses, esprits et corps, en dehors de lui, centre primordial où rentre et s'absorbe tout ce qui a apparence d'exister. Le Seigneur qui, toujours immuable, crée, conserve et détruit l'univers par un acte de sa volonté, se fait un jouet du monde mobile et immobile. De même, le sage ne s'attache à rien : ceux qui en ce monde connaissent ce qui est éternel et ce qui ne Test pas, ne pleurent pas plus l'un que l'autre ; quant à ceux qui pleurent, c'est qu'ils ne peuvent vaincre la nature (3). L'homme « est comme un ignorant qui assiste à une représentation dramatique (4) ; » tout ce que donnent les sens est aussi peu réel que les désirs conçus en songe.

(1) Wilson, Ibid^ p. XII-XIII. — La distinction des trois qualités-principes a été appliquée par les sectaires au classemenb'Sf^e Pourânas.

(2) Ne voit-on pas dans le BhAgoûata (liv. YIII, chap. xii) Vichnou se déguiser en femme À Teffet de séduire Çiva, qui reconnaît et confesse sa puissance? — V. le t. III, Préface, p. XVIII.

(3) Bhàgavata, liv. VII, chap. ii, st. 39, 48-49. Voir (Ihid, st. 50-57) un bel apologue, le passereau, sa femelle, et ses petits, à l'appui de ces aphorismes sur la vanité des larmes humaines.

(4) Bhàgawaa^ liv« I, chap. m, st. 37; liv. Il, chap. ix, st. 1-2; liv. VI, cb. XV, ht, 6.

Que les auteurs des Pourânas se soient faits les champions d'un idéalisme négatif comme celui qui se répète indéfiniment dans leurs thèses, on ne leur reprochera pas du moins d'avoir reculé devant les conséquences de leurs doctrines : aucun effort n'a coûté à leur imagination pour rendre sensibles les vicissitudes auxquelles leur Dieu se soumet alors qu'il crée ou qu'il détruit. Qu'on ne s'attende pas à trouver ici de ces métamorphoses gracieuses ou plaisantes, comme celles qu'Ovide a décrites avec tant de souplesse d'imagination, quand il faisait à vue d'œil passer les corps à des formes toujours incroyables :

In non credendos corpora versa modos.

Ovide ne croyait plus aux Dieu qui agissaient dans les fables grecques que lui livrait tout ébauchées la littérature d'Alexandrie ; il savait bien que son public romain n'y croyait pas non plus ; mais les fictions elles-mêmes, il les produisait comme moyens d'amusement et, plein de confiance dans son talent, il ne voulait obtenir pour elles qu'un succès de goût et de gaieté.

Les poètes indiens sont sous le poids d'une tout autre préoccupation ; ils croient au Dieu dont ils glorifient les métamorphoses ; ils se fient à la crédulité et à l'enthousiasme des masses auxquelles ils s'adressent. Placés qu'ils sont dans ces conditions si différentes de celles où vivait le poëte latin, fascinés par les phénomènes d'un climat plus ardent, ils se sont ingéniés à mettre en action, toujours dans une même pensée, tous les prodiges dont le vulgaire cherchait la raison surnaturelle, à personnifier toutes les notions morales qui pouvaient entrer dans un système d'allégories divines. S'emparant des diverses incarnations attribuées à Vichnou, les Pburanistes se sont plu à décrire les më^ensoma^os^s panthéistiques qui offraient si bien matière à la fiction et au développement du merveilleux : ils n'ont reculé devant aucune transformation d'un corps à un autre, fût-elle la plus bizarre et la plus monstrueuse.

Bhagavat vit dans tout et fait tout rentrer dans sa nature inal-

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térable : le bien et le mal ne sont plus que des accidents passa* gers. Des êtres sont-ils déchus de leur rang originel pour quelque odieuse transgression et , passant ensuite par plusieurs \ies , se sont-ils souillés par de nouveaux crimes, ils n'en sont pas moins réunis finalement à la divine essence de Bhagavat. On en trouve un éclatant exemple au V1I1« livre (chap. l^) du BhâgavatQj dans Fhistoire de deux personnages qui, maudits par les fils de Brahmâ^ sont devenus deux géants fameux, Hiranyakcha et Hiranyakaçipou : à cause de leurs excès, ils furent tués un jour par Bhagavat, déguisé d'abord en sanglier, puis en lion ; mais ils sont nés de nou* veau sous la forme d'autres géants, que le même dieu a tués dans ses autres incarnations en Rûma et en Krichna. Malgré leur nature mauvaise qui les a fait conspirer avec les ennemis des Dévas, et qui les a mis en lutte avec Bhagavat dans plusieurs existences, les deux Âsouras finissent par se réunir à lui, par s'identifier même avec lui.

Il n est pas indifférent à notre but de considérer, dans le même livre (1), l'histoire de Prahrâda, fils de Hiranyakaçipou. Condamné à d'affreux supplices par son père, en raison de l'affection natu-^ relie qu'il ressentait pour Vichnou, il eut enfin le bonheur de s'unir à Bhagavat : au point de vue de la doctrine, rien de plus significatif que les supplications de Prahrâda demandant grâce à Bhagavat, malgré l'indignité de sa race, et pardon pour son père (S)« Quant à l'Àsoura, cruel et impie, malgré les austérités qu'il pra* tiqua pour se rendre invincible, il fut déchiré par les griffes de Nrisinha, c'est-à-dire de Vichnou transfiguré en homme-lion ; mais il a été purifié du oioment où son divin ennemi lui eut lancé un regard, et il est allé dans Iç monde de Bhagavat, parce qu'il a eu un fils vertueux.

(1) Bhûgaoata, liv, VII, chap. ii-ix, chap. x, st. 34-37. Comparez le récit de la même histoire dans deux autres Pourànas, le Vichnou et U Pâdmay l'un traduit, l'autre analysé par M. Wilson.

j(2) BhâgawUa^ ibid,^ chap. vui-ix, chap. x, st. 14-16, st. 21.

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire, après avoir lu de telles légendes, que Bhagavat puisse jamais se montrer partial et passionné. Exempt (le qualités et supérieur par son essence à la Nature, il ne prend le rôle de meurtrier des coupables que par suite de son union avec un des attributs illusoires de sa Mâyâ (1) : car il est le Dieu essentiellement impartial, aux yeux de qui tous les êtres sont égaux, et devant lequel les bons et les méchants ne sont pas plus les uns que les autres. À ce sujet, écoutons la définition que Bhagavat donne de lui-même à Brahmâ dans quatre stances du Bhâgavata qui seraient, suivant la critique indigène, le germe et comme le principe divin de l'œuvre théosophique (2) :

« Apprends qui je suis, quelle est ma nature, quels sont ma forme, mes qualités, mes actes, et obtiens ainsi par ma faveur l'intuition claire de mon essence.

» J'étais, oui, j'étais seul avant la création, et il n'existait rien autre chose que moi, ni ce qui est, ni ce qui n'est pas (pour nos organes), ni le principe élémentaire de cette double existence ; depuis la création, je suis cet univers ; et celui qui doit subsister quand rien n'existera plus, c'est moi.

» Ce qui passe sans raison pour être dans TEsprit, comme ce qui passe pour n'y être pas, c'est cela qui est la Mâyâ dont je m'enveloppe ; c'est comme la réflexion ou l'éclipsé d'un corps lumineux.

» De même qu'après la création les grands éléments ont pénétré tout ensemble et n'ont pas pénétré les êtres supérieurs et inférieurs, de même je suis à la fois et je ne suis pas dans ces éléments.

» Aussi la seule chose que doive chercher, à comprendre celui qui désire connaître la nature de l'Esprit, c'est le principe qui, uni aux choses et cependant distinct d'elles, existe partout et toujours.

(1) BhàgayxUa, liv. VIÏ, chap. i, st. 6. V. la Préface du t. III, p. 11.

(2) Liv. II. chap. ix, st. 32-36. Nous y joignons la st. 31, préambule du discours. Voir tome I, Préface, p. CLIIÎ.

» Ainsi, fais de cette vérité l'objet d'une méditation profonde, et l'œuvre de créer des êtres divers dans chaque Kalpa n'aura plus rien qui puisse te troubler ! »

Vichnou, c'est le seul être : il est en tout, quoique distinct de tout. C'est lui qui est le premier des êtres, qui se crée, qui se détruit ; tout ce qui est bon et beau, c'est son essence : il réside continuellement dans tous les êtres dont il est l'âme (1). « L'Esprit est éternel, impérissable, pur, un, immuable, voyant par lui-même, cause, occupant tout, indépendant, illimité ; il est l'âme individuelle, et il renferme toutes choses (2) : » Thomme qui aura reconnu ces douze caractères supérieurs de l'Esprit, rejettera la fausse opinion, née de l'erreur, qui fait dire moi et le mien, en parlant* du corps et des autres objets.

Vichnou est par conséquent le Dieu-Tout qui assemble et concilie en lui tous les contrastes ; il efface le fruit des œuvres ; il ne distingue pas les Âsouras des Dévas ; il n'est ni leur ami, ni .leur ennemi ; il appelle à lui les uns et les autres indistinctement. Â chacune des époques où dominèrei^t la bonté, l'obscurité, la passion, ces qualités de la nature et non de l'esprit, Vichnou les a revêtues tour â tour (3). Bien plus, Bhagavat aime à s'incarner dans un être mauvais pour égarer et pour perdre les ennemis des dieux : à ce compte, Bouddha lui-même ne serait qu'une forme illusoire de Vichnou, entraînant â leur perte ceux qui n'ont pas foi dans TEsprit suprême, et il en serait de même de plusieurs novateurs, hérétiques et rationalistes par rapport au culte des dieux du brahmanisme (4). Rien ne peut résister à Bhagavat; il attire à lui invin-

(1) Bhâgavaia^ liv. II, chap. vi, st. 38-39, st. 44; liv. III, chap. xix, st. 2J, st. 27 etsuiv.

(2) Bhdgavata, liv. VII, chap. vu, st. 19-20.

(3) BhàgavcUa, liv. VII, chap. i, st. 8-10. « Pénétrant au sein des qualités manifestées par la mâyâ, comme s'il avait des qualités lui-même, TEtre apparaît au dehors, poussé par l'énergie de sa pensée. •• Ibid, liv. I, chap. n, st. 31 ; liv. II, chap. v, st. 18.

(4) Yishnu Purana, liv. III, chap. xvm, p. 338 et suiv. de la traduction de M. Wilson. Cf. BhAgavata^ liv. I, chap. m, st. 24.

ciblement ceux qui le repoussent ; de là tant de mobiles différents et opposés dans l'histoire des personnes qui se sont identifiées avec lui, pour les unes la crainte et même la haine, pour les autres Taffection, la dévotion et ramour(l). Bhagavat n'est point un dieu jaloux : étranger au sentiment de personnalité par sa perfection absolue, l'Être suprême ne connaît pas l'inimitié, et, à vrai dire, le sentiment de la haine unit à lui aussi sûrement que la ferve4]r de la dévotion.

Qui ne voit à l'instant tout ce qu'il y a d'immoral dans de pareils dogmes, et à quelle conséquence ils ont inévitablement conduit ? La doctrine du Yoga en a été le corollaire. Vraisemblablement, le mysticisme indien est parti d'une notion vraie de métaphysique religieuse sur l'union des intelligences finies avec la souveraine intelligence ; mais, à force d'exagérations, cette notion est devenue la doctrine de l'unification adéquate et finale des êtres le divin Bhagavat : suivant le Yoga, dont quelques Pourânas, par exemple le Pâdma, donnent la théorie, mais dont tous déroulent dans rhistoire les fatales applications, la foi à Vichnou ne remplace-t-elle pas toutes les œuvres et ne lave-t-elle pas de tous les crimes ? On va juger, par quelques traits, de l'esprit de la doctrine.

Le premier devoir du contemplatif est de se dégager des liens de l'action ; la méditation qui prend phagavat pour objet est comme un glaive tranchant ces liens (2) : « Détruisez la racine des œuvres, fruit des trois qualités ; c'est la pratique du Yoga qui arrête le courant dans lequel est entraînée l'intelligence... Honorez, en vous livrant à l'inaction, l'esprit actif qui est Hari, le Seigneur, et duquel dépendent la fortune, le plaisir et le devoir ! » Il est des pratiques qui font naitre dans l'âme la dévotion, d'où naît ensuite l'amour : puis, vient le délire de l'homme qui se voit en tout, qui

(1) Bhâgavata, liv. VII, chap. i, st. 24-26, st. 30 ; Ibid, chap. x. st. 38-

(2) Bhàgacaia, liv. VII, chap. vu, st. 28, st. 33 et suiv., st. 48; Ibid, liv. I, chap, II, st. 15 et 21.

se croit Hari lui-même, et ce délire aboutit à l'union totale avec l'Être. L'amour du serviteur envers Bhagavat doit être un amour désintéressé, de même que le dévouement du Dieu à son adorateur (f) ; l'ascète est tenu d'aimer Bhagavat sans partage : l'ancien Bharata, très avancé en perfection , fut changé en gazelle pour avoir caressé et nourri avec trop de sollicitude un jeune faon qu'il avait retiré des eaux (2). Le mouvement irrésistible du cœur vers l'Ame peut être comparé à celui du Gange vers la mer. Cependant Bhagavat condescend à la faiblesse de l'ascète ; il lui sourit ; il répond à celui qui l'interroge sur la voie du bien (3).

» C'est ce Dieu, le plus libéral de tous les êtres, qu'il faut, avec un cœur ferme et exclusivement attentif, se représenter, par la méditation, souriant avec des regards affectueux.

« Le cœur de celui qui contemple ainsi la forme bienheureuse de Bhagavat, parvient bien vite à l'inaction suprême dont rien ne peut plus le détacher. »

La dévotion envers Vichnou, bien qu elle comporte neuf devoirs, se réduit à un seul précepte (4) : « Entendre et répéter le nom de » Vichnou, se le rappeler, servir ce Dieu, l'adorer, l'honorer, se )) faire son esclave, l'aimer comme un ami, se confier à lui tout » entier. » La dévotion produit le détachement et une science qui ne discute pas : toutes les œuvres ne sont rien, ou elles ne .sont qu'un vain déguisement à côté de la dévotion pure. Cependant le Yichnouïsme ne demandait pas à tous les honunes cette vie contemplative qui faisait prendre pour des réalités les rêves de l'idéalisme panthéistique : un petit nombre d'ascètes parvenait à cette

(1) M Celui qui te demande des grâces, dit Prahrâda à Vichnou, n'est pas utf de tes serviteurs, c'est un marchand... n jRhâgavata, liv. VIF, ch. x, 6t. 4-6.

(2) Voir le récit de cette métamorphose. BfiâgavcUa, liv. V, chap. viii.

(3) Bhàgavata^ liv. ÏV, chap. vni, st. 51-52 ; /ô., liv. I, chap. viii, st. 44.

(4) Bhâgavata, liv. VII, chap. v, st. 23; Ibid, liv. T, chap. ii, st. 6-7; liv, VII, chap. VII, st. 51*52.

inaction parfaite qui en devait être la conséquence logique, et qu'on a comparée h Fimmobilité complète des grands reptiles qui ont englouti leur proie il).

Les extravagances du Yoguûme, que nous rapportent les voyageurs, nous les trouvons décrites dans les Pourànas, et nous y vovons leur institution attribuée an Dieu lui-même, en l'honneur de qui elles ont été pratiquées : tel est l'exemple d'un ascète, du nom de Ricbabba, qui n'est autre que Bbagavat lui-même s'incarnant dans la personne d'un prince. Ricbabba met d'abord en œuvre les facultés magiques du Yoga ; puis, les dédaignant, il s'abstient de toute action; ensuite, de son corps qui n'a plus qu'une apparence de personnalité, il parcourt plusieurs pays, et enfin il se laisse consumer dans une forêt embrasée. Ainsi Vicbnou a-t-il enseigné aux hommes la délivrance de leurs passions (2).

On est fondé à croire que le sacerdoce des Vichnoultes a fait deux parts : celle de la contemplation pour les hommes parfaits, celle des pratiques et des actes extérieurs pour l'immense majorité des croyants. A la doctrine du Yoga, qui ne pouvait pas être saisie par tous dans ses profondeurs, a répondu un culte matériel fait pour attirer la foule. Les auteurs des Pourànas en ont été les artistes ; car leurs descriptions du corps de Bhagavat sont devenues naturellement le modèle de ses idoles sculptées et chargées d'omements et de pierreries. Au même dogmatisme qui anéantissait de fait la loi morale, se sont rattachées de nombreuses pratiques concourant à assurer le salut sans effort, sans travail et même sans vertu : tels sont les bains, telles sont les ablutions dans certains mois de l'année, et à certaines époques de pèlerinage, dans quelques tirlhas privilégiés, étangs sacrés dont les eaux purifient les âmes comme les corps par leur seul contact; autant de moyens infaillibles d'acquérir une sainteté qui soustrait l'homme

(1) Bhàgavaia, liv. VU, chap. xiii. Devoirs de Tascéte.

(2) Ihid, liv. V, chap, iv-vi.

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aux suites de ses actions et le rend égal au Dieu suprême. Les devoirs les plus sacrés ne sont rien auprès de telles pratiques : qu'un père tue son fils plutôt que de manquer à un jeûne de Vichnou (i). De deux frères qui avaient mené une vie désordonnée, Fun est condamné à Tenfer, Tautre est ravi au ciel, à sa grande surprise ; c'est que celui-ci s'était baigné dans les eaux de la Djoumnah pendant le mois consacré de Mâgha (i) ! La morale sociale ne résiste pas à de telles aberrations, quand elles ont pour fondement le fanatisme et la superstition : théorie bien étrange en effet ! peu importe avec quels sentiments on songe au Dieu de la secte, pourvu qu'on y songe (3) : « Car ce .Dieu a la même récompense pour l'impie qui le poursuit de ses fureurs et pour le dévot qui s'efforce de s'unir à lui dans l'extase de l'amour contemplatif. » Au moment de quitter la vie, « les hommes privés d'espoir n'ont qn'ù prononcer les noms de l'Être incréé, les noms qui désignent les incarnations, les qualités, les actions sous lesquelles il se cache, pour aller aussitôt, affranchis des souillures de nombreuses naissances, voir la Vérité à découvert (4). »

Il ne faut donc pas chercher fort longtemps les causes de la prodigieuse popularité du Vichnouisme; on aperçoit bientôt à quel point il flattait tous les instincts, toutes les inclinations des peuples de rinde. Par ses mythes et par ses peintures, il est à Tunisson avec les mœurs de ce pays qui s'étaient dépravées en raison de la violence du climat, en dépit des prescriptions morales des Castras ou des codes sacrés. Par la doctrine du Yoga, il ouvre les sources d'une dévotion facile, inais aveugle, mais ardente, faite pour émouvoir et passionner. Par l'efficacité de ses rites ou cérémonies, il

(1) Wilson, d*aprôs le Nàrada Pouràna, Préface citée, p. XXXI II.

(2) Analyse du Padma, au tome V du Journal de la Société asiatique de Londres, p. 298.

^3) V. Burnouf, Préface du tome IIÏ, p. IV et suiv. (4) Bhâgatata, liv. III, chap. ix, st. 15; Pnd, liv. I. chap. i, st. 14; liv. VI, chap. Il, st. 1315, 45, 49.

assure le rachat facile ou plutôt Timpunité de tous les crimes, et produit jusque dans la conscience la confusion du bien et du mal. Par la négation du mien et du tien, il commande aux croyants rindifférence et Tinsensibilité envers leurs semblables. Enfin, et c'est le trait qui montre Tinfluence sociale du Vichnoulsme, par la promess(^ d'un salut acquis h Taide de quelques pratiques, il rompt la barrière qui a toujours séparé les Aryas de l'Inde en deux immenses classes : les privilégiés et les déchus; il fait appel à tous les hommes, il les unit dans la foi à Vichnou qui bénit les Tchândalas honnis de tous aussi bien que les hommes de caste pure ou de caste mêlée. Bien plus, les oiseaux, les animaux eux-mêmes sont appelés par les chantres des Pourànas h se réunir à la nature de Bhagavat, comme les génies et les hommes (1). Cette universalité du salut promise par le Vichnouisme n'était-elle pas la plus forte des armes que l'on pût employer contre les Bouddhistes, les Djalnas et les dissidents de toute origine pour défendre avec le système indien les intérêts des races sacerdotales? Aucune concession n'avait été faite à l'heure de la lutte; mais plus tard l'égalité religieuse, sinon civile, fut donnée comme récompense d'une crédulité et d'une confiance exaltée aux prodiges du plus grand des dieux. Telle est la foi plus large, plus expansive, plus facilement populaire qu'aucune autre, consacrée dans la plupart des Pourânas. Il lui fallait des livres qui lui donnassent l'importance littéraire qu'avaient prise de tout temps les symboles des religions indiennes : la rédaction des Pourânas la lui assura promptement. Non-seulement elle tint lieu aux Vichnouïtes de tout autre formulaire; mais encore elle relia expressément leurs dogmes et leurs rites à la iabuleuse antiquité dont le prestige était une garantie presque indispensable du succès de telles œuvres. Une autre sanction qui ne lui a pas manqué, c'est la promesse d'avantages temporels et de béné-

(1) Bh&gawUa, liv. VII, chap, vu, st. 53-55; liv, IIÎ, chap. xix, st. 35; ïbid. liv. YIII, chap. ii et m. Hommage du roi des éléphants A Bhagarat.

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dictions abondantes faite aux lecteurs et aux auditeurs des Pourânas ; aucune expression n'a paru trop forte pour rehausser la sainteté de ces livres et l'efficacité de leur étude (i).

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