DE LA COMPOSITION POÉTIQUE DAISS LES POURANAS
Les noms individuels des poètes rédacteurs des Pourânas ne sont pas encore acquis à lerudition occidentale ; non-seulement, malgré leur mérite personnel, ils ont dû taire leur nom, à cause de Tinspiratton divine que chacun d'eux attribuait à son œuvre, mais encore leur rôle de compilateurs d'anciens textes condamnait implicitement plusieurs d'entre eux à garder l'anonyme. Oit ne peut, à l'heure qu'il est, arracher à l'obscurité du hiératisme qu'un seul nom, celui de Vopadéva, grammairien célèbre du xiii^ siècle, qui serait l'auteur du Bhâgavata, Maître de toutes les richesses de la langue par ses lectures, de toutes les traditions par sa prodigieuse mémoire, c'est un savant qui a pris la responsabilité d'un chantre sacré; c'est un versificateur qui a seul assumé la charge de poète (2) : on reconnaît dans l'œuvre même « une main unique qui a présidé à l'arrangement des diverses parties. »
Quand les Pouranistes ne dogmatisent pas, leur procédé ordinaire est l'amplification. Chaque sujet, si mince qu'il soit, devient une matière sur laquelle ils s'exercent avec la même ardeur ou avec la même patience. Aucune occasion n'est perdue par ces poètes de piquer vivement l'attention ou d'enflammer l'imagination de leurs auditeurs. Fort souvent, bien qu'ils ne puissent laisser
(1) Voir le chap. ii du P** livre du Bhâgavata^ et ) épilogue du même ouvrage analysé par WiUon. (Vishnu, p. XX Vil).
(2) V. la préface de M. Burnouf, au tome I'*" du Bhàgavaia^ p. IV. p. LVIII et suiv., p. XCVI.CIII.
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entrevoir leur personnalité, l'intention littéraire les préoccupe autant que le but religieux (1) :
« Le Bhâgavala est tombé sur la terre comme un fruit détaché (le Tarbre fécond de la loi (le Véda), et dont le suc est rAmrita (l'ambroisie) même. 0 vous tous dont le goût exercé sait reconnaître ce qu'on lui présente, savourez sans cesse ce divin breuvage au sein même de la libération ! »
Les auteurs des Poun\nasdevaient soutenir à quelque hauteur une tradition d'art déjù séculaire ; ils avaient sous les yeux des modèles dont ils avaient intérêt à reproduire les grands traits et à calquer l'idiome poétique ; mais en même temps, ils se piquaient de satisfaire à la prédilection qui va toujours croissant, dans l'âge avancé des civilisations, pour les pompes et pour les hardiesses du style. Amplifier les éléments anciens de leur composition, en développer avec complaisance les éléments nouveaux, telle devait être leur marche perpétuelle, marche toujours un peu confuse, puisqu'ils prenaient dé tous côtés et n'avaient pas à rendre compte du parti qu'ils tiraient de leurs matériaux.
Le Bhâgavata nous fournira le meilleur exemple de la latitude laissée aux poètes dans leur travail de rédaction versifiée. L'exorde didactique de ce Pouràna, ou plutôt la suite de ses exordes, est poussé jusqu'au viii^ chapitre du III® livre ; il se compose de dialogues sur la transmission des récits sacrés d'une génération à une autre. Le lecteur sort avec peine des préfaces et des introductions réunies avec aussi peu d'art que de méthode ; donne-t-il son attention aux (changements de personnages, il rencontre des répétitions d'idées que ces changements entraînent par un vice radical de composition que rien ne peut excuser ; d'autres fois, il s'aperçoit que l'auteur n'a pas toujours concilié les divergences des légendes qu'il a réunies. La synthèse est vaste, mais confuse ; comme Ta dit
(1) BhàgavcOa, liv. I, chap. i, st. 3; Ibid, st. 19 : «« Les hommes de goût qui l'entendent trouvent à chaque instant le récit de plus en plus délicieux. « V. liv. I, cb. xvHi, st. 14.
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M. Biirnouf, la cause en est l'excès de la fécondité, qui est la principale qualité du génie brahmanique (1). Mais quelle est la forme (lu livre, quand le poëte entre enfin dans Texposé même qui est son objet et son but ? Celle de dialogues, intercalés dans un dialogue continu, ou de récits insérés dans un récit général. Au milieu des dialogues et des récits prennent place tout à coup la prière et la méditation : tantôt ce sont des cantiques d'adoration, des hymnes descriptifs, séries de définitions mystiques et d'épithètes qui énumèrent autant d'attributs ; tantôt ce sont des digressions philosophiques (2), des fragments moraux où les idées sont plus condensées que dans les parties didactiques du Mahâbhdrata. Enfin le récit s'arrête alors que le poëte, après avoir déroulé l'histoire de Krichna jusque dans ses moindres circonstances, a esquissé l'histoire des royaumes de l'Inde en y comprenant la destruction totale (les mondes.
De ces données générales sur la composition des Pourânas, venons-en aux procédés des poètes qui en ont été les auteurs ou les compilateurs. La description, c'est la recette suivant laquelle les Pouranistes étendent, à chaque pas, la lettre des histoires et des aventures auxquelles ils portent la main tour ù tour. S'agit-il d'un sacrifice, le poëte ne peut s'empêcher de le décrire comme il a déjà été cent fois décrit dans d'autres sources, et quelquefois (X>mme il l'a été dans le même Pourâna. C'est le sacrifice, dit Açvamédhaj ou immolation solennelle du cheval, qui offre le plus souvent le sujet d'une description devenue banale, vulgaire même si on ne la considère pas sous son côté instructif ou édifiant pour les Indiens. Comme plus d'une fois la scène des légendes antiques
. (1) Préface du tome l'*' du Bhàgatfoia, p. CXLII et 8uiv.,p.CLV et suiv. (2) Voir, par exemple^ au liv. VU, chap. xn et suiv., du BhâgavaJla. Texposé des devoirs des ordres ainsi que des bonnes pratiques, et au livre V icbap. xvi-xxvi) du m^me ouvrage, une cosmologie poétique des Pourânas dont la prose n^est pas plus claire que la diction mesurée des autres parties (V. la préface du tome II, p. XII).
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a été déplacée, Fauteur prend occasion de décrire les lieux noaveaux où il la transporte : ainsi voit-on une rivière secondaire de rinde centrale au sud des monts Vindhya, la Narmadâ, chantée à l'égal du Gange, et préférée même au grand fleuve pour sa sainteté: de même le Dravida, pays des Tamouis, ou quelque autre district du Décan, est substitué à des contrées septentrionales, théâtre des faits héroïques, et quelque partie de la chaîne des Ghates aux montagnes de THimâlaya ou des régions voisines. Aux premières descriptions, qu'une seconde main s'est refusée à retrancher, sort venues s'ajouter d'autres peintures au gré des poètes et des époques. Que de fois ces accroissements d'un Pouràna sont restés inconnos loin des lieux de leur composition ! Ecrits dans le midi de l'Inde, ont-ils jamais été joints 'au texte du même livre conservé dans les contrées du nord? Il va de soi qu'il n'y avait pas de limite aux accroissements qu'un ouvrage pouvait recevoir partiellement et à diverses reprises, et qu'on ne connaissait pas non plus de bornes aux retranchements qu'ils subissaient d'un pays à un autre, Que diraiton de tant de traductions dans les idiomes modernes de l'Inde, incessant mais dernier hommage à la renommée fabuleuse des Pourânas?
Quant à la manière de peindre et d'écrire, les Pouranistes étaient mis en demeure de sacrifier au goût de leurs contemporains : aussi onl-ils parlé aux yeux et aux oreilles plus vivement que ne l'avait fait jusqu'alors la poésie indienne dans ses tableaux fortement colorés. On comparerait bien, par exemple, avec les descriptions d<' l'épopée sanscrite, une description analogue du Bhâgavala (i , l'épisode où les Dévas battent l'Océan comme dans une baratte do beurre pour en extraire VAmrita ou l'ambroisie, breuvage d'immortalité. Un récit de quelque étendue ne peut se passer des divertissements qui étaient entrés dans les mœurs indigènes : des chœurs de musiciens, des groupes de danseurs s'improvisent dans les régions du Vaikountha ou paradis de Vichnou. Dans toute fête céleste
(1) Liv. VIH, chap. vir, viii et ix.
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OU terrestre, il faut un cortège, il faut un ballet : le poëme S(^ ^xrossit de ces mêmes accessoires fort dangereux pour l'art poétiquesinon pour l'art musical.
Les bardes indiens s'abandonnent ;\ toute leur effervescence (l'imagination méridionale, quand ils racontent la vie sensuelle de Vichnou : les folles amours, les jeux folâtres du jeune Dieu, sous le nom de Krichna, de Govinda ou de Bàla Gopâla, les danses des Cwopis ou bergères indiennes, le rôle de Ràdhà, l'amante préférée, dont la légende est très moderne, l'apparition de Ramà, comme enchanteresse parmi les Dévas (1), offrent des exemples de celte passion de décrire, et de décrire à Tinfini. Que ces jeux de la poésie i^ecouvrent des idées métaphysiques d'union entre la divinité et les créatures, on n'en saurait douter, du moins s'il faut en croire les commentateurs indigènes; mais, toute réserve faite sur la question mystique, il n'en est pas moins vrai que le langage des poètes s'est imprégné de toutes les mollesses du sensualisme indien, et que leiri* rhétorique a été aussi loin dans la licence des figures que leur théosophîe dans les rêves de Fidéalisme.
Le goût est satisfait, tant que les Pouranistes ne font qu'imiter la manière de Calidâsa et des poètes qui ont rivalisé avec lui en <''légance : ainsi reconnatt-on la touche de cette école, quand ils en viennent à rapporter l'histoire de Sacountalà, d'après le drame bien <*onnu, ou celle de Râma, d'après le Raghouvança ; sans doute, ils n'atteignent pas à la délicatesse supérieure des peintures de Caii- (lâsa, mais ils en reproduisent dans leurs meilleurs tableaux la richesse et le coloris. Il n'en est plus de même, quand le rédacteur d'un Pourâna se prend à imiter ces auteurs de poésies descriptives qui ne font grûce d'aucun détail, qui surchargent leurs récits d'images et de synonymes, jusqu'à épuiser le vocabulaire de la poétique indienne et les plus minces ressources de l'assonnance ou de l'allitération : les Pouranistes n'y font pas défaut.
(1) Voir l*apparition de cette mdyâ de Vichnou, au liv. VIII, chap. vm et IX da Bhàgavata,
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Figurons-nous ces éi'rivains livrés à un véritable entminement par la puissance même d^une langue poétique qui, comme le sanscrit coule à flots pressés sous les lois d'une harmonieuse cadence. Ne pouvons-nous pas deviner ce qu'avait de violent et d'irrésistibit* une telle impulsion qui ap[>elle la répétition des pensées par la sonorité des mots, la coupe des phrases, et le retour des mètres tant de fois consacrés ? N'avons-nous pas tous remarqué un fait absolument semblable dans Finspiration des derniers poètes d4* l'antiquité latine, inspiration qui se soutient encore par le rhythme et la mesure, alors que les œuvres en prose portent tous les signes d'une déplorable décadence ? A l'heure môme où le paganisme se* mourait, on composait encore dans les provinces de l'Occident des épopées, des poèmes historiques, des poèmes descriptifs, des panégyriques en vers ; on faisait rendre à la langue défaillante ses derniers accents. A part bien d'autres noms de poètes, quels efforts n'a pas tentés Claudien pour ressusciter les fictions du paganisme ! Quelles illusions n'a-t-il pas réchauffées et embellies, quand il se vantait de donner au public romain un Enlèvement de Proserpine et une Gigantomachie plus de douze siècles après l'école d'Hésiode !
11 est, d'ailleurs, de singuliers contrastes dans le style et la langue des poëmes pouraniques : tantôt, c'est un calque fidèle des anciennes narrations, de la marche paisible et régulière des compositions épiques ; tantôt cVst le jeu miroitant des subtilités d'une rhétorique toute moderne ; tantôt, enfin, ce sont les artifices de sons et de figures, dernier prestige d'une littérature qui s'épuise. Il n'est pas moins instructif d'observer dans la rédaction des Pourânas une affectation fréquente à reprendre les styles fort anciens de la langue sanscrite ; car, c'est bien le même penchant qui se manifeste, dans d'autres littératures, à des époques analogues où l'on ne crée plus, mais où l'on croit retremper la langue dans sa véritable source en ravivant des expressions et des tournures vieillies. Bien des passages des Pourânas renferment des termes védiques ou même des débris du Véda, conservés et enchâssés
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clans leur texte avec l'intention de lui donner d(» <îette faeon un vernis d'antiquité ou un lustre de sainteté.
Il est surtout dans les Pourànas quel(|ues hymnes et quelques morceaux descriptifs qui sont faits pour captiver fortement l'attention du lecteur européen, en raison de l'éclat ou même de l'étran- ^eté de leur style métaphorique ; c'est ici, mieux qu'ailleurs, qu'il {>ourra se plaire à remarquer la profonde habileté et la fervente» exaltation qui ont soutenu tour i\ tour les poètes orientaux dans leur labeur. Parmi les passages (|ui trouveraient grâce à ses yeux, nous citerions quelques descriptions riches, mais vraies de la nature indienne, quelques peintures allégoriques où le sentiment moral se traduit avec force et noblesse (1), quelques scènes où se reflètent heureusement les affections de famille, enfin quelques traits où se fait jour une douce humanité échappant à la tyrannie de croyances mystiques et superstitieuses. Sans doute, les Pourânas ne manquent pas de tableaux qui peignent avec mélancolie ou avec terreur l'inconstance des choses humaines, la brièveté et l'inanité de la vie ; mais ce sont-là des sujets bien vulgaires que la poésie indienne a chantés pour ainsi dire à satiété. On aimera bien mieux ces fragments descriptifs, tels que l'apparition merveilleuse de Vichnou en lion (2), où s'étale toute la richesse de coloris de la langue sanscrite, du moment où l'on accepte certaines conceptions bizarres de l'Inde en faveur de leur sens mythologique. Qu'on n'oublie pas non plus, en les lisant, que l'art indien a suivi docilement, dans ses sculptures gigantesques, les proportions surhumaines que les f>oêtes ont données à leurs Dieux, et qu'il a toujours mis ses œuvres en harmonie avec leurs conceptions. On aimera mieux encore
(1) Par exemple, la peinture du remords poursuivant Indra, coupable du meurtre d un Brahmane. •» Il vit le crime qui courait derrière lui sous la figure d^une Tchândâll, dont le corps tremblait de vieillesse, qui était minée par la consomption et couverte d une étofie ensanglantée; ses cheveux blancs tombaient en désordre, et elle lui criait : « Arrête ! arrête ! •• Bhàgavata, liv. VI, chap. xiii, st. 11-13.
(2) BhàgavaUif liv. VII, chap. viii.
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ces peintures pleines de fraîcheur qui nous tmit assister à la vie toute de quiétude des ascètes dans leurs ermitages et leurs forêts, ou qui nous les montrent livrés à toutes les séductions qu'invente la jalousie des Dévas. Mais on aimera surtout ces épisodes dont les héros parlent le langage vrai de la douleur paternelle ou de la tendresse maternelle avant que le poète vîchnouïte ne leur adresse, par la bouche de quelque sage, dos consolations philosophiques, destructives de tout sentiment humain ; il faut lire, au VI" livre du Bhâgavata (1), les lamentations d'une reine dont le fils unique a été empoisonné par ses rivales jalouses, l'abattement du roi Tchitrakétou, et l'attitude de désolation profonde où ce spectacle a plongé toute la cour ; il faut lire également, dans le même Pourâna (S), les plaintes de la tendre Souniti au sujet de Texil de son fils Dhrouva qu'a prononcé son époux, le roi Outhânapàda, par le conseil d'une autre femme. Les premières scènes de ces deux épisodes donnent à de royales douleurs une expression calme et vraie qui ne déparerait point les tableaux de la muse antique ; de semblables passages satisferaient en quelque mesure à nos idées de morale et d'esthétique ; mais il faut se résigner à les chercher fort longtemps au milieu de récits et de descriptions qui expriment fidèlement et exclusivement la pensée indienne.
Avertis de ce que les Pourànas présentent d'insolite et d'exagén'* dans leur style, de confus ou d'obscur dans leur exposition, en égard à nos habitudes intellectuelles, les hommes instruits n'en consulteront pas moins ces monuments avec un œil scrutateur sous un double rapport : quand ils auront saisi le fil des traditions historiques, ils y observeront avec intérêt les transformations successives d'un étonnant système de croyances idéalistes, et la dernière évolution d'une grande mythologie dont les phases se reproduisent fidèlement dans l'histoire des mythologies secondaires. Puis, se plaçant à un autre point de vue, ils y admireront la sou-
(1) Chap. XIV, st. 45 et suiv. (Tome II).
(2) Ibid, lib. IV» chap. vin, st. 9 et suiv.
plesse et rhabilité, la patience et la persévérance de Tesprit indien dans le maniement d'anciennes formes littéraires, sa finesse et sa subtilité dans l'invention de ressources nouvelles d'expression et (le mesure au moment où le véritable génie de création lui est enlevé. D'un autre côté, autant il y a d'importance pour les peuples civilisés dans l'histoire vraie et critique de la chute du paganisme dans les pays qui formaient le monde ancien, autant il y a de secours et d'opportunité pour la science chrétienne, à la veille des conquêtes nouvelles de la foi en Asie, dans le tableau complet de la décadence de la société brahmanique et du polythéisme qui en a été l'àme pendant tant de siècles.
Le Brahmanisme, il est vrai, n'a pas disparu entièrement après une première et longue période d'existence. Adversaire patient du Boudhisme, enfin son vainqueur, il s'est reconstitué par un phénomène qui ne s'est accompli peut-être de la sorte que dans l'Inde; mais, comme tous les cultes faux, il a trouvé sa déchéance dans les efforts de propagande qu'il a tentés.
Fortifié en apparence par le développement des cultes éminemment populaires comme ceux de Vichnou et de Çiva, le Brahmanisme s'est scindé et s'est affaibli ; après avoir accepté et favorisé les superstitions locales, il a plutôt succombé sous leur poids ; il a laissé son pouvoir d'organisation sociale se dissiper en quelque manière dans le particularisme des sectes mystiques. La poésie a aidé à ce travail de dissolution, tout en répétant les symboles et les aventures qu'elle tenait d'une tradition fidèle. La langue sanscrite elle-même s'est altérée ; elle s'est évanouie dans les formes multiples et les remaniements de la poésie légendaire ; enfin, dé^ ponillée sans cesse au profit des idiomes vulgaires, elle s'est perdue dans une infinité de courants devenus bientôt de minces ruisseaux, de même que le Gange dans les branches sans nom qui traversent tristement les sables de ses embouchures.