ATHABODHA
Le Mouni, ({uoique soumis aux attributs [du corps], mais semblable à l'éther, n'étant pas souillé par leurs propriétés naturelles (1), doit, bien que sachant tout, se comporter comme un idiot et, détaché de toutes choses, passer comme le vent.
Subissant avec conscience les attributs de corporéité, le Mouni n^est pi. s souillé par leurs propriétés \Uid-dharmais); il raisonne en ce sens : - Aucune souillure des actions ne vient jusqu'à moi! *> Quoique sachant tout, il se comporte comme un insensé, comme un homme vulgaire (prdAritaval) : exempt d attache pour les objets des sens qu'il pourrait atteindre à sa guise, il passe au milieu d'eux comme le vent.
Du moment où les attributs sont détruits, le Mouni entre immédiatement en celui qui pénètre partout [rnshnàu]^ comme Teau dans l'eau, l'air dans l'air, le feu dans le feu.
La dissolution des upâdhis ou attributs étant consommée, toifte actiTiré venant à cesser, le Yogul entre incessamment, comme il est, en ryishnv.. c'est-à-dire dans le souverain Brahma. Dans les trois stances suivante^, c'est Bmhma, dont le poète a voulu glorifier Tincommensurable grandeur sous le rapport de l'étendue, du lieu et du temps.
Il est question des attributs, upâdhis^ dans cette stance et dans la pu>cédente. On prendra le mot upâdhi dans les deux composés (upadhistPut , upâdhivilayâd) commô le nom collectif des trois upâdhis définis précédeia ment (st. 9-14).
La possession après laquelle il n'en est pas d'autre à souhaiter, la félicité au dessus de laquelle il n'y a pas de plus grande félicité, la science au-dessus de laquelle il n'y a pas de plus haute science. — qu'on le sache, — c'est Brahma !
(1) Alipto. Ur. et Codd. — NirUpio, Anth. et B. — IfaUpio, U.
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Cest par un signe afilrmatif, « tatasihalakschanéna{\), •• que Ton peut parler de l'absolue perfection de Brahma. Les termes de « possession •» (ïàb?ia\ de « bonheur » (suk?ia). de •« science " (t^nàna) n*ont donc ici qu'une valeur relative. Ainsi Çankara a-t-il pu dire qu'il n'est pas de possession supérieure à celle de la présence et de la vue directe de Brahma (sàkschàtkâra)^ qu'il j a anéantissement des félicités secondaires en la félicité de Brahma, dont on jouit par la contemplation ; qu'il n'y a pas de science supérieure à celle que procure la présence de Brahma, assurant la libération finale.
L'objet de la vision après laquelle il n'y a plus de vision désirable, l'existence en l'union de laquelle il n'y a plus de renaissance possible, la connaissance au delà de laquelle on n'eu veut plus d'autre, — qu'on le sache, — c est Brahma !
Après avoir vu Brahma, il n'y a plus rien d'autre à voir, en raison de la . parfaite connaissance que l'on atteint de l'essence de l'âme individuelle CpurushûrthcisiddhcUvàt). Après être entré en union avec Brahma, il n'y a plus d'existence nouvelle, de seconde naissance ; quand on a reconnu l'essence propre de Brahma, il n'y a plus rien d'autre à connaître : tout le reste est vaine érudition (vniM pânditi/am).
L'Etre remplissant tout dans les régions intermédiaires, supérieures et inférieures, vivant, intelligent, heureux, sans dualité, infini, éternel et un, — qu'on le sache, — c'est Brahma !
L'expression sanscrite pour désigner la région du milieu est iiryag^ c'està-dire, l'espace en travers.
Brahma est appelé ici pûrnam^ rempli, complet, parfait en soi, comme il a été nommé plus haut (st. 40) paripûma ; aussi le représente- t-on s'étendant toujours, se répandant partout.
(l) Voir le DicUoooaire de Saint-Pétenbonrg, t. t. B. III, col. 162.
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Ce qui est désigné, dans les livres du Védânta, sous le mode d'existence rejetant tout ce qui n'est pas Lui, rimpérissable {i\ rincessamment heureux, l'un, — qu'on le sache, — c'est Brahma !
Brahma, veut dire Taateur, d'après les écrits védantiqucs (védâniais;. doit être connu par le mode d'existence repoussant ce qui n'est pas lui (atadvyàvrïUirûpéna), ou « par le rejet du non-lui » {a-tad-nirasanéna).
Admis à une portion de bonheur appartenant en propre à l'Être incessamment heureux, Brahmâ et les autres dieux (i) deviennent à divers degrés partiellement heureux.
Brahmâ, Indra et les autres dieux n'ont qu'un bonheur restreint. Quant à Brahma, par suite de son existence comportant une joie incessante, il est réputé avoir en partage le bonheur sans mesure, sans limite. Recevant une parcelle du bonheur de celui qui est un océan de bonheur, Brahmâ, Indra et les autres dieux deviennent heureux à leur tour, mais par une dispensation proportionnée et ascendante des biens qui assui'ent la félicité: les êtres en général recueillent une portion seulement du bonheur immense que Brahma possède sans partage.
Suivant une observation du commentateur tamoul (Graul, p. 192-193j, Çankara a réfuté en cet endroit une objection de la foi populaire ainsi conçue :. M Une félicité sans partage ni limites est attribuée à Brahmâ, à. YishHU et à beaucoup d'autres dieux : les hommes qui prétendent arriver au bonheur de ces divinités n'ont qu'à accomplir Vaçvamédha (le sacrifice du cheval) et d'autres grands sacrifices. »
Toutes choses se rattachent à Lui, toute activité dépend de Lui (1) ; c'est pourquoi Brahma est répandu en tout, comme le beurre dans la masse du lait.
(1) LmkshjfaU* vgayam {avjfayam). >- Var. advaj/am. Ms. O. et Ânth. « sans doftlité, indÎTiBé. >
(2) BrahmA serait ici rénergio crdatrice de Brahma ; les antres dieux soLt les divlnitte popalaires da brahmanisme.
(3) Vgavakdnu-Utd-anviiah. — Var. Gr. v^avahâraç-cid-anvitah. ■ Toats activité dépend de l'intill gent.
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L'Esprit se manifeste par son attribut de suprême amour {paraprémâspadatayà) ; plus les choses lui sont unies, plus elles ont de prix pour lui. La matière entière, qui n'est pas TEsprit, est d'autant plus précieuse si elle lui est unie. La conduite môme des hommes, étant de sa nature liée à l'Esprit, est plus précieuse encore. Donc Brahma, qui pénétre tout, est digne d'amour au plus haut degré ; il est l'objet du plus vif désir pour l'âme, comme le beurre peut l'être parmi les choses qui tombent sous les sens.
Le commentaire tamoul a formulé ici une réponse à l'objection suivante : « Puisque c'est un fait évident qu'il existe une grande propension vers les choses sensibles, comment peut-on dire que l'Esprit soit à un haut degré un objet du désir humain ?» Il y répond en pressant davantage la comparaison du poète, et il demande si l'on ne peut faire de l'Esprit l'objet du désir dans Tordre moral, comme le beurre en est un dans Tordre sensible. Pour juger l'usage d'un tel exemple, il ne faut pas oublier que le beurre avait une importance capitale dans Talimentation des Hindous, qui ne consommaient pas la chair des animaux, et que, dés les temps de la conquête, dans Tàge des Védas (1), il était une des matières essentielles des oblations aux divinités nationales. Un écrit védantique, en tamoul, publié et traduit par Graul, a pour titre (2), KaivalyanatanUa^ c'est-â-dire, •« le beurre frais de la béatitude. »
Ce qui n'est ni ténu, ni grossier, ni court, ni long (3), ni sujet à naître, ni périssable, ce qui est sans forme, sans qualités, sans nom, — qu'on le sache, — c'est Brahma !
Il n'est pas aisé de reconnaître l'Esprit pénétrant tout, vu l'impossibilité de le définir explicitement. Les termes qui sont ici employés sont des notes négatives, venant de la révélation; on en induit que l'Esprit brille par la nature de son essence {Anauvasthûlam-iti çrutéh saUârûpéna bhâti),
Celui par la splendeur de qui brillent le soleil et les astres (4),
(1) Voir le livre de M. Pictet sar les Argcu primitif i, t. Il, 1862, p. 30 et suir. et les hymnes da Bigréda dans tontes les sections.
(8) BibUoiheea tamuUea, 1. 1, p. 3-00 (trad. allemande). Ib. t. II, p. 1-130 (trad. angl. en regard dn texte). — Le traité a deox parties; la première, en 108 stances, s*occcpe de la ■ définition de la pare essence ; ■ la deuxième, en 186 stances, renferme les > éclaircissements des doutes, i
(3) Anaxïv-aithulam aÀramfam'Odirgham. — Var. ata ivâtthila-iûkthmAm^adtrgham (ros. T.) ■ ce qai n'est ni grossier, ni subtil, ni long. ■
(4) Bkdtyati, - Var. bkd»aU (G. et Gr.).
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mais qui n'est point éclairé par leurs clartés, celui par qui toutes choses sont illuminées, — qu'on le sache, — celui-là, c'est Brahma î
Çankara décrit de nouveau en trois çlokas le sens de la science de Brabma. On le reconnaît à ces signes : il illumine par sa splendeur les corps célestes, le soleil et les astres; mais il n*en reçoit point de lumière. « En lui, devant lui, ne brillent ni le soleil, ni la lune et les étoiles, ni les éclairs. D'où vient cet Agni? Tout brille au reflet de son éclat; à ses splendeurs tout cet univers s*illumine! » On reconnaît pour Brabma celui par qui ce monde appelé à Teustence et renfermant tous les êtres, les éléments et les génies, reçoit la lumière.
Pénétrant partout de lui-même, au dedans et au dehors (1), illuminant l'univers entier, Brahma brille au loin, comme un globe de fer rendu incandescent par la flamme.
Brahma n'a pas de ressemblance avec le monde ; il n'existe rien d'autre en réalité que Brahma ; si quelque chose se produit en dehors de lui, ce n'est qu'une vaine apparence, comme le mirage (2) [qui figure l'eau] dans le désert.
Brabma est sans relation avec le monde ; il est Tétre existant véritablement. Aussi quand on ne le considère que sous la forme du monde, ne le saisit-on pas. Que si Brahma est considéré en dehors de toute ressemblance avec le monde, mais en sa qualité de cause du monde, il est impossible de rien connaître autre que lui. C'est en vain qu'on croirait voir quelque chose hors de Brahma, comme on voit au loin cette eau du mirage qu*on appelle, dans Tlnde, «« soif des gazelles, » mvlga-trishnâ.
Les moralistes indiens se sont approprié des sentences tout à ûiit conformes aux vues des Védantins sur la puissance de la pensée qui élève rbomme, le pénitent au-dessus des Dévas ; c'est ainsi qu'on lit dans Bhar-
(l) Leçon : antargaUm. — Var. antar'bakir (mi. C. Anth. et Gr.). Voir ci-deMU. sUnee Si. -- Mémo Tcrs : hkâêajfann'okkUami var. Anth. bkâsagen-nikkila {bhâ»a$ei) : « il lUamtnc l'aniven.*
(S) Mariichikd (ou MarieikS) c'est l'apparition de l'eau par effet du mirage ; on a donné à ce phénomène le nom de MarOeki, an des dix sages créés par Brahma } mais ce nocu a aaasi VaccepUon de ■ rayon lumineux* »
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tribari (Sententiœ^ éd. Bohlen, liv. III, st. 41), à propos de la science de TEtre suprême : •• Celui en qui réside la connaissance (bodha) considère comme des bottes de foin tous les groupes de Dévas, depuis Brahmâ et Indra jusqu'aux Marouts; car il a le pouvoir, par son imprécation, de rendre vaines toutes les splendeurs et toutes les forces, celles môme qui régissent Tempire des trois mondes. «•
Tout ce qui est vu, tout ce qui est entendu, n'est pas différent de Bralima (1), et, par la connaissance de la vérité, ce Brahma est contemplé comme FÉtre existant, intelligent, heureux, indivisé.
C'est en vain que Ton opposerait à Brabma, comme distinctes de lui, la vision, Taudition, la pensée et la parole : tout cela se confond avec lui, FEtre sans dualité.
L'œil de la science contemple l'Être vivant, intelligent, heureux, pénétrant tout ; mais Fœil de Fignorance ne saurait le contempler, de même qu'un aveugle n'aperçoit point le soleil resplendissant.
Si Brahma, pénétrant tout, n'est pas saisissable par Fœil et par les autres sens, ni avec le secours des Dévas, ni par la pénitence, ni par d'autres actes, c'est que Fœil de Fignorance ne saurait l'atteindre. Mais rhomme dont l'esprit est purifié par le secours de la science, et débarrassé de l'ignorance, voit Brahma en tout temps et en tout lieu.
Le Djiva, ou Fàme, illuminé par la tradition sacrée et les autres moyens de connaissance (2), échauffé au feu de la science, débarrassé de toute souillure, brille lui-même avec Féclat de For purifié par le feu.
(1) Leçon : Brahmane 'ngan na kineana. — Var. Anth, Ma vidgaté. Gr. na tad hhatH.
(2) D'après la leçon : çravanCii. — Var. mss. 0. ot A. êmaranâdi, i le •ooTonir, la rémiiiiseence. >
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Hautement éclairée par Taudition des Ecritures, par la méditation et par d'autres exercices, consumée par le feu de la science, entièrement purifiée, rame est éclatante de beauté (fobkaté) ; elle est délivrée de la souillure de rignorance, qui est la racine de toute transformation du monde, elle brille elle-même individuellement {svayam-éka samyakprakâçaÈé). De même Ton, échauffé par le feu, échangeant sa couleur et ses autres défauts, brille avec Téclat propre À sa nature.
L'Esprit [Atman)^ qui est le soleil de la connaissance, se lo^ant dans Féther du cœur, chasse les ténèbres, pénètre tout, soutient tout; il brille, et tout est illuminé (1).
Celui qui entreprend le pèlerinage de l'Esprit qui est de soi ^2 , pénétrant tout, sans considérer ni l'état du ciel, ni le pays, ni le .temps (5), dissipant le froid et le chaud, assurant un perpétuel bonheur et exempt de toute souillure, celui-là, affranchi complètement des œuvres, devient omniscient, pénétrant tout et immortel.
La dernière stance est d'un haut intérêt, en ce qu'elle exprime la pensée intime des philosophes védantins sur les observances de la religion brahmanique dont ils s'étaient faits les défenseurs dans leurs livres. Le coiamentaire met en évidence l'esprit des conseils que des maîtres de l'école ont voulu inculquer à leurs disciples, en ajoutant au poëme cette stance, qui n'est peut-être pas de Çankara lui-même, mais qui cependant se trouve dans tous les manuscrits. En voici la glose indienne.
La pratique du vojage aux tirthas ou étangs sacrés, tels que le tlrtha de Prayâga (4), doit-elle être observée par qui connaît l'Esprit, afin de détruire les péchés qui font obstacle à la science ? Il est dit à ce sujet que rien ne doit être pratiqué par celui qui se baigne dans l'étang saci-é de TAtman.
(1) Bhûtitarvam pnakdçuti (rose. W. et T. éJ. B. Anth. Ur. H.}. — Var. C. iorvapr^âçmâu, — O. yina narvam prcrkdçyaté.
(2) Yah ivàtttfitirtham bhadjaté, « Das eigene Seibst. » (Or.).
(3) DigdéçahâlMyanapikseKya. — Var. T. Anth. H. anafikika.
(4) Prayâga, littér. i obiation, > est le nom de plusieurs lieux célèbres, dont le principal e«'. au coi.fluent du Gange et de la Tamun&, la moderne Allababad.
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Celui qui, renonçant à toute œuvre, et parvenant à Tétat deparamahansa, ascète du dernier degré, fréquente le tlrthade TEsprit, sachant tout en tout endroit, en vertu de la propre nature du souverain Esprit, devient immortel, c'est-à-dire absolument libéré.
Comment se fait le pèlerinage de TAtman ? Sans considération du ciel, du pays, du temps, il s*étend à tout, dissipant les souffrances qui naissent du froid ou du chaud, assurant le constant bonheur par Tobtention de la délivrance. On voit tout le contraire dans les autres tlrthas : c'est pourquoi rien ne reste à désirer à quiconque s'est baigné dans Tétang sacré de TEsprit.
Ici finit le traité avec commentaire de TAtmabodha, composé par le vénérable Çankaiti âchârya, disciple respecté du vénérable Govinda Bhagavat, maître de Tordre des mendiants et des ascètes sannyâsis du rang de parama?iahsa.