LES NITI-ÇASTRANI , OU LES RECUEILS DE SENTENCES
ET d'apologues.
Le langafçe des vers répondait à la tournure d'esprit des populations civilisées de Tlnde : il Ait appliqué à tous les ordres de pensées et dMntéréts, aux méditations plutôt philosophiques comme aux faits et aventures. La composition didactique prit de vastes proportions, môme avant qu'il existât des poëmes détachés qui seraient qualifiés de ce titre. Des digressions fort étendues relatives aux lois, aux prescriptions civiles et politiques, ainsi qu*à la morale enj^énéral, furent englobées dans un répertoire de versification uniforme aussi considérable que le Mahâbhârata : par le fait de la récitation, sinon de la lecture, elles étaient aisément confiées à la mémoire. Aussi les codes de législation et les systèmes de philosophie furent-ils soumis à une même rédaction en mesures fort simples qui s'adaptaient à différents styles. La morale, la science de la conduite, niti, avait toujours eu sa place dans ces œuvres variées de Tesprit politique et de l'esprit scientifique. Mais elle devait être popularisée dans des écrits de diverse longueur qui seraient rattachés à deux branches inférieures de la poésie didactique, les sentences et les apologues.
Des mots eejfitencieux avaient été jetés dans le discours, et ils étaient restés dans la mémoire des familles. Les maximes en vers avaient trouvé leur place dans toute espèce d'ouvrages; mais leur nombre ne lit que s'accroître, et elles s'amassèrent au point de donner l'idée de tirades apprises par cœur, récitées et déclamées. En prenant corps, les sentences devinrent de petits poèmes versifiés avec soin, et facilement amplifiés par le luxe des comparaisons et des figures.
Mais avec les préceptes il fallait des exemples; ils furent pris dans l'étude des hommes de toute classe, et choisis avec un ingénieux instinct d'observation dans les mœurs des animaux. Dès lors c'était
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l'apologne, non plus l'exemple improvisé, non plus tel récit qui arait orné une narration épique, qui avait éclairci et justifié une moralité; mais Tapologue écrit pour être conservé en manière de leçon on d'avertissement, devenu une petite pièce où les sentences en vers relevaient rhistoriette en prose, courte, mais instructive et piquante.
Bientôt vint Tusage d'enchaîner ces petits récits, et puis de les lier et de les enchevêtrer dans un même livre; enfin de distribuer en autant de livres43ne composition annonçant par son titre général le but pratique de ses enseignements. Quelle qn*ait pu être la préoccupation des écrivains, visant à Télégance du langage, l'opinion exigeait d'eux la déclaration d'une intention morale. Le fabuliste, qui n'avait à s'imposer aucune contrainte dans le choix des fictions, ne manquait pas de produire son ouvrage sous la rubrique : « livre de morale » {niti-çàstra): de leur côté, les auteurs de sentences (ou d'épigrammes, en prenant ce mot dans le sens le plus large; s'attribuaient le but d'instruire en amusant, et ils faisaient d'ordinaire à la sagesse et à la vertu une part assez belle dans leurs maximes mêlées (1).
Que l'on considère l'esprit de cette sagçsse poétique, il nous apparaît assurément comme très éloigné de la morale religieuse, liée aux anciens cultes et ensuite appuyée sur des lois positives de rédaction sacerdotale. La morale des nouveaux poètes est une morale profane qui fait appel à l'intérêt et au calcul plus qu'aux croyances et aux sentiments. Elle porte un respect tout formel aux religions populaires, mais elle n'a pas de base solide.
Ces quelques traits évoqueraient chez plusieurs peut-être les souvenirs de leur éducation classique et les feraient songer à un parallèle des littératures anciennes avec celle de l'Inde en raison de raffinité des langues. Quel que soit l'intérêt de ces rapprochements, ce n'est pas notre intention de les aborder. Par rapport à la fable, nous dirons ce qu'elle valut comme genre populaire au déclin de la littérature sanscrite. Nous ne toucherons pas aux controverses qui se sont élevées sur l'apologue indien comparé à l'apologue hellénique ; nous n'entrerons pas non plus, malgré tout son attrait, dans une étude qui jouit encore de sa première faveur, celle de la transmission ou de la migration des fables indiennes d'Asie en Europe (2),
(1) Indian Wisdom de Monier Williams, pages 505 à 518.
(2) Voir les Essais sur la mythologie comparée do Max Mû lier, traduit par G. Perrot, 1874.
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