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DRAMES DE CRITIQUE MORALE ET SOCIALE

11 nous esl parvenu certain nombre de drames remarquables, (|ui reflètent à nos yeux divers aspects de la société indienne, et qui sont complètement distincts des drames que le nom d'héroiques a suffisamment caractérisés. Les premiers ne sont pas sans analogie avec la comédie, en prenant ce mot dans sa plus large acception ; ils sont le fruit des observations personnelles de leurs auteurs sur le monde fort agité, et fort turbulent même, au milieu duquel ils vivaient : leurs tableaux et leurs censures nous font entrevoir un état très a>'ancé de civilisation, qui forme un frappant contraste avec les mœurs antiques des Âryas assez fidèlement dépeintes dans quelques chants des épopées. On n*est plus transporté, comme par les récits épiques, dans des âges d'habitudes patriarcales, mais d'instincts guerriers, où Ton entrevoit les premiers progrès des arts utiles, où il n'y a de traces d'un certain luxe que dans les armes et les chars, dans les vêtements et les bijoux, dans Tornementation des salles de palais. Déjà dans les sections plus modernes de la grande épopée sanscrite, on aperçoit des usages et des traits de mœurs qui ne conviennent qu'à une société fort avancée; on discerne là Tinfluence de différentes races sur le peuple conquérant, et les infractions nombreuses que le temps a apportées à l'empire de la loi brahmanique. Mais il est évident que l'autorité de la caste sacerdotale était fort ébranlée au sein des populations qui nous sont décrites par les auteurs des drames, et que les privilèges des brahmanes maintenus dans la plupart des royaumes n'avaient pas empêché le développement des sectes hostiles à leur pouvoir. En outre, il règne une brûlante rivalité entre les classes sociales

fort mêlées, nées de la déchéance des castes héréditaires ; elles se pressaient alors et se faisaient concurrence non seulement dans l'enceinte des cités royales, mais encore dans celle de petites capitales qui avaient surgi au sein de quelques riclies provinces de la {>éninsuie. C'est sur la population des villes, sur les habitants des cabanes aussi bien que sur ceux des palais, que les poètes dramatiques avaient fixé leur attention ; ils n'ont rien négligé de ce qui se passait sous leurs yeux, jusque dans la foule des rues et des promenades. Ainsi ont-ils donné à leurs peintures beaucoup d'animation et de vérité : il est même fort surprenant de trouver pareille désinvolture chez les contemporains d'autres dramatui^es qui ont peint avec une gravité religieuse les aventures princières mêlées d'intrigues mythologiques.

Dans ces compositions dramatiques qui réunissent plusieurs des caractères d'une vaste comédie, les écrivains hindous font la critique des mœurs et des institutions sans allusions sententieuses, sans déclamations semblables à celles que l'on a reprochées à plus d'un poète ancien, tragique ou comique; ils exercent plutôt leur censure toute générale en ouvrant à l'assistance une large perspective sur les scènes tumultueuses qui se renouvellent tous les jours dans une cour ou dans une grande ville. Le conflit des opinions

est sufiisamment aperçu à travers d'incroyables aventures qui se succèdent en peu d'heures et qui amènent de singuliers changements dans la situation de la plupart des personnages; les émotions ne manquent pas plus que les surprises.

Malgré les lois sévères des castes, malgré les pénalités, amendes et tortures accumulées dans les codes indiens, et dont nous lisons dans Manou le minutieux détail, les mœurs étaient devenues libres et corrompues, et il ne manquait pas d'artifices pour échapper à la vindicte publique : le jeu des intérêts et le jeu des passions amenaient des scènes fort vives fournissant en abondance les intrigues et les péripéties d'un drame. Prenant comme on dit la nature sur le fait, le poète hindou n'avait pas besoin de prodigieux efforts

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pour créer un merveilleux comme celui qui débordait à Texcès dans toute production en vers ; il tirait aisément bon parti de Tinfluencc des cultes, des rites bizarres de quelques-uns, des terreurs causées par les pratiques cruelles et même sanguinaires de plusieurs autres ; il ne devait pas beaucoup inventer, imaginer des complications, quand il en trouvait à foison dans les relations des hommes de toutes les classes et de tous les métiers. En laissant les incidents se dérouler comme dans la vie réelle, il arrivait sans peine à un dénouement destiné à plaire sans ressembler à la catastrophe de nos drames classiques.

On aura quelque idée de cette seconde classe de drames sanscrits, dans les trois pièces vantées, qui ont été imprimées plusieurs fois et qui sont comprises par Wilson dans ses chefs-d'œuvre du théâtre indien, la Mritchakatikâ, le Mâlatimâdhavam et la Ratnàvalî. Nous ne pouvons leur consacrer à chacune une analyse suffisamment étendue pour en faire goûter le sujet et Faction ; la tàcbe a été d'ailleurs remplie dans plusieurs écrits accessibles à tout le monde (1). Nous ferons plutôt apercevoir quelles ressources la peinture des mœurs contemporaines offrait à Tart dramatique aux époques où il fleurit davantage.

La première des pièces citées en témoignage, la Mritchakatikâ, « le Chariot de terre cuite, » n'a pas moins de dix actes, et cependant, la fable est attrayante à tous les moments, les incidents sont bien amenés et bien conduits. Mieux connue par la nouvelle version française de Paul Regnaud (2), qui est d'une si habile exécution, elle a excité l'étonnemcnt dans plus d'un cercle littéraire, et elle a suggéré à M. Ernest Renan un jugement favorable qui s'aj)pliquerait à quelques œuvres du même genre (3) : « On avait peut-

(1) Voir,par exemple, r/?tdian Wisdom de Monier Williams et les Etudes sur la littérature sanscrite de M. Philibert Soupe (1877), pages 271-287.

(2) Paris, Ern. Leroux, 1876-77, 4 vol. in-18o. — Le poète hindou s'est caché sous le nom de Çoudraca, roi de Vidiça, à la cour duquel il vivait : il est de nombreux exempl&s de cette substitution de personnes.

(3) Bapport annuel à la Société asiatique de Paris {Journal asiatique, no de juillet 1877, tome X, VII* série, page 21).

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» être exagéré d'abord le mérite littéraire des drames hindous; » quant à leur intérêt historique , comme peinture d'une société si » éloignée de nous, on ne saurait le surfaire. L'Inde est à quelques )) égards si étrange, qu'on est surpris de voir vivre, se mouvoir et » sourire un monde qui n'apparait d'abord que comme un rêve et » une abstraction. »

Le savant successeur de Wilson dans la chaire de sanscrit à Oxford, Monier Williams, n'a pu s'empêcher, dans le livre qui résume ses leçons (1), de rendre hommage à l'habileté de l'auteur de la Mritchakatikà qui offrirait des analogies avec nos compositions dramatiques du premier âge de la renaissance : « La dextérité avec » laquelle la pièce est arrangée, l'art ingénieux qui en relie les » incidents, l'habileté avec laquelle les caractères sont définis et » mis eu contraste, la hardiesse et le bonheur de la diction ne sont » pas trop indignes de nos grands dramaturges. Le parallèle ne 0 serait pas non plus établi à faux pour l'arrangement du théâtre, » pour la direction donnée en détail aux acteurs et pour les divers )) artifices de la scène. Les â-partéSy les sorties et les entrées, la )> manière, l'attitude et la démarche des personnages débitant leur » rôle, les intonations de la voix, les larmes, les rires et les sou- » rires sont aussi régulièrement marqués que dans un drame )) moderne. »

La scène, qui se déplace d'un acte à l'autre, et même dans le cours d'un acte, a lieu dans diverses localités d'Oudjdjaj'ini, capitale du royaume de Màlava. On y voit paraître et circuler une vingtaine de personnages pris dans toutes les classes de la population de cette grande ville; mêlés aux péripéties du drame, ils se présentent à nous par groupes qu'il est intéressant de décrire.

Parlons d'abord du ménage d'un brahmane, mais d'un brahmane ruiné par ses largesses, Chàroudatta, qui est en vue d'un bout à l'autre de la pièce : il a femme et enfant, serviteur et ser-

1) Indian Wisdom, pp. 464-465, et 471-474.

vante, et il a pour ami un bralimane du nom de Maitréya qui remplil: les fonctions de Yidoûchaca, parasite spirituel et même boufton. Mais, dans l'aventure représentée, le brahmane pauvre est lanant d'une courtisane riche et célèbre, Vasantesénâ, qui habite une spacieuse demeure avec sa mère, une suivante Madanicâ, et deux valets. Tout ce qui se passe dans Oudjdjayini ne reste pas étranger à un personnage serai officiel, dissipé et méchant, Sam> stbânaca,beau-frère du roi ; il a dans sa suite un compagnon élégant et raffiné, qui a le rôle de Yita, ainsi qu'un serviteur dévoué. Mais des hommes de plus d'un métier interviennent à diverses reprises dans les incidents du jour : un brahmane, Sarvilaca, qui est tout simplement voleur, un masseur qui deviendra religieux bouddhiste, le maître d'une maison de jeu et deux joueurs d'entré les habitués.

Les choses ne se débrouillent pas sans la justice et ses aides ; car il y avait une affaire de meurtre : on voit donc défiler le juge, le prévôt des marchands, le greffier, deux chefs de la garde urbaine, et deux chandalas, gens de la plus basse extraction, qui remplissent les fonctions de bourreaux. C'en est assez pour savoir que l'action de la grande comédie ne se passe pas dans une région idéale, comme il en est pour d'autres pièces indiennes, mais dans les réalités de la vie asiatique, avec beaucoup de licence, mais sous l'œil d*une certaine police. On en jugera par le canevas que nous allons tracer en peu de mots.

Quoique pauvre, le brahmane Châroudatta sera le héros de la pièce ; c'est un patient sur qui se concentre la pitié ; l'héroïne est l'opulente courtisane, dont le nom signifie « armée du printemps; » bien que recherchée par plusieurs, elle a conçu affection et estime pour le brahmane tombé dans l'infortune. Vasaotasénâ a déposé un coffret de pierreries dans sa maison pour avoir un prétexte d'y rentrer; elle sait que le prince Sansthânaca a pris en aversion Châroudatta et qu'il fera tout pour le perdre. Un ancien serviteur du brahmane, qui s'est fait masseur, est poursuivi par le maître

(l'une maison de jeu; il ne trouve asile que dans la splendide habitation de Vasantasénâ ; mais, échappé à un grand péril, il se décide à quitter le monde où il n'a vu que vilenies, et il se (ail bhikchou ou mendiant bouddhiste.

Or, une nuit, pendant le sommeil de Châroudatta, un habile filou, Sarvilaoa, avait pénétré dans sa maison en faisant un trou dans un mur de briques cuites au soleil, et il était parvenu à la cassette mise en dépôt par Vasantasénâ. 11 ne cache pas son vol, et il a\oue qu'il a voulu affranchir une suivante de la courtisane, Aladanicâ, qu'il aime. Cependant Maitréya, prenant parti pour son ami, détermine Vasantasénâ à reporter la parure chez le brahmane : elle quitte en effet son palais pour honorer de sa présence la pauvre demeure de son amant préféré. Le jour suivant elle ne sort pas de chez lui sans faire un cadeau princier au fils de Châroudatta : Rohaséna, encore enfant, avait pleuré parce qu'il voulait avoir un chariot d'or au lieu d'un chariot d'argile (particularité qui a donné son titre â la pièce).. Une litière était prête pour le dépavt de Vasantasénâ (1); mais, par mégarde, elle s'est jetée dans une autre litière, celle du prince Sansthânaea, en qui elle retrouvera un adulateur empressé. Autre méprise ! Un berger arrêté par ordre du roi Pâlaca, mais tout à coup délivré d'une de ses chaînes, s'est jeté en fuyant dans une litière ouverte, celle qui est ramenée cliez le brahmane Châroudatta : le fugitif implore la protection du maître de la maison et lui promet sa reconnaissance : or, c'est ce. berger du nom d'Aryaca, qui deviendra roi un jour.

La véritable crise éclate tout â coup quand la litière du prince où est entrée Vasantasénâ la descend au palais. Sansthânaea, tout d'abord, l'accable de protestations d'amour; mais il est repoussé avec dédain, du bout du pied. Exaspéré, il se jette sur la courtisane et, croyant l'avoir étranglée, il la renverse sur le sol. Le lâche

(l) Ce véhicule, dit pravahana, est une litière à grandes roues, attelée de bœufs, comme on en voit encore aujourd'hui dans l'Inde.

aggrcssenr, la croyant morte, a pris la fiiîte; mais sorvient le meiH «liant bouddhiste qui obser>e en elle des signes de mouTement. recueille des soupirs du corps presque inerte de Vasantasénâ : il la ranime par la fraîcheur de sa robe jaunâtre qu1l vient de laver et qu'il s^empresse de jeter sur elle ; il la relève à Faide d*un«' branche d'arbre qu'il lui présente sans la loucher. Sur ces entrefaites, le prince effrayé songe à l'expédient d'attribuer le meurtre de Vasantaséuâ à Châroudatta qu'elle cheichait et dont elle aurait prononcé le nom au moment d'expirer.

Sur la dénonciation du prince peners, le brahmane Châroudatta est traduit comme assassin devant les juges d'OudjdjayinI ; nialgré les protestations de ceux qui vivent le plus souvent avec lui, il est condamné au supplice du pal. Pendant que Châroudatta marchait au lieu (rexécutiou, Vasantaséuâ revenue à elle a tout â coup reparu. Le condamné est réhabilité, et la courtisane rentre parmi les femmes de famille qui oui le titre d'épouse : la femme de Châroudatta reçoit donc Vasantasénâ comme une sœur. La conduite odieuse de Sansthânaca est découverte ; mais il échappe à toute sentence par la grandeur d'iime de Châroudatta qu'il avait m*»chamment dénoncé. Le tyran d'Oudjdjayini étant tué, le brahmane est nommé gouverneur de la capitale. Le mendiant bouddhiste qui a rendu l'héroïne à la vie se déclare heureux d'avoir renoncé au\ vicissitudes du monde : il devient supérieur des cloîtres d'alentour. La sécurité est aussitôt rendue aux hommes de bien sous le sceptre du berger Âryaca; l'action finit sans condamnation, et partant sans supplice. Les spectateurs n'ont pas de peine à s^' remettre des rudes émotions d'un si long spectacle.

Un drame fort semblable à la comédie du Chariot de terre cuite, mais d'une date postérieure selon toute apparence, c'est le Màlattmâdhavam ou les aventures de Mâlatt et de Mâdhava, une di*s trois pièces du théâtre de Bhavabhoûti. Elle nous donne également le modèle d'un prakaranciy composition dont la fable est de Tin-

vention du poète, et elle n'a pas moins de dix actes (1). C'est aussi un drame plutôt erotique qui appelle autant que le premier la peinture des sentiments et des passions ; il se termine par deux mariages : celui de Mâdhava avec Mâlati, et celui d'un ami du héros, Macaranda avec Madayantikâ, sœur d'un grand persotmage. Un très vif intérêt s'attache au sort de ces amants dont la vie est plus d'une fois en danger. Mais le sentiment de là terreur domine en plusieurs parties de l'action : des pratiques superstitieuses sont mises en jeu par les adeptes d'une secte civàite qui honorent la déesse Dourgâ par des sacrifices humains, et il faut toute l'énergie des jeunes hommes pour défendre leur propre vie et celle de Màlatt contre les artifices et les violences. C'est à une prétresse bouddhiste que revient un rôle de protection qui fait contraste avec les excès d'un culte populaire : Bhavabhoùti, qui était d'ailleurs un adorateur de Çiva, a tiré parti des idées d'humanité professées par les sectateurs de Bouddha encore tolérés au sein de la société brahmanique (2). Le drame a sans doute une exposition moins naturelle, moins facile que celle de la Mritchacatikâ : le style de son auteur est trop souvent emphatique et obscur par l'accumulation de métaphores peu usitées ; il convenait moins encore à un sujet de comédie qu'à des aventures merveilleuses conune celles de Râma.

Nous rapprocherions des deux grandes comédies, citées à l'instant, une pièce moins étendue, mais remplie de détails piquants sur les mœurs des cours indiennes ; c'est le Ratnàvali ou a le collier de perles » qui n'est pas- sans analogie avec la troisième pièce

(1) Voir notre étude sur la MàUOi, au chapitre IV de Tintroduction au Dénouement de t histoire de Ràma, pp. 33-42, et le livre cité de M. Soupe sur la littérature sanscrite, pp. 288-294. — La pièce est traduite en entier dans le théâtre indien de Wilson.

(2) On trouve également deux religions indiennes en présence dans un drame bouddhique de Bâna, composé au vu* siècle, et intitulé Ndgànanda, « la joie des serpents «*. Voir ci-après notre étude : « le sacrifice personnel selon le Bouddhisme, etc. »

de Câlidasà, retraçant dans un style élégant une simple intrigue de cour, les amours de Mâlavikâ et d'Agnimitra. Traduite par Wîlson, imprimée dans Flnde et en Europe, étudiée a\-ec soin poar ses rôles étendus dans Tidiôme prâcrît supérieur, la RatnàveUî est en possession d'une assez grande notoriété pour que nous nous dispensions ici d'une complète analyse ; mais nous devons lui restituer son âge probable, le vu* siècle de notre ère au lieu du xii«, et la revendiquer pour Bâna, protégé des rois de Canoge, au lieu d^nii poète Dhâvaca qui aurait vendu son tra\*ail k un roi de Cachemire, Çri4iarsha-déva (1). Il a donné à son ouvrage le nom de nâiikâ, comme à un petit drame restreint à quatre actes (2), et compté parmi les Ouparoupakas ou pièces de second ordre.

L'histoire de Ratnftvalt n'est pas une pure fiction de l'auteur; il Ta prise dans une tradition déjà populaire avant lui. Cependant Fceuvre de Bâna témoigne du changement survenu dans le goût des Indiens, et appartient à une nouvelle école littéraire. HIe montre de nouveaux raffinements dans le style et dansles mesures; elie manque de liberté et de vie dans le développement des passions. Elle s'éloigne sensiblement des qualités des premiers maîtres. En tout cas, rhistoire était piquante, et elle méritait plus que tant d'autres de passer, sous forme de libre récit, dans le recueil des contes déjà mentionné plus haut, le Kathâ-sarit-sâgara (S), ouvrage de Somadéva, qui n'est pas antérieur au xit® siècle. H ne sera pas difficile de signaler l'intrigue de la petite comédie san-

(1) La oonjeoture de M. Fite Bdward Hall, dans son introduction à la Vasavadattâ de Soubandhou (p. 12- 16), a été confirmée par de récentes recherches. Voir les Leçons de M. Alb. Weber. 2« édit., p. 224 et p. 233. — La RainàvaH serait da mémo siècle et peut-être du même auteur que le Nàgànanda. Voir suprà, chap. H.

(2) Wilson, introduction générale, et avertissement en tète de ht pièce.

(3) Voir rédition H. Brockhaus, chap. KI-XIII, chap. XXI, et les chapitres oorrespondan ta de la traduction anglaise de Tawney (Calcutta, 1880-81 ). Sealem()nt il ne faut pas exiger parfaite concordance en fait de noms propres.

scrite (1), parce qu'elle ressemble fort à celles qai ont été mises en œuvre dans l'Inde et hors de l'Inde dans les aventures des princes et des princesses de TOrient : il n'y a pas tant de variété qu'on le croit d'ordinaire dans la littérature des contes, malgré les titres emphatiques de leurs recueils.

La Ratnâvàlt est plus qu'aucune autre pièce du genre une corné-die humaine; on n'y emploie d'autre merveilleux que Part d'un magicien qui produit des apparitions dans les airs ; les incidents sont pris dans la vie ordinaire des cours. L'action dure trois jours, et elle se passe dans Tune ou l'autre partie du palais de Causantbt.

Un roi de Causambt, Vatsa, nommé aussi Oudayana, avait pour épouse la belle Yâsavadattft, de la maison royale d'Oudjdjayint (2) ; mais ses ministres voulant lui assurer un accroissement de puis^ sance sollicitèrent pour lui la main de la cousine de la reine, Ratnàvalt, Bile du roi de Sînbala (Ceyian). Recueillie après un naufrage, la jeune étrangère fut placée sous le nom de Sâgarikâ (« fille de l'Océan ») dans la suite de la reine Vâsavadattâ.

Vatsa assistait aux fêtes du printemps célébrées avec beaucoup d'entrain et avec une jovialité qui rappelle les pétulences d'un carnaval napolrtam ou vénitien : les assistants s'aspergent mutuel^ lement de poudres et de liquides de toute couleur. Sâgarikâ s'enflamme d'amour à la vue du roi Vatsa, jeune et beau. Stratagème souvent répété dans les intrigues indiennes! C'est son portrait égaré, portant en esquisse les traits de la demoiselle d'honneur, qui révèle au prince cette soudaine passion. Secondé par un confident Vasantaca, le roi saisit la première occasion de courtiser Sâgarikâ, mais il est surpris par Vâsavadattâ ; le courroux de la reine éclate si vivement que la suivante désespérée tente de se

(1) M. Soapé en a donné un spirituel croquis (Etudes, etc. pp. 303-307).

(2) Cette princesse n*a de commun que le nom avec l'héroïne d*un roman de Soubandhou intitulé Vâsavadattâ, écrit dans le langage mêlé de' vers et de prose dit Champou^ et publié en 1859 par M. Hall à Calcutta avec uce préface fort érudite. Voir larticle de M. le prof. Weber dans ses Indische Streifen, tome I, 1863, p. 368-386.

pendre à un arbre. Mais Vatsa qui Ta reconnue à la toilette royale qu'on lui avait fait prendre accourt à temps pour la sauver. Sâgarikâ n'en est pas moins appréhendée et jetée en prison, sur l'ordre de Yâsavadattâ ; c'est de là qu'elle envoie au roi dont elle a reconnu la vive passion un magnifique collier de perles, qui lui était resté après le naufrage. Vatsa en est à se désoler, quand on lui annonce la conquête d'un royaume voisin par un de ses généraux; peu après, il reçoit un ambassadeur de Sinhala, lui faisant part du projet de mariage noué par ses ministres; malheureusement la princesse qui lui était promise aurait péri dans la traversée. Mais voilà que l'ambassadeur s'exclame à la vue du collier de cette princesse porté par Vatsa lui-même; la plus grande perplexité règne dans la noble assistance. Tout à coup un incendie éclate dans le palais ; on court pour l'éteindre, et Sàgarikâ est sauvée des flammes par les mains du roi. Peu après l'envoyé étranger reconnaît dans celle qu'on appelait Sâgarikâ la propre fille de son maître. Elle est saluée aussitôt du nom de Ratnâvali ; on détache ses fers ; la reine l'embrasse comme une cousine, l'appelle sa sœur et lui donne le rang d'épouse. Tous les intérêts sont conciliés ; tandis que la parente de la reine devient son égale, la politique est salisfaite : un grand ministre a fait prévaloir la raison d'Etat. Or, il est permis de le croire, les petits râdjas de l'Inde voyaient volontiers représenter pareille intrigue où l'habileté de leurs conseillers donnait à leur règne un prestige de plus. Les ruses de la politique occupent, évidemment, une très grande place dans les anecdotes qui ont formé toute une littérature et se sont emparées de la mémoire des générations aux dépens de la véritable histoire.

Il existe quelques pièces de peu d'étendue qui seraient mises à la suite des vraies comédies décrites dans ce chapitre. Nous signalerions surtout le Dhoûrta-samâgama ou « la Rencontre des \^uriens, » pièce en deux actes, imprimée par Lassen (1); elle descend

(I) ArUhologia sanscritica, Bonnae ad Rhenum, 1838, pp. 66-96, et annotations, pp. 119-130. — L auteur s'appelait Çékhara âchârja Djvotlrlça.

jusqu'au xvi® siècle, et son titre de prahasana la range dans la catégorie des pièces « pour rire, » Il est fort curieux pour nous d'y trouver la critique d'un ancien maître, Bhavabhoûti, dont la manière pompeuse avait été blâmée probablement par plus d'un écrivain (2) : les défauts d'un style trop chargé et trop solennel sont relevés dans le prologue, en particulier au sujet du Mâîatîmâdhavam. La même farce atteste, d'autre part, la décadence morale dans l'Inde brahmanique : car Tauteur y met en scène deux religieux, un mendiant et un novice, qui se disputent effrontément les faveurs de la courtisane Ânangasénâ. Plus on descend vers les siècles modernes, plus on rencontre des productions du même ton, qui ont pour but la censure des brahmanes tombés dans un complet abaissement, des princes et des personnages titrés qui encouragent tous les vices par leur exemple. On doit à Wilson la mention et la critique de ces éculubrations dramatiques qui sont sans valeur au point de vue de l'art : tels sont le Dhoûrta-narUaka, en un acte, dirigé contre des religieux sectateurs de Çiva ; le Hâsyârnava ou « l'Océan du rire, » comédie en deux actes, et la farce 'intitulée- Kautouka-Sarvasva ou « la plénitude de la gaieté, » pièce en deux actes qui tourne en ridicule l'imposture et lesvices de plusieurs classes d'hommes et stigmatise fortement des immoralités qu'on lit dans les Pourànas.

(1) Voir le chapitre III du Dénouement^ pages 20-31.

(2) Appendice À son théâtre (trad. Langlois, pp. 378-386); voir aussi les Etudes de Soupe, pp. 313-318.

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