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DANS LES RAFFINEMENTS DE SA CULTURE

Laissant de côté les longues épopées devenues les répertoires d*ionombrables aventures où la mythologie étouffe sans cesse l'histoire, descendant de Tantiquité à Tore moderne, nous allons signaler aux hommes de lettres, comme dignes d'un intérêt tout particulier à leurs yeux, des poésies d*une versification ingénieuse, d'une composition savante, qu'en peut lire aujourd'hui dans leur texte original et aussi dans des versions d'une exécution consciencieuse. Elles n'ont plus de connexion avec les poèmes que la caste brahmanique avait conservés sous sa tutelle : en ce sens on les appellerait profanes.

Un nom propre sert de lien à ces poésies ; un seul nom les fixera dans la mémoire des hommes : c'est celui de Câlidâsa, le plus célèbre des poètes indiens dans le second âge de la langue et de la littérature sanscrite. Il est cité avec une confiante admiration comme leur auteur, et il faut se tenir sur ce point à la tradition nationale, sauf à l'expliquer afin de lui rendre son vrai sens. Un indianiste qui ftit plusieurs années au nombre des auditeurs assidus d'Eugène Burnouf au Collège de France, M. Hippolyte Fauche (1), a travaillé de manière à satisfaire

(1) Ce savant, né à Auxerro en 1797, a fait imprimer avec une activité infatigable la version d'un grand nombre de poèmes sanscrits; s'il eut quelquefois les suffrages de Tlnstitut, il conserve le mérite d'avoir publié sans subsides officiels ses volumineuses traductions. On a cependant exprimé le regret qu'il n'ait pas mis plus de soin dans la forme de ses écrits. Hip-

pleinement la curiosité du public lettré; car il n'a pas entrepris moins que la version française des œuvres complètes de Càlidàsa et de plu- Hleurs œuvres d'autres poètes qui ont le plus approché de lui par leur talent (1). Après la lecture de ces volumes, plus d*un amateur de littérature comparée se croira autorisé à donner son jugement sur les tendances, sur les traits distinctifs de la poésie sanscrite. Ce ne sont point les créations de Tesprit indien dans sa première expansion et dans son indépendance ; ce sont les ft*uits d*un dernier épanouissement de la langue et de l'art avant leur décadence. Au moins ces productions, qui sont à une grande distance des monuments antiques des Aryas de l'Inde, présentent-elles une grande variété sous le rapport des genres contre lesquels on voudrait les classer. En reprenant les dénominations les plus connues qui nous viennent de l'art grec et qui témoignent de son universalité, on distinguerait à coup sûr, dans leur nombre, des épopées ou du moins des poëmes narratifs, des drames, des poèmes (lescriptifs, d'autres descriptifs et élégiaques à la fois, d'autres qu'on qualifierait de gnomiques, d'autres plutôt erotiques, enfin quelques-uns didactiques dans le sens reçu du mot. Nous nous étendrons dans nos réflexions et nos aperçus sur quelques morceaux qui offrent une comparaison plus directe et partant plus juste avec les ouvrages que l'éducation classique a rendus familiers à un grand nombre de personnes. Le nouvel interprète de Càlidàsa est un philologue exercé, qui n'a rien rendu à l'aventure. Ses vastes lectures et des travaux antérieurs l'ont formé à une tâche exigeant beaucoup de précision et de patience. On doit à M. Hippolyte Fauche la première traduction ft*ançaise du Râmâyana (2), qui a suivi de près la belle édition de ce poème par M. Gaspar Gorresio et qui a marché de pair avec la traduction italienne

polyte Fauche est mort à Juilly le 28 juillet 1869 à l'âge de 73 ans; en toute circonstance, il avait manifesté ses sentiments de libre-penseur, et on en retrouve la trace dans ses notes, dans les préfaces de plusieurs de soâ volumes de littérature sanscrite ainsi que dans un poème théologique intitulé Panthéon. Il a dénoncé quelquefois les •• libertines nudités qui sont, dit-il, l'éternel malheur de la littérature sanscrite; » mais il n'a jamais eu grand souci de les voiler dans sa prose ou dans ses digressions fantaisistes.

(1) Œuvres complètes de Calidctsa, traduites du sanscrit en français. -* Paris, librairie de A. Durand, 1859-60, 2 vol. gr. in-8^.

Une tétrade ou drame, hymne, roman et poème, traduits pour la première fois du sanscrit en français. — Paris, ibid. 1861-1863. 3 vol. gr. in 8°.

(2) Paris, 1854-1858, 9 volumes in-12.

du savant piémontais : de même, il a mis la main à la version complète du Mafiâbhârata en finançais : entreprise devant laquelle la patiente Allemagne a déjà reculé plus d'une fois. M. Fauche l'a pu dire, après avoir fait connaître le chef-d'œuvre de Valmîki : - Nous avoDî; donné le Virgile de l'Inde, à la France érudite, dans la version du Ràrnâyana ; aujourd'hui nous venons lui ofli^ir son Ovide, dans cette version de Cdlidàsa. » Ce n'est pas trop louer le poète indien que de proposer en sa faveur un parallèle avec Ovide, qui a, comme lui, brillé dans plus d'un genre et abordé même, non sans gloire, la composition dramatique dans sa Médée, Mais il ne faudrait pas pousser le rapprochement trop loin ; car si l'art du premier est incontestable, il n'a rien ni de l'humeur enjouée, ni de l'expression fociie et piquante du poète latin. Un indianiste qui a beaucoup imité et traduit les poètes sanscrits, M. L. Leupol, consent à le comparer au trop facile Ovide ; mais il le juge abondant et superficiel à l'excès et ne lui accorde que des inspirations factices (1). Pour lui, Càlidàsa représente à la fois <* l'épanouisser* ment complet et la décadence en germe de la littérature de l'Inde ; n non seulement de la littérature, mais encore de la morale et de la ren ligion, des principes et du goût, des vraies et sincères croyances. - Néanmoins, ajoute-t-il, « c'est un génie prodigieux, un talent qui plaît. " un esprit fertile et séduisant, n

Quel est le mérite incontestable de M. Fauche dans son travail d*interprétation ? Il a soutenu une lutte littéraire que l'on dirait opiniâtre avec le texte des poètes hindous, et s'est efforcé de montrer sous une forme claire, dans une langue qui n'est que rarement ïncorrecte, la richesse un peu lourde des stances sanscrites ; il n'a point poussé l'art jusqu'à la transformation de l'expression étrangère. Soit qu'il ait traduit le premier, soit qu'il ait consulté des traductions antérieures, latines pour la plupart, il a conservé autant de clarté et d'élégance qu'il en faut pour soutenir l'attention de lecteurs choisis ; mais il a tenu à reproduire exactement ses modèles dans la mesure où le génie de sa langue nationale le permettait. La physionomie des vers de Càlidàsa se reflète constamment dans sa prose, sans retranchements ni périphrases : les images originales du texte y sont mises en saillie, et on comparerait la fidélité de sa traduction à celle d'une épreuve photographique qui ne laisse à désirer aucune particularité d'un tableau, ni même aucun détail d'un objet. Mais ne dirait-on pas que cette fidélité

(1) Mémoires de V Académie de Stanislas ^ année 1865, page 97.

est poussée à l'excès, quand le traducteur calque minutieusement le réalisme de Tart indien, et quand il le fait avec une sorte de complaisance comme s'il craignait de laisser inaperçue une seule des peintures sensuelles et molles qui reviennent à tout instant dans Câlidàsa ?

Le nom de Câlidàsa réclame tout d'abord des esquisses biographiques qui lui donnent de la consistance et du relief dans les annales des lettres ; puis nous mettrons les œuvres de ce poëte et de ses émules en rapport avec la civilisation indienne dans son âge inférieur dont elles sont le reflet, et nous aurons recours ensuite à des définitions et des exemples qui fkssent apprécier dans ces mêmes œuvres les qualités distinctives de l'art indien. (Revue de V Orient, Paris, 1864).

De Vépoque du véritable Câlidàsa et de son influence

sur d'autres poètes.

La tradition littéraire de l'Inde a répété trop de fois le nom de Câlidàsa, comme celui d'un poëte illustre entre tous, pour qu'on ne croie pas à l'existence personnelle d'un écrivain de ce nom, digne d'une telle réputation. Mais, s'il y eut un Câlidàsa, des poètes diversement célèbres dans les siècles modernes de l'histoire indienne ont pu être désignés par le même nom, soit à titre d'honneur, soit à cause d'une confusion trop fï*équente dans les données biographiques. « Les Hindous. ** comme l'a dit un orientaliste fort érudit (1), changent les noms pro- •< près avec une liberté qui empêche trop souvent de distinguer ou - d'identifier les personnes. »»

En raison d'une première célébrité qui ne Ait sans doute contestée par personne, Câlidàsa devint un titre d'honneur que reçurent et même que prirent des imitateurs plus ou moins habiles du grand poète. De même qu'il y eut un Flaccus dans l'Académie latine du palais de Charlemagne, et qu*on décora de noms antiques les émules de la Muse Virgilienne en Italie, on compta plus d'un Câlidàsa dans ces petites cours de Tlnde qui, à de longs intervalles, rendirent un certain lustro à la langue polie, de beaucoup supérieure aux autres idiomes vivants dans la bouche du peuple.

Les chefs-d'œuvre de la poésie d'art ne seront pas refusés au premier

(1) M. le capitaine Troyer, Histoire des rois de Cachemire, 1. 1, p. 446.

Câlidâsa, qaand même on découvrirait le véritable auteur de quelques poèmes faisant partie de la même collection. La critique sera peut-être plus sévère dans Tavenir ; mais jusqu'ici elle lui fait généreusement l'abandon de la meilleure part. Il est plus difficile de savoir à quelle époque on doit placer le grand poëte.

On a supposé tout d'abord, avec certaine confiance, que Câlidàsa était un écrivain de la haute antiquité ; c'était là une présomption en quelque sorte légitime alors qu'on imprimait les premiers poèmes sanscrits sans connaître leurs rapports d'âge. Puis on a cru très longtemps que Câlidâsa était une des célébrités, une « des neuf perles » de la cour de Vicramâditya, roi d'Oudjdjayinî, sous le règne duquel a pris cours l'ère indienne commençant l'an 56 avant Jésus-Christ. Cette donnée a été accueillie en Europe avec d'autant plus de faveur et de confiance qu'elle faisait vivre dans l'Inde l'éminent poèt« peu d'années avant les poètes et les écrivains romains qui ont illustré le règne d'Auguste ; un pareil synchronisme, il faut en convenir, oiTrait de l'attrait aux esprits cultivés et leur semblait pourvu de quelque vraisemblance. Sur la foi de William Jones et des Anglais, il fUt accrédité de primeabord par les littérateurs de France et d'Allemagne. Mais il est fort douteux que l'Auguste indien, protecteur de Câlidàsa, ait régné sur le Mâlva à une époque relativement aussi ancienne ; en tout cas, il n'y a pas de trace, dans les vers de notre poète, de ces idées de lointaines conquêtes à l'Orient que plusieurs poètes de Rome avaient exprimées comme des échos de la pensée de leur maître (1). On chercherait plutôt ses protecteurs couronnés parmi d'autres princes appelés ou si^rnommés de même Yici'ama ou Yicramàditya^ « la Force, « — « le Soleil de n la Force (ou fort comme le soleil), » comme le prouvent des inscriptions appartenant à des dynasties historiques. On ne craindrait aucunement de descendre le cours des siècles de l'ère moderne pour y placer les maîtres de la composition poétique en langue sanscrite et les princes qui les ont encouragés ; car l'inspiration de ces maîtres, qui est indépendante et personnelle, est à une distance énorme de la littérature sacrée des Hindous, et l'art consommé auquel ils ont atteint suppose une longue suite d'essais répondant aux transformations de la langue et du goût.

(I) Voir le récent mémoire de M. Reinaud, de l'Institut : Relations pdUtiques de Vempire romain avec VInde, etc. (Paris, 1863, l vol. in-8®), et sur la tradition aujourd'hui contestée le Mémoire hist. et géogr, stir VInde, par le même savant (Paris, 1849, in-4<>, p, 68-70 et 87-88)^

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Malgré Topinion vulgaire reposant sur Tautorilé fort doutease d'un quatrain, il est désormais impossible de reporter Càlidâsa vers le milieu du siècle antérieur à notre ère ; en effet, de l'avis des plus célè* bres indianistes de nos jours (1), la plupart des écrivains que les mêmes traditions citent d'ordinaire en sa compagnie ou mettent en rapport personnel avec lui, n'ont vécu que dans les premiers siècles du christianisme. Il en est ainsi de Vararoutchi, grammairien des dialectes littéraires du prâcrît, et du poète didactique, Amarasinha, dont le lexique renferme des notions d'astronomie connues plus tard des Indiens par l'influence des écoles grecques d'Alexandrie.

D'autre part, il semble impossible de rejeter Câlidàsa jusqu'au x« ou XI* siècle, pour le faire vivre dans les capitales florissantes d'Oucycyayini et de Dharâ, du temps du roi Bhodja, qui s'est glorifié du rôle de protecteur des lettres et des arts pendant un règne de soixante-six ans (997-1063). C'est une liste arbitraire que celle des savants et des versificateurs, en nombre infini, qui auraient fait l'ornement de sa cour en plein moyen âge, qui auraient assuré la gloire d'une dynastie des souverains de Mâlva ou Malava(2). Selon toute apparence, pour faire honneur à quelques princes, on a mêlé des noms fameux d'un temps plus ancien aux noms de leurs contemporains. Nous possédons la preuve de tels abus, inspirés par la fausse gloire, dans un recueil d'anecdotes rédigé en faveur du roi Bbodja, qui fht d'ailleurs estimé pour sa justice et sa générosité, le Bhodja-prdbandha^ ou Histoire détaillée de Bhodja. Ce recueil nous montre la vie d'anciens poètes amplifiée et chargée, à plaisir, d'incidents frivoles. Le spirituel indianiste qui l'a analysé et mis au jour (3), M. Théodore Pavie, compare les scènes de

(1) Voir, par exemple, les leçons de M. Alb. Weber sur V Histoire de la littérature indienne (Berlin, 1852, pages 187-189, 2« éd. 217-221, et la traduction française de cet ouvrage, par Sadous, (Paris, 1859), pages 320- 325, pages 346-349). — Voir aussi le t. II des Indische Studien, publiées par le même savant (pages 408, 414-417).

(2) Voir le grand ouvrage de M. Lasséo, Antiquités indiennes (en allemand), t. III, p. 845''850 ; appendice, page 1 169, et aussi les réflexions de M. Barth. St. Hilaire sur l'incertitude de l'histoiro de Bhodja. Journal des Savants, novembre 1862, p. 679.

(3) Jmmal asiatique de Paris, V« série, 1 854-1855. t. III â V (voir t. IV, p. 400). — Le même savant a donné d'après les deux manuscrits de Paris, qui avaient servi à l'analyse de l'ouvrage, le texte sanscrit lithographie du Bhodjaprahandha ^volume de 139 pages in-4<*). — Sur la valeur historique de ce traité de Vallabha Pandita, voir Lassen, loc. cit., p. 836 et suivantes.

palais où ils sont en &tioD à révocation de personnages illustres dans les Dialogues des morts de Lucien et dans ceux de Fontenelle. Encore, Ûtut-il savoir que, peu soucieux de la vérité de Thistoire, Tanecdotier indien a mis, sans vergogne, sur le compte des hommes les plus célèbres les intrigues et aventures qui avaient passé dans les mœurs des rois et des grands : il n*a pas seulement attribué à Câlidâsa une vie licencieuse, en rapport avec les molles peintures dans lesquelles ce poète s'était complu; il Ta chargé d'une conduite éhontée, au point que Bhodja lui aurait intimé Tordre de quitter son palais. Évidemment, cette contrefaçon de l'histoire d'anciens et glorieux règnes a été écrite au profit de quelques princes éclairés de la dynastie des Prâmaras dan^ le Mâlva. Si ardente qu'ait été l'émulation des cinq cents savants qui rendaient hommage tour à tour à Bhodja, des pandits improvisant toun les jours, de jolis vers en sa présence, il n'y a point place dans leun« rangs pour un poète supérieur ; force nous est de remonter quelques siècles plus haut pour retrouver la trace du vrai Câlidâsa dans les annales d'États, où florissait la civilisation brahmanique.

Des dates précises faisant défaut dans les livres indiens, la critique occidentale s'attache à des inductions chronologiques tirées d'autre^, monuments, les inscriptions et les monnaies, pour reconstruire Thist^ire des royaumes qui se sont succédé sur le sol de la péninsule ; or, M. Lassen, en restituant les dynasties les plus célèbres qui les ont gouvernés au commencement de notre ère, a signalé celle des anciens Gouptas, maîtresse de contrées florissantes au centre de l'Inde. Parmi ces princes, qui assurèrent leur protection au brahmanisme sans opprimer les bouddhistes, on distingue Samoudragoupta, qui régnait entre les années 195 et 230 et qui a donné de l'éclat à son règne par la culture des arts et des sciences ( 1) ; si ce ftit par flatterie qu'on le déclara roi des poètes, il présida du moins à un mouvement intellectuel dans lequel des poètes fort habiles ont atteint à la renommée : Fart musical fut mis en honneur et les Indiens flrent de notables progrès dans les mathématiques et l'astronomie. Rien ne s'oppose à ce qu'on lui donr.e le rôle de Vikramàditya, dans le sens traditionnel et légendaire de ce

(1) Antiquités indiennes, t. Il, p. 945. 955-960, p. 983 et p. 1158-1160. ^m Une inscription, pour vanter la grande habileté de ce roi dans le chant et la parole, dit que sa supériorité fit rougir les maîtres du roi des dieux, Indra. Sur ses monnaies il est figuré jouant de la harpe, la Vlnà des Indiens.

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«urnom, usurpé par ses prédécesseurs dans les légendes de leurs monnaies ; à ce que Ton fksse fleurir auprès de lui le véritable Câlidâsa, et qu'on regarde comme la résidence de ce poëte la ville d*Ou(ilj(j(jayini, à laquelle ses ouvrages font de fréquentes allusions. Toutes les probabilités sont réunies en faveur du règne du plus lettré des Gouptas, si Ton tient compte, en étudiant les œuvres de Càlidâsa, de Tétat de la langue, de la peinture des mœurs et aussi du développement des religions indiennes entées sur le brahmanisme. M. Alb. Weber a reconnu, par ses recherches personnelles, la haute vraisemblance de T opinion de M. Lassen ; il n'a pas hésité à placer Càlidâsa dans l'intervalle du n* au rv« siècle de- notre ère, sous des princes amis de la poésie f> t des arts (1). Malgré les guerres et les révolutions de palais, qui ont souvent renversé les dynasties indigènes et fait passer la prépondérance d'un royaume à Tautre, le Mâlva ou Malava, dans le Madhyadésa ou pays central de l'Inde, eut le privilège d'être, plus d'une fois, le siège d'une brillante civilisation, renaissant sous les auspices du brahmanisme. La capitale de ce pays, Oudjein, nommée aussi Avanti, celle qui préserve de l'enfer ; Viçalâ, la grande, etc., a prospéré à diverses reprises comme résidence de souverains généreux et comme séjour d'artistes et de poètes, dont ils étaient les Mécènes. Cette viile a pu jouir de cette prérogative dans le dernier siècle de l'antiquité, sous le premier des Vikramas; elle l'a possédée du temps des Gouptas, l'a reprise sous d'autres princes et l'a partagée avec Dhârâ, longtemps après, à l'époque de ce Bhodja, dont nous avons dit plus haut la renommée toute factice.

C'est de môme à Oudjayinî que l'on retrouverait Càlidâsa, si l'on adoptait l'opinion ou plutôt la coi^jecture d'un savant indigène, Sri Bhau Daji, dans une dissertation lue en 1860 à la Société asiatique de Bombay (2). Il aurait vécu au vi« siècle à la cour de Harsha Vikramàditya, souverain de l'Inde centrale, attaché comme les Gouptas à la loi brahmanique. Nommé gouverneur du Cachemire, y ayant même exercé l'autorité royale, il aurait connu le climat du nord de la péninsule et vu de ses yeux les sommets élevés, les pics neigeux de l'Himalaya qui apparaissent quelquefois dans ses tableaux. Il serait cité dans la grande

(1) Dans la préface de sa version allemande du MAlavikâgnimUra^ drame de Calidasa (Berlin, 1855, 1 vol. in- 12), où il disserte sur l'époque probable de ce poëte. — Vortesungen^ 221 note.

(2) H. Fauche, Appendice du tome II de la Té^od^ (pages 291-300).

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chronique en vers, dite FOcéan des Rois, qui est proprement Thistoire du Cachemire et des contrées voisines, mais sous un autre nom, celui de Matrigoupta. Le kavi fou poëte) répondit à la conâance de Harsha qui tenait Tempire de Tlnde soiis un seul parasol, comme on lit dans la chronique susdite, et il mérita que Ton conservât une histoire idéale, c'est-à-dire fabuleuse de son administration d'un beau royaume au nord de Tlnde (1). Le nom de Matrigoupta ne diffère pas, il est vrai, dans sa signification de celui de Câlidâsa ; l'un veut dire •< protégé par Matri, » et l'autre « serviteur de Càlî (2) ; » deux dénominations d'une seule et même déesse, Càlî ou Parvati, l'épouse de Çiva, vénérée à l'égal du Dieu lui-même par ses fanatiques adorateurs. II n'est pas moins vrai, que Câlidâsa Ait un fervent Çivaïte, et qu'il a rendu hommage dans ses principaux écrits avec une préférence marquée à ce Dieu ou à la grande déesse, son épouse. Mais ce n'est pas une raison suffisante pour conclure à son identité probable avec ce Matrigoupta, dont la carrière de savant et de monarque se termina dans les pratiques de la pénitence à Bénarès, selon l'étrange narration que l'on invoque. Il règne d'ailleurs une grande incertitude sur l'époque du personnage nommé Matrigoupta et sur l'autorité qui lui Ait concédée par un prince, possesseur légitime du Cachemire (3).

Sans nous arrêter davantage à l'examen des diverses coi\jecturi}» qui concernent l'âge de Câlidâsa, nous ferons remarquer que son nom^ dont le sens est religieux ou mythologique, a existé peut-être avant l'écrivain qui l'a rendu à jamais illustre, mais que ce même nom se retrouve à des époques très rapprochées de nous comme celui de gen» instruits d'entre les Hindous, par exemple, le père d'un commentateur moderne dont l'ouvrage a passé dans la collection sanscrite de lord Chambers, et un pandit qui procura des manuscrits au magistrat aurais. Précédé par quelques versificateurs, le vrai poète eut la gloire

(1) Voir le livre III' du Râc^atarangini, traduit par M. le capitaine Trojer, au tome II de l'édition publiée en 1840, page 75 et suivantes, et les réflexions de ce savant (ib., pages 556-557] sur la mission que les Radjas de rinde donnaient aux poètes et aux savants, à la condition qu'ils fussent des serviteurs dociles, des courtisans accomplis.

(2) L'usage a admis une certaine altération dans l'orthographe du nom de Câlidâsa, où un i bref est substitué à un i long. Voir le grand Dictionnaire sanscrit de Saint-Péter8bou**g, s. v., t. Il, col. 262.

(3) Lassen, t. II, p. 768-769, p. 907-909 et 961.

de servir de modèle à une foule d'autres jusqu'à ;nos jours où les Brahmanes composent encore des vers sanscrits.

Pouvons-nous mieux faire que d'emprunter à M. Lassen l'appréciation qu'il a faite du talent de Càlidàsa(l), considéré principalement dans ses œuvres destinées au théâtre ? Les qualités qu'il lui attribue se retrouvent dans les poëmes d'un autre genre qui composent son héritage littéraire. « Câlidâsa doit être envisagé comme l'astre le plus » briUant dans le ciel de la poésie d'art chez les Indiens. Sous plus d'un n rapport il est digne de cet éloge : il a mis en œuvre avec la puissance » d'un maître la langue littéraire de son pays ; grâce à une extrême n délicatesse de sentiment, il lui a donné, d'accord avec la nature des n sugeis, des formes tantôt simples, tantôt habilement travaillées, sans » tomber dans le raffinement de l'art propre à la décadence, sans fï*an- " chir les limites du bon goût. On le louerait pour la variété de ses y* créations, pour ses facultés d'ingénieuse invention, pour l'heureux t choix de ses sigets, comme aussi pour la complète réalisation de ses n desseins. On vanterait également à bon droit la beauté de ses desn criptions, la finesse de son expression dans la peinture du sentiment o et la richesse de son imagination. Ses deux drames, Sacountala et n Ourvasi, méritent au plus haut point de telles louanges. Dans leur f* composition, il a cédé aux inspirations de son intelligence heureuse- » ment douée et possédant la conscience de sa force. »

Pour donner à ce jugement toute sa portée, il y a lieu de dire un mot du contraste que présentent les œuvres de Bhavabhoùti, comparées à celles de Câlidâsa. Les premières trahissent des influences d'école ; elles semblent façonnées suivant les prescriptions d'un code poétique auquel l'auteur s'est soumis à la lettre. Bhavabhoùti aurait donné en conséquence un caractère déterminé, mais exclusif, à chacune de ses pièces, et porté jusqu*à l'abus dans leur style l'usage des longs composés qui est propre à la langue sanscrite. Câlidâsa au contraire aurait choisi ses sujets, conçu ses plans, déroulé les scènes de ses drames avec plus de liberté, et enîployé avec une entière indépendance un langage riche, vraiment poétique, mais facile et souple.

(1) AtUiquités indiennes, t, II, p. 1160.

§ II

Des poèmes attribués spécialement à Càlidâsa^ et de quelques autres compositions du même genre que les siennes.

Il serait contre toute vraisemblance de rapporter ici à un seal poète. f\it-ce le plus fécond et le plus célèbre, la plupart de ces composition> fleuries de Tart poétique, vantées dans Tlnde depuis un millier d'années, lues et commentées jusque dans ses écoles modernes. La renommée, il est vrai, a inscrit le nom du seul Câlidàsa sur une quantité d*œuvres appartenant à des genres différents (1) : poëmes dramatiques, élégiaques, erotiques, didactiques et descriptifs. Sans nier que ce poète ait cultivé plus d'un genre avec un égal talent, il parait plausible de restreindre la liste de ses productions à quelques ouvrages qui ont un cachet particulier de perfection.

Câlidâsa, le poète par excellence, conserve devant la postérité un héritage assez riche, si on met sous son nom deux ou trois chefs-d'œuvre de la scène indienne et en outre quelques poëmes d'une versification savante fort aidmirée (2). Parmi les drames les plus vantés, il eii est deux, la Reconnaissance de Sacountalâ, et Ourvasi, prix de la bravoure, pièces ou féeries plutôt mythologiques, qui lui appartiennent en vertu d'une tradition ancienne et non interrompue. M. Fauche le? a traduits à nouveaux frais, se piquant d'être plus Adèle au texte que M. de Chézy dans sa version de Sacountalâ (3), élégante, mais un peu embellie, un peu fkrdée, dirions-nous, et de donner un calque de la seconde pièce plus exact que la version que M. Langlois en a faite sur l'imitation anglaise de Wilson (4). On ajouterait avec assurance à ceï^ deux drames un troisième intitulé Malavikâ et Agnimitra, dans lequel le tableau d'une cour indienne avait fait apercevoir le produit d'un âge

(1) Le recueil de contes intitulé : Vikrama-charUram a été aussi attribué au poète. Voir R. Roth, Journal asiatique, 1845 (t. VI, 4® série), p. 305.

(2) Lassen, Antiq. ind.. t. II, p. 1161.

(3) M. Fauche ne dit rien de l'usage qu'il a pu faire des nouvelles éditions du texte de la Sacountalâ, par M. Boehtlingk et par M. Monier Williams, sans parler de traductions anglaise et allemande d'un haut mérite.

(4) M. Fauche s'est contenté de l'édition de VOurvasi de Lenz avec traduction latine (Berlin, 1835), mais n*a pas consulté l'édition postérieure de M. Bollensen avec traduction allemande (Saint-Pétersbourg, 1846).

bien postérieur à celui de Càlidâsa; mais M. Weber, qui Tavait ainsi jugé de prime abord, s*est livré à une étude sérieuse du fond et de la forme, et il a, à Taide de fortes raisons, revendiqué pour le grand poète cette pièce remarquable (1).

Càlidâsa serait de même l'auteur de deux poèmes héroïques estimés et beaucoup lus par les Hindous pour les beautés du style et de la mesure, le RaghoU'Vança, ou histoire de la race de Raghou, et le Couinàra-samhhava, ou la Naissance de Coumâra (2). Il serait réputé également Tauteur de la célèbre élégie intitulée Méghadoûta, ou le Nuage messager, et d*un traité de prosodie, le Çrouta-hodha, résumé en stances artistement travaillées. M. Fauche a compris tous ces poèmes dans la collection des œuvres de Càlidâsa qu'il a traduites avec une égale ponctualité (3).

Un second recueil, qu'il lui a plu d'intituler Tétrade, a été consacré par le laborieux traducteur de Càlidâsa à des œuvres qui se rapprochent, par la forme et le style, de celles du célèbre poète : drame, hymne, poème ou roman, elles seraient rapportées sans conteste à cette même phase de la littérature sanscrite où les ressources de la langue poétique ont été mises en valeur avec la plus ingénieuse patience. M. Fauche a donné place dans la Tétrade tout d'abord à un drame déjà traduit par Wilson, et même popularisé par des imitations libres (4) : la Mritcfiakatikâ, ou le Petit chariot d'argile. Il a suivi le texte publié par le professeur Stenzler après collation de nombreux manuscrits, et il a donné un soin minutieux à la version littérale d'une pièce longue et compliquée.

Viennent ensuite dans la même collection poétique divers ouvrages qu'on rattacherait aux modèles laissés par Càlidâsa, mais qu'on ne saurait mettre sous son nom avec quelque certitude. On ne jugerait

(1) Ces trois pièces soront reprises dans notre étude sur le drame indien,

(2) M. Ad. Stenzler les a publiée l'un et l'autre, texte et version latine, en 1834 et en 1839, aux frais du comité des traductions orientales.

(3) Le Çrouta-Bodha a été imprimé en sanscrit, mais expliqué en allemand par M. H. Ëwald (Retme pcyur la connaissance de l Orient, t. IV, Bonn, 1842); le texte a été publié une seconde fois d'après deux manuscrits, et traduit en français par M. Lancereau (Journal asiat. de Paris, tome IV, 5* série, décembre 1856).

(4) Le Chariot d'enfant, par MM. Méry et Qérard de Nerval, pièce représentée le 13 mai 1850 sur le théâtre de l'Odéon.

pas indigne du pinceau de ce maître le joli poème descriptif, intitulé RitoU'San?iara, ou le Cycle des Saisons, sur lequel nous donnerons ci-aprôs une courte esquisse; cependant le caractère éminemment sensuel des peintures et des comparaisons inspire à M. Weber des doutes sérieux au siget de Fauteur de ce petit poëme, de même que pour deux autres qui sont compris égiEtlement dans le répertoire de M. Fauche (1); au jugement du professeur de Berlin, on les rejetterait dans une période de décadence où la dépravation du goût est au niveau d'une dégradation morale qui se fait jour en toutes choses. Un indianiste allemand, P. Bohlen, dans son édition du Ritousanhara (2). a dénoncé avec dédain les « inepties erotiques qui reviennent sans cesse avec les mêmes épithôtes, comme un canevas obligé auquel la main des versificateurs ajoute des broderies, comme des pièces obligées de la charpente de toute composition. »

Comment tenir en haute estime un poème tel que le Nalodaya (Histoire du roi Nala), poème qui s'éloigne beaucoup par sa recherche du style fleuri mis en honneur dans le second âge de la langue sanscrite? Les jeux de mots, les assonances, les oblitérations y sont prodigués à Texcôs; ils s'y étalent dans quatre chants sans un moment de relâche. Après avoir prodigué ses peines pour faire passer ce singulier ouvrage de marqueterie dans une langue moderne, M. Fauche est convaincu qu'une méprise sur le siècle de l'écrivain est impossible (3). Le Càlidâsa de Sacountalâ n'a point composé un tel ouvrage, dont l'auteur « ne dut vivre que dans un âge déjà très avancé de la décadence et de la corruption à tous égards. » Le sujet du Nalodaya, ce sont les aventures de Nala, qui n'ont jamais été mieux racontées dans l'Inde que par les rhapsodes de la Bhâratide. Le faux Càlidâsa n'a su ajouter à son emprunt « que de flitiles homonymes, des jeux de mots stériles, uo cli- ** quetis incessant de syllabes consonnantes. - Tandis que la pensée du grand poète se présente d'elle-même à l'intelligence, « dans celui ci, au contraire, il faut continuellement la chercher derrière le nuage, dont il affecte de l'envelopper, et fouiller péniblement la mine avant d*y

(1) Préface de la traduction allemande de Mâlaviftd et AgnimUra, p. xxxui, et la note 23.

(2) Tempestatum Cyclus, etc. Lipaiae, 1840, in-8<», pp. iv-vi.

(3) AvatU-propos du Nalodaya, t. II des Œuvres complètes, p. 3>î7-388. — M. Ferd. Benary a joint une interprétation latine à son édition du texte (Berlin, 1830, in-4«).

tronver les filons d*un métal vulgaire. Il De semble pas écrire pour être compris, mais comme un auteur d'énigmes, pour qu*on s'étudie à le deviner, p

Quelle que soit la finesse des artifices à Taide desquels l'auteur du Çrouta-bodha a exprimé les principales règles de la prosodie et de la métrique, on serait porté à refUser également ce petit ouvrage à Càlidàsa. Quoique de son temps la grammaire ait été réduite en aphorismes pour guider les écrivains et instruire leurs lecteurs, croirait-on aisément que le créateur de plusieurs branches de l'art poétique ait rédigé lui-même un traité de versification ? Et d'un autre côté, l'espôce de politesse et de retenue qui présidait aux relations sociales à l'époque du vrai Càlidâsa comportait-elle ces apostrophes galantes, voluptueuses, adressées à la jeune femme à laquelle le versificateur destine ses préceptes? Ce petit code de prosodie ne diffère guère, sous ce rapport, d'une pièce de poésie erotique, le Sringara-tilaca, ou le Signe de Vamour^ que M. Fauche a insérée dans sa première publication, et qui n'est qu'un « recueil de madrigaux un peu décolletés, » de l'aveu du traducteur, to^jours si indulgent pour l'art indien.

Dans les autres volumes de la Tétrade y M. Fauche a choisi des spécimens de l'hymne, du poème héroïque et enfin du roman. C'est d'abord le Mahimna-stava^ chant de « louange à la grandeur infinie, n qui jouit d'une haute vénération parmi les Hindous, d'autant plus qu'il ne fait pas acception d'une caste en particulier, et que les formules d'adoration qui s'y succèdent s'appliquent à tous les grands dieux de l'Inde aussi bien qu'à Çiva. Les lecteurs ne partageront peut-être pas l'avis de l'interprète sur la valeur philosophique et dogmatique de ce morceau comme s'il ramenait d'une manière sûre le polythéisme à l'ineffable unité de Dieu, et la plupart repousseront même l'enthousiasme auquel il s'abandonne sous le coup de cette illusion (1) ; au moins peut-on lui accorder que c'est un hymne, si on le compare à d'autres chants mythologiques de l'Inde, « vraiment distingué par la précision et la sévérité du style, la force des images, et la hauteur des pensées. »

Un poôme narratif, d'un genre analogue à celui des deux poèmes de Càlidâsa mentionnés ci-dessus, et qui est traduit en entier par le même indianiste, est tiré de l'action du Mahàhhàrata : le seul épisode de la défaite et de la mort du géant Çiçoupala, allié des ennemis de Krichna,

(1) Tome I^'de la Tétrade, 1861, introduction, pages lxviii-lxxvi, et Tayant-propos de l'hymae, p. 349-350.

est devenu un long poôme en vingt chants, sous le titre de Çiçoupalatadha, portant le nom de Magha, personnage royal qui se ât le protecteur des poètes érudîts.

Enfin, une sorte de roman, le Daça-coumâra-charUra^ ou histoire de dix jeunes princes, réputé Tœuvre de Dandî, est une suite de narrations dont rencbevétrement est sans plan bien arrêté, nettement dessine, mais qui ont plu aux Indiens par le côté piquant des aventures et par les artifices de la forme accumulés dans le moindre récit.

De tant d'œuvres poétiques que nous venons d'énumérer, il est bon nombre qui n*ont vu le jour que dans les derniers temps de notre moyen-âge, du x« au xni« siècle. Les meilleures ne remonteraient pas au delà du commencement de Tore chrétienne. Quelques considérations historiques nous semblent nécessaires à cet endroit pour mettre les fiiits littéraires dans leur vrai jour.

Il est un point sur lequel on est d'accord touchant les croyances religieuses particulières à Tlnde, c'est la naissance tardive des grands cultes populaires auxquels la plupart des œuvres en langue sanscrite proprement dite rendent témoignage. Ces cultes ne se sont développés que dans la période où le brahmanisme s'est transformé pour lutter d'influence avec le bouddhisme sur la masse des populations.

L'idée de Vichnou, principe de vie, de fécondité et de conservation, devint le centre de religions fort répandues dans des royaumes restés soumis à la loi brahmanique ; représenté dans diverses incarnations, devenu berger sous le nomade Krichna dans la dernière, qui est la plus célèbre, il eut le double prestige d'un dieu et d'un héros. La légende de Yichnou, eu s'accroissant toujours, est devenue un des éléments dominants dans les épopées sanscrites, et plus tard elle a absorbé plusieurs des grands Pouranas. C'est également sous l'inûuence du vichnouïsme, comme doctrine religieuse, que s'est élaboré ce système de philosophie orthodoxe, nommé par les Brahmanes Védânta, et qui a formulé le panthéisme idéaliste avec toute la rigueur que met l'esprit indien dans la profession de cette erreur. Mais il faut le dire, dans la poésie d'art dont nous nous occupons, le vichnouïsme ne fait qu'apparaître, sans avoir une large part aux hommages des poètes.

La religion à laquelle la poésie paya le plus souvent tribut, ce fat précisément la religion rivale du vichnouïsme, celle de Çiva adoptée par des sectes nombreuses et puissantes, répandue dans une grande partie de l'Inde, où elle comptait des temples et des lieux de pèlerinage fort fréquentés. L'histoire et l'archéologie concourent à l'établir : le

GAUDASA. 349

culte de Çiva reste très florissant dans l'Inde occidentale, précisément dans les royaumes où des écrivains, devenus fameux, ont habité le plus longtemps. L*art Ait au service de cette religion, à laquelle les princes se montraient aussi dévoués que leurs peuples; beaucoup de tlctions, fort anciennes, Airent ramenées librement à la gloriflcation de Çiva, sans nulle opposition de la caste brahmanique, attentive seulement au maintien de ses privilèges, et malgré l'importance qui lut accordée, en d'autres pays, à la conception des Avatars ou incarna* tions de Vichnou.

Ces données s'appliquent parfaitement aux œuvres dont se compose le lot glorieux de Câlidàsa et à ce qu'on pourrait appeler les travaux de son école. Le poëte lui-même était Çivaïte, et son nom exprime sa foi soumise à Câlî, épouse de Çiva, tenue en honneur par les sectaires à l'égal du dieu lui-même. Des écrivains à peu près contemporains de Câlidàsa parlent du culte de Çiva comme du culte dominant dans les lieux qu'ils célèbrent de préférence (1) ; près d'Oudjein il y avait uu temple fameux de Çiva, qui était invoqué sous le nom de Mahâkâla(2).

M. Fauche n'a pas eu de peine à le prouver : c'est à Çiva et aux personnifications féminines de son suprême pouvoir, destructeur et rénovateur tour à tour, que s'adressent les invocations solennelles du poëte dans les prologues de ses drames, et aussi que se rapportent de fï*équentes allusions dans ses divers poèmes, dont un tout entier, le Coumâra-Sambhava^ est destiné à exalter la toute-puissance de Çiva.

Que penser de cette partialité avouée du poëte ? Travaillant à une époque où les grandes sectes du brahmanisme n'étaient point en guerre ouverte, Câlidàsa, sans rejeter les symboles de Brahmà et de Vichnou, glorifiait de préférence Çiva sous tous ces noms et attributs et l'appelait Iças, « le Seigneur par excellence ; » le regardant, dit M. Fauche, comme « la plus auguste révélation de l'Être irrévélé. » Nous aurions peine à démêler dans ses stances mystiques, jetées de temps en temps au milieu de peintures et de récits frivoles, la philosophie du poëte, dont M. Fauche vante tout gratuitement les sublimes hauteurs (3), sans dissimuler toutefois ses tendances continuelles aux idées panthéistes. Câlidàsa faisait-il autre chose que répéter, en beaux vers, los

(1) Voir Laseen, AtUiq, ind., t. II, p. 1088- 1089.

(2) Méghqdoùta de Câlidàsa, stance 35 (Œut>. compl., t. I, p. 557). -^ Voir le Mémoire cité de M. Reinaud sur l'Inde, p. 291-292.

(3) Préûice du tome II des Œuvres complètes , p. xxi à xxxi.

âSO CALIDASA.

formules consacrées dans les écoles où il avait été élevé, et que les poëtcs étaient libres de reprendre et d'embellir ? Ce n'est pas dans ses vers qu'il faudrait étudier les aphorismes et les méditations de la sagesse indienne.

En dehors des conceptions m3rthologiques, la peinture des mœurs est un signe encore plus certain de la modernéité de la poésie de Câlidâsa, si on l'oppose aux chants lyriques et descriptifs du Véda et aux œuvres qui s'y rapportent de plus près. Les prescriptions multipliées des rituels et des codes brahmaniques, les restrictions apportées par le culte et par la loi à^la liberté de chacun dans une société partagée on castes, n'avaient pu prévenir un affaissement moral dont bien des traces se sont conservées dans l'histoire. La réforme du Bouddha Çakyamouni n'eut-elle pas pour prétexte, avec l'inégalité des rangs, la décadence des mœurs publiques ? Que l'on interroge le code de Manou, dont la première rédaction remonterait au v« siècle avant Jésus-Christ d'après de récentes recherches, on rencontre mainte allusion à des désordres de tout genre qui s'étaient multipliés malgré un régime de compression, et qui menaçaient l'existence de l'organisation sociale. Il ne fht au pouvoir de personne d'y mettre obstacle : quand les brahmanes voulurent recouvrer leur suprématie, compromise par la prédication bouddhique, ils firent appel aux instincts populaires, et donnèrent à dessein une extension immodérée aux superstitions et aux pratiques multipliées à leur guise dans le culte de Vichnou ou de Çiva. Les poôtes interprétèrent en ce sens les légendes des dieux et ne firent pas faute de leur attribuer les faiblesses et les excès qui s'étaient propagés sans retenue ni mesure à la faveur du brûlant climat de l'Inde; par suite d'une illusion qui leur est commune avec des chantres du paganisme grec et romain, ils crurent servir la divinité, en donnant pleine satisfaction dans leurs tableaux aux passions sensuelles. Ils n'ont pas même renoncé à cette ressource quand leur palette était chargée de couleurs variées et fort éclatantes, suffisant aux plus riches descriptions.

Que si, enfin, on consulte les usages retracés dans les poésies de Câlidâsa, on ne sera pas moins convaincu de leur date relativement moderne. Les raffinements du luxe dans les maisons royales, dans les familles riches, font contraste avec la vie rude et les habitudes des anciens Aryas, et la mention de contrées étrangères à Tlnde suppose une extension considérable des relations de commerce, comme celles qui s'établirent avec Alexandrie dans les siècles de l'empire romain.

CALIDASA. 25i

§ III

Études sur le style qui prévalut dans la poésie sanscrite par Vinfluence des œuvres et de la renommée de Câlidàsa.

Grâce à la version Ûdèle, suffisamment claire que vient d*en donner M. Fauche, il est permis à un grand nombre de personnes de lire avec suite des œuvres de la muse indienne, moins volumineuses, plus accessibles, que les grandes épopées sanscrites. De cette façon, on jugera ce qui manqua toigours à Tart de la composition chez les Hindous, et à quel point les auteurs s'imposaient peu de contrainte dans Texposé et Tenchaînement des faits, en raison des habitudes d*esprit et d'imagination de leurs compatriotes. Mais, par suite, il y a lieu d'apprécier à sa juste valeur l'art du style, qu'ils ont possédé incontestablement, et nous nous servirons à cet effet de quelques citations prises dans différents ouvrages de Càlidâsa. Des stances lyriques et descriptives tirées de l'un ou de l'autre de ses drames seraient lues avec intérêt, rapprochées des passages remarquables d'autres poèmes.

C'est au plus haut degré que les poètes les plus vantés de l'Inde ont été esclaves de la forme; le désir de plaire par le choix des mots, par l'éclat des figures, par le miroitement de la phrase, de briller à l'aide des plus minces artifices, a paralysé l'élan de leur inspiration et refroidi l'ardeur de leurs sentiments dans les œuvres les plus admirées. La passion y parle rarement son vrai langage, qui doit être vif et spontané; elle est en quelque sorte engourdie par la recherche des termes; elle ne saurait plus éclater, étouffée qu'elle est trop souvent BOUS un entassement de comparaisons et d'images.

La préoccupation de Càlidâsa lui même et des habiles versificateurs qui le prirent pour modèle. Ait de donner à toutes choses un certain relief par les agréments du style poétique, par la variété ou du moins par la richesse des tableaux. Ils ne l'abandonnèrent jamais, malgré' la distinction des genres de poésie qu'ils établirent par leur exemple. Quand ils voulurent raviver la tradition épique, rajeunir des aventures plus d'une fois racontées et amplifiées, ils n'y sgoutèrent aucun épisode saillant, et n'en développèrent pas les éléments essentiels. Avant tout, ils s'ingénièrent à plaire par des peintures parlant aux yeux, par l'harmonie de textes mesurés chatouillant délicatement les oreilles. En fait, ces poètes ne chantaient plus comme les anciens Kavis pour le peuple dominateur des Aryas, pour les fkmilles des Dvidjas ou des

â52 CALIDASA.

« deux foia nés, n mais pour un cercle de beaux esprits dans quelques villes, pour un prince, ses ministres et ses courtisans.

Le nombre des imitateurs de Gàlidâsa Ait très grand, à n*en pas douter, eu égard à Tattrait et à la facilité d'un art appris dans le:^ livres, comme le Ait chez les Hindous la métrique, partie de la science grammaticale. On n*a pas de peine à voir, dans une foule de poème:? et aussi de vers détachés, des procédés matériels d'imitation, permettant à plusieurs de repasser sur les traces de quelques maîtres. La versification savante n*a pas plus manqué aux siècles inférieurs de la langue sanscrite qu'aux temps de ladécadencegrecqueet latine; et d'ailleurs, plus la poésie est artificielle, plus il y a de chances de pro> duire par l'imitation et par le travail des œuvres assez nombreuses, calquées fidèlement sur les modèles au point de défier la crifique sur leur date précise. Les cinquante couplets de Tchora nous retracent l'aventure du poète Bihlana chargé de l'éducation d'une princesse (1) ; ils nous offrent l'énumération des arts qui étaient enseignés dans les cours de l'Inde et qui préparaient les jeunes gens à goûter les ressources de la poésie.

Nous prendrons des exemples du style poétique d'abord dans le^ poèmes narratifs dont l'exposition est notablement différente de celle des épopées indiennes ; en second lieu, dans les ouvrages en vers qui appartiendraient plutôt à la poésie lyrique pour leur distribution en stances, par les délicatesses de la versification, mais qui ont pour élément distinctif la description, là môme où l'expression du sentiment semble l'unique but de l'auteur. Les premiers de ces poèmes, considérés dans leur nature et par rapport à l'action, sont dépourvus de tout mérite d'invention ; on y a mis en œuvre, sans plan bien tracé, sans proportions calculées à l'avance, des motifs pris à la guise du poète dans les traditions nationales chantées de préférence. Qu'on nous permette cette comparaison avec l'art musical : les poètes ont choisi leur thème dans quelque opéra pour composer, suivant un goût plus moderne, des fantaisies ou des airs variés ; c'est assez dire qu'ils n'ont pas accordé une attention profonde au sujet lui-même, ni au sens des aventures, ni à l'ordonnance de leurs récits prolixes et chargés.

Ces épopées rentrent dans la classe des œuvres savamment élaborées que les Hindous ont désignées sous le nom de Kâvyas (2), et même elles

(1) Traduction d'Ariel, Joum. asiai,^ t. XI, 1848.

(2) Voir V Histoire de la littérature indienne, par Weber, p. 213; trad. fr., p. 308 et 312.

sont comprises dans le groupe des six poèmes, dits MahâhàvyaSy « ou grands poëmes. *• Guillaume deSchlegel a déclaré avec raison qu'il ne partageait pas entièrement Tadmiration des littérateurs modernes de rinde pour ces livres (1). « Il y a, en effet, lyoute-t-il, un étonnant n artifice dans la diction : c'est un tissu aussi subtil que des dentelles. « Ce sont des jeux d'esprit qui ne parlent pas à Tàme, Les poètes, à «> mon avis, ont abusé de la merveilleuse flexibilité de leur langue, •* surtout de la facilité de former des mots composés. Leurs ouvrages - ont été appréciés d'après le principe de la difficulté vaincue. »

L'un des poëmes de Gâlidâsa, appartenant à ces épopées réduites à de mesquines proportions, est le Ragkouvança, c'est-à-dire : la Race ou la Lignée de Raghou (2). C'est l'amplification d'une généalogie héroïque, faisant remonter jusqu'au soleil les souverains d'Âyodhyâ, et racontant sommairement les exploits du héros devenu assez célèbre pour remplir à lui seul un vaste ouvrage, le Ràmàyana, Un des ancêtres de Râma, Raghou, est le fils de Dilîpa, premier rejeton de la dynastie qui avait pour chef Manou le Vivasvatide; sa naissance, ses conquêtes, son mariage, son règne sont largement racontés, tandis que l'histoire des princes ses descendants est exposée avec plus de brièveté.

Le poème est interrompu au xix» chant, et on le considère comme inachevé. Il se termine par la peinture de la vie désordonnée d'Agnivarna, qui fit la honte de sa race. L*affectation avec laquelle le poète a représenté dans un chant tout entier le dévergondage de ce jeune prince, mort de ses débauches, témoigne d'un vice irrémédiable de la poésie indienne : le réalisme des mœurs. Les romans et les petits vers du xvm* siècle, exhalant la dépravation des cours et de la noblesse, chantant les galanteries de Louis XV, ne sont ni meilleurs, ni moins mauvais que les strophes sanscrites de ce dernier chant du Raghou-

(1) Lettre à M. Wilson, dans ses Réflexions sur l'étude des langues asiatiques (Bonn, 1832, p. 162-163).

(2) En se fondant, comme M. Fauche, sur Tédition de M. Stenzler (1835), M. Pbil. Soupe, alors professeur à Grenoble, en a entrepris le premier la traduction française avec notes dans la Revue de l'Orient (nouv. série, t. IV et V, 1856-57). Voir Études de Soupe sur la littér. sanscr., 1877, p. 227- 240, analyse et coup-d'œil sur le poëme. Le Rag?untvança est au nombre des poèmes indiens traduits en grec moderne, par Dimitri Galanos (Athènes, 1850).

vança. Citons un seul trait de ce type décrépit de la royauté brahmanique (1). Agnivarna était un roi fainéant qui ne paraissait plus au milieu de son peuple; quand on Ta demandé, il n*a pas mis la tète à la fenêtre, mais montré un pied sous une lucarne!

•< Incapable, dit le poète, de supporter que rintervalle d'une seule minute fût vide de volupté, Agnivarna s^amusait jour et nuit, renfermé dans son intérieur, sans tourner les yeux vers ses peuples, qui désiraient obtenir un instant sa présence.

n Si quelquefois les sujets, uniquement par considération pour ses ministres, étaient gratifiés de cette vue, ce n'était jamais que celle de son pied seulement, qu'il tenait en suspens à Touverture d*un œil-de-bœuf.

*> Alors ses domestiques, inclinés avec respect, de révérer ce pied brillant du fard qui teignait ses ongles charmants; ce pied qui surpassait, dans sa ressemblance avec lui, un lotus effleuré des rayons du soleil nouveau né. «

De même que dans les poèmes narratif^ du même âge, la description absorbe le récit dans le RagTiouvança : le âl de l'action est tenu, ou plutôt il y a une série de petits faits sans action. Chaque incident fournit une peinture prolixe, délayée, où plusieurs comparaisons servent à faire valoir un seul et même objet; le portrait de chaque personnage est épuisé jusque dans les détails, qui sont rehaussés tour à tour par des métaphores plus ou moins justes. La versification est travaillée avec un grand soin dans un chant comme dans l'autre : le récit ne se fait plus en distiques du genre des çlokas épiques, mais en mesures plus longues, formant tantôt deux vers alternant pompeusement, tantôt une strophe de quatre vers. Sous ce rapport, le Raghouvança et les poëmes du même genre appartiendraient à la composition lyrique; leurs stances ont pu être détachées dans les écoles indigènes pour fournir matière à des études de grammaire, de style et de métrique.

A la lecture de poèmes semblables, on découvre sans peine les défauts d'une poésie subjective à l'excès, en ce sens que l'écrivain y a fdit montre de ses talents, parade de son imagination. Mais ici, nous avons de plus la«déclaration de Câlidâsa, qui ne se nomme pas, il est vrai, mais qui se préoccupe du succès de ses efforts. Par ce seul fait, le poète se sépare de ces vieux chantres des forêts de l'Inde qui avaient recueilli pieusement les faits et gestes des races royales, et qui avaient tOHJours mêlé les préceptes aux aventures. Libre de toute mission, il

(1) Rag?iOuvança, chant XIX, st. 6-8. (Œuvres complètes, t. I, .p 434).

CALIDASA. â55

86 joue dans les artifices de la forme qui lui vaudront la renommée, les faveurs et les présents. On remarquera quelle est, à cet égard, Tim^ portance du préambule de Rag?iouvança que nous allons citer (Chant I, stances 1 à 10. Œuvres, 1. 1, p. 141-142); les soucis de Tamourpropre s*y traduisent de la même manière que chez ces poètes de Tempire vomain qui voulaient des suffrages & tout prix et travaillaient en vue des applaudissements. Ainsi débute le poëte indien :

« Je me prosterne aux pieds de Ci va et de Parvatl, le père et la mère du monde, ce couple uni comme la parole et le sens pour l'intelligence du mot et de la pensée.

Quelle différence il y a de mon génie étroit à la race née du soleil ! Et je tente, insensé ! de franchir cette mer intraversable, monté sur un mince ' radeau !

« Aspirant, malgré ma faiblesse, à la gloire du poète, je vais attirer sur moi le ridicule, comme le nain qui, dans sa gourmandise, love ses bras vers le fruit que peut seul atteindre un géant!

«I Cependant les savants des siècles passés ont déjà ouvert la porte de réloquence dans cette maison de Raghou, où notre entrée après eux est comme celle d'un fil dans une perle dont les diamants ont fait le trou !

n Quoique je n'aie raçu en partage qu'un maigre filet d'éloquence, néanmoins, excité à cette folle audace par leurs éminentes vertus, que la renommée porte à mes oreilles, je vais chanter la race de ces Raghouides, pure depuis la naissance, pleine d'œuvres poussées jusqu'à la récolte du fruit; ceux qui ont gouverné la terre jusqu'à l'Océan et dirigé jusqu'aux cieux la route de leur char. . .

» Ainsi daignez me prêter l'oreille; hommes savants et vertueux, vous, la cause qui met en lumière le bon et le mauvais, comme le feu révèle aux yeux dans l'or ce qu'il y a de pur et d'impur. »

S'il nous faut donner un exemple de la richesse que le poëte, préoccupé de sa gloire, a voulu mettre dans ses nombreuses descriptions, nous choisirons un de ces passages où l'auteur présumé revient volontiers du récit héroïque à l'idylle : on y goûtera la saveur qui est particulière aux tableaux de la poésie indienne où la nature prend intérêt aux sentiments, aux souffrances des hommes, où tous les êtres animés sont mis en scène autour de lui. Il s*agit ici de l'hommage à Dilipa, père de Raghou, un des ancêtres de Ràma, quand, sur l'ordre du mouni Vasischtha, il a embrassé la vie de solitaire, quand il est devenu pâtre royal et serviteur de la vache Nandini; les oiseaux, les gazelles, les arbres, les plantes, jusqu^aux lianes, le contemplent avec

émotion, avec délices, comme prince et surtout comme pénitent, habitant volontaire d*un ermitage (1).

« Le roi Dillpa, nous dit le poète, avait congédié les courtisans assidus à ses c6tés ; mais, à leur place, de Tune et de Tautre part, les arbres envoyaient aux oreilles de ce roi, semblable à Varouna, les plus douces flatteries par les gazouillements de leurs oiseaux dans Tivresse de la joie.

f> Passait-il prés délies, aussitôt les jeunes lianes, que secouait Marout, d'inonder avec une pluie de fleurs ce mortel bien digne de cet honneur et qui semblait aux yeux lami de Marout lui-môme...

n Les gazelles, à qui leurs âmes sans défiance disaient : «• Quoiqu*il 1* tienne un arc dans la main, son cœur est saturé de miséricorde! » regardaient sans crainte sa personne, et leurs yeux acquéraient une ampleur d'un ravissement délicieux.

*> Il entendait les dieux du bois chanter sous les berceaux à haute voix

sa gloire, au son des roseaux qui, leurs fissures remplies de vent, faisaient au mieux Toffice des flûtes.

M Le vent, que parfumaient les fleurs sur les branches agitées des arbres, et qu'imprégnaient de leur fine rosée les cataractes de la montagne, le vent caressait du souffle ce roi purifié par les maximes de la sagesse, mais accablé par la chaleur du soleil et la tête sans ombrelle. «•

Nous mettons à la suite de ces extraits du Raghouvança Tassertion d'un littérateur qui en a lui-même tenté la traduction (2). Nous dirions avec M. Ph. Soupe qu'il serait excessif de comparer de tels poèmes aux productions classiques, mais qu'il n*y aurait pas d*ii\justice à les comparer souvent, à les égaler parfois, aux productions recherchées et romanesques de la muse italienne ou espagnole.

Câlidâsa aurait exercé une seconde fois son talent dans le même style, en composant un autre poëme narratif, non plus historique par son fond comme le premier, mais mythologique. Sectateur et chantre de Çiva, il a célébré un épisode choisi dans les légendes de sa religion : ses amours avec Oumâ, la grande déesse participant à sa puissance, et la naissance de son fils Kartikéya, devenu le dieu de ]a guerre.

Le Coumàra-SambhoDay ou Naissance de Coumâra, « le garçon, le fils par excellence, >* offre, avec de grands développements, la même fable qui a été traitée maintes fois dans des compositions poétiques, et

(1) Baghouv., chant II, st. 9 à 13 (t. !«- des Œwores), p. 158-160.

(2) Menue contemporaine, livr. du 15 mars 1862 (t. XXVI, p. 40-71).

encore reproduite dans la littérature relativement moderne des Pourànas (1). On n*a publié d*abord que sept chants de ce poème, qui en comptait vingt-deux ; le vin* chant, qui existe dans quelques manuscrits (2), renferme la peinture des amours de Çiva et d^Oumâ, à laquelle les fêtes du mariage ont préludé dans les chants précédents.

Le pinceau du poète n*est pas moins mou dans cette œuvre que dans la première ; le polythéisme indien a non-seulement attribué aux dieux tous les penchants de l'homme, mais encore leur a fkit honneur des passions les plus violentes. L'héroïne du poème est Oumâ. allé de Himaviit et de Mena : quand elle devient l'épouse de Çiva, elle prend les attributs divins et reçoit les adorations dues à une suprême déesse; d'après le même symbole, elle est invoquée comme puissance qui détruit et qui régénère ; cependant elle est honorée à elle seule par un culte célébré' en de nombreux sanctuaires, et aussi par des hymnes où elle porte les noms de Càlî, de Parvatî, de Gauri, de Dourgâ et bien d'autres, exprimant presque tous la terreur sous laquelle on l'invoque. C'est à la même déesse que s'adressa cette ode, dont l'auteur, nommé Sancara comme le célèbre philosophe, se dit inspiré : VAnanda-laTiari, ou - rOnde de la béatitude. » C'est un morceau de poésie Ijrrique, travaillé avec soin dans le goût indien, et curieux comme document de mythologie (3) ; Parvatî y est gloriflée d'un ton exalté avec force allusions à toutes les fictions de sa légende, à tous ses noms et surnoms mystiques, à toutes les formules des rites du Çivaïsme. Or, cette déesse, si souvent chantée, est la même divinité sous les auspices de laquelle des sectaires fort redoutés ont commis des meurtres et accompli des sacrifices humains jusque dans les temps modernes.

La pensée indienne se manifeste avec une de ses tendances dominantes dans le poème mythologique de Calidasa, là où elle s'étend complaisamment sur les mortifications que pratiquent les personnages divins, aussi bien que les simples mortels, pour l'obtention de plus hauts mérites, de facultés d'une puissance surnaturelle. La vierge

(1) Voir le Yishnou Pourâna, trad. par Wilson, p. 69, 85, 104.

(2) Catalogue des manascrits sanscrits de la Bibliothèque loyale de Berlin, par M. Weber, no 511 (p. 150). — Voir la note de M. Fauche sur un manuscrit de Paris, t. Il, p. 361. — The Pandit, t 2, 1866. Benarés (the eight sarga).

(3) Le capitaine Troyer a publié, traduit et commenté Cdt hymne dans le Journal asiatique de Paris, années 1841 et 1847.

iSS CAUDASA.

céleste, Oamà, s'iaapose de rudes pénitences aân de devenir, digne du choix du plus grand des dieux, elle qui a repoussé les prétention» dlcdra, maître du ciel. En vain, Mena sa mère, lui avait dit (1) : •< On trouve dans sa maison même des dieux à qui Ton peut s'unir par Tintelligence! Qu*a de commun ton faible corps, ma ûlle, avec les austérités de Tanachorôte? La tendre fleur de Çirîschâ peut soutenir le pied d'une abeille, mais non celui d*un oiseau. » Oumâ, âUe de Himavat ou Himalaya, ta divine montagne, persiste dans son dessein ; elle se retire dans la solitude avec le consentement de son père. Dans une suite de stances dignes de remarque, tantôt des légendes gracieuses, tantôt des rapprochements cherchés et un peu subtils servent au poète à représenter la pauvreté volontaire de la céleste Oumâ; au moins reconnaît tra-t-on dans celle que nous allons citer le mérite de ce qu'on appellerait aujourd'hui couleur locale (Chant v. stances 9 à 13, 20, 22, 27, 29).

« Son visage ne fut pas alors moins charmant sous le Djatâ des ermites (2) qu'avec ses cheveux artistement arrangés ; de même ce ne sont pas seule - .ment les groupes d abeilles qui font briller un lotus ; il s'embellit même des vallisnérias qui s'accrochent à sa tige.

*> Elle portait comme insigne de son vœu un triple fil de mourdja qui, écorchant la place où se rattachaient naguère les rubans de sa ceinture, lui causait â. chaque instant une horripilation de souffrance.

n Sa main, qui avait oublié ses lèvres déshabituées du fard, avait les doigts blessés à force de toucher les kouças aux piquantes aiguilles et n'était plus compagne que des grains d'un chapelet.

" Elle qui souffrait d une fleur seulement tombée de sa chevelure, en se retournant sur un lit somptueux, elle dormait alors couchée sur le sein ru de la terre et n'ayant pour oreiller que la liane de ses bras.

» Quand elle entra dans la voie de la pénitence, elle remit deux choses comme en dépôt à ces deux familles d'êtres :aux lianes flexibles, les ondulations de ses mouvements coquets ; aux épouses des gazelles, son mobile regard. »

Les grandes austérités, les rudes mortifications des ascètes brahmaniques entrent dans le même tableau sans faire trop de contraste avec le naturel d'une idylle composée à loisir pour une époque de luxe et de galanterie.

(1) Coumàrà 5., ch. V, et IV (t. Il, p. 310).

(2) On nomme ainsi la touffe de cheveux ramassés sur le haut de la tête que de nombreux ascètes se glorifient de porter & l'instar de Çiva.

« Dans le mois de çoatchi (juin-juillet), se plaçant au milieu de quatre feux tout flamboyants, la vierge au candide sourire, à la jolie taille, regardait, surpassant la splendeur dont il frappait ses yeux, le soleil d'un œil ûiLQ.

» Brûlé ainsi par les rayons de Tastre chaud, son visage n'en portait pas moins la beauté du lotus, la noirceur n'ayant tait qu'imprimer peu A peu sa trace dans les angles extérieurs de ses yeux.

** L'eau venue d'elle-mâme, les rayons de la lune savoureuse, étaient la seule manière dont elle rompit le joùne : sa réfection ne différait pas même de la nourriture des arbres

*> Vivre de feuilles sèches tombées des arbres est la plus haute cime de la pénitence ; mais elle n'usa pas même de ce moyen ; aussi les hommes versés dans lantiqùité appellent-ils cette femme aux paroles aimables : Apamâ (sans-feuilles).

f Macérant jour et nuit son corps aussi tendre que les filaments du lotus par de telles austérités et d'autres semblables, elle s'élève de beaucoup par dessus la pénitence, dont les anachorètes ont mérité la gloire avec dos corps 'bien solides. *•

Liés à leur secte par un respect superstitieux des légendes et des pratiques, les poëtes indiens ^ qui ne craigqaient d'ailleurs aucune licence, n'ont jamais plaisanté sur les aventures des dieux. L'ironie avec laquelle lès aèdes grecs ont traité les dieux de l'Olympe leur est étrangère; seulement ils ont prêté aux dévas certaines malices ou plutôt certains maléfices qu'ils opéraient en vertu de leur toute-puissance. Tel est le dessein bizarre attribué à Çiva, après la pompe de ses noces, de difformer plaisamment les âgures de ses pieux serviteurs pour provoquer le rire sur le visage d'Oumâ sa fiancée (1).

L'élégie sentimentale n'a pas manqué à la poésie sanscrite; seulement elle a été traitée avec moins de délicatesse et de pa^ision que chez les anciens; la science descriptive que les écrivains n'ont pu se détendre de faire briller est, à elle seule, un défaut capital dans ce genre. C'est bien un poème élégiaque, — et non un grand poème, comme les Indiens l'ont quelquefois nommé, — le Méghadoûta "oxx le Nuage-Messager, » une des grosses perles de la couronne de Câlidâsa. Dès*1817, M. de Chézy a fait connaître à la France ce morceau de poésie, rien que par une analyse ; la version de M. Fauche, fondés sur les éditions

(1) Coumàra-Samhhava, fin du chant VU*, stance 95.

de feu Wilson (1) et de M. Gildemeister (S), permet de joger mieux

encore les qualités qui l'ont fait admirer sur le sol de llnde.

La fable est prise dans le monde idéal et fantastique que le génie

indien a peuplé d'êtres séduisants. Un Yakscha, préposé à la garde des

jardins du dieu des richesses, fbt condamné à un exil de douze années

sur une horrible montagne, en punition d'avoir laissé ravager ce^

merveilleux jardins par Téléphant dlndra. Depuis huit ans« il était

séparé de son épouse chérie, une des Apsaras ou nymphes célestes,

quand il vit un nuage orageux, se mouvant à la manière d'un éléphant.

prendre la direction de la résidence qu'il avait quittée, Alakà, ville fantastique sur les sommets Kailaça. Il adressa au nuage des paroles

fort pathétiques, afin que celui-ci voulût s'acquitter de son message

auprès de TApsaras délaissée ;

«Nuage, lui dit-il, tu es le refuge des infortunés; porte donc des nouvelles de moi à mon épouse, dont m'a séparé la colère du dieu qui préside aux richesses! Il te faut diriger ta course vers le pays qu'habitent les princes des Yakschas, vers cette magnifique Alakà dont les bocages sururbains et les riches palais sont lavés par les rayons de la lune, diadème éclatant sur la tête de Çiva! »

Après avoir fait au nuage une offrande de fleurs, le Yakscha s'ingénie à lui décrire les lieux par lesquels il doit passer, montagnes, vallées, fleuves et villes ; puis il lui dicte les paroles qui lui serviront le mieux à prévenir et consoler la nymphe abandonnée, lui souhaitant à luimême de n'être jamais séparé d'une façon aussi cruelle de l'éclair qui aime à le suivre comme un époux. Le dénoûment que l'auteur de l'élégie a laissé sous-entendu, c'est le retour de l'infortuné Yakscha auprès de l'Apsaras, avant le terme de son exil.

Quelle que soit pour nous l'étrangeté de la conception de Câlidàsa, il est intéressant de reconnaître quel parti il en a su tirer. L'apostrophe au nuage, doué par fiction d'intelligence et de sensibilité, est très longue sans doute, et elle doit nous le paraître d'autant plus qu'elle sort de la bouche d'un amant désolé! mais le poète a répandu de l'agrément dans les passages qui tiennent au sentiment; l'expression est nh peu délayée, quelquefois cherchée et rafiinée; au moins les images

(1) Une grande part de mérite reste à A|. Fauche dans cette version, parce que l'imitation en vers Êiite par M. Wilson est fort loin de rendre Avec précision les passages difficiles du texte original.

(2) Depuis lors cette pièce doit une nouvelle publicité à M. Ad. Stenzler.

sont-elles toujours bien choisies parmi celles que fournit le climat de rinde. Dans les stances purement descriptives, les arts de la civilisation le disputent à chaque instant à la nature ; toutes les inventions du luxe oriental sont, en quelque sorte, énumérées et elles sont même transportées des palais et des jardins de Tlnde dans les régions peuplées par les êtres divins, dieux et génies.

Les langues modernes de Tlnde n'ont imité que de loin les merveilles de la phrase poétique de Câlidâsa; mais peut-être, il faut Tavouer, dégagée des entraves de la mesure et des longs composés, la sensibilité du poète 8*est-elle produite avec plus d*abai)don et de grâce, dans ces petits ouvrages, écrits dans des idiomes indiens, mêlés d*éléments étrangers. Ainsi, dans les productions en prose et en vers, que M. Garcin de Tassy a vulgarisées avec autant de naturel que d'élégance, on remarquerait le monologue d'une jeune épouse délaisséje, la belle Kanwaldah, qui, pendant une année entière, s'adresse chaque mois à des oiseaux pour porter à son époux le souhait d'un prompt retour; ce monologue d'une tournure dramatique, ou plutôt ce petit drame en douze chants, n'est pas sans analogie avec la longue apostrophe du Yakscha au Nuage messager; mais ne semble-t-il pas que l'auteur du Diiazda Maça ou « les Douze Mois, » échappant aux lois de la métrique savante du sanscrit, et, par là, privé des ressources les plus estimées de l'art lyrique, a gagné par compensation une liberté d*allure favorable à une poésie de sentiment et de passion? On a des éléments de comparaison dans l'analyse du Monologue de Kanwaldah donnée par M. Garcin de Tassy (1), et, dans la version qu'il a faite de trois f)*agments du poème, répondant à trois mois de l'année indienne (2); on nommerait avec ce savant l'ouvrage dakhni «un des poèmes les plus " gracieux et les plus curieux à la fois de l'Inde moderne. *>

Nous passons sans peine de l'élégie du Nuage messager à un poème descriptif qui n'a pas été moins souvent loué, « le Cycle des Saisons. «* Peut-on l'attribuer, suivant la tradition des écoles et l'autorité des manuscrits, au même poète, à Câlidâsa lui-même? Quelques critiques en doutent, avons-nous dit; l'auteur du moins indique sa patrie, la contrée d'Ondjc^ayini, en décrivant les monts Vindhya raft*aichis par les pluies;

(1) Journal asiatique^ 4* série, t. XVI, octobre 1850.

(2) Histoire de la liUércOure hindouie et hindoustanie, t. II, Paris, 1847, p. 483-488. Le texte a été imprimé dans la Chrestomathie hindoustanie de récole des langues orientales. (làid., 1847, p. 112 et 119).

on le chercherait parmi les imitateurs de Câlidâsa qui ont vécu et chanté dans ce paradis des savants.

L*auteur du Ritou-sanhara a devancé dans la carrière les poètes du xvni* siècle qui ont chanté les saisons et les ipois, Thomson, Saint- Lambert, Roucher. Mais M. Fauche Ta fait observer dans sa préface (l;, le poète indien n*a point porté ses regards, ainsi qu'ils l'ont fait, au delà des flrontières de son pays; « il n'entre dans ses descriptions rien qui ne soit essentiellement propre à la zone indienne; il reste au milieu du vaste horizon qui borne au loin ce magnifique panorama. » L'élégant traducteur n'a point dissimulé cette fois les côtés faibles de son modèle ; Càlidàsa a décrit les effets pittoresques des saisons, mais ne remonte jamais aux causes, ne fait pas dominer la cause première; il peint la nature extérieure sans placer à côté d'elle l'homme, compagnon de ses travaux, comme si, dans un tel climat, elle était jalouse de produire tout d'elle-même et n'avait pas besoin d'aide (2). S'adressant uniquement À l'imagination, il réveille des émotions sensuelles; mais préoccupé de la jouissance, il ne parle jamais à l'âme. C'est assez avouer que Càlidàsa, dans cette œuvre, est fort au-dessous, non-seulement des poètes descriptifs de l'âge moderne, mais encore des poètes didactiques de l'antiquité. Ceux-ci; en effet, se sont inquiétés de la recherche des causes, même quand ils ont, comme Lucrèce, nié aveuglément les causes premières, et puis, n'ont-ils pas to^jours fait apparaître l'homme en quelque endroit de leurs tableaux, comme si la nature créée ne pouvait se passer, pour être belle, de la présence de celui qu'elle a reçu pour maître ?

Quel est donc, ces réserves faites, le mérite particulier du poème descriptif ? C'est l'élégance du style, c'est la flexibilité et la sonorité des mesures ; c'est le soin délicat avec lequel chaque stance est polie vers par vers. L'intérêt incontestable de la description même, c'est son cachet de Qdélité, c'est sa parfaite conformité au climat de l'Inde et aux mœurs de ses habitants. Le poème se compose de six tableaux qui répondent à autant de saisons : l'été, la saison des pluies, l'automne, l'hiver, la rosée, le printemps. Ritou signifie arrivée à son temps ; le mot désigne donc bien les divisions d'une année, d'après les change-

(1) Tome II, des Œuvres de Càlidàsa^ p. xii-xv.

(2) Dans le grand poème, Çiçoupdlabadha. chap. VI, il y a en 79 stances la peinture des saisons venant se mettre au senrice des héros. Tétrade^ etc., trad. Fauche, t. III. p. 81 À 96.

ments périodiques de la température. Au témoifl^nage d'anciens monuments. Tannée aurait été partagée en cinq ritous, la saison des pluies et Vautomne n'en formant qu'une seule (1). Cependant la distinction de six saisons Ait en usage dès une date reculée. En tout cas, on doit se faire une idée différente du cours des saisons dans les diverses contrées de l'Inde ; ainsi, tandis que les habitants de l'Himalaya ont pu seuls connaître la neige et les frimas, la dénomination de Tbiver, liémânta, « la saison de neige, *» n'avait plus de sens sous le climat d'autres pays (2).

Lorsque Câlidàsa a voulu personnifier chaque saison et en donner rimiage vivante, il a eu recours à des comparaisons assez justes, mais un peu chargées, exprimées avec ampleur, sinon avec grâce.

Sous quel aspect s'avance le temps des Varc?ias, la saison des pluies •ôt des nuages ? >* Elle vient, au milieu d'un bruit éclatant, comme un roi monté sur un éléphant fougueux, faisant briller l'éclair au lieu d'étendard, et entendre le roulement du tonnerre en guise de tambour. L'automne (çarad)^ « c'est la jeune ûlle d'une exquise beauté qui se montre composant de lotus épanouis son ravissant visage, formant le cliquetis de ses noûpouras (anneaux des pieds) avec le chant des cygnes amoureux, appuyant ses membres gracieux sur les tiges du riz k moitié mûr. »

Le printemps (vasanta), « c'est un jeune guerrier, Kàma, qui porte des boutons fleuris en guise de flèches et qui ajuste pour corde à son arc une guirlande d'abeilles. »

L'art de décrire est très avancé dans les œuvres de Càlidâsa sans distinction ; il est naturellement porté fort loin dans un poème comme celui des Saisons, où l'écrivain devait varier les images dans chaque tableau, ou les représenter avec le prestige de la variété. Dans l'épopée indienne la description est à l'état rudimentaire ; elle se fait par l'énumération, en nombre indéfini, de plantes, d'arbres, d'animaux, de pierres précieuses ; elle se réduit à une série d'appellatifs, elle est nécessairement lourde et monotone, parce que rien n'y est mis en saillie. Pans la poésie d'art, au contraire, la description est prise avec discernement dans tous les règnes de la nature ; elle peint les objets du plus bel aspect, les espèces préférées ; elle procède par rapprochements qui

(1) Dictionnaire sanscrit de Saint-Pétersbourg, t. I***, colonne 1053, fi. v. ritu,

2) y. Lassen, Antiquités indiennes, t. !•% p. 219-221.

i64 càlidasa.

font de chaque stance ou strophe un petit tableau-miniature, une jolie aquarelle.

Si rhomme n'agit pas dans les scènes de Càlidasa, il n'est pas moins vrai que le poète n'a pas fkit apparaître les phénomènes du monde, les merveilles de la nature inerte, sans prêter à celle^i les impressions, les seniiments de la nature intelligente ; il a supposé doués de sensibilité, capables de plaisirs et de peines, les nuages et les éclairs, la terre et les forêts, les arbres, les plantes et les fleurs.

Il est temps que l'on juge, par quelques exemples, à travers le voile d'une traduction en prose française, des couleurs dont Càlidasa chargeait de préférence sa palette, et aussi de la délicatesse de son dessin : nous choisissons tout exprès les passages qui retracent l'une ou l'autre scène des pays brûlants de l'Inde, et qui conservent la physionomie du paysage- Voici d'abord la nature indienne sous deux aspects pendant les chaleurs accablantes de Tété ; les animaux les plus voraces sont assoupis sous le poids de l'atmosphère échauffée, et ils sont condamnés à une lourde et complète inertie; mais voilà que la forêt, desséchée par l'ardeur du soleil, est le foyer d'un horrible Incendie pendant lequel les anin^aux prennent la fuite de toutes parts avec épouvante (1).

M Les gazelles, cruellement tourmentées par une chaleur excessive, courent, le palais desséché par une soif ardente : << Il y aura de l'eau, pensent-elles, dans le milieu du bois ! •• car elles ont vu le ciel ressembler, par Teffet du mirage, à une face où le collyre s'épanouit.

«• Torturé par les rayons du soleil, — brûlé sur le chemin par la poussière échauffée, — portant bas la tête dans sa marche tortueuse, et tout haletant, — le serpent vient se coucher à l'ombre du paon, son ennemi.

*• Abattu par une soif immense, sans force et sans courage, — poussant des anhélations répétées, le mufle semé de nombreuses déchirures, --* U langue ça et là pendante, la crinière languissamment vacillante sur la tête, — le roi des animaux se refuse à la peine de tuer les éléphants, quelque près qu'il soit d'eux.

M Le gosier tout sec, trouvant partout les eaux taries, — consumés par les rayons que verse le maître de la lumière, — chassés par une soif intense, mendiant un peu d'eau sans obtenir une pluie fine, -^ les éléphants aux dents d'ivoire ne craignent plus même les lions à la crinière épaisse.

•• Les paons, accablés de corps et d'âme, — par les rayons du soleil semblables au feu du sacrifice, — ne tuent pas le serpent couché près d'eux, — et qui est venu cacher sa tète sous la roue de leur queue étalée.

( n Chant I«% l'Été, st. 12 à 20, 23 et 27 (t. II des Œuvres complèiês).

GAUDASA. âG6

• Fouillant avec les disques de leurs groins allongés, -^ Tétang dont la bourbe toute pâle est hérissée de frôles souchets, — le troupeau des sangliers entre, pour ainsi dire, jusqu^au fond de la terre, — tant il est brûlé (lu soleil aux splendeurs flamboyantes.

n Devant le soleil qui se pare dQ ses rayons les plus acérés en guise <rune guirlande, — voici, éperdue de chaleur, hors du marais dont Teau est tarie jusqu'à la bourbe, — la grenouille qui saute et vient, prés du serpent altéré, s'accroupir sous l'ombrelle que lui fait le chaperon du niga.

» Jonché de poissons morts, déserté par les grues épouvantées qui fuient, — pétri sous les pieds des éléphants sacrés qui s*y heurtent les uns contre les autres, — et dépouillé de ses boutons sur les tiges des nymphéas totalement arrachés, le lac n'est déjà plus qu'une vase par suite de cette trituration incessante...

•) A la vue des bourgeons et des herbes nouvelles, qu'un incendie trésviolent des forêts consume, — des feuilles desséchées que la force d'un vent cruel abat ou disperse, — et des eaux taries par la chaleur de l'astre qui fait le jour; — de tous côtés les régions boisées, des hauteurs d'où on les contemple, inspirent un sentiment d'épouvante.

» Resplendissant comme le vermillon pur du cousoumbha aux fleurs nouvellement épanouies, ^- se précipitant avec une force excitée par le souffle d'un vent impétueux, — le feu, qui môle dans un mutuel embrassement les cimes des lianes, des branches à germes et des arbres, — le feu dévore,' à tous les points de l'espace, les campagnes enveloppées dans un vaste incendie.

•• I«a. combustion de la forêt, portée ça et là par le vent, résonne dans les cavernes des montagnes; — elle s'éparpille avec un bruit farouche à travers les massifs de bambous secs; elle s'avance au milieu des herbes avec une amplitude que chaque minute augmente, — et, s'attachant au rivage du fleuve, elle atteint et consume les troupeaux de bétes sauvages, que la flamme chassait devant elle.

*• Naturellement agrandi dans les forêts de cotonniers, — >• le feu serpente,

jaune comme l'or, dans le creux de leurs inflammables troncs ; — mais il s'élance hors de l'arbre, dont les feuilles se contournent sur les brandies, et poussé par le vent, il erre de tous côtés sur les confins du bois.

» Les éléphants, les gavials et les rois des forêts, dont les corps sont brûlés par le feu, — déposent leurs instincts hostiles et marchent de compagnie tels que des amis ; — ils sortent précipitamment du bois aride que rincendie environne de tortures, — et se réfugient vers le fleuve montrant soo lit que la sécheresse divise en grandes lies. •

Nous devons à nos lecteurs d'autres extraits où ils aperçoivent à Taide de quelles teintes le pinceau de Càlidâsa a rendu Timpression

produite par Tarrivée de nouvelles saisons. L*automne a ses charmes, ses ravissements : le poète croit les louer assez en disant qu'ils surpassent les charmes de la beauté féminine (1).

M La démarche si gracieuse des femmes est vaincue par celle des flamingos ; — la beauté de la lune voit son visage pâlir devant les njmphéas épanouis, — l'éclat des lotus bleus et des nénu&rs surpasse la vivacité des yeux allumés par Tivresse; — et le jeu agaçant des sourcils cède aux molles ondulations des fleurs.

n Les lianes violacées, aux rameaux inclinés sous le poids des fleurs, — éclipsent, 6 femmes, la beauté de vos bras chargés de parures ; — et le charme d'une bouche, — qui montre avec un sourire Téclatante blancheur de ses dents, — est effiicée par la grâce du jasmin nouvel éclos, assorti avec les fleurs de Taçoca. »

Quand il passe de l'automne à Thiver, le poëte épuise tout ce qu*il peut dire des sensations désagréables des jeunes femmes. « L'hiver, dit-il, pleure, au point du jour, par les gouttes de bruine qui pendent à la pointe des herbes, comme s'il regrettait la soufifïttnce qu'il a causée aux membres florissants attaqués par le ft*oid. »

Le printemps a la meilleure part, sinon sous le rapport de l'art, du moins sous celui du naturel et de la grâce, dans les debcriptions de Càlidâsa (2).

« Secouant la branche fleurie des sahacaras, — dispersant les ramages du kokila dans les régions de Tespace, — et ravissant les cœurs des hommes, — le vent souffle, heureux de voir la chute des frimas cesser avec larrivée du printemps.

*> Tout le monde s'enivre de plaisir à Taspect des montagnes, — dont les arbres couronnent les sommets de fleurs enchanteresses et variées, dont les plateaux sont embellis par les joyeuses fietmiiles des kokilas» — et dont les surfaces des rochers se revêtent comme d'un réseau d'abeilles.

»Les cœurs des hommes sensibles palpitent — au souffle des venta, dont les manguiers épanouis ont parfumé les haleines, — au bourdonnement de la mouche à miel, dont le murmure cadencé enchante les oreilles,

— au bruyant ramage du kokila, troublé par l'ivresse et l'amour.

» Le temps des soirées délicieuses, les clartés de la lune en son plein,

— le ramage du kokila mâle, le vent parfumé, — le bourdonnement des

(1) Chant III, st. 17 et 18 (t. Il, p. 23-24).

(2) Chant VI, st. 22, 25, 32-33 (t. II, p. 44-47).

if^

CALIDASA. ^{Ti

essaims d'abeilles enivrées, le sldhou bu dans la nuit : -* certes! toutes ces choses ne sont-elles pas les puissants auxiliaires du joli Dieu qui fait Ja guerre avec des fleurs? n

En somme, le Ritou-sanhara fournit un spécimen digne d'attention de lyrisme descriptif qui n'a pas cessé d'être cultivé avec ferveur depuis Câlidâsa jusque dans les siècles modernes : l'art qui lui est propre est un art qui se complaît en lui-même, se soutenant avec une certaine coquetterie qui ne cache point le travail ; il semble d'un certain prix, quand on le compare à l'abus qu'on a fait des images et des artifices de la forme dans des poèmes où la pensée s'efface complètement sous l'agencement arbitraire des mots, par exemple leNalodaya, traduit dans la même collection. Que l'on mette à part les drames de Câlidâsa, OQ ne voit point dans ses autres poèmes des signes incontestables d'une asôez haute supériorité pour qu'on les assimile aux œuvres en toute langue qui marquent un progrès de l'esprit humain, un nouveau triomphe de l'art, un essor fécond des forces de l'imagination. Mais il y a lieu d'y admirer la richesse luxuriante de la forme, attestant les ressources que plusieurs écoles d'écrivains ont tirées de la langue sanscrite, après la période de la vraie jeunesse de cette langue, qui s'épanouit dans les cantiques du Véda. Quand il n*y a pas confusion par surabondance, leurs tableaux offrent dans un étonnant enlacement les grands et les petits objets. On suit de rœil avec certain attrait des palmes élancées, des courbes gracieuses, qui ne sont pas sans similitude avec les dessins des plus riches cachemires de l'Inde. Bien des œuvres poétiques ressemblaient à ces riches et capricieux tissus dont les arts industriels de l'Occident ont multiplié les élégantes copies ; mais nos langues précises et logiques conserveraient aux originaux indiens trop peu de leur souplesse et de leur charme.

Il nous parait difficile de donner raison à M. Fauche, quand il met si haut le nom de Câlidâsa (1). Fût-il vrai que le poëte sait partout, avec autant de souplesse que de vigueur.

Passer du grave au doux, du plaisant au sévère,

dirait-on avec son traducteur « que l'Indien Câlidâsa fbt un des esprits *• les plus complets, dont les œuvres aient jamais honoré l'espèce hu-

(1) Voir la préface du t. II, et surtout la conclusion (p. xxxi), datée de Jailly, 21 janvier 1860.

i6S CALIDASA.

m maiDe ; que, chez lui, un riche savoir était aa Bervice d'aae opulente m fttcalté de créer ; enfin, qa*il ne céderait peat*étre la palme, ni pour y» le sentiment, ni pour la science, ni pour Hmaglnation, ni pour la » poésie du style, à nul autre des plus beaux génies, que voudrait lui » opposer la splendide antiquité grecque ou latine. *• Nous aimons à croire que ces conclusions rencontreraient beaucoup d'incrédules parmi les lecteurs de Câlidàsa, reconnaissants d'ailleurs envers M. Fauche pour le travail minutieux et ardu auquel il s'est soumis pour mettre à leur portée des modèles étrangers. N'a-t-on pas fait assez pour la mémoire du poëte, quand on l'a déclaré un artiste consommé, ou, selon un mot en flsiveur aigourd'hui, un artisan de style ? Ce serait fausser toute comparaison, ce serait, par conséquent, porter atteinte à sa gloire que de vouloir faire de lui un profond penseur. On parlera to^jours de la philosophie d'Horace, car la bonne humeur et le bon sens ont de fréquents retours dans ses vers, entre les élans de Tode et les frivolités du badinage ; mais on n'affublera jamais Câlidàsa du manteau de philosophe, pas plus que des guenilles de l'ascète hindou.

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