LE MAILLET DE LA FOLIE
ou PRÉSERVATIF CONTRE LES VAINES ILLUSIONS.
1. Apaise, ô insensé, ta soif immodérée des richesses ; reilise à tes sens, à ton esprit, à ton cœur, la satisfaction de tous leurs désirs : jouis content des biens que tu as acquis par ton travail.
2. Qui est ta bien-aimée ? Qui est ton âls ? Ce monde est éminemment mobile et passager. A qui appartiens-tu toi-même, et d'où es-tu venu ? Songe bien, ô frère, à une telle sentence !
3. Ne conçois point un fol orgueil de tes biens, de tes serviteurs ou de ta jeunesse ; le temps enlève tout en un clin d'œil : laisse tout cela qui est le produit de Tillusion, et pénètre par une science austère dans l'essence de TEsprit suprême.
4. Notre vie est incertaine, vacillante comme la goutte d*eau qui se balance sur la feuille du lotus (1) ; c'est un vaisseau qui ne fait que tj^verser la mer de l'existence : il n'est donné qu'un instant de jouir de la société des sages.
5. A la vie est attachée la mort, puis le passage à une naissance nouvelle ; telle est, dans ce monde changeant, la nécessité trop vraie qui nous est imposée : comment, ô mortel, pourrais-tu t'y complaire I
(') Les sectaires brahmanistes ne sont pas seuls à employer le substantif mo?ia dans le sens d'illusion, de folie et d'erreur. Les bouddhistes l'ont aussi adopté, et on le trouve ainsi défini dans une Dhara^t : •> D'où vient que ce qu'on appelle l'erreur a ce nom? C'est que l'erreur {mohû) est ce qui est tout à fait lancé (produit au dehors, muktcC) par toutes les conditions : c'est pour cela que l'erreur se nomme ainsi moha.^ Eug. Burnouf, Introâ. à Vhist, du Buddhéîndien, I, p. 543.
(1) Même image dans le SUûpadéça, Livre I, da 1. 146. « La vie hamaine eit mobile, veQlante comme la goutte d'eaa, semblable à une écume > (édit. Laasen, 1831, Comment, p. 64 .
UOHAMIDGARA. 433
6. Le jour et la nuit, le soir et le matin, l'hiver et le printemps, se succèdent sans interruption : le temps se joue de notre existence, Tâge fuit sans cesse ; et cependant le vent de l'espérance souffle toigours pour rhomme.
7. Le corps dépérit et succombe ; la tête blanchit ou se dépouille de cheveux ; la bouche perd les dents, et le visage se décrépit ; la main, tremblante, s'appuie sur un bâton, et cependant les fantômes de l'espérance ne quittent point encore l'esprit de l'homme.
8. Une habitation digne des dieux, c'est le pied d'un arbre, c'est la terre pour couche avec une peau d'antilope : qui ne trouverait le bonheur à renoncer généreusement aux jouissances extérieures ?
9. Ne prends point souci d'un ennemi ou d'un ami, d'un fils, d'un parent ; ne t'inquiète point de la paix ou de la guerre ; reste constamment recueilli en toi-même, si tu désires arriver bientôt à la connaissance de Vichnou !
10. Les huit grandes montagnes, les sept océans, Brahmâ lui-même, Indra, le soleil, les Rendras, sont tous périssables ; ni toi, ni moi, ni ce monde visible, n'avons d'existence réelle : pourquoi donc nous affliger ^t gémir ?
11. Vichnou seul réside en toi comme en moi et dans les autres êtres ; c'est donc en vain que tu t'irrites contre moi et te livres à l'impatience ; considère dans tout être ta propre âme, et rejette toute distinction comme vaine.
12. L'enfant est occupé de ses jeux, l'adolescent est entraîné par ses amours, le vieillard est absorbé dans la réflexion (l) ; mais personne n'est plongé dans la pensée de l'Être par excellence.
13. Un enseignement complet est donné aux jeunes disciples par ces douze stances ; qui estimerait encore ceux à qui de telles leçons n'inspirent pas un détachement absolu ?
Nous allons faire connaître en transcription quatre des stances insérées dans le texte du manuscrit de Paris ; si elles n'appartiennent pas au morceau, elles trahissent du moins la même inspiration. Ces sentences banales se sont reproduites dans l'Inde sous toutes les formes
(1) Ckitiid ilipnlfie en ce passage la peniée pénible qui produit la crainte de l'avenir, mais qai a poar antidote la croyance à la fatalité. Même ions da mot dant ui distique du prologue du SUopadéça (dlst. 28) : ekinid'V'uha^hoyam'agadak (Ce raisonnement est un antidote qui détruit le poison du souci).
434 MOHAMt'DGARA.
Artham-anari?uim bhàoaya nUyam nâsti iatan sukha-Ukhà satyam j putrâd-api dhana-bhddjàm bJUUh sarvatraiva vikUà ntUB ||
2. Considère toujours la richesse comme inutile ; en te disant qu'elle n'est pas, tu goûteras véritablement le bonheur (1) : les hommes qui sont esclaves de la fortune redoutent môme leurs enfants; c*e6t bien lÀ leur conduite ordinaire.
KAma-krodham Icbham moham tyaktvàimànam paçyatt kô'fiam \ âtma'djnâna'rHhinâ mûddhâs té pachyanté nardhé gûddhâH ||
5. Qui se dégageant des liens du désir, de la colère, de la cupidité et de Terreur, connaît bien Tesprit? Les insensés qui sont privés de la connaissance de Tesprit sont brûlés dans les gouffres infernaux.
Uari-chara^àmbudja''nirbhara-h7uiktiB Sahsârdd'achirdd'bTiava'inuktia \ séndjHya-mdnasa-vâsâd-évam drakshyasi nidja-hRidaydd'api dévam ||
8. L'adoration rendue au lotus qui orne les pieds de Vichnou t'assurera une prompte délivrance de ce monde : c'est ainsi que de ton propre cœur, en possession de ses facultés, tu verras le Dieu lui-môme.
Yàvad-vUtopàrdjana-çaMastâfxin'nidja'parivâro rakUrn \ tad-anuga-djarayà djardjara-déhé vàrUûm ko'pi na priccTuUi géhé ||
10. Tant qu'on est capable d acquérir des richesses, aussi longtemps l'entourage des siens est dévoué ; mais personne dans la maison ne s'inquiète plus d'un corps décrépit, usé par la vieillesse (2).
(1) NoQi avoDB eoQjeetnré UMi pour UtkaR q ai n'a pat de leni ; litténlement x « e^cst 1» marque da bonheur. >
(2) Comp. lei dliUqaei 86 et 37 da IV- livre da HiUfpadéça,