‹ Les époques littéraires de l'IndeChapitre 32 sur 46 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

UN MOT SUR l'art THÉÂTRAL DANS l'iNDE.

Ce fut à la longue que les Hindous découvrirent le moyen de donner ù la représentation dramatique plus de consistance et aussi plus d'éclat, en organisant une véritable scène où des acteurs pussent se mouvoir, en les garnissant de décorations adaptées au sujet de la pièce. L'entrepreneur qui se mit au service du poète fut appelé, dans le principe, soûtradhara (nom vulgaire du charpentier) ; c'était au moins un artisan capable de dresser les tentures et les échafaudages qui pourraient le mieux constituer une enceinte fermée, appropriée ù l'entrée, à la marche et à la sortie des personnages (1). Bientôt l'artisan devint le directeur d'une troupe qui était à la disposition du poète, et peut-être prit-il par lui-même un des premiers rôles : ainsi contribuait-il au succès de Tou^Tage et à l'effet d'un spectacle. Son titre ne serait-il pas interprété dans un sens plus noble : celui qui « tient le fil » (de la pièce)? Cette acception a été proposée. 11 n'y avait point cependant de théâtre permanent, et les décors n'étaient pas dressés à l'aide de charpentes solides : tentures, voiles, toiles peintes, autant de pièces mobiles qui n'étaient ajustées que pour la représentation du jour. On parle d'une sangita-çâlâ, ou salle de concert, dans les palais des princes ; mais admettrait-on sans preuve qu'on débitait dans une telle salle tous les actcS d'un drame?

Contigu à la scène (appelée ranga, rangabhoûmi) se trouvait l'appartement destiné au personnel des acteurs, le népathya. C'est

(1) Voir ÏIndische LUer. Geschichte du prof. Weber, 2« édit., p. 293 et p. 323. Sur le Soûiradhai'a, lire l'ouvrage de WindiscL cite ci-apré?, pp. 75-84.

dans ce loeàl que les acteurs revêtaient leurs costumes et se préparaient à remplir leur rôle; quelquefois, sans doute, le même comédien (nota) paraissait dans des rôles différents. Fort souvent un mot, une phrase, un distique étaient débités par quelque i^ei"sonnage qui n'était pas en vue du public. Quand on lit dans le texte népathyé (c'est-à-dire, dans la loge dos acteurs), nous devons l'entendre d'un a-parte, qui était au même instant récité ou chanté hors de la scène, dans une enceinte adjacente réservée aux apprêts de la toilette (1). Cette chambre inférieure en étendue n'était séparée de la véritable scène que par un grand rideau, yavanikâ^ qui s'ouvrait pour donner passage aux exécutants.

S'agit-il de décorations, on ne peut oublier que l'emploi de la peinture fut toujours rudimentaire dans l'Inde. Les arts du dessin ne concoururent que très imparfaitement à un certain prestige de l'exécution théâtrale : si on éleva à quelques époques d'immenses monuments d'architecture sous l'inspiration de grands cultes, il ne saurait être question de constructions grandioses ni de vraies sculptures, pour des spectacles improvisés. Les portraits, dont nous parlent ))lusieurs drames, ne nous font pas croire à l'habileté de peintres décorateurs : on sait combien la vérité fait défaut aux dessins et aux peintures dont se contentent jusqu'aujourd'hui les râdjas les plus civilisés de l'Inde britannique.

On regarderait comme de nul effet les inventions des organisateurs du théâtre indien pour donner un peu de vraisemblance aux mouvements attribués à une action ou à un groupe d'acteurs. Beaucoup de changements sont signalés en paroles, et c'est par gestes seulement que le personnage obéit. Ainsi la chose se passe-t-elle quand il doit monter sur un char ou bien en descendre : il ne fait que simuler le mouvement. Quand les auteurs classiques nous parlent de descentes et d'ascensions dans certaines scènes du théâtre athénien, nous ne nous figurerons rien que de grossier,

(!) Note sur le népathya, Indische Sludien^ B. XIV, p. 2'Zb.

344 ORIGINE ET SOLRCES DU DRAME lI<iDlEN.

sans un commencement d'illusion : la mécanique moderne elle^ même, si fière de ses calculs, est heureuse de dissimuler aux feux de la rampe tout ce qu'il reste d'imparfait dans ses procédés. Sur l'espace étroit destiné à une exhibition passagère, il est impossible de croire à la moindre habileté des machinistes hindous. Comme l'a dit un critique contemporain (4), « l'invraisemblance était acceptée comme un principe » On assistait à la chasse Gctive d'une gazelle, ù la course fictive d'un char attelé à travers les airs; on se contentait d'exclamations sur la grande distance à laquelle un char était tout à coup emporté.

Quant aux costumes donnés aux acteurs hindous, ils reproduisaient probablement les vêtements de l'époque même où la pièce était jouée. Pour un grand nombre de personnages,le vêtement était aussi simple que celui de la vie ordinaire, sous le brûlant climat de l'Inde. Mais, quand on représenta les histoires héroïques, on couvrit les dieux et les rois du brahmanisme de costumes éclatants et lourds comme ceux dont la conquête musulmane a du introduire l'usage dans la grande péninsule. H s'établit une tradition sur le déguisement des acteurs qui représentaient la famille des héros, par exemple Rûma et ses frères; mais il n'y avait aucune prétention de figurer les usages antiques. Du reste nous ne saurions sur ce point faire des remontrances aux Hindous sur leurs anachronismes, quand l'Europe du xvii® siècle, adoptant les modes françaises, a laissé comparaître dans ses spectacles de cour les héros de l'antiquité classique avec les costumes de marquis et les perruques poudrées dont ils avaient été affublés dans les théâtres de Paris et de Versailles.

Quoiqu'on ait donné de bonnes raisons pour justifier le masque tragique et comique sur la scène athénienne, c'est bien là un exemple des exigences d'un art national qui consacre certains

(1) Edélestand du Méril, Histoire de la comédie (Comédie primitive — théâtre asiatique), tome I, 1864, page 219.

procédés dont Timitation deviendrait absurde. II faut bien admettre, dans riiide et dans les pays de Textréme Orient, des déguisements dramatiques qui contrarient nos idées sur la convenance . et sur le beau ; il faut bien leur concéder, comme à nos aïeux et même à nos contemporains, le divertissement d'un spectacle de marionnettes.

Page 1