CHAPITRE IX
LE DRAME INDIEN JUGÉ EN RAPPORT AVEC LES POËMES SANSCRITS DES AGES ANTÉRIEURS, ET COMPARÉ AVEC LA LITTÉRATURE DRAMATIQUE DES PEUPLES ANCIENS ET MODERNES.
Il ne serait plus pennis de se méprendre sur la place secondaire qui revient au drame parmi les productions littéraires des anciens Hindous. Il est cependant utile de reconnaître comment s'exerça Tactivité poétique de ce peuple dans les siècles antérieurs à son théâtre. Après ce coup d'oeil rétrospectif, on comprendra mieux sous quels auspices il inaugurera assez tard le genre dramatique. D'ailleurs, malgré la grande lumière qui s'est faite dans notre siècle sur la civilisation indienne, malgré une affinité primitive qui semble unir les Aryas de l'Inde à ceux de l'Europe, l'esprit européen aura toujours peine à s'assimiler bien des conceptions originales nées dans les pays du Gange et à goûter pleinement les œuvres qu'elles ont inspirées. Selon toute apparence, la critique occidentale n'aura rien à retrancher de ses réserves, à mesure qu'on avancera dans l'exploration de l'Inde ancienne.
Quand on a dépassé la première époque littéraire marquée par la brillante hymnologie du Yéda, on aperçoit dans les monuments de la pensée indienne l'empire d'une métaphysique idéaliste et aussi la prédominance d'une profonde mélancolie. L'aspect de la nature tropicale a produit sur l'Indien les deux impressions contraires d'admiration et d'enthousiasme, de crainte et de terreur. Il n'a pas cessé d'être agité par les réminiscences d'une antique déchéance, empreinte sur une foule de ses légendes; il n'a pu se défendre d'un invincible désir d'expiation et, sous le poids de ces idées, il a imaginé des rites multipliés d'invocation à ses divinités
et mis en honneur les pratiques de méditation et de pénitence. Livres liturgiques, traités de religion et de philosophie, poèmes légendaires et didactiques, autant d'écrits à peine lus et analysés dans notre Occident, mais qui tous trahissent les dispositions des races indiennes à considérer la vie sous un jour sombre, et à glorifier rasrétisme volontaire plus que Théroisme humain : dispositions tout à fait contraires à celles des races helléniques avides d'action et de jouissance.
Les Hindous n'ont pas manqué de traditions nationales chantées; mais les bralimancs qui en étaient les rédacteurs et les gardiens ont eu riiabileté de les exposer au point de vue de leur caste. Dans de nombreux royaumes parvenus h une culture florissante, les familles guerrières étaient en possession de la puissance et des honneurs. Cependant les lois, comme nous l'atteste le code de Manou dont les parties anciennes sont antérieures à Tère chrétienne, étaient toujours imprégnées de la forte discipline créée et maintenue par le sacerdoce brahmanique. En dépit de ces influences morales, le despotisme et l'arbitraire prévalurent trop souvent dans le gouvernement de la plu|)art des Etats, et la décadence sociale suivit de près le mépris des anciennes coutumes et le dévergondage des mœurs. Sous ce rapport, il faut faire une part aux anciennes légendes du polythéisme indien et au caractère sensuel de ses fêtes religieuses. Force nous est de nous représenter Tempire que des fables séculaires exerçaient sur les dramaturges d'époques civilisées : ils n'étaient pas libres de remanier des fictions connues, sous j)eine de les altérer. Aussi sommes-nous plus portés à croire à la fidélité des tableaux où les auteurs de vraies comédies eurent la ressource de copier leur époque.
La langue sanscrite s'était assouplie en plus d'un genre d'écrits depuis la fin de l'âge védique jusqu'à l'avènement de dynasties indigènes qui avaient signalé leur puissance par la fondation de nombreuses villes et l'érection de grands monuments d'architecture. La spl^deur de plusieurs capitales favorisait avec les arts
utiles un nouvel essor de la composition poétique. Ce long exercice de l'intelligence ferait bien augurer du succès d^une branche de la poésie aussi intimement liée à Tépopée que le drame semble Tétre, et en effet, les premiers drames ont vu le jour, comme nous Tavons montré, quand les aventures les plus célèbres venaient d'être déroulées dans d'immenses récits. Mais ce nouveau genre n'était pas destiné à une complète extension, malgré la richesse de la matière et les ressources de la langue. Le sentiment national ne s'est pas réveillé pour donner à la scène plus de vie et plus d'éclat : il y a là un phénomène qui mérite d'être étudié.
C'est en comparant le drame indien, tel qu'il nous est connu aujourd'hui, au théâtre des peuples anciens et modernes qu'on parviendrait le mieux h se fixer" sur sa vraie valeur, et à juger en même temps ce qui lui a manqué pour s'élever plus haut. Mettons en cause tout d'abord le drame grec : c'est plus qu'une opinion, c'est une vérité historique que d'en affirmer la grandeur morale et la beauté supérieure. Issues des solennités éminemment patriotiques du culte de Dionysos, rehaussées par des chœurs d'institution liturgique, la tragédie et la comédie ont atteint leur apogée dans Athènes, au plus beau siècle de la Grèce antique ; elles ont remporté leurs triomphes les plus éclatants aux époques de l'année qui amenaient dans l'Attique une foule d'étrangers, et trouvé une haute sanction dans les suffrages du peuple et de ses alliés. Il nous reste des chefs-d'œuvre qui justifient l'admiration de spectateurs intelligents entre tous, aréopage littéraire dansie sens le plus élevé du mot.
Un véritable parallèle entre les deux théâtres serait sans fondement, à cause de leur frappante inégalité. Il ne s'agit ici que d'une seule question, l'influence de la Grèce sur l'Inde. Or, il est trop évident que les fables héroïques de la tragédie grecque et les hardies conceptions de la comédie athénienne n'ont pu être comprises dans l'antiquité même que par des nations hellénisées où l'éducation et les lois avaient répandu le même ordre d'idée? et de croyan-
ces : encore cst-il vrai que les chœurs, créations du génie athénien, n'avaient plus chez ces nations ni leur seps primitif, ni même leur raison d'ôtre. Il n'est pas moins évident que l'imitation des œuvres de ces deux genres ne pouvait s'imposer directement à des populations asiatiques, quelle que fût l'habileté des acteurs qui les auraient représentées au delà des frontières du monde grec. Quand on se figure ce que pût être l'influence du théâtre hellénique sur la poésie dramatique dans l'Inde, on reconnaît bientôt que cette influence ne fut ni directe, ni profonde. C'est un de ces problèmes que l'on aborde avec peu d'espoir de le résoudre explicitement.
Que la représentation de pièces grecques, jouées dans la Bactriane et dans les royaumes de l'Indus, pendant les campagnes d'Alexandre et sous le gouvernement de ses successeurs, ait produit une vive impression sur quelques cours indiennes, on l'admettrait aisément : encore faut-il restreindre le fait à des localités heureusement situées au nord de la péninsule (1). Mais la chronologie s'oppose à l'hypothèse d'une imitation immédiate de ces pièces dans des idiomes indigènes. Plusieurs siècles se sont écoulés entre la subite prédominance d'idées et de mœurs helléniques, par suite de conquêtes passagères, et la première apparition de drames sanscrits d'une ordonnance régulière. On est donc forcé de descendre de la fin du iy« siècle avant Jésus-Christ jusqu'au second siècle de notre ère et, quand on veut se rendre compte des traces de certains procédés étrangers dans ces drames, on se trouve en présence de diverses conjectures qui ne sont pas toujours faciles à justifier.
Grâce aux routes ouvertes en Asie par le passage des armées et aux relations rendues plus fréquentes par les progrès de la navigation entre les peuples de l'ancien monde, des troupes d'acteurs grecs ont pu exercer librement leur métier dans des contrées voi-
(1) Laasen, Antiquités indiennes (en allemand), tome II, pp. 280 suiv., pp, 338-344.
sines de Tlnde ou dans les ports indiens ouverts à des trafiquants qui parlaient ou entendaient la langue commime des Hellènes (1). On y avait tracé des routes commerciales bientôt fréquentées à travers la Babylonie et la Perse; mais il y avait aussi la voie maritime qui conduisait de la mer rouge aux villes florissantes de la côte occidentale de la péninsule indienne (2). Alexandrie était la métropole égyptienne du temps des Ptolémées, et elle l'était restée jusque dans les siècles de lempire romain (3); mais on ferait moins d'état du séjour passager de quelques Indiens dans cette ville que du contact d'étrangers avec les Hindous sur leur sol. Si Ton se demande quel genre d'ouvrages a été rendu accessible à ces derniers par Tune ou l'autre de ces voies, on désigne à coup sûr les productions de h' scène comique appartenant au troisième âge de la comédie attique, ou d'autres œuvres plus récentes calquées sur les pièces de cette époque. Leur attrait assez puissant pour provoquer l'imitation nous est bien prouvé par les copies que Piaule et Térenoe ont faites en langue* latine des œuvres de Mépandre et de ses émules (4) : on ajouterait foi sans trop de difficulté au succès qu'elles ont pu obtenir sous un autre climat et à une grande distance de temps ; et en effet, dégagées de fictions mythologiques et même d'allusions historiques, elles n'imposaient de ce chef ni contrainte ni torture à l'imagination de peuples trop éloignés de la Heilade pour avoir reçu aucune empreinte de l'éducation grecque. Nous* ne parlerions donc pas d'une véritable imitation conune celle des poètes romains, mais d'une imitation éloignée qui n'imposait
(1) Voir R^inaud, Relations polit, et commerc. de V empire romain atec VAsie Orientale, (1863, in-8«), pp. 162-166. Cfr. pp. 269 sq.
(2) Reinaud, Mémoire sur le périple de la mer Erythrée, 1864, pp. 42 et suiv., p. 48->51.
(3) Comp. Lassezi, Ind. AltertK tome III, pages 56<86.
(4) Sur Ménandre et les poètes de la comédie nouvelle, on possède deux ingénieuses monographies couronnées en 1853 par TAcadémie française. Tune de M. Charles Benoit, aujourd'hui doyen de la Faculté des lettres de Nancy, l'autre de M. Guillaume Guizot, professeur au Collège de France.
ni la reprise des mêmes aventures, ni les règles consacrées par le goût hellénique. Des spectacles grecs ont pu suggérer à des poètes indiens Tidéc d'un genre qu'ils cultiveraient à leur guise, comme ils donnèrent à des habitants des villes indiennes le désir de voir de leurs yeux de pareilles représentations. Des comédiens usant de la langue grecque n'ont-ils pas éveillé chez plusieurs, par la récitation et les. gestes, le goût d'un débit scénique, naturel et animé? L'instinct d'imitation est répandu dans toutes les races humâmes, et jusque dans les tribus sauvages; mais il a besoin d'être excité et développé par une première initiation, puis par certaine étude, pour conduire à l'action théâtrale, pour donner la vraie notion du drame, pour la faire monter jusqu'à rart(1). 11 est invraisemblable qu'on retrouve jamais l'intrigue de quelque comédie grecque dans les drames sanscrits qui se sont conser>'és jusqu'à nous (2); mais l'impression produite à diverses reprises par la mimique et le jeu des acteurs grecs a répandu le goût d'exhibitions scéniques dont les anciens danseurs et mimes des villes indienoes n'avaient aucune idée, mais auxquelles des écrivains et des versificateurs habiles ont donné leur concours: le succèftHit tel que l'Inde eut à son- tour de véritables acteurs.
Une donnée historique qu'on ne peut révoquer en doute, c'est l'antériorité du théâtre grec. Le célèbre archéologue allemand, Charles Ottfried Mûller, pouvait se contenter de la brève assertion que « la poésie dramatique de l'Inde appartient à une époque où la civilisation grecque avait déjà été en contact avec celle de l'Inde (3). n L'hypothèse contraire n'a pas été sérieusement défen-
(1) Voir Cbarlefl Magnin, Introduction aux Origines du théâtre moderne (tome !*■', Paria, Hachette. 1838. — Volume réimprimé en 1868), chap. I®''.
(2) Dans son livre sur Tlnde (vol. III, page 284), M. Wheeler ne voit pas de signes d*un art étranger dans les peintures de la vie indienne que nous donnent les drames.
(3) Geschichte der griechiscken Liieratur^ 1842, tome II, page 25, et la traduction de M. Hillebrand : Histoire de la lUiérature grecque jusqiCà Alexandre le Grand, 1861, tome II, 155.
due (1). Lasseii a fait une assez longue résistance à Topinion qui semble aujourd'hui prévaloir, mais il ne lui a pas opposé de grave objection, et même il a fini par ne pas s'en expliquer. C'est H. le prof. Weber qui a insinué à diverses reprises que l'exemple des Grecs a pu fournir à l'Inde la notion d'un art draitiatique tel qu'il s'était développé chez eux ; mais il a reconnu en même temps qu'il n'y a pas de lien plus intime (2) ; il n'a jamais trop affirmé après avoir allégué en passant quelques présomptions relatives au drame (3), mais il a distingué expressément les autres signes* de rinfluence grecque sur la culture de l'astronomie et d'autres sciences, et a cité à ce propos les termes nombreux qui, transcrits du grec plus ou moins fidèlement, témoignent de véritables emprunts (4). La numismatique, d'autre part, a fourni des preuves surabondantes de ce que les Hindous ont dû aux Grecs dans l'art du monnayage qui était resté dans Tenfance au cœur de l'Asie jusqu'au temps des expéditions helléniques (5).
Plus récemment, un autre indianiste allemand, M. Ernest Windisch, a poursuivi la solution du même problème dans le sens des opinions de M. Weber. Après la lecture qu'il avait faite sur ce sujet au y<* congrès des Orientalistes tenu à Berlin en septem-
(1) Voir VHistoire de la comédie (période primitive), tome I', 1804, pp. 185-186, par Edélestand Duméril, et les articles de controverse de M. Philaréte Chasles qui ont passé du Journal des Débats dans lo volume qu'il publiait en 1865 : Voyages d'un critique à travers la vie ei les iivres (Orient), pages 37-41, 405-416.
(2) Indische Literaturgeschickte , pp. 192-93, 2« édit. 1878, p. 224. • Ein innerer Zusammenhang mit dem griechischen Drama Qbtrigens findet nicht Statt» (traduction de Sadous, p. 327).
(3) (Notices réunies dans les Indische Skiz zen de l'auteur, Berlin 1857: voir pp. 28 et 32, pp. 84-85.
. (4) Ind, Liter. Gesch. u. s. w. page 268 sq. — Trad de Sadous, p. 372 et suiv. — Voir aussi le Mémoire géogr, et histor, sur l'Inde de Reinaud (1849, in-40), pp. 33 suiv., p. 336.
(5) Voir le tome l**" des Essays on indian antiquities^ publiés «prés la mort de James Prinsep par M. Edward Thomas (Londres, 1858).
bre 1881, on lui avait opposé des doutes et des objections. Aujourd'hui la démonstration de sa thèse nous est complètement connue (1): «J'avoue, dit-il, qu'il est bien des choses prises en détail qui prouvent peu; mais, dans l'ensemble, l'affinité est tellement grande que nous devons reconnaître, ou bien un cas surprenant d'harmonie préétablie , ou bien l'influence grecque dans le drame indien.» Le savant professeur de Leipzig a relevé beaucoup d'analogies assurément curieuses, et il a mis d'ordinaire la précision désirable dans ses rapprochements. Cependant plusieurs n'y veulent pas voir des arguments pércmptoires (2) : au moins y trouvons nous la confirmation de plusieurs des conjectures exposées ci-dessus à propos des relations des Grecs avec l'Orient. La tragédie grecque n'est pas. en cause : reste à savoir en quelle mesure la comédie s'est emparée des esprits dans les provinces occidentales de l'Inde.
Si spécieuses que soient les affinités signalées, n'est-il pas permis de croire à des inventions qui se présentent chez plus d'un peuple au berceau d'un art dramatique? Ainsi la division d'un drame indien en ankas analogues aux actes des pièces grecques et latines ne serait pas nécessairement l'objet d'une imitation : sous plus d'uii climat, elle se présenterait d'elle-même aux auteurs d'un poème fournissant le fond d'un long spectacle. Ainsi concèderait-on l'invention des prologues à d'autres qu'aux poètes grecs. Ainsi encore la reconnaissance, comme élément dramatique, et de même les signes de recomiaissance tels que des bagues et des
(!) La communication intitulée : »• l'influence grecque dans le drame indien » a paru dans les Verhandlungen des funflen intemationalen Orienialisten Congresses (II^* Th., Abhandlungen und Vortrâge, Berlin, Asher, 1882, pages 3-106).
(2) Dans sa lecture sur •• les origines du théâtre indien,* M. Emile Senart de Tlnstitut a voulu défendre certaine originalité du drame sanscrit (Séance générale de la Société asiatique, juillet 1882, VIT* série, tome XX, p. 6). Mais il entend compléter son mémoire avant de le livrer A rimpression.
portraits, ont pu être librement imaginés par les auteurs de plus d'un théâtre- Maigre les ingénieuses inductions de M. Windisch, ce n'est pas, ce nous semble, une question tranchée du premier coup que la ressemblance du vidoûchaka et du vira avec certains rôles de la comédie grecque. Le vira n'est pas exactement l'équivalent du parasite ; au moins serait-il un commensal. C'est avant tout l'homme élégant, raflTiné, sorte de dilettante qui tient du flatteur et qui a tous les profits de l'emploi. Quant au rôle de vidoûchaka, serait-il vraiment calqué sur celui des esclaves retors dont les comiques grecs ont toujours fait des figures vivantes ? Jl est serviteur officieux, gai jusqu'à la bouffonnerie, comme nous l'avons dépeint (chap. VU). C'est le confident d'un grand personnage, et il devient « raisonneur» par situation. Mais il est brahmane, par conséquent homme de caste : ce n'est pas sans une pointe d'ironie qu'il conserve et qu'il revendique même ce titre dans l'intrigue. Des bassesses et même des roueries lui sont attribuées sans iaçon par le divertissement de l'assistance ; le plus souvent il est pauvre, et voilà pourquoi on lui pardonne certaines platitudes et l'audace de ses lazzi. On a beau dire que ce brahmane discoureur n'est pas consulté sur ton tes. choses, ni sur les guerres, ni sur la politique; mais qu'il l'est surtout, dans des incidents légers, d'ordinaire sur des intrigues d'amour. On ne voit guère pourquoi les Hindous auraient choisi un brahmane pour lui prêter les qualités saillantes des esclaves de la comédie classique. Nous préférerions rester dans l'hypothèse de l'influence indirecte d'un spectacle grec sur des auditeurs indiens dont le suflrage a forcé des poëtès de leur nation à modifier quelques rôles pour donner plus d'animation à des anecdotes dramatisées.
Il y a bien un indice particulier d'imitation dans le nom donné à la toile, au rideau qui restait suspendu au fond de la scène, mais qui s'ouvrait pour donner passage à l'acteur entrant dans le ranga^ v)u bien se retirant dans le népathya, appartement réser>'é au
|)ersonnel de la troupe : Yavanikâ, c est-iVdire la « grecque, » «t'est à la lettre la pièce d'étoffe tendue, comme l'avaient pu faire lies comédiens grecs, pour cacher leurs préparatifs et leurs mouvements aux spectateurs. Ce rideau est bien désigné dans une sentence de Bhartrihari (1), où l'homme, près de mourir,, est comparé à l'acteur qui a pris différents rôles, mais qui, à la fin de la pièce, le corps couvert de rides, traverse le rideau menant à la demeure de Yama n [viçati Yama-dhânUyavanikâm). Le terme dérive évidemment du nom de Yavanas sous lequel les Hindous ont désigné les Grecs et ensuite les modes et usages que ceux-ci avaient importés en Asie. Seulement, si on lit le seul mot de Yavaniy (( femme grecque, » dans une pièce indienne, il ne faudrait pas croire à quelque copie d'une œuvre grecque, ce dont il n'y pas d'exemple, ni d'autre part h la présence d'une véritable Y^avanî. De jeunes femmes composaient la garde des princes indiens dans des temps postérieurs à Alexandre, et elles étaient même chargées du soin de leurs armes. Ces Yavanîs furent envoyées en présent à des rois de l'Inde par des chefs étrangers; mais ce furent aussi des femmes venant de divers pays situés au nord de l'Inde et nonseulement des royaumes grecs, comme il en fut aux premiers temps de la domination grecque dans les pays de l'Indus (2).
Selon toute apparence, le théâtre indien, quand il eut obtenu ses meilleurs succès, n'attira pas sur le champ l'attention des peuples de l'extrême Orient chez qui le goût des spectacles s'était h peine éveillé. Vers l'an 500 de l'ère chrétienne, les grandes îles du Sud- Est avaient reçu de l'Inde leur civilisation : Java et Bali avaient accueilli presque simultanément les rites du Brahmanisme et les institutions du Bouddhisme, et leurs idiomes s'étaient enrichis au contact de langues littéraires d'ancienne culture (3). Mais il est à
(1) Livre III* des Centuries, sent. 51, éd. P. Bohlen, Berlin, 1833, p. 62, p. 118 et p. 127.
(2) Voir Weber, Introduction à sa traduction du Mâlavikâgnimitray page XLVII, et ses Vorlesungen, £• édit. p. 269, note.
(3) Lassen, Ind. Alterth., tome IV, pp. 460 suiv., pp. 624 suiv.
présumer que les migrations indiennes, parties des côtes oria:itaies de la péninsule, n'ont pas importé là les drames composés dans les provinces occidentales (1) : les Védas, les épopées et d'autres productions sanscrites sont entrés dans l'éducation des tribus malayes. C'est de ces sources étrangères que les indigènes tirèrent la matière de Jeux scéniques à leur portée, où des acteurs d'ordinaire masqués (topeng) représentaient des héros insulaires et des héros indiens (2). Une des langues de l'archipel, le Ka^i, a servi à la composition du Brata Youdha qui résume l'action de la Bhâratide sanscrite; c'est un sûr indice du profit qu'on tira de l'imitation des modèles (5). Cependant les Javanais se plurent dans un autre divertissement, les rôles muets de marionnettes (4) : les Wayangs ou ombres théâtrales, pantins en cuir et en bois, peints et dorés, firent concurrence au\ grands spectacles ; mais ils admirent des personnages, tels qu'Ârdjouna et Rama, qui avaient figure sur la scène indienne et qui ont trouvé au loin un regain de popularité par la traduction d'anciens récits épiques.
Bien plus loin de la terre sacrée du Brahmanisme, la Chine qui n'eut que fort tard une littérature dramatique , l'inaugura à l'exemple de l'Inde. C'est la conviction que le D*^ Steinthal énonçait en 1866 dans un cours fait à Berlin sur l'histoire générale de lu poésie (5). «Les Hindous n'avaient pas de drame avant que sous l'influence grecque se développât à la cour de plusieurs de leurs
(1) Weber, Vorlesungen, u. s. w. pp. 224-225.
(2) Voir VIndian Archipelago de Crawfurd,London, 1820, vol.I, pp. 121 130, et la Description de Java et d^autres îles de V archipel, d'après Craw furd et Raffles, par Marchai, (Bruxelles, 1824, in-4<>), pages 283-285.
(3) Voir Du laurier, Mémoires et rappoiHs relatifs aux cours des langues malaye et javanaise, etc. Paris 1843, pp. 31 et suiv., pp. 45-46, et Loui> de Hacker, V Archipel indien, ib., 1874, pages 204-208.
(4) V. Touvrage cité de Crawfupd, I, pp. 129-130, et la planche 23 de la Description de Java, représentant quelques Wayangs. .
(5) Leçon traduite dans la Revue des cours littéraires, 111^ année (1865- 1866), Paris, Bailliôre, page 694.
rois une littérature dramatique. Les Chinois ont un drame ; mais ridée de ce genre leur vient de l'Inde, c'est-à-dire d'Athènes. » Les dates s'accordent pour élever cette assertion au-dessus d'une simple opinion. Car les meilleurs ouvrages du théâtre indien avaient vu le jour, quand la Chine connut des représentations scéniques : le premier ouvrage du genre remontetait à l'an 720 de J.-C. Il n'est pas besoin d'insister sur l'imitation, quand on est aussi bien renseigné sur la priorité en faveur de l'Inde. D'après le tableau tracé par M. Bazin (1), en tête d'un choix de pièces traduites, les Chinois ont suivi les mêmes errements qui existent dans les pièces indiennes. La prose alterne avec les vers; mais la poésie est d'une interprétation autrement difficile, parce qu'elle a une langue distincte de la prose qui a sa construction, ses locutions propres et son vocabulaire particulier (2). Dans les pièces chinoises figurent des personnages tirés de la mythologie, de la fable et de l'histoire ; (cependant, il en est aussi de fictifs, créés par l'imagination des auteurs. Les Chinois ont fait usage de prologues, et ils n'ont pas tardé à animer le récit par des dialogues, à donner du mouvement à l'action. Us n'ont pas notablement perfectionné l'aménagement de leur théâtre qui était une construction en bambous, improvisée et l)eu durable, avec un toit fort léger couvert de nattes. Patients et industrieux, les Chinois eussent sans doute, sous un climat plus tempéré, donné plus d'ampleur aux bâtiments de la scène, si des plans d'autre dimension leur avaient été fournis par l'exemple des Hindous. Mais, en Chine, le nombre des pièces de théâtre dut être plus considérable : la petite comédie de mœurs y fut cultivée avec plus de succès que dans l'Inde, et elle y resta originale.
(1) Théâtre chinois ou choix de ^pièces de théâtre composées sous les empereurs mongols, Paris, 1838, 1 volume in-8®. Introduction, pp; VII- XII. pp. XXIX-XLIII. — Edélestand du Méril n'a pas été plus décisif sur les dates, quand il consacrait plus tard un chapitre à la comédie chinoise dans «on histoire de la Comédie primitive (tome I, pp. 120-172).
(2) Stanislas Julien, l'Histoire du cercle de craie, drame en prose et en vers, traduit du chinois (Londres 1832). Préface, pp. X-XII.
3o8 ORIGI?it: CT SOURCES DU DRAME INDIEN.
Une si lointaine excursion ne nous empêche pas de revenir aux œuvres de la littérature occidentale, où nous chercherons d'utiles comparaisons. Les ébauches de drames en plusieurs langues pourraient être citées en témoignage ; mais nous saisissons de préférence un rapprochement qui ne dépasse pas le xvi^ siècle italien; nous rempruntons au baron d'Eckstein qui a esquissé naguère si finement la^marche des études sanscrites : « La plupart des drames indiens appartiennent, disait-il (1), au genre du stilo culto. Ce sont des tragédies ou des tragicomédies qui se jouent à la cour des princes et devant un public d élite. Il en résulte qu'il faudrait les ranger dans la catégorie des pièces de théâtre qui se jouaient à la cour des Ptoléraées et aussi des représentations de Ménandre et des auteurs de la comédie nouvelle à Athènes. Ces représentations ne sont plus des fêtes religieuses, ni des fêtes nationales, venues, comme autrefois, à la suite des fêtes religieuses. C'est la peinture de la cour des princes, comme à Rome et ù Fcrrare, du temps où Ton représentait les comédies du cardinal Bibiena, ou encore le Pastor fido de Guarini et YAminia du Tasse. »
Quand nous abordons les œuvres de la grande scène européenne, nous n'avons pas besoin de leur donner une égale attention dans ces dernières recherches qui complètent notre tâche. Les drames plutôt classiques, fondés en grande partie sur l'imitation des Grecs, n'ont pas autant d'importance à ce point de vue que les drames romantiques, composés avec indépendance, sans acception de modèles, sans préférence d'une tradition littéraire, chez plusieurs nations modernes. La distinction entre la poésie classique et la poésie romantique date à peine d'un siècle, et elle a fait son chemin dans plusieurs écoles de critique, après avoir été formulée* dans des leçons célèbres de Guillaume de Schlegel (2) : nous la
(1) Article sur le Mâlavikâgnimitra [Correspondant, tome XXXIX, 1856, page 365).
(2) Cours de littérature dramatique (fait â Vienne en 1808), traduit par Madame de Saussure en 1814 et publié sous le contrôle de Tauteur. Voir
reprenons avec Wilson pour rapprocher de préférence le drame indien des cliefs-d'œuvre du théâtre espagnol, anglais et allemand.
Une ressemblance générale des pièces indiennes avec les drames romantiques, c'est l'absence des lois d'unité telles qu'elles ont été consacrées dans les modèles grecs. Quoi qu'on ait à objecter sur chacune de ces lois, il est de fait qu'elles ont assuré la perfection à de vrais chefs-d'œuvre (1), et, en tentant de les définir, Aristote n'en a pas fait des règles absolues et strictes comme celles que la scène française avait admises sur son autorité (2). Les auteurs des Nâtaças n'ont eu aucun souci des unités de temps et de lieu. Plusieurs années s'écoulent d'un acte à un autre et, dans le cours d'un même acte, la scène est transportée dans divers endroits d'une ville, d'un palais, d'un jardin ou d'une forêt. 11 ne s'agit p;^s d'une journée pour y renfermer toute l'action ; les intervalles de§ scènes et des intermèdes ne sont pas toujours calculés selon la simple vraisemblance.
Il n y a pas moins d'indépendance et de liberté dans le choix et dans le nombre des personnages concourant à l'action. Le dialogue n'est pas limité à trois acteurs principaux ; il se poursuit entre de nombreux personnages qui font part des moindres incidents un peu à l'aventure. Les poètes indiens ont réussi quelquefois à produire une heureuse complication de passions et d'intérêts; on se garderait bien cependant de comparer leur art avec celui des maîtres du théâtre moderne, Shakespear, Calderon, Schiller, par exemple, qui ont une puissance infiniment supérieure de raisonnement et de persuasion, d'entraînement et d'émotion. Dans le choix des moyens, les poètes indiens manquent de mesure et de sobriété; ils multiplient les apparitions et les prodiges au degré où ils sont
la première leçoa sur la distinction m3m6 des deux poésies, et les leçons 13"* à 17™* consacrées aux théâtres romantiques.
(1) Voir Chaignet, La tragédie grecque, 1877, page 165 et suiv.
(2) G. de Schlegel, X« leçon de son Cours de liUéraiure dramatique.
à peine tolérés dans nos opéras ou dans des spectacles qui sacrifient beaucoup au plaisir des yeux ou des oreilles ; ils prodiguent les descriptions, même dans les parties lyriques de l'ou^Tage, là où ils eussent pu rendre soit au sentiment, soit à la passion, ce qui leur avait manqué dans les rôles dialogues.
L'amour est la passion dominante dans le plus grand nombre des pièces indiennes, et il ne manque pour ainsi dire à aucune d'elles : on sait que les anciens maîtres de la scène grecque ont pu se passer de peintures amoureuses, qui ont apparu dans Euripide, et qui ont prévalu seulement dans Ménandre et dans les poètes de la comédie nouvelle (1). La peinture de Tamour a grande place dans les poésies et les contes de notre moyen âge, ainsi que dans la plupart des drames romantiques qui ont fait époque chez les grand^ nations de l'Europe. C'est un trait de ressemblance qui ne peut être oublié, quand on cherche à si grande distance des analo* gies dans les procédés de la composition dramatique.
La place du drame indien dans l'histoire générale du théâtre est subordonnée à celle que le suffrage des siècles a déjà assurée aux créations du génie grec et que l'accord de nations rivales promet aux grandes conceptions de Tesprit moderne. Cependant ses œuvres ne peuvent être ravalées complètement en raison des défauts que la comparaison des littératures nous a fait clairement apercevoir. Il est un double excès dont il est juste de se garder également. Vanter l'élévation constante, la puissance de création, la beauté du naturel dans les productions du drame hindou, ce serait un comble : il est plus facile de rester dans le vrai aujourd'hui qu'à l'époque où la seule Sakountalâ était publiée et traduite* Mais, d'autre part, il y aurait une préjudiciable erreur à dénigrer
(1) Anaxandride, poète de la comédie moyenne, aurait le premier introduit dans ses pièces des histoires d'amour et de séduction ; mais c'est la, comédie nouvelle qui a fait de Tamour le pivot de la poésie dramatique (Ch. Ottfried Mttller, Histoire de. la liUércUure grecque^ trad. française de Hillebrand, tome II, 1865, page 452, pp. 458-469).
ORIGINE ET SOURCfô DU DRAUt: INDIEN. 361
cette branche de littérature étrangère comme ne répondant aucunement à Tattente du public qui a suivi de confiance les progrès rapides de l'indianisme. La poésie sanscrite ne livre pas au lecteur occidental tous ses charmes sans une étude très laborieuse ; au moins ouvre-t-elle devant lui des éclaircies dans les épaisses forêts de la nature et de la civilisation indiennes.
Monicr Williams, qui défend Torigine indépendante du drame en Grèce et dans l'Inde (1), mais sans nier qu'il y ait eu échange d'idées dans la suite des temps, fait en ces termes la part de l'Inde : « Le drame hindou, quoi qu'il ait en commun avec les représenta- )) tions d'autres peuples, a un caractère tout à fait distinct d'origi- » nalité, qui lui garantit un très grand intérêt. »
Il est bien vrai que les Hindous ont partagé l'aptitude des nations aryennes à la culture de l'art dramatique, tandis qu'elle n'a pas été départie aux peuples sémitiques ; ainsi manque-t-elle à la poésie arabe qui s'estimplantéesousdes climats divers et s'est développée en liberté au sortir du désert. Mais, comme nous l'avons établi sufiisamment, les Hindous n'ont pas atteint la supériorité que les Hellènes revendiquent sans conteste dans le monde antique.
Pour donner la clef du problème, il est plausible d'en revenir à une tendance prédominante chez les Hindous à l'aurore de leur civilisatitin éclose dans une vaste région enfermée dans des barrières naturelles, depuis l'Himalaya jusqu'au Yindhya. L'idéalisme a prévalu de bonne heure dans les conceptions religieuses em^ preintes de principes panthéistiques, et il a régné ensuite chez eux aussi bien dans la vie morale que dans la vie intellectuelle ; il a diminué, paralysé, obscurci l'intelligence de la vérité humaine. Or, les actes de la liberté humaine ont besoin d'être pris dans leur réalité, pour être traduits sur une scène avec leur effetvivant, avec leur force dramatique, avec leur pouvoir d'émotion. Si le drame
(1) «Deux contrées, dit-il, qui ont donné le jour, chacune à part et indépendamment, à Tépopée, à la grammaire, à la philosophie et à la logique. » Indian Wisdom, page 464.
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n'a pas ses racines dans ie passé d'un peuple, il n'agira point puissamment sur les âmes, et ne laissera pas une empreinte profonde dans les cœurs. Les personnages de la légende hindoue, créations de l'esprit national, devraient eux-mêmes avoir plus de consistance pour concourir efficacement à une action dramatique ; mais ils participent au caractère vague de la mythologie; ils ne fournissent au drame, comme à l'épopée, que des figures pâles et en quelque sorte vaporeuses : celles qui sont le mieux tracées offrent encore des contours indécis.
Le fait est vrai pour les figures de la tradition chantée qui deviendraient les héros de pièces tirées de l'épopée; or, ils y interviennent sans initiative et sans éclat; ils n'y conservent pas la haute stature qu'on découvrirait en eux dans quelques antiques chansons de geste, amalgamées avec tant de mythes bizarres dans le labyrinthe des récits épiques. On le dirait de deux héros des œuvres de Câlidâsa, Douchmanta et Pouroûravas; on le dirait aussi du jeune et malheureux Rûma, favori des dieux toujours magnanime, mais sans résolution, sans revanche, sans force de résistance. On admire davantage les rôles de femmes dans les mêmes poésies : Sakountalâ, Draupadi, Sità sont admirables de sentiment, et elles personnifient l'amour, le dévouement, la fidélité, quand même la fiction les représente comme protégées par des divinités qui changent instantanément pour elles le cours des choses.
Il exista de ce chef un vice si profond dans l'éducation de l'esprit chez les Hindous qu'ils perdirent le sentiment de la réalité au point de ne pas comprendre l'histoire et de ne pas savoir l'écrire. Le phénomène a frappé nécessairement le savant Lassen qui avait porté un regard investigateur sur toutes les sources relatives aux annales de l'Inde antique : dans un travail de longue haleine, il a reconnu que l'esprit scientifique a manqué aux Hindous pan^e qu'ils n'ont pas observé, et que la vérité historique leur a échappé à cause de leur mépris pour la réalité des choses et pour le calcul
des temps (i). Le savoir et la sagacité des autres indianistes qui ont poursuivi après Lassen l'exploration de l'Inde : Max Mùller, Weber, Benfey, Roth, etc. ne l'ont pas révoqué en doute. C'est une bien redoutable censure tombant sur une grande race séculaire, ayant vécu indépendante des autres rameaux de la souche aryenne qui se sont répandus d'Asie en Europe, et qui ont étc' partout les promoteurs de la civilisation et de la science.
Un philosophe qui a compris dans ses vastes lectures tous les documents éclairant pour nous la vie originale des Hindous, M. Barthélémy Saint-Hilaire n'a pu s'empêcher de stigmatiser les défauts de l'esprit indien et en particulier l'absence de facultés d'observation qui s'exercent sur l'homme et son histoire, comme sur le monde et la nature (2). H a relevé ce fait étrange que l'Inde n'a produit aucun monument historique : ce ne sont pas seulement les Brahmanes qui n'ont pas fait d'histoire, parce que le régime des castes s'oppose ù tout développement social, et parce que la tradition absorbe pour eux les choses humaines dans l'élément divin : les Bouddhistes eux-mêmes ne sont pas devenus historiens, parce que s'ils ont connu et admis les faits, ils ne les ont pas coordonnés et jugés. On en vient à penser que « la manière dont l'Iude a tenté d'écrire l'histoire équivaut à une incapacité absolue ». Qu'on examine ce que les Hindous ont mis de force intellectuelle dans leurs livres religieux ù commencer par les Védas, ou dans leurs traités scientifiques conmie ceux qui ont consacré le système grammatical complet et profond qui leur est propre, on est d'autant plus étonn*'» de l'absence de l'histoire dans un cercle de travaux aussi variés et aussi vastes. L'homme a disparu plus encore que la nature dans
(1) Indische AUerlhumskurule, tomo II, pp. 1-48, et passim. — • Ibid., toQie III, doctrines des Brahmanes et des Bouddhistes. — Ibid., tome IV, la religion et les sectes.
(2) Dans de savants articles consacrés aux Antiquités indiennes de Lassen dans le Journxcd des Savants (1861-1862); et dans d'autres morceaux du même recueil.
rîdéalismc indien : préoccupés de Finfini, les penseurs de Tlnde ne se sont pas fait une juste notion du temps, c Le monde brahmanique est resté aveugle devant le grand spectacle de la nature et de Thumanité, et il n'a rien compris ni à Tune ni à l'autre. »
Une partie de ces considérations s'appliquerait, nous semble4-il, à l'histoire et à la critique du drame indien. Car, si le drame doit être pris dans la vie humaine, s'il doit représenter l'homme tout entier, le poète court risque de s'égarer, de fausser son œuvre, de paralyser l'action qu'il a en vue de retracer, du moment où il méconnaît la vraie condition de l'humanité. Il y est exposé in&illiblement s'il adhère à tout système religieux ou philosophique qui mène fatalement à .l'idéalisme. Or, les croyances indiennes por* talent atteinte à la vraie notion de la liberté humaine, au sentiment (le la personnalité : de ce nombre était cette foi à la transmigration des âmes, qui diminuait la responsabilité, et qui ravalait l'homme (;n l'assimilant oux espèces animales; on le dirait aussi de ces dogmes découlant de la même erreur fondamentale du panthéisme, l'absorption des âmes eu Brahma, ou leur extinction individuelle dans le Nirvana bouddhique. Dans les drames que nous avons nommés héroïques, les traces de ces doctrines sont à la surface; dans ceux qui sont plutôt des comédies tirées de la vie ordinaire, on n'aperçoit pas moins les préjugés qui avaient passé des écoles et des sectes dans tous les rangs de la société.