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CHAPITRE PREMIER

ORIGINES DU DRAME INDIEN D^PRÈS LA FICTION BRAHMANIQUlf.

Une obscurité d'autant plus grande régnera longtemps sur les commencements du drame indien, qu'il ne s'est conservé ancune des ébauches qu'on étudierait comme les premiers essais du genre. Les pièces les plus anciennes que nous ayons sont, comme on le verra, des ouvrages achevés qui ont été recopiés de bonne heure à titre de chefs-d'œuvre de la langue et de la poésie ; mais on ne saurait, faute de textes, remonter au delà. « Un temps considérable, dirions-nous avec M. Weber (1), a dû s'écouler depuis les ébauches dramatiques ayant le caractère de festivités religieuses jusqu'aux drames qui nous sont parvenus en réalité. » Quoique ces ^Tais drames ne portent pas l'empreinte d'une inspiration religieuse, la caste brahmanique n'a pas manqué de donner une origine divine à cette branche de la poésie, ainsi qu'elle l'avait fait jusque là pour les sciences et les arts : c'est à cette condition que la caste dominante était parvenue à enrichir et à compléter le système de mythologie qui lui attribuait le patronage de cultes innombrables et qui justifiait ses droits àla domination.

Il nous manque une date plausible, et aussi un témoignage positif, sur l'apparition du véritable drame dans l'Inde. Il faut donc bien, à défaut d'histoire, accepter la fiction sauf à l'expliquer. Un personnage divin, le Rischi Rharata, fut réputé le législateur du théâtre, et un livre soi-disant inspiré fiit compilé tout exprès, pour que l'art nouveau, quoiqu'émancipé en fait de la tutelle sacerdotale, eût sa place dans la série des traités d'une autorité divine.

(1) Leçons citées, 2^ é<lit.,p. 215, note»

Le nom de Bharata signifie le porteur, le garant de la tradition chantée (1); il serait l'instituteur d'un genre de poésie qui ne pouvait passer pour moins ancien que les autres, d'un art qui était parfait dès le principe (2). L'antique déesse, Bhdrati, rangée parmi les déesses de la parole, a représenté non seulement le chant, mais encore la musique, la pantomime; sous les noms de Vâtch (vox) et de Sarasvatiy elle figure plus d'une fois dans les stances qui servent de prélude aux drames. C'était chose simple après cela que de charger les Âpsaras, les nymphes célestes, d'exécuter des danses et de représenter des drames au ciel d'tndra, et puis à la cour d'autres dieux.

Mais quel est le titre du livre brahmanique, composé évidemment dans le cours des siècles modernes, quoique reporté au berceau du théâtre? Il est intitulé Nâryaçàstra, comme qui dirait : « Code de l'art de la danse », ou « traité de mimique ». Dans cette dénomination, on découvre la forme de l'art qui a constitué le premier spectacle; de là, on le conjecture sans peine, les exécutants en sont venus naturellement à l'usage d'un chant très court, et bientôt après à celui d'un chant dialogué qui captivait plus fortement l'attention et s'adressait à l'intelligence. Une saltation accompagnée de chant avec musique nous figure donc ce que fut le drame dans ses plus simples éléments chez les Hindous (3).

Il advint que quelques divinités furent réputées toutes puissantes au détriment des Dévas des anciennes écritures ; alors on ne se contenta plus des actes liturgiques qui marquaient les principaux moments de chaque journée dans les familles des tribus aryennes,

(1) Bharata est aussi le représentant de Tari musical, le promoteur du second des quatre systèmes de musique. Lassen, \AntiquUés, B. IV, pp. 832-833.

(2) Voir Lassen. tome II du même ouvrage, pp. 502-«504«

(3) Voir les Leçons d'Albert Weber, 2« édit., p. 184 sq. pp. 213-217. — II est déjà question d'instruments de musique danç des traités appartenant & la littérature védique. Weber, ibid.. pp. 290-29] .

et on institua des cérémonies d'un plus grand éclat; en se développant comme culte, le Brahmanisme les a incessamment multipliées. Des fêtes pompeuses furent instituées en Fhonneur de nouveaux dieux devenus populaires au-dessus de tous les autres (1). Dans de pareilles fêtes, la poésie eut toujours pour auxiliaires la musique et la danse. C'est même la danse qui a caractérisé ce genre de solennités, si Ton tient compte des noms donnés aux acteurs, Aaros ou danseurs, à Tart lui-même, Nâryay aux pièces représentées dont le nom générique, Nâracay est resté aux œuvres de Tordre le plus élevé. Les mouvements cadencés d'une mimique rudimentaire ont distingué suffisamment ces exhibitions publiques de beaucoup d'autres ; mais ils étaient fort loin de danses savantes avec des figures et des marches étudiées, comme celles de Torchestique grecque.

Des termes de ce genre qui ont appartenu au langage théâtral se rencontrent, il est vrai, dans des productions certainement antérieures à Tessor du drame. Ainsi, dans de nombreux épisodes de la grande épopée, la Bhâratide, il est question de danseurs et de mimes, comme aussi de chantres et de lutteurs (2). De même dans les poëmes de la classe des Kâvyas, portant le nom de Câlidâsa (3), il s'agit de jeux dramatiques qui ne seraient pas différents des représentations consacrées à ses pièces si renommées. Sans parler des interpolations qui ont défiguré tant d'œuvres de la poésie sanscrite, on aurait tort de tirer des conclusions historiques de l'usage de quelques termes qui ont passé aisément d'un poème à l'autre, ou qui ont été employés par plus d'un versificateur à sa

(1) L'invocation de Çiva domine dans le prélude de bon nombre de drames célébras qui nous sont parvenus comme ouvrages de la meilleure époque.

(2) Ainsi lit-on les noms de naia et de narttaca dans la célèbre histoire du Svayambara de Draupadl au livre !•*" du Mahâbhârata, 12'"« parra, vers 6940 et 6972 (éd. Cale. 1839).

(3) Le Raghouvansa et le Koumâra'Samb?iava. Voir* supra pp. 253-260.

ORIGIISE ET SOURCES DU DRAME INDIEN. "iTS

fanlaisie. En vain recourrait-on, sur ce sujet, à l'histoire des mots, comme on le fait dans Tinterprétation des monuments classiques, pour retracer avec un peu de discernement les progrès de l'art. Ce moyen de critiqué nous échappe avec tant d'autres dans les choses indiennes.

Quand on aura commenté le code attribué à Bharata, dont quelques chapitres seulement sont livrés à la publicité (1), les faibles commencements du drame en recevront peu de lumière. Le rédacteur des Soûtras ou axiomes qui le composent a considéré le théâtre indien dans les conditions où il a fleuri pendant sa plus belle période : ce ne sont p^s des préceptes formulés par les créateurs de ce théâtre, mais des règles, des prescriptions mises en vers après le succès reconnu de certaines œuvres. Encore une . fois, Bharata est un nom traditionnel qui nous cache le nom du vrai rédacteur de ces versus memoriales transmis avec un respect superstitieux.

(l) Ces curieux extraits du Nàtyaçàstra ont été publiés en transcription lutine par M. Paul Regnaud, de la Faculté de Lyon, dans les Annales du Musée Ouimet, 1879-1880. — Voir aussi les extraits imprimés en sanscrit comme appendice au Daçarûpa de Fitz-Edward Hall (1863), p. 199 et suiv.

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