PÉRIODE DE LA COMPOSITION DRAMATIQUE DANS L^INDK
Quoique l'on ne puisse inscrire une date positive sur aucune des pièces sanscrites présumées les plus anciennes et comptées parmi les meilleures, une certitude morale semble bien acquise à leur composition dans les huit premiers siècles de l'ère chrétienne. Une certitude de ce genre se trouve fortifiée par les données aujourd'hui admises sur l'âge d'autres monuments littéraires, également vantés dans les écoles hindoues : elle s'accorde, d'autre part, avec ce que l'on sait de la prospérité qu'atteignirent, dans cette même période, plusieurs royaumes de l'Inde occidentale depuis le Guzerate jusqu'au Canoge(l). On le dirait en particulier du royaume de Mûlava ou Mal va, dont la capitale était la célèbre Ozene, VOudjdjayini des Hindous, siège de plusieurs dynasties qui ont encouragé la poésie et les arts.
On ne saurait s'empêcher de remarquer la proximité de ces régions de l'Inde par rapport à la Bactriaiie qui fut un royaume grec, et par rapport aux pays de l'Indus qui furent conquis par les Grecs d'Alexandre et gouvernés après lui par des princes indigènes initiés à la langue et aux mœurs grecques.
Que l'on considère, après les drames le mieux connus jusqu'ici, la liste d'autres drames sanscrits qui seraient jugés de quelqui* valeur, on en placerait la succession depuis le ii^ siècle après Jésus- Christ jusqu'au xviii®. Mais, plus on approche de notre temps.
(1) Dès Tan 1853, M. Weber notait le fait dans un article sur les relations de rinde avec les pays d'Occident, réimprimé dans ses IndtscKt- SkiTizen, (Berlin, 1857, in-8^, p. 85). Voir la seconde édition de ses leçons sur Vhistaire de la littérature indienne, 1876, p. 224.
moins on trouve d'élucubrations dramatiques qui méritent plus ({u'une simple mention. Dans ce long intervalle, les œuvres nous apparaissent comme éparpillées, quelquefois même séparées par des centaines d'années ; leurs sujets sont entièrement divers , et leur mérite absolument inégal. On verra ci-après, dans un court appendice, une liste du plus grand nombre des drames indiens avec leur date approximative.
Au premier crépuscule de la littérature dramatique on voit poindre et se dilater la grande comédie, dont le vrai modèle est cette pièce du Chariot de terre cuite à laquelle il sera longtemps diflScile d'assignef une date et un auteur. Par contre, il est quelques noms propres entourés de bonne heure d'un vif éclat, surtout ceux de Câlidâsa et de Bhavabhoûti. Cependant les drames qu'on leur attribue, ainsi que la comédie citée à l'instant, ne peuvent être les premiers essais dament s^mirés d'une pièce sanscrite assez bien construite pour être soumise à l'épreuve de la représentation. Ces ouvrages sentent le travail ; l'intrigue a des finesses ; l'action est sufGsanunent compliquée pour exciter l'intérêt ; la reconnaissance et la péripétie sont des moyens qui n'y manquent pas, quoique souvent employés avec trop peu d'art et d'expérience. La versification a autant de variété que de souplesse ; mais elle suppose l'imitation de constructions métriques mises- depuis longtemps à l'étude. Il est plausible de chercher la raison de tant de qualit('*s réunies, acquises au drame naissant, dans l'état avancé de la langue qui avait été appropriée à plus d'un genre de composition littéraire.
Probablement, en effet, dans des poèmes lyriques ou plutôt épico-lyriques, comme on le dirait des plus anciens Kâvyas^ plusieurs auteurs avaient donné le modèle d'un langage riche en figures, et aussi d'une facture délicate et harmonieuse des vers assemblés en distiques ou combinés en quatrains ; d'autres avaient montré le même genre de talent dans des poèmes de peu d'étendue, élégiaques et descriptifs. La versification avait donc fait des pro-
grès marqués dans des essais tirés de sujets fort divers, avant que des poètes^ déployassent toutes les ressources de Tart dans la confection d'une œuvre plus étendue, dans une composition dramatique exigeant plus de complication, plus d'artifices et une plus sévère unité. Il fallait, d'autre part, une instruction infiniment plus développée parmi les auditeurs d'un drame qui était débité devant eux par plusieurs personnages. Ainsi, à part les rôles de femmes ou d'hommes de rang inférieur, invariablement rédigés eç prâcrit, le fond de la pièce était composé en sanscrit, c'est-à-dire, dans la langue savante qu'on ne pouvait plus dès ce temps ni parler, ni écrire sans étude (1) : la difficulté, moindre pour le dialogue échangé en prose entre les personnages, était fort grande, au contraire, dans la partie versifiée qui dépassait de beaucoup la première en étendue et aussi en recherche de langage, en richesse de syntaxe, en artifices de métrique.
Il importe à notre sujet de bien reconnaître dans quelles circonstances s'est produite la vocation des poètes hindous qui onl les premiers travaillé pour le théâtre ; il faut bien les mettre en présence de leur public, si l'on veut juger des difficultés particulières de leur |âche. Quand ils avaient formé des acteurs pour jouer leurs pièces en présence d'une cour ou devant une assistance réunie pour quelque fête, les Kavis de l'Inde pouvaient-ils compter sur des oreilles exercées, à ce point que leur ouvrage fût compris dans son ensemble et apprécié dans ses détails ? Il y avait dans l'assistance peu d'hommes instruits et suffisamment éclairés pour suivre de point en point la représentation ; il subsistait une difficulté invincible pour les autres, celle de comprendre le sanscrit
(1) L*usage de Tidiôme antique, Taryen propre & l'Inde, avait fait place plusieurs siècles avant Tére chrétienne, à des dialectes dérivés, inférieurs, qualifiés de prâcrits, et distingués par les noms de diverses provinces de la péninsule, où des nuances de prononciation avaient altéré .sensiblement Teuphonie des formes et des désinences, comme on le voit dans les textes publiés diaprés les manuscrits.
qui n'était pas la langue usuelle de leur époque. De ce côté on découvre des exigences tenant à la constitution de la société hindoue, qui réservait rigoureusement les charges de TEtat aux classes privilégiées, et qui leur destinait les productions de la littérature savante (1), sans parler de l'étude plus restreinte encore des écritures sacrées. N'est-on pas réduit à penser que les poètes dramatiques ne pouvaient donner qu'une satisfaction incomplète à la majorité de leurs auditeurs, qui n'avait pas fait un long apprentissage scolaire ? Les hommes de race guerrière ne pouvaient avoir au même point que les brahmanes l'intelligence des textes récités ou chantés, et les femmes admises au spectacle ne comprenaient autre chose que les rôles débités en prâcrit ; ainsi, d'un bout à l'autre d'une séance d'apparat, une partie notable des assistants n'était captivée que d'une manière passagère par des fragments de dialogues ou par les moduljitions musicales servant au chant de stances qui étaient d'un style fortement travaillé.
Dans les œuvres de la plus habile versification, qui furent composées à des époques éloignées sous des inspirations fort diverses, il a plu aux poètes hindous de prendre mainte comparaison dans l'art théâtral qui avait atteint rapidement une grande diffusion. Le ptus souvent, ils assimilent les vicissitudes de la vie humaine aux impressions fugitives d'une action dramatique ; les changements brusques de la destinée aux mouvements des acteurs, à leur disparition suivant de près leur entrée sur la scène. Mais il est cependant des passages où ils insinuent qu'on ne peut goûter, sans instruction préalable, les desseins et les inventions de l'écrivain assez sûr de lui et assez exercé pour composer un vrai drame : car l'acteur n'est que son interprète. Ainsi le grammairien et poète Vopadéva, réputé l'auteur du Bhâgavata Pourâna, a comparé la créature qui oserait juger les œuvres de Dieu, la succession des merveilles du monde, à l'honune sans culture d'esprit qui serait
(1) Voir Monier Williams, Indian Wisdom (London, 1875), p. 469.
tout à coup spectateur d'un drame ; nous avons dans ces vers le sentiment d'une grande école sur les exigences de l'art (1) : « Ce » n'est pas l'homme, avec sa raison imparfaite, qui peat, à Taide » du raisonnement, comprendre le tissu des noms et des formes » que déroulent la parole et la pensée du Créateur ; l'hoinnie est » comme un ignorant qui assiste à une représentation dramatique » (naTackaryâmriv^djnaH). »
Peu de siècles s'étaient écoulés depuis l'éclatant succès des drames qui avaient fixé l'idée d'un genre nouveau dans l'Inde,' quand on vit paraître, sous les mêmes dénominations, des ouvrages qui ne supportaient point de comparaison avec les premiers. C'étaient, pour la plupart, des poèmes d'une composition laborieuse, dépourvus d'action, manquant du vrai dialogue, et ne consistant qu'en tableaux prolixes et en tirades déclamatoires : la recette était grossière, car les auteurs avaient recours à la compilation pour alimenter des rôles interminables, où se trouvaient entassés des vers provenant de sources disparates. De tels écrits n'avaient aucune valeur littéraire ; mais on leur faisait une renommée dans les écoles pour le plaisir d'en commenter les passages difficiles et d'enrichir par de nouveaux exemples les distinctions et les définitions fort minutieuses de la rhétorique indigène.
Quand il n'y avait plus d'invention véritable, l'éruditicm fournissait à de patients versificateurs la matière d'œuvres assez lourdes qu'ils qualifiaient de drames. Dans la voie qui leur était tracée, il y eut, à plusieurs époques de la décadence, des honmaes ayant acquis certaine aptitude à calquer tous les genres de style, toutes les formes de versification, à reproduire avec un peu de surcharge et d'obscurité des peintures tracées autrefois avec un charme réel et admirées tout d'abord. Qu'on ne s'attende pas dans les passages de pareilles œuvres qui nous sont transmis à quelque nouveauté
(1) Le Bhàgawxta, Livre I, chapitre III, vers 37. — Tome I*'' de l'édition d'Eugène Burnouf, 1840, texte, p. 12, et traduction française, p. 12. — Voir supra pp. 2;^6-27.
et à quelque charme dans la peinture de la nature indienne : la description n'a ni fraîcheur ni naturel parce qu'elle n'a pas été ravivée dans l'esprit des nouveaux écrivains par la contemplation des paysages de la grande péninsule ; elle est délayée dans de perpétuelles réductions des scènes autrefois largement esquissées ; elle manque de traits et de couleurs qui eussent frappé vivement les yeux de nouvelles générations de poètes dans la même région oit s'étaient inspirés les créateurs de la langue, les vrais maîtres de l'art national.
Pour se représenter le labeur de versification accompli dans les écoles brahmaniques après l'âge florissant de la littérature sanscrite, on découvre des analogies dans l'histoire de la poésie latine pendant les siècles du moyen-âge et jusque dans les temps modernes. Mais il faut dire à la louange de l'esprit occidental qu'il n'a jamais dépassé la mesure et méconnu la vérité humaine au degré où l'ont fait les versificateurs hindous. Dans notre occident, le théâtre latin est toujours resté à certaine distance des anciens modèles ; aux époques où le goût s'était le plus altéré, il n'a jamais offert les désordres de conception et les écarts de langage qui déparent les drames volumineux de la décadence indienne. Si artificielle que soit la composition des fabulae de l'ère moderne calquées sur les œuvres de l'antiquité latine, elles sont fort loin des aberrations où les copistes d'anciens drames sanscrits se sont laissés entraîner : les nouveaux dramatistes latins ont pu commettre bien des méprises et céder à la routine, mais ils ne sont sortis que rarement des sentiers de la raison.