‹ Les époques littéraires de l'IndeChapitre 4 sur 46 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

d'année en année, à l'étranger, leur essor et leurs progrès, i^Après avoir pris connaissance des monuments principaux mis au jour dans cet intervalle, je me suis appliqué à en analyser quelques-uns, à en traduire .et en commenter quelques autres. Je n'ai point fait la révision de mes diflférents essais sans y joindre, des notices inédites qui sont le complément des premières. Ce n'est pas sans regret que j'ai renoncé à de nouvelles investigations dans le champ des textes antiques du Véda sur lesquels s'étaient concentrés mes premiers efforts ; j'ai bientôt reconnu qu'il était superflu d'y revenir sans pouvoir leur consacrer un labeur non interrompu et en quelque sorte exclusif, comme l'ont fait les savants qui en sont devenus les éditeurs et les interprètes autorisés.

Ce recueil d^histoire littéraire sera de quelque utilité, j'ose l'espérer, à ceux qui se préoccupent des travaux de littérature comparée mis en faveur de nos jours et à ceux qui veulent se faire une idée des productions originales assurant à rinde une large place dans l'histoire intellectuelle de l'Orient. S'il leur plaisait de s'en tenir à ce point de vue, mes confrères en Indianisme,. travailleurs plus intrépides et plus heureux, considéreraient d'un œil indulgent la dernière marque de bon vouloir qu'il me soit permis de leur offrir. Ils ne me porteraient point rancune après cela si, dans les loisirs de Téméritat, je consacrais une part de temps et de zèle à une branche de la philologie asiatique

Vni PRÉFACE.

au profit de laquelle j'ai provoqué maintes fois Tattentiou des gens instruits : je veux parler des sources en langue arménienne dont l'exploration importe à l'histoire universelle et à l'ethnographie autant qu'à l'histoire du christianisme oriental.

Louvain, 13 juin 1883.

Les peuples occidentaux ont admis depuis longtemps, sur la foi d'historiens et de voyageurs grecs, l'existence d'une grande civilisation qui s'était épanouie au sud du continent asiatique, dans une vaste contrée du nom de India : mais la connaissance en était restée vague et imparfaite. C'est seulement à une date tout-à-fait moderne que la science de l'antiquité indienne s'est constituée dans le cadre agrandi des sciences historiques : bien définie par les recherches dont elle a été l'objet, elle en provoque sans cesse de nouvelles, qui sont poursuivies à la fois en Europe et dans l'Inde anglaise. Les résultats importants, acceptés par la majorité des savants, s'élèvent fort au-dessus des solutions provisoires et contestables qui représentent une étude au berceau. En effet, plusieurs branches du savoir se sont déjù enrichies de notions et de faits empruntés à la connaissance de l'Inde ancienne : des écrits spéciaux, de la discussion des écoles, ces notions, ces faits passent de proche eu proche dans les ouvrages généraux d'histoire ou de science, et bientôt ils passeront en substance jusque dans les livres élémentaires.

Il s'agit non-seulement de l'histoire de la race conquérante des Aryas, célèbres au premier rang parmi les populations du monde

s INTRODUCTION.

ancien dont l'ethnographie a retrouvé la trace, et du développement politique de la société indienne; il s'agit encore de ses croyances-, de ses idées, de ses doctrines philosophiques qui offrent une matière féconde d'observations et de rapprochements : la mythologie et la métaphysique des Hindous n'ont-elles pas désormais leur place marquée dans le tableau des efforts de l'esprit humain?

D'un autre côté, les sciences exactes auront leur part dans les inductions de la critique européenne, appliquée aux sources de l'Inde. Il ne peut paraître indifférent à une époque comme la nôtre, où elles ont rapidement progressé, de refaire leur histoire en Orient, de rapprocher les hypothèses et les conceptions des Hindous de celles des nations fameuses de l'antiquité. Quand même on reconnaîtrait chez les premiers moins de découvertes que d'emprunts faits avec plus ou moins d'habileté, soit aux Grecs, soit aux Chinois (1), il serait utile de déterminer quelle fut la portée de leur savoir en mathématiques et en astronomie. Non-seulement la question de priorité touchant plusieurs pi'oblèmes est intéressante par elle-même ; mais encore on mettra de cette Êiçon à l'épreuve les forces originales de l'esprit indien, en constatant à quel degré lui a toujours manqué la puissance d'obser\'ation. On le présume sans peine, et déjù on peut l'affirmer, il y aura, de ce côté, en définitive, plus de curiosité pour l'érudition que de profit pour la science. De véritables et plus utiles conquêtes se feront sur le terrain de la langue et des lettres, et les premières répondent de beaucoup d'autres.

La pensée indienne eut pour organe, dans sa maturité, une

(I) Le savant J.-B. Biot, déjà octogénaire, a consacré à cet ordre de questions plusieurs mémoires que résument ses Études sur rastronomi$ indienne et Vastronomie chinoise (Paris, M. Lévy, 1862, l volume in-8®). L'investigation des sources sanscrites, faites sur ce même sujet, par des indianistes éminents, tels que MM. Whitney, Alb. Weber et Max MûUer, ]i*a modifié que partiellement ses conclusions défavorables à Tfnde.

langue qu'elle avait façonnée à son image, et dont elle a, plus tard, osé qualifier la perfection par le nom de sanscrit ou « achevé. » C'est dans les monuments de cette langue qu'elle nous, apparaît avec toute son originalité, et l'on irait jusqu'à dire, qu'une de ses créations merveilleuses est la grammaire, c'est-à-dire la savante analyse et l'anatomie de cet idiome qui devait rester sans rival sur le sol de la "grande péninsule.

Dans un premier exposé, nous dirons ce que fut à l'origine l'étude du sanscrit, et comment l'enseignement de cette langue se répandit et s'organisa en Europe ; nous montrerons également de quelle façon le sanscrit est devenu un des fondements de la grammaire comparée. Mais, si l'on est d'accord sur les qualités intrinsèques de la langue nationale et sacrée des Aryas, déjà des opinions contradictoires se sont fait jour sur la valeur littéraire de ses productions. Il n'y a pas, au sein des écoles d'Europe, des jugements bien arrêtés sur la littérature sanscrite, sur la distinction et le mérite de ses genres, sur le caractère des œuvres qui leur appartiennent et sur la beauté du style qui domine dans chacun d'eux. 11 est vrai qu'on est loin d'avoir réuni les matériaux nécessaires pour recomposer son histoire ; mais on ne manque plus des données essentielles pouvant servir à fixer quelques traits saillants de l'esthétique qu'elle a constamment représentée. Si l'on n'a écrit l'histoire des littératures classiques qu'après trois siècles d'études approfondies sur les textes, le moment n est pas venu d'apprécier la littérature indienne dans son ensemble et dans ses détails : car plusieurs de ses grands monuments sont à peine imprimés et traduits, et d'autres sont en cours de publication. Malgré le rude labeur que d'habiles philologues ont voué à l'exploration des œuvres manuscrites, malgré la sagacité que d'autres ont mise à introduire parmi des œuvres si diverses le fil conducteur de l'histoire et de la chronologie, la tâche de la critique n'est encore que commencée.

Nous n'embrassons dans ces préliminaires qu'une seule face de l'histoire intellectuelle de l'Inde, sa culture littéraire* Sans pouvoir

esquisser un vrai parallèle, rigoureux et complet, de la littérature sanscrite et de celle de grands peuples historiques, nous nous attacherons pour la juger aux idées reçues dans notre monde occidental sur l'expression du beau. Implicitement, nous mettrons les Hindous en présence de ces nations privilégiées auxquelles l'Europe, maîtresse du monde par l'intelligence, doit sa première éducation et les fondements de sa supériorité scientifique. Car, comment faire abstraction des règles du style admises depuis deux mille ans dans la partie la plus civilisée de l'humanité, quand on aborde une littérature séculaire de l'Orient, pour la considérer dans toutes ses tendances? Et comment ne pas s'enquérir à l'avance des limites de temps dans lesquelles il faut placer son complet développement?

Premier essor des études indiennes.

Jusqu'au milieu du xviii^ siècle, on n'avait qu'une notion sommaire de la langue sacrée des Brahmanes, puisée dans les rapports de quelques voyageurs et de quelques missionnaires parmi lesquels on distinguerait en toute justice le P. Pons et le P. Coeurdoux. Mais vers la fin du même siècle, un grand trs^vail rédigé en latin (1), puis des traités écrits en anglais en firent connaître la grammaire hors de Tlnde. Dès lors il ne resta plus de doute sur les caractères éminents du sanscrit : idiome antique et peu altéré où domine encore la synthèse ; langue savante qui a reçu de peuples renommés pour leur intelligence le nom de parfait ou ai achevé en raison de Fétat où ils ont porté sa culture ; enfin, représentant d'une grande famille de langues, demeurée la propriété séculaire et inaliénable des races qui ont peuplé de grandes régions de l'Asie et la majeure partie de l'Europe.

(l) La Grammatica Samscredamica etc., du P. Paulin a Santo Bartolomeo, carme allemand, missionnaire dans Tlnde (Rome 1790, in-4<^).

C'en était assez pour attirer de ce côté les efforts de plusieurs générations de savants. Les Anglais qui ouvrirent la voie étaient |K>ur la plupart des administrateurs habiles ayant résidé longtemps dans rinde, en même temps que des hommes d'une solide instruction capables de mettre à profit une découverte aussi importante. William Jones, Carey et Wilkins, Yates et Colebrooke, jetèrent les bases de l'étude grammaticale du sanscrit, et ils donnèrent euxmêmes une prompte célébrité à sa littérature jusqu'en Europe, par la traduction d'œuvres vantées parmi ses monunients originaux. Thomas Colebrooke alla plus loin : non-seulement il élucida le système grammatical des Hindous (1805); mais encore il tira des sources indigènes, restées manuscrites, la matière de savans mémoires sur toutes les branches de la science indienne. C'était le terme des premières conquêtes, c'était la prise de possession d'un grand territoire par le génie européen.

Dans les premières années de notre siècle, les études indiennes forent recommandées à l'attention de l'Europe par quelques écrivains de goût, surtout par Frédéric de Schlegel, qui devinait beau^coup (1), et après lui par Auguste-Guillaume son frère : l'opinion publique les prit pour initiateurs, et elle ratifia bientôt leurs tentatives en provoquant la création des premières chaires de langue sanscrite sur le continent. Dans les leçons du Collège de France, Paris fut surtout initié aux beautés de la poétique indienne, étudiée dans la Sacountalâ et dans quelques œuvres d'imagination. Les facultés de Bonn et de Berlin eurent en Prusse les honneurs d'une forte et féconde initiative : dans l'une prévalut tout^d'abord le points de vue historique et littéraire auquel s'est tenu Guillaume de Schlegel dans sa Bibliothèque indienne et dans ses autres^publications ; dans l'autre prévalut le point de vue grammatical et philologique, consacré par les leçons et par les livres de Franz ' Bopp, dont les solides travaux de grammaire comparée se sont

(l) Bêla langue et de ta sagesse des Indiens (Heidelberg 1808). —Trad. franc, par M. Mazure (1837).

étendus de la langue sanscrite à tous les idiomes congénères d'Asie et d'Europe (i). Au bout de peu d'années cet enseignement oflSciel porta des fruits en Allemagne : en même temps que le sanscrit fut appliqué à la synglosse avec plus de sûreté et plus d'extension, on pénétra plus avant dans le génie de la langue et de la littérature brahmaniques ; car on ne tarda pas à publier le texte de quelquesuns de ses monuments avec un appareil de notes et de commen> taires philologiques, comme on l'avait fait pour celui des classiques anciens. Les noms de H. H. Wilson en Angleterre, de Christian Lassen et de Frédéric Rosen en Allemagne, d'Eugène Bumouf en France, marquent cette seconde phase des études sanscrites en progrès. Telle est la signification de ces noms, qu'ils rappelleront dans l'histoire des hautes études la profonde et ingénieuse sagacité avec laquelle quelques hommes ont fait avancer du même' coup la critique littéraire et la connaissance de l'Inde historique. Personne n'était mieux à même que Christian Lassen de mettre la main à un livre aussi considérable que ses Antiquités indiennes (2), où il a résumé toutes les notions acquises jusqu'à nos jours sur l'antique civilisation fondée par les Aryas, puis recueillie et transformée par les dominateurs successifs de la Péninsule. Mais, il faut le dire, celte science de l'antiquité indienne — ^pour reprendre la dénomination appliquée à l'étude encyclopédique de l'antiquité grecque et romaine — se complète, se parfait chaque année par

(l) Le premier essai de M. Bopp sur la conjugaison date de 1816. Son grand manuel de grammaire sanscrite {Lehrgébâude) & vu le jour en 1827; il en a donné en 1832 une rédaction latine, et plus tard un abrégé allemand qui compte trois éditions. Sa grammaire comparée fut publiée la première fois en 6 livraisons (1833-1852). — L'auteur en a revu lui-même la seconde édition entièrement refondue : VergleicJiende Grammatik des Sanshrity Send, Armenùchen, Qriechischen^ Laieinischen^ LUauischen, AUslavischen^ Qothischen %md Deutschen (Berlin, Dttmmler 1857-1861, 3 gr. vol. in-8^). En 1863 a paru la table systématique du livre rédigée par M. Garl Arendt.

(2) Indische AUerthumskunde. Il en a paru quatre volumes, grand in-8% A Bonn et à Leipzig de 1847 à 186U

des travaux neufs et approfondis. Le fait a créé le mot : depuis longtemps on a distingué en Europe par le nom d'indianistes les philologues et les littérateurs, les historiens et les savants qui cultivent spécialement ce champ à lui seul très vaste dans Timmense domaine des études orientales.

De chaque école, en effet, sont sortis des disciples qui ont soutenu, fécondé, quelquefois agrandi l'enseignement du maître : leur nombre même a excité parmi eux le sentiment d'une salutaire émulation. On rattacherait aux leçons et aux conseils d'Eugène Bnmouf les savants mémoires de M. Barthélémy Saint-Hilaire, traducteur d'Aristote, sur la philosophie des Hindous, les investigations de M. Adolphe Régnier sur l'ex^^èse grammaticale des Brahmanes d'après les traités indigènes, les études épiques de MH. Théodore Pavie et Ph.-Ed. Foucaux, la traduction des volumineux poèmes de Yalmiki et de Câlidâsa par feu Hippolyte Fauche, qui a poussé assez loin une version complète du Mahâbhârata ; enfin les ingénieux essais de Jacquet sur l'épigraphe et la paléographie indiennes (1). Il est juste de lui faire également honneur de l'introduction de la littérature sanscrite en Italie, par l'exemple de M. Gaspar Gorresio, éditeur du Ràmàyana après G. de Schlegel, et traducteur de cette grande épopée dans la langue de Dante. D'autre part, c'est aux universités de Bonn, de Berlin, de Breslau, qu'il faut rapporter des succès de premier ordre obtenus dans la philologie indienne. Ce furent deux élèves de l'école de Bonn, MM. Boehtlingk et Westergaard, qui l'implantèrent en Russie et en Danemark. Ce furent les efforts simultanés d'autres indianistes de même âge, formés à d'autres écoles, MM. Max Mûller, Albert WelxT, Théodore Benfey et Rudolphe Roth qui donnèrent à l'Allemagne la gloire de restituer le Véda. Ils mirent au jour ces livres

(1) Pour les trayaux d*Eugône Jacquet de Bruxelles, relatifs À l'histoire et aux langues de TOrient, voir notre Mémoire imprimé en 1856 par rAeadémie royale de Belgique (tome XXVllI des Mémoires des savanU étrangers, 148 pages, collection in-4<>).

sacrés que la caste brahmanique a soustraits le plus longtemps possible à l'œil des étrangers ; ils donnèrent libre accès à ce corps des écritures védiques, qui forme la plus ancienne littérature de rinde, toute religieuse et philosophique ; ils pénétrèrent même dans la science des commentaires créée tout exprès pour conserver et sauvegarder de si vénérables monuments.

Grâce à la patience et ù Tintrépidité de ces infatigables travailleurs, on possède enfin les plus anciens titres de la forte civilisation des Âryas de Tliide, la clef des origines de leurs religions et de leurs cultes. La lumière s'étant faite sur ce premier âge de la société indienne, on est assuré de pouvoir classer quelque jour la longue suite des productions, poèmes et traités, qui se sont conservés en langue sanscrite; la critique ne peut plus désespérer d'en débrouiller la filiation. Déjà, en y appliquant le fil d'une chronologie fondée sur des inductions plutôt que sur des calculs, sur des idées plutôt que sur des dates, on a clairement aperçu les grandes phases de la spéculation indienne, et on est par\'enu à suivre toutes les transformations du peuple conquérant et civilisateur depuis le gouvernement patriarcal des chefs de tribu jusqu'à la constitution de florissantes monarchies.

Pour rétablir même partiellement les principales époques de la poésie et de Tart chez une des grandes nations de l'Orient, il ne fallait rien moins que l'avancement parallèle de la grammaire et de la lexicographie sanscrites, ainsi que de l'histoire et de la géographie de l'Inde. C'est avec l'autorité de ses longues études sur le Yéda que M. Max MùUer publiait naguère son histoire de l'ancienne littérature des Hindous (1), jugée admirable en tant qu'elle illumine leurs croyances primitives et leurs rites sacrés et nous fait assister à la constitution du Brahmanisme. Dans les trente dernières années, on a successivement amassé les matériaux devant servir à une connaissance plus complète de l'Inde antique : tantôt

(1) A history of ancient sanskrU lUerature (Londres 1859. — 2« édit. }861), 1 vol. gr. in-8o.

ce fut la description des collections de manuscrits indiens réputées les plus précieuses; tantôt ce furent des notices détachées, des dissertations ayant pour objet de rechercher Tâge, de déterminer le but, de reconnaître les auteurs d'une foule d'écrits. On citerait en première ligne à ce sujet les travaux considérables de M. Albert Weber, qui lui ont fait, ouvrir à peu de distance les portes de Funiversité de Berlin et celles de FAcadémie des sciences de Prusse. Il a rempli de savants mémoires, tirés de sources inédites en sanscrit, le recueil qu'il a fondé ù partir de 1880 sous le titre d*Éludes indiennes (1). Il a exposé et discuté le programme des questions les plus, graves que la critique puisse soulever au sujet des anciens monuments de la langue sanscrite, dans ses leçons faites à Berlin en 1881-1882 sur Yhistoire de la littérature indienne. Vingt-cinq ans plus tard (2), il a doimé une seconde édition de ses remarquables leçons sur le même plan, mais avec la mention succincte des nombreux textes mis au jour par les pandits ou par des indianistes européens. Outre cela, il a composé année par année une foule d'articles de critique sur les nouveautés relatives à l'Inde et à son histoire (3) ; ainsi a-t-il rempli avec une autorité généralement reconnue son rôle de chef d'école, dont l'avis est entendu à la première heure.

Les routes sont donc tracées dès aujourd'hui dans plus d'une direction. Toutes. les fois qu'on publiera de nouveaux textes, on

(1) Les Indische Studien sont paryenues en 1876 & leur XIY* tome (Berlin, Dûmmler, 14 vol. in-8<^). Un traité de la métrique des Indiens» formant le tome YIII de cette collection, a valu & M. Weber le grand prix Volnej, en 1864.

(2) Akademische Vorlesungen u^fer die indische Literaturgeschichte, Berlin 1852, 2*« ausg., ibid., 1876.— Naclitrag, 1878. L'ouvrage a été traduit de l'allemand en français sur la 1^^ édition, par M. Alfred Sadous (Paris, A. Durand, 1859, 1 vol. în-8o).

(3) Ces curieuses annonces remplissent trois volumes in-8^, sous le titre à'Indisehe Streifm ou Excursions indiennes (Berlin, 1. 1, 1861, t. II, 1869, t. III, 1876).

modifiera, on perfectionnera les données acquises; on définira mieux les différences de langue et de style d'une période à Tautre, et Ton établira jusque dans les détails les origines et la distinction de chaque genre, la valeur des œuvres qui lui appartiennent. Qu'on en juge par les questions aujourd'hui éclaircies, on ne saurait désespérer de la solution de bien d'autres problèmes. C'est par des inductions, par des conjectures tirées de l'influence réciproque soit des doctrines, soit des événements, qu'on a tenté, non sans succès, de reconstituer les grands faits de l'histoire politique et sociale des Hindous : de même, c'est par l'étude analytique des textes, par leur examen comparatif, que l'on parviendra i classer dans leur ensemble les productions littéraires de l'Inde, à les replacer dans l'ordre probable de leur apparition, sincHi dans l'enchaînement d'une stricte chronologie. Ce but ne peut manquer d'être atteint dans un avenir peu éloigné : alors seulement il sera donné à la critique occidentale d'établir des rapprochements fondés entre la principale littérature de l'Inde et les grandes littératures du monde ancien et moderne. Est-il besoin de le dire? Arrivée à ce terme, la connaissance du génie littéraire des Indiens aura fourni bien des traits au tableau général de la civilisation, à l'histoire des idées religieuses» des formes politiques et des systèmes de philosophie. Mais cette connaissance ne sera dûment acquise que par l'étude vulgarisée de la langue littéraire de l'Inde dans ses deux âges, l'idiome antique ou la langue du Véda, et la langue polie par une longue culture, le sanscrit proprement dit.

§ II

Coup h'oBiL sur l'enseignement du sanscrit en Europe.

La Compagnie anglaise dite des Indes orientales n'avait pas cessé d'administrer l'Inde avec de larges pouvoirs, avant la révolte de 1857 qui a déterminé la couronne d'Angleterre k en reprendra" le gouvernement direct. Dès le principe elle eut un intérêt majeur

INTRODUCTION. ii

à répandre la connaissance des langues de ses sujets asiatiques et à faire donner un enseignement régulier du sanscrit; aussi fondât-elle de bonne heure un cours de cette langue, ainsi que des leçons de persan et d*hîndoustani, dans son collège de Haileybury, en faveur de ceux qui voulaient remplir des fonctions à son service dans les possessions britanniques. Elle prêta un sérieux appui à la Société asiatique de Calcutta, fondée en 1784, et à la publication des Asiatic Researches qui précéda de longtemps les travaux patronés par les Académies ou par les sociétés littéraires d'Europe.

Mais avant que TAngleterre eût admis le sanscrit parmi les langues savantes dans ses vieilles universités d'Oxford et de Cambridge, cette langue lut dotée de chaires spéciales sur le continent, et Ton vit peu après les sciences philologiques prendre un prodigieux essor, eu égard aux moyens de rénovation qui venaient d'être assurés à leurs méthodes.

Par ordonnance du 29 novembre 1814, Louis XVIII fonda au Collège royal de France la chaire de langue et de littérature sanscrite; après M. de Chézy elle lut illustrée par M. Eugène Bumouf, qui fit des prosélytes parmi ses confrères de l'Institut et qui forma grand nombre d'indianistes ; elle fut occupée après lui par M. Théodore Pavie, versé dans plusieurs langues de l'Inde, et elle l'est aujourd'hui par M. Ph. Ed. Foucaux qui, sur les conseils du maître, a exploré l'histoire du Bouddhisme dans ses sources sanscrites et dans leurs versions tibétaines.

Mais nous allons retracer la diffusion plus rapide et plus générale de l'étude du sanscrit en Allemagne, à laquelle les gouvernements n'ont pu refuser leur appui en raison de l'intérêt avec lequel toutes les parties de la philologie sont cultivées en ce pays. La Prusse prit les devants sous le règne de Frédéric-Guillaume III, grâce aux vues élevées d'un de ses ministres, le baron Stein von Altenstein, et par l'autorité de Guillaume de Humboldt qui devait lui-même jeter de vives lumières sur l'histoire et la philosophie du

langage (i). Les universités de Berlin et de Bonn, qui ont possédé des chaires de sanscrit dès Tan 1818, ont donné la première impulsion aux études indiennes. Pour ne pas négliger le stimulant de Témulation, on leur a appliqué le système qui est en usage depuis longtemps dans les universités allemandes, et qui permet l'ouverture de cours publics en concurrence avec celui du professeur titulaire. Chaque année des cours de philologie sanscrite y furent faits par des professeurs extraordinaires ou par des agrégés portant le titre de privat-docenten ; il leur fut libre de passer des éléments de la grammaire à l'interprétation de divers ouvrages, en dehors des leçons assignées par le programme au professeur ordinaire. Telle fut par exemple, pendant la vie de Guillaume de Schlegel, la sphère d'action de Christian Lassen dont les leçons et les écrits firent bientôt la renommée de l'école de Bonn dans l'Europe entière; dans la suite, il eut pour collaborateurs des philologues aussi distingués que MM. Gildemeister, A. Schleicher et Martin Haug. De même à Berlin, l'éminent grammairien, M. Franz Bopp eut pour auxiliaires des hommes sortis de son école, MM. Âlb. Hoefer, Agathon Beuary, Nie. Delius et plusieurs autres.

Un fait capital doit être mentionné dans les fastes de l'école de Berlin : l'acquisition que le gouvernement prussien fit vers 184^ de la riche collection de manuscrits sanscrits, formée dans l'Inde par sir Robert Chambers.La libéralité du roi Frédéric-Guillaume IV la mit au nombre des trésors de la Bibliothèque royale de Berlin, et rendit ainsi pour longtemps la capitale de la Prusse un des principaux centres de l'indianisme en Europe. C'est à M. Alb. Weber qu'échut l'honneur de dresser le catalogue raisonné de la collection Chambers, avec description d'e chaque manuscrit, et même avec des citations et des extraits des plus précieux ouvrages (2) : il faut ajouter cette tâche à ses plus beaux titres scien-

(1) Les faitâ ont été relatés en détail dans le livre de Th. Benfey : Geschichte der Sprachwisse^ischafl und orienialischen Philologie in Deutschîand (Munich, 1869), pp. 357-41Ô. •

(2) Yerzeichniss der Sanskrit- Handschriften (tome 1*' du catalogue

tifiques. Il a puisé abondamment à une telle source les documents inédits qu'il a savamment interprétés dans de nombreux mémoires de l'Académie de Berlin.

Presque sans exception, les universités d'Allemagne furent successivement dotées de leçons de sanscrit comprises dans le programme de la Faculté de philosophie et lettres. Dans les provinces septentrionales de la monarchie prussienne, le sanscrit a été mis au nombre des attributions des professeurs de grammaire et de linguistique, M. Stenzler à Breslau, le D*" A. F. Pott à l'universilé de Halle, Kosegarten et Albert Hoefer ù l'université de Greifswald (»n Poméranie, P. de Bohien et Nesselmann à l'université de Kœnigsberg. Dans le royaume de Saxe, à Leipzig, un des centres de la philologie classique, M. Hermann Brockhaus a mis en relief l'étude du sanscrit parmi les littératures de l'Asie orientale comprises dans le titre de sa chaire spéciale. La célèbre université du Hanovre, Goetlingue, compta parmi ses maîtres Théodore Benfey et Fr. Bollensen ; celle de léna, le docteur A. Schleiclier, conseiller du grand-duc; celle de Heidelberg, dans le Bade, Adolphe Holtzmann, et celle de Giessen, dans la Hesse-Darmstadt, le docteur J. A. Yûllers, qui a éclairci par la synglosse les origines et les transformations du persan moderne. Dans le midi de l'Allemagne, M. Joseph Muller professa à Munich le sanscrit depuis la mort d'Othmar Franck, fondateur de cette étude en Bavière; M. Frédéric Spiegel, à Erlangen, dans le même pays ; M. Rudolph Roth, à Tubingue dans le Wurtemberg, et le D** Antoine Boller, à l'université impériale de Vienne. En Suisse, M. Schweizer s'est assigné la même tâche dans sa chaire de Zurich^ et l'exemple de M. Adolphe Pictet a été à Genève la meilleure des propagandes.

La Hollande n'a donné place au sanscrit que fort tard dans son enseignement ofGciel. Feu Hamaker n'a pu que le signaler à ses doctes compatriotes dans un volume qui résume, sous forme de

général des manuscrits de la Biblioth^ue royale, par les soins du D~ Pertz). Berlin 1853, pp. XXIV-480, in-4°.

leçons, ses vues personnelles sur Tutilité et la portée de la comparaison de plusieurs langues avec le sanscrit (1). Enfin, un philologue qui s'est fait connaître par ses recherches dans les manuscrits concernant Tastronomie indienne, et qui était allé enseigner ' dans rindc, M. le IK Henri Kern a été mis en possession d'une chaire qui rétablit les droits des langues indiennes au milieu des riches fondations de Fécole de Leiden en faveur des langues orientales.

Dans les États du nord de l'Europe, ce sont des savants originaires de chaque nation, qui, au sortir de Tune ou l'autre université allemande, y importèrent l'étude du sanscrit et les procédés de la philologie comparée. Nous citerons M. Nicolas Westergaard (2)^ à Copenhague ; feu TuUberg et M. Fréd. Bergstedt, à Upsal ; en Russie, H. Kellgren à Helsingfors, MM. Otto Boehtiingk et Antoine Schiefner résidant à Saint-Pétersbourg. Ces deux derniers ont fait une active propagande pour tourner les savants russes vers les sources orientales, et ils ont enrichi de leurs travaux les VK^ moires et les Bulletins de l'académie impériale des sciences; le premier a publié, de concert avec M. Roth, et avec le concours de plusieurs indianistes, le grand dictionnaire sanscrit, commenté en allemand ; le second a complété l'histoire du Bouddhisme indien par l'investigation des monuments de cette religion en tibétain (^t en d'autres langues. Ainsi s'est-il fait que l'indianisme a réalisé de notables progrès en Russie même, à cause de l'appui qu'il a obtenu de la munificence de l'Etat dispensée avec intelligence par un corps savant : on n'a plus à déplorer aujourd'hui l'absence d'un cours de sanscrit parmi ces cours de nombreuses langues asiatiques qui sont enseignées à la faculté orientale annexée depuis 185S à l'université de Saint-Pétersbourg.

(1) Academische voorlezingen aoer het nut en de belangrijkheid der grammatische vergelijking enz. met het sanskrit, — Leyden 1835, in-8®.

(2) Éditeur du corps des Radiées sanscriiae Bi^^vé^ Rosen, M. Westergaard a donné une grammaire sanscrite en danois et disserté sur plus d*une question de littérature indienne dans sa langue nationale.

Que si nous nous tournons de nouveau vers l'Angleterre, nous devons signaler la belle et laborieuse carrière de M. Horace Hayman Wilson, qui succéda dignement aux indianistes anglais qui furent les premiers maîtres des écoles d'Europe. Fort d'une érudi^ tion puisée aux sources indigènes pendant sa longue résidence dans l'Inde, il occupa le premier la chaire de sanscrit richement dotée par le colonel Boden à l'université d'Oxford. Après la mort de Wilson, en 1860, un vote des membres de cette grande corporation a fait passer cette chaire entre les mains d'un philologue anglais, H. Honier Williams. D'autre part, l'influence des procédé» de la philologie allemande s'est fait sentir sur d'autres points en Angleterre : à Oxford même, où il occupe des fonctions officielles dans la hiérarchie universitaire, H. le D'' Max Muller poursuit ses grands travaux sur la littérature sacrée de l'Inde, parmi lesquels on placerait l'achèvement de son édition princeps du Rigvéda ou Véda des hymnes ; à plusieurs reprises, il a propagé les principes et les découvertes de la nouvelle philologie dans ses lectures sur la science du langage, données à l'Institut royal de Londres; elles lui ont valu en 1862 le grand prix Volney décerné par l'Institut impérial de France, et elles ont été traduites peu après leur publication de l'anglais en allemand, en français et en d'autres langues.

La nouvelle université de Londres, University Collège, établisse^ ment libre fondé au xix^ siècle seulement en antagonisme avec les établissements privilégiés d'Oxford et de Cambridge, a institué une leçon de langue et de littérature sanscrite ; elle fut confiée d'abord ù un savant prussien, M. Théodore Goldstucker, qui avait passé de longues années en Angleterre, travaillant sans relâche au dépouil^ lement des grandes collections orientales de ses bibliothèques*

Plus récemment un autre indianiste allemand^ H. le D** S.-Th. Aufrecht a été appelé à professer le sanscrit à l'université d'Edimbourg avant d'occuper la même chaire à Bonn : la description qu'il a entreprise des précieux manuscrits indiens provenant de divers dons ou legs, dont s'est enrichie la fameuse Bibliothèque bodléienne d'Oxford, compte parmi ses meilleurs titres.

16 I^TRODUCTIOIS.

Les institutions littéraires des Etats-Unis sont également devenues tributaires de l'Allemagne en la personne de leurs maîtres et de leurs écrivains qui ont mis en honneur, à leur retour d'Europe, une philologie savante basée sur le sanscrit. Elève de Berlin, H. W. Whitney a transporté renseignement de cette langue dans le Yale Collège, institution de Newhaven (Connecticut) ; éditeur du texte de TAthar^a-Véda en collaboration avec M. R. Roth de Tubingue, il a mis au jour les gloses grammaticales consacrées par les Brahmanes à l'interprétation de C(^ quatrième Yéda (1).

§ ni.

Le sanscrit, lumière de la linguistique et fondement

de la grammaire comparée.

Etablissons d'abord quelle est la valeur intrinsèque, grammaticale et littéraire de la langue sanscrite, et puis il ne nous sera pas

(1) Après cette revue des cours institués pour l'enseignement public du sanscrit, comment se' dispenser de dire quelques mots des ressources acquises aujourd'hui à Timpression des livres indispensables k Tétude de cette langue et des monuments originaux dont se compose sa littérature^ On est arrivé sous ce rapport à des résultats satisfaisants, sauf le prix relativement élevé des livres imprimés en caractères indiens. Dès 1820, le.'' universités de Bonn et de Berlin ont été pourvues d'un corps de caractères de Talphabet dévanagat'i, qui fut gravé k Paris sous la direction de Guillaume de Schlegel. et Timprimerie royale de Franco a tout d'abord adopte les mêmes types. Plus tard, on a dessiné et fondu à Paris, à Leipzig, à Saint-Pétersbourg et à Vienne, des corps complets de caractères devant servir A l'impression des textes sanscrits, et on a atteint sans peine A une grande élégance de forme et à une grande netteté d'exécution. Cependant il existe A Londres et A Oxford un caractère plus massif gravé A rimitation des manuscrits de l'écriture dite dévanagari et qui a le plus de ressemblance avec les corps de caractères gravés dans Tlnde pour l'édition des livres sanscrits. Ainsi sans parler du secours de la transcription de l'alphabet indien en lettres latines, sur laquelle on n'est pas loin de s'entendre, il est facile aujourd'hui de reproduire avec une parfaite exactitude les formes servant d'exemples dans une grammaire, les racines et les dérivés dans un dictionnaire, et d*imprimer même des textes étendus avec une entière régularité d'orthographe.

difficile de prouver pourquoi on en a tenu compte dans toutes les branches de la philologie moderne, élevée au rang de science, et aussi pour quelles raisons on Ta admise dans le cercle des hautes études. On n'a qu'à prendre en considération les résultats décidément conquis à Taide du sanscrit, et Ton estimera à son juste prix un instrument auparavant inconnu, mais actuellement d'un usage indispensable.

Le signe distinctif qui a recommandé éminemment le sanscrit dès qu'il fut analysé par les savants anglais, c'est l'affinité de son organisme avec celui d'une grande famille de langues qui n'ont d4; rivales dans l'histoire universelle que le seul groupe des langues sémitiques. Nous n'hésitons pas à le répéter, c'est là lé grand fait acquis à la science, et qui a été le point de départ de fécondes investigations. Le sanscrit n'est pas, — comme on l'a quelquefois avancé, mais à tort, — la langue-mère, la souche unique de ces idiomes qui furent toujours liés à l'existence de races puissantes et dont plusieurs ont été immortalisés par des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Elle a le premier rang parmi les sœurs aînées de ces langues que nous connaissons le mieux et que nous admirons le plus (1) : on a dit d'elles avec justesse depuis longtemps qu'elles sont affiliées au sanscrit. Guillaume de Humboldt a usé lui-même d'un terme qui constate cette affiliation : — « langues sanscritiques, » — « souche, famille sanscritique, » mais qui n'a pas prévalu dans l'usage, du commun accord des écrivains.

C'est, en tout cas, une langue dont le long développement remonte à une période reculée de l'histoire des anciens peuples. Nous la comprenons ici, sous la dénomination de sanscrit, dans ses deux phases, l'une répondant à la conquête de l'Inde par les

(1) L^idiome antique qu'elles représentent toutes au même titre, mais qui s'est perdu sans retour, leur prototype, pour ainsi parler, leur était à toutes sans distinction supérieur en âge. On ferait de vains efforts pour le reconstituer : cest l'objet d un mémoire de M. Bréal iaséré dans le Journal des Savants, (octobre 1876).

Aryas, l'autre à la domination séculaire du Brahmanisme. Quelles sont donc les ressources de cette langue antique pour servir à rélude et à l'analyse des autres?

Le sanscrit est resté en possession d'un trésor de racines provenant d'un fond primitif, qui était l'héritage commun des langues congénères, mais qui fut partagé inégalement entre elles. Il est instructif d'abord de constater à quel degré il les a multipliées et vivifiées dans le discours, comment il les a mises en valeur dans son développement particulier, et d'autre part, il est opportun de savoir quel est le nombre, quelle est la nature des véritables racines qui appartiennent en propre à chacun des grands rameaux du tronc indo-germanique ; on ferait sous ce rapport une distinction fort utile entre la racine qui est l'élément primitif d'une lan- ^gue, et le radical qui serait le premier rejeton de la racine d'où procède un nombre indéfini de dérivés (1). L'examen des racines est une première base de comparaison, sans doute la plus solide, et aussi la plus sûre, pour établir la filiation des idiomes. Mais l'euphonie et la grammaire viennent corroborer cet ordre de preuves dans l'histoire du langage luimain. Les progrès ont été rapides, du moment où l'on a reconnu la loi des mutations euphoniques ; elle seule a fourni le moyen de découvrir, de constater la parenté des dialectes à divers degrés, et de reconstruire l'arbre généalogique des familles de langues, comme on le fait des familles de nations dans l'ethnographie.

L'alphabet indien qui nous a transmis avec une extrême fidélité d'orthographe des textes rhythmiques d'une haute antiquité, nous

(1) Quel que soit le nombre des combinaisons de lalphabet produisant de nouveaux thèmes^ le vocabulaire de presque tous les anciens peuples sest borné & 5 ou 600 racines, ou à 1000 tout au plus. Le sanscrit, pas plus que l'hébreu, n*a dépassé le nombre d'environ 500 racines; M. Eichoff avait constaté le fait dans son Parallèle des langues (vocabulaire, pp. 264- 362); il ne serait pas contredit par la nouvelle philologie au témoignage de M. Max Millier dans ses Leçons sur la science du langage (VIT* leçon : les éléments constitutifs du langage).

fait apercevoir la beauté de l'euphonie que la langue des Aryas eut en partage de temps immémorial : nous y découvrons d'admirables ressources qui se sont en partie perdues dans les rameaux de la n^éme souche de langues, ou qui ne s'y retrouvent que dispersées. Le sanscrit a conservé une harmonie de sons, une variété d'articulations, une richesse euphonique, qui répondent excellemment, comme l'ont reconnu des physiologistes, au jeu naturel des organes de la voix. Sous d'autres climats, dans la plupart des langues, même les plus vantées, on ne retrouve pas ces qualités avec la même douceur, avec la même transparence pour ainsi parler, dans la même ordonnance et le même équilibre. Les Aryas de l'Inde ont mis un soin jaloux à conserver, dans le sanscrit, en abondance les formes et les désinences qui distinguent les flexions grammaticales avec autant de précision et de variété que dans les langues les plus privilégiées à cet égard. S'il est vrai que les peuples fassent leur langue longtemps avant qu'elle reçoive des grammairiens sa législation, il serait juste de dire que le peuple dominateur de l'Inde ancienne a fait la sienne, qu'il l'a réglée, qu'il l'a élaborée en artiste, sans avoir été troublé dans son œuvre par aucune influence étrangère.

Terme de comparaison autrefois ignoré, et dont l'aflinité avait échappé aux Grecs dans leurs conquêtes d'Asie, le sanscrit peut être pris pour mesure de la valeur d'une foule d'autres langues : il sert à contrôler en quelque sorte leurs richesses particulières^ et à reconnaître leurs vicissitudes. Voici à quel point de vue et à quels titres : son développement propre s'est fait lentement sur le sol de la grande péninsule, mais d'une manière toujours régulière,, toujours harmonique; il est donc un instrument d'une justesse assurée à l'aide duquel on déterminerait ce qui fut développement normal, ce qui fut progrès, et aussi ce qui fut déviation et déchéance dans la constitution grammaticale des langues afliliées au sanscrit. Le grec, le latin d'une part, et d'autre part le gothiques» l'allemand et d'autres idiomes de souche germanique, ont Ibunii

20 INTRODICTIOK.

les premiers la matière de rapprochements certains, confirmés et complétés ensuite par de plus amples travaux. Dans la suite des temps, on a compris dans le même ordre de recherches toutes les langues nommées dorénavant indo-germaniques, ou plutôt indoeuropéennes, en raison de leur extension géographique : de proche en proche, on a rattaché au même groupe les langues celtiques a Toccident, les langues slaves à Torient, et on a fait entrer dans le rameau iranien la langue des Arméniens, de même que celles des Kurdes et des Afghans, et celle des Ossètes du Caucase. En fait, c'est au nom de la linguistique, tout autant que dans l'intérêt do Thistoire en général, que Ton réclamerait un enseignement élémentaire et méthodique de la langue et de la grammaire sanscrites.

Un indianiste allemand fort estimé, qui conserve Thonneui* d'avoir donné la première édition de plusieurs poèmes sanscrits, }f.. le professeur Ad. Fréd. Stenzler a tracé naguère l'histoire des études indiennes expressément pour établir quelle est leur importance réelle dans l'école ; c'est le sujet du discours qu'il prononçait en prenant possession du rectorat à l'université de Breslau le 15 octobre 1862 (1). Il a rempli cette tâche avec un grand discernement, de manière à convaincre les hommes qui considèrent avant tout la destination pratique de chaque matière dans l'organisation des cours d'une université : car, même dans un pays savant comme l'Allemagne, les études spéciales sont mises en demeure de se justifier en rapport avec le système entier de l'instruction publique.

Il était permis assurément à M. Stenzler de s'occuper surtout de la Prusse dans le discours cité, puisque c'est celui des Etats de l'Allemagne où l'étude dont nous traitons a été poussée le plus loin. Or, il nous apprend que l'érection des chaires de sanscrit, décrétée sur l'avis d'hommes supérieurs, n'y a pas été comprise tout d'abord par bien des gens instruits et qu'elle a même provoqué de leur part une sorte d'opposition. En réalité, par la force

(1) Ueber die WicJUigkeU des Sanskrii-Stuàiums und seine Stellung au unseren UniversUâten, — Breslau, F. Hirt, 1863, p. 15 in-8«.

INTRODUCTIOîf. 21

(les choses, le progrès de plusieurs sciences avait amené la création de plusieurs chaires nouvelles, pour ainsi dire, dans chaque l'acuité; la leçon des langues sémitiques, par exemple, avait été détachée presque partout de la chaire d^exégèse biblique, comprenant autrefois les langues dites orientales. Mais plus d'une objection (ni faite à l'admission du sanscrit dans le cadre de renseignement universitaire, soit au point de vue des études en général, soit à (*elui des finances. Ainsi se récria-t-ou beaucoup sur la difficulté de foire place à des rejetons étrangers dans une plantation toute remplie par des arbres de même essence, ou bien encore^ invoquat-on Futilité infiniment supérieure de langues se rapprochant davantage par répoque et par Tesprit de leur culture des langues nationales de l'Europe : d'autre, part, on se rejeta sur le danger d'admettre au partage du budget des universités un nouveau venu^ nn intrus sans droits établis et justifiables. De fait, la nouvelle étude fîft assez longtemps cultivée dans un état d'isolement, et les succès qu'on y obtint ne jouirent que d'une influence fort restreinte en dehors du cercle de ses adeptes*. Les opinions ne se modifièrent à cet égard que quand, les travaux sur l'Inde ayant progressé dans tontes les directions, il devint absolument impossible de nier le rapport étroit qui unit le sanscrit aux langues et aux littératures servant de base à la haute éducation.

Il ne fallut rien moins qu'une suite de notables découvertes pour faire saisir par tout le monde la portée des études sanscrites. L'horizon s'est prodigieusement élargi du côté de l'Orient en raison de l'extension que les sciences historiques et géographiques n'ont (*essé de prendre à notre époque. La littérature des Hindous avait longtemps été sévèrement jugée et presque condamnée conmie ne Kvrant rien des réalités de l'histoire. Hais, tout à coup mieux connue, elle a contredit des opinions qu'on croyait irréfragables : à rencontre du préjugé qui établissait l'immobilité de toutes choses chez les Orientaux, elle a laissé apercevoir des transformations politiques de premier ordre dans l'eiûstence du vieux monde asiati-

que. S'agit-îl de la marche de la civilisation primitive sur ce vaste continent, elle en a conservé le tableau sous de larges aspects et avec des traits d'une parfaite clarté. Elle a reflété une tradition fidèlement conservée par le peuple dominateur de Tlnde, avant d'être écrite, sous la forme de chants et de prières. Dans les annales de l'antiquité profane, il n^est point de peinture plus vraie des origines d'une nation que celle qui remplit les hymnes du Véda : c'est le récit descriptif de rétablissement des Aryas sur les bords de Tlndiis et du Gange ; c'est un miroir de l'expansion de leurs croyances sous l'enveloppe de mythes d'un sens profond, c'est l'image de leur premier gouvernement par les chefs de familles et de tribus. Et puis nous savons aujourd'hui de science certaine que le Bouddhisme, qui a dominé depuis des siècles dans l'Asie orientale et septentrionale, a tiré de l'Inde ses Hatcs canoniques aussi bien que ses doctrines, et, si nous ne retrouvons pas l'influence directe de l'Inde dans les religions de la Perse, du moins le sanscrit fut-il un précieux auxiliaire pour l'interprétation des livres dits de Zoroastre et pour le déchiffrement des inscriptions de Persépolis et de Bisoutoun (1). On oserait même soutenir que sans le secours des inductions philologiques, puisées dans une analyse des textes cunéiformes aryens poursuivie à l'aide du sanscrit et du zend, on ne serait jamais arrivé à la lecture d'une partie notable des textes cunéiformes non aryens de Ninive et de Babylone ; c'est

(1) C'est des rangs des indianistes qu*est parti 1o mouvement qui a rallié pour la découveKe de Tantiquité iranienne d'aussi habiles travailleurs que MM. Lassen, Rawlinson, Burnouf et Frédéric Spiegel, et qui a compté un Ae ses ingénieux promoteurs dans Frédéric Windischmann, dont noua avons retracé les services rendus à la haute philologie en Allemagne (Pafis 1863, gr. 8<*). D'importants progrés ont été assurés aux études éraniennes par les travaux de Mgr Charles de Harlez, aujourd'hui professeur à l'Université de Louvain : traducteur et interprète de l'Avesta, il a donné un manuel de la langue de ce livre fameux, et il ajouté à ce premier traité de grammaire qui compte deux éditions un manuel de la langue pehlvie conçu sur le même plan ; ainsi a-t-il fait avancer l'eiégôse et la critique des écritures Zoroastriques.

par cette route, en effet, que M. Jules Oppert a été conduit de proche en proche à déchiffrer les vocables appartenant à Tassyrien, uni par les liens d'une étroite parenté aux langues de la famille sémitique (1) et que d'autres ont discerné des éléments linguistiques tout à fait étrangers.

Des résultats ausssi considérables, dépassant la plupart de ceux dont l'érudition orientale s'était le plus glorifiée, ont produit nécessairement une réaction dans les écoles d'Outre-Rhin, et modifié les vues de ceux qui les dirigeaient. On ne mit plus en question dès lors l'opportunité de faire concourir le sanscrit aux progrès des sciences enseignées oflBciellement pour servir de préparation aux carrières libérales ; il n'y eut désaccord que touchant la part qui serait attribuée à l'enseignement du sanscrit dans les fonds alloués à rinstrucfion supérieure. Des mesures furent prises en conséquence par la plupart des gouvernements de l'Allemagne. Il n'est pour ainsi dire point d'université célèbre en ce pays où Ton n'ait pas établi une leçon de sanscrit dans le nombre des leçons de nouvelle création ayant pour but l'avancement d'une branche déterminée de la science. ^•

Sans doute, dans ce champ, beaucoup est laissé à l'initiative individuelle. Il reste aux sociétés savantes, aux académies, la mission de contribuer par les recherches personnelles de leurs membres, par des publications coûteuses qu'elles sont à môme de patroner, à la solution des questions capitales qui concernent rinde, son histoire et sa littérature. Mais du moins la langue savante de rinde ne manque plus d'une notoriété officielle dans le programme des études supérieures. Seulement, qu'on ne s'y trompe pas, l'introduction presque générale du sanscrit dans les universités a pour première raison son étroite affinité avec un élément essentiel de notre culture intellectuelle, la philologie classique.

Jusqu'au commencement de ce siècle, la grammaire était restée

(1) Voir 868 Éléments de grammaire assyrienne au tome XV du Journal asiatique de Paris (V« série, 1860).

une étude pratique fort limitée ; les livres des grammairiens anciens ne fournissent point de vues profondes sur le premier essor, sur la constitution intime de la langue qu'ils enseignent ; l'application qu'on en a voulu faire auic langues modermes a démontré clafin^ ment leur insuflBsance. Cependant toute langue a une histoire : elle sufeit un continuel développement dans lequel elle ne se laisse jamais contraindre par les lois de la logique : de là des feits multiples qui doivent être comptés parmi les éléments indispensables d'dne analyse approfondie et vraiment scientifique du langage. La conception historique de l'étude des langues devait donc amener une révolution dans la grammaire pour en faire une science : cette transformation totale, c'est un idiome d'un riche et puissant organisme, le sanscrit, qui Ta déterminée et qui Ta consommée.

On a enfin compris en quoi consiste l'affinité des langues, en apparence distinctes, remontant toutefois à une source commune, et comment en découle la parenté réelle de peuples réputés compllélement étrangers les uns aux autres. Des premières inductions on est arrivé très rapidement à de merveilleuses applications d'nne méthode toute nouvelle : on est tombé d'accord sur ce point que toute langue ne peut être bien connue que dans ses origines, et on s'est mis à rechercher l'état primitif de plusieurs langues en vue de mieux distinguer les ramifications qui en sont sorties.

Déjà l'investigation historique des langues connues a justifié par ses fruits les prévisions de ceux qui Font adoptée en principe, qui l'ont poursuivie avec confiance et qui en ont fait sortir les procédés de leur méthode. La grammaire comparée pouvait seule réparer les lacunes qui rendaient incomplète l'analyse grammaticale des langues classiques. Il était impossible autrefois de restituer l'histoire primitive soit du grec étudié dans la variété de ses dialectes, dans les inscriptions comme dans les œuvres littéraires, soit du latin rapproché des débris de l'ancien italique ; on désespérait de rendre jamais compte des altérations qu'ils avaient subies l'un et l'autre avant d'arriver au point dominant de leur culture. Eh bieal

INTRODLXTION.

des laits, d'ane part, c'est-à-dire des racines et des mots servant d'exemples en abondance, et d'autre part des conjectures fondées sur d'ingénieuses observations et comparaisons ont permis de suppléer au silence de l'histoire et à l'insuffisance des sources classiques. L'histoire des langues romanes ou néo-latines n'a progressé qu'en rapport avec le succès des études toujours plus vastes de la linguistique contemporaine. Croirait-on possible le travail systématique de M. Fr. Diez sur la grammaire et le dictionnaire étymomologique des idiomes romans, s'il n'avait pas vécu dans un milieu aussi privilégié que luniversité de Bonn Ta été de nos jours pour la philologie dans toutes ses branches?

Pourquoi le sanscrit a-t-il joué un rôle décisif dans la constitution de la nouvelle science, la synglosse ou la grammaire comparée? Cest à cause des qualités éminentes qui se trouvent réunies dans vet idiome. En effet, à un degré où des langues justement x-antées n^ont pas atteint, celle-ci présente un développement harmonique dans toutes les parties de son euphonie et de sa grammaire. Ne tenons-nous pas des écoles de Tlnde une analyse vraiment scientifique de la langue religieuse et littéraire des Aryas : analyse qui comprend les faits les plus minces en apparence et qui rend raison des formes du discours jusque dans leurs moindres éléments? Aucun peuple ancien ne nous a transmis une théorie de sa langue parfoite jusque dans les détails, comme celle qu'ont élaborée les grammairiens hindous; leur travail a commencé de fort bonne heure, à en juger par les aphorismes de Pânini, reportés par la tradition dans un des siècles précédant immédiatement Fère chré^ tienne. Après cela, il importe de toujours distinguer, quand il s'agit d'enseignement et de littérature classiques, Tétude grammaticale de la langue de Fînterprétation des auteurs. C'est à la première qu'a été utilement appliquée la connaissance du sanscrit, et l'on dirait même que la philologie ancienne a été renouvelée de ce chef, si Ton considère à la fois la recherche des racines, la permutation des lettres, l'usage et la raison des flexions, la formation et la dé-

rîvation des mots. Mais, par contre, il serait faux d'attribuer à la lecture des vastes productions d'une langue également ancienne aucun progrès décisif dans l'interprétation des écrivains grecs et latins. Les chefs-d'œuvre que ceux-ci nous ont laissés n'exciteront pas davantage notre admiration, quand même on aura débrouillé les dernières difficultés de l'étymologie, expliqué les dernières anomalies de grammaire. La syntaxe du sanscrit ne peut jeter quelque lumière sur les finesses ou les obscurités de la construction, sur les ellipses et les interversions, sur la hardiesse des tournures, dans les deux langues classiques, suivant le génie de chacune d'elles. C'est ici qu'il faut faire la part de l'indépendance avec laquelle des peuples de même origine formulent leur pensée à l'aide de mots composés d'éléments identiques, et c'est bien le cas de reconnaître que si les Grecs et les Romains furent les précurseurs du monde moderne, s'ils donnèrent la plus forte impulsion à la philosophie conrnie à la politique, comme aux sciences, on doit leur faire honneur, dans leurs langues et dans leurs arts, du génie de l'action et du sentiment irrésistible de la liberté.

Mais comment passer sous silence un second résultat acquis à la science par l'influence des. études sanscrites en progrès? Â mesure qu'on a fouillé dans les origines des langues indo-européennes, on a mieux aperçu le trésor primitif de civilisation qui appartient en propre aux ancêtres des nations aryennes dans leur domaine commun des contrées de l'Asie centrale. Ce trésor s'est éparpillé quand les tribus se sont détachées les unes des autres, quand des peuples divisés d'intérêts se sont brusquement séparés pour commencer des migrations lointaines. Chaque peuple, de son côté, a fécondé sa part d'héritage en lui donnant l'empreinte de sa forte originalité : or, sous ces traits neufs et individuels, on aperçoit encore les marques incontestables de la parenté des peuples congénères, dans les croyances et les traditions, dans les lois et les mœurs, dans les pensées et les sentiments. L'aflBnité se traduit de diverses manières et se manifeste par des signes incontestables, malgré des tendances

opposées. En d'autres siècles, et sous d'autres climats, des |)opulalions issues de la même race, sorties du même berceau, ont marqué leur passage par une espèce différente d'activité; ainsi se sont produites chez des nations qu'on appellerait sœurs, des conceptions aussi tranchées que celles des Hindous, des Grecs, des Latins : les systèmes idéalistes de l'Inde, les spéculations rationnelles d'Athènes et les formules inflexibles du droit romain. Il est autant de contrastes que de ressemblances entre les libres productions du génie littéraire dans l'Inde, dans la Grèce et dans l'Italie. Tout en admettant des nuances d'expression qui varient d'un zone à l'autre, on n'aperçoit pas de prime abord un même fond d'idées relativement aux caractères essentiels du beau. Habitués que nous sommes à ' l'ordre et à la mesure, nous aurions peine à ramener à notre point de vue les notions dominantes de l'esthétique indienne, en tant qu'elles sont opposées k la poésie et à l'art helléniques ; aussi les humanistes auraient-ils grand tort de s'effrayer à l'avance des conséquences du parallèle qui sera transporté un jour du terrain de la philologie sur celui des idées littéraires. On verra, dans les aperçus qui terminent notre introduction, que nous n'avons eu garde de rien surfaire au profit des Hindous.

Quel n'est pas le puissant intérêt qui s'attache désormais à cette suite d'études, relevant toutes de la découverte du sanscrit, mais reliant étroitement le monde européen à l'antiquité orientale! C'est à l'aide des monuments de la linguistique que la science européenne a restitué d'une main sûre des époques de lutte et des périodes de progrès dans l'histoire des siècles les plus reculés. La grammaire comparée lui a fourni le secours de ses inductions et, à certains égards, elle ne serait elle-même, semble-t-il, qu'une branche de l'histoire comparée de la civilisation chez les peuples de même origine fondateurs des plus grands empires connus. Ainsi est-on parvenu, en refaisant l'ethnographie du monde ancien, à suivre la naissance et la diffusion des idées servant de fondement à la plupart des sociétés humaines depuis quatre mille ans. En

voici un éclatant exemple. Un écrivain suisse, Adolphe Pictet, à peine initié à la nouvelle philologie, avait démontré dans un livre couronné Vaffinité des langues celtiques avec le sanscrii (1837). M. Bopp, peu après, Ta mise en valeur dans une dissertation spéciale (1839) et ensuite dans son ouvrage fondamental. Des fouilles patientes ont fourni à M. L. Diefenbach son recueil de Celtica^ h d'autres la matière de curieux mémoires, enfin à H. Zeuss les éléments de sa Grammatica eeltica en deux volumes (1833). De son côté. Ad. Pictet, généralisant ses recherches, a évoqué savamment les « Aryas primitifs », et tracé les origines indo-européennes dans «n livre qu'il a pu intituler Essai de paléontologie linguistique (î) avec l'assurance et le tact d'un naturaliste exercé.

Hais il n*est pas besoin, après tout, de la prévision d'aussi vastes résultats que ceux qui viennent d'être obtenus, pour donner leur raison d'être aux études indiennes dans Jes systèmes modernes d'instruction publique. Après avoir été l'agent actif de ces découvertes de premier ordre, le sanscrit sera de nouveau un élément indispensable dans les recherches ultérieures qui les compléteront; m$iis il est aussi un instrument nécessaire dans des études générales de grammaire et de philologie. C'est bien à ce dernier titre que son enseignement a été régularisé dans les universités d'Allemagne presque sans exception : dans d'autres pays on- ne lui a pas donné une si large application, comme si Ton avait confiance dans la propagande qui s'exercerait rien que par les livres au sein des classes lettrées. Mais l'expérience a déjà prouvé, et elle prouvera sans doute plus d'une fois encore que des livres même méthodiques ne suppléent pas à l'enseignement oral pour vulgariser la connaissance d'une langue savante telle que celle-ci. Des notions élé-

(1) Paris et Genève 1859 et 1863, 2 vol. gr. in-8«. — L'auteur mort en 1875 avait terminé la révision de ce grand travail publié en trois volumes (Paris, libr. Sandoz et Fischbach, 1878). — Notre pays vient de voir s'engager dans la même voie le P. J. Vandongheyn, auteur de trois essais sur le nom, le berceau et les migrations des Aryas.

mentaires de grammaire sanscrite doivent être transmises avec précision pour devenir utiles dans leur application à un groupe quelconque d*idiomes. Avant que les jeunes philologues abordent à leurs risques et périls une matière nouvelle d'observation, la plupart d'entre eux se passent difficilement d'une leçon qui résume les principes admis d'un commun accord jusqu'au jour où ils entrent eux-mêmes dans la carrière. La grammaire comparée des langues indo-européennes forme un cours institué ù cet effet et resserré à dessein dans des limites fort étroites de temps; en Allemagne même on n'y consacre qu'un seul semestre de Tannée scolaire, à moins que le maître ne rattache à un exposé sommaire du sujet des études personnelles où il est suivi par un petit groupe d'auditeurs dévoués (1). Un tel cours de grammaire comparée est susceptible d'applications fort variées, dont le choix serait le mieux déterminé par les circonstances. Il peut comprendre dans un même tableau l'analyse de toutes les familles de langues affiliées au sanscrit : c'est là sa plus grande extension; mais il comporterait également l'étude historique des deux langues classiques en rapport avec les résultats de la synglosse, et de même un tableau comparatif de tous les idiomes de la famille germanique, analysés systématiquement et au point de vue de l'histoire.

Des cours de grammaire comparée ainsi conçus, destinés à l'avancement de la philologie ancienne et des langues modernes, s'adapteraient fort bien aux nécessités de renseignement public dans des Etats où les ressources servant à le soutenir sont minces on fort éparpillées. Ce ne serait pas trop présumer du bon vouloir de la jeunesse en Belgique que d'inscrire pareil cours, à titre de cours facultatif, au progranune soit d'une école normale des hu-

(1) Dans son Étude sur les universités allemandes (Anvers 1863), un do no6 maîtres les plus zélés, M. J.-E. Demarteau. nous parait trop alarmé du dommage que la linguistique y causerait actuellement À la philologie classiqoe, en absorbant les meilleures organisations, en entraînant un trop grand nombre vers un but spécial.

manitës soit d'une faculté de philosophie et lettres. En fait, quelques savants de ce pays ont mis en pratique les procédés essentiels de la linguistique comparative dans des recherches qui avaient pour objet principal le flamand et les idiomes qui s'y rattachent de plus près dans une subdivision de la famille germanique. Feu Edouard Delfortrie a fondé sur de nombreux exemples les Analogies des langues flamande, allemande et anglaise, et ce n*est pas le moindre mérite de son volumineux mémoire (i), que d'avoir révélé aux Anglais, à leur grande surprise, Tétroitc aflinité de leur vieille langue, que peu d'entre eux lisent couramment, avec Tancien flamand et môme avec le dialecte parlé aujourd'hui dans la Flandre occidentale ; il n'a pu élucider l'origine et le sens des mots compris dans deux précieux glossaires sans établir ù l'avance les permutations euphoniques qui en font reconnaître l'identité dans plusieurs langues et dialectes. Le sentiment national qui a remis en honneur la culture du thiois ou flamand trouve évidenunent une légitime satisfaction à reconnaître l'ancienneté et la pureté de cet idiome parmi tous les rejetons de la souche teutonique. Une fois que l'éveil est donné sur le prix de pareilles notions, les classes instruites ne sauraient rester indifférentes à la poursuite des analogies remontant par une chaîne non interrompue jusqu'au berceau des peuples de notre race. Les affinités partielles, et les emprunts dont l'histoire peut rendre compte, piquent à bon droit la curiosité, comme on en a jugé en lisant la spirituelle lettre de l'académicien J.-X. Bormans, Sur les éléments thiois (flamands) de la langue wallonne (Liège, 1856). Les premiers termes étant connus, on cesse d'être indifférent à l'étude des termes les plus reculés, des langues mortes, telles que le gothique et le Scandinave par exemple : objets de courtes monographies par lesquelles M. G. D. Franquinet a payé de bonne heure son tribut à la nou-

(1) Brux. 1858, 1 vol. gr. in-4® (extr. des Mém. cour, par TAcadémie royale de Belgique).

velle littérature flamande (i). C'est aussi la cause de la vraie philologie qu'a pîaidée M. le professeur Pierre Willems, dans une introduction aux poésies néerlandaises commentées par feu le chanoine David (2). On ne peut plus s'arrêter sur cette route jusqu'à ce qu'on ait donné leur rang aux langues mères de chaque famille.

H. Hippolyte Fortoul a créé en 1852, au début de son ministère, un cours de grammaire comparée parmi les cours publics de la Faculté des Lettres de Paris : le savant helléniste Benoit Hase, qui en fut le titulaire, a institué l'examen comparé et historique de toutes les langues d'Asie et d'Europe dont la parenté est définitivement reconnue; mais, n'ayant jamais abordé la théorie de la synglosse, il a toujours insisté de préférence sur les applications concernant les trois langues dites classiques dans son pays adoptîf. Vers la même époque, M. Jules Oppert était autorisé ù faire une leçon de sanscrit près la Bibliothèque impériale, et il en assurait le succès par la publication d'une grammaire (3). Ainsi, avant son voyage de découvertes en Mésopotamie, a-t-il gagné plus d'un titre à la chaire spéciale d'Assyriologie créée un peu plus tard en sa faveur. On rapporterait à un but analogue les publications relatives à l'étude du sanscrit faites par l'école de Nancy (4) : le terrain avait été préparé dans la capitale de la vieille Lorraine par les tentatives de M. le baron Guerrier de Dumast. Suivant les traces de cet orientaliste dévoué, M. Emile Burnouf, professeur de littérature ancienne à la Faculté des Lettres, et M. L. Leupol ont

(1) yerhandeling ot>er de gothische LiUercUuer, Leuven 1846, in-8®. — Noordsche Litteraiuer, Yerhandeling over de VM-spa, enjg. Ântwerpen, 1846, in-8o.

(2) Nederlandsche Gedichien met taal- en leUerkundige aanteekeningen. Leuven. gebr. Vanlinthout, 1869, vol. in-8o.

(3) Berlin, Springer; Paris Franck, 1863, 1 vol. in-8» (pp. XXn-238).

(4) V. nos articles dans la Beviie de Vinstr. ptdbl. en Belgique, tome III, janv. 1860, pp. 12-24, et tome V, décemb. 1862, pp. 377-388, et aussi notre notice sur les quatre Facultés de Nancy, Louvain, 1873, gr. 8.

répandu autour d'eux le goût des études sur l'Inde. Us se sont associés pour la rédaction d'une grammaire où ils donnent ù l'aide d'un système de transcription en lettres latines la majeure partie des mots et des textes indiens; leur Méthode pour étudier la langue sanscrite, dont la seconde édition a paru en 1861, présente le même plan que les Méthodes de grammaire grecque et latine de J.-L. Burnouf, Jusqu'ici les plus répandues en France. Les mêmes auteurs ont entrepris, en combinant l'usage des caractères dévanagaris avec leur transcription conventionnelle, la publication d'un Dictionnaire classique sanscrit- français, où ils résument les travaux de Wilson et des anciens lexicographes (1).

Nous n'achèverons pas cette récapitulation des principaux efforts tentés de nos jours pour propager des notions de grammaire comparée, sans constater les rapports qui unissent cette science à une science plus ancienne, représentée chez les modernes dans de nombreux écrits sous la dénomination de grammaire générale. Celle-ci est une science plus abstraite et plutôt théorétique ; elle touche de près au domaine de la philosophie : on là prendrait même pour la contre-partie ou la contre-épreuve d'un cours de logique ; on l'appellerait en quelque sorte la logique appliquée à la grammaire. Telle est la valeur qui lui a été attribuée par un grand linguiste, le baron Silvestre de Sacy, dans un petit ouvrage imprimé en 1798 pour la première fois et rendu populaire par un long usage dans les écoles de divers degrés. En reprenant le même titre, Principes de grammaire générale, le professeur P. Burggraff, élève distingué de M. de Sacy, s'est tenu au même point de vue ; il a défini son livre, fruit d'une expérience mûrie dans l'enseignement, « exposition raisonnée des éléments du langage (3) ; » il a appelé la grammaire générale « l'ensemble des lois et des principes auxquels l'homme obéit dans son langage, soit par nécessité soit

(1) Un vol. de 780 pages, gr. in-8» à 2 col. Paris-Nancy, 1865.

(2) Liège, H. Dessain, 1863, 1 vol. gr. in-S».

par un sentiment instinctif, » et a revendiqué pour cette étude le titre de science. Voulant être fidèle à son plan, le savant philologue a usé fort discrètement des exemples que lui aurait fournis enabonsa connaissance approfondie des langues sémitiques et des subtilités de la grammaire arabe; il a eu en vue les principes communs à toutes les langues, faisant allusion de préférence ù celles qui sont les plus connues des jeunes gens, et il s'est proposé d'en éclaircir et d'en expliquer dans la mesure possible les phénomènes les plus remarquables.

Il n'y a, il ne peut y avoir qu'une grammaire générale, de même qu'il n'y a qu'une logique. Mais la grammaire comparée qui traite non-seulement des principes des langues, mais encore et surtout de leurs rapports, qui est plutôt la physiologie, du langage, n'est pas une dans le même sens. Quelle que soit la tendance des découvertes et des travaux en progrès à faire remonter les langues à une même source, la science de la grammaire comparée comporte autant de grandes divisions qu'il y a de groupes principaux d'idiomes rattachés les uns aux autres par la prédominance de lois au fond identiques. Ce sont donc autant de branches de la même science comparative qui comprennent les langues aryennes ou indo-européennes, les langues sémitiques, les langues appelées aujourd'hui touraniennes (i), et les langues monosyllabiques inférieures à toutes les précédentes sous le rapport de l'organisme grammatical. Tandis que ces dernières emploient leurs racines isolément et sans aucune altération ; tandis que les langues touraniennes forment les mots par agglutination^ c'est-à-dire par l'union d'éléments secondaires et variables à une racine invariable, à un élément principal, incorruptible, les langues aryennes et les langues sémitiques subissent un système de flexion et d'amalgame dans lequel leurs racines se combinant pour former des mots sont altérées sensiblement.

(1) Ce nom leur a été donné pour désigner les races nomades qui les parlent au nord de TAsie et dans plusieurs contrées méridionales jusqu'à la Polynésie.

34 DfTRODCCnOH.

Ce serait une îUasion qae de croire la grammaire générale définitivement constituée parce qu'elle a été résumée par les modernes en quelques considérations d'un sens profond, mais facilement intelligibles dans les écoles, sur les éléments du discours. Si proche qu^elle soit de la philosophie, elle gagne beaucoup à être animée et vivifiée par des traits empruntés à Thistoire des langues qui sont la parole en action. C'est ce qui distinguait les leçons d'Eugène Bumouf sur cette partie de la science, quand jeune encore, il fat nommé, en 1829, maître de conférences à TEcole normale. H ne fut pas compris et on s'alarma : il fut en quelque sorte chassé en 1832, sous prétexte qu'il donnait aux élèves trop d'idées scientifiques, et la conférence de granmiaire générale fut supprimée du même coup. Le grand indianiste Ta quelquefois rappelé à ses amis.

Que dire après cela de la durée et des diflBcultés de la tâche? La grammaire comparée, comme toutes les branches de la linguistique, est une science qui s'enrichit, qui se parfait, qui se complète tous les jours. Elle a pour organes des travaux qu'elle réclame sans interruption, des écrits périodiques, des recueils spéciaux qui propagent à l'instant soit les faits nouveaux incessamment observés, soit les conjectures qui se font valoir à titre d'essais ingénieux avant la solution des petits comme des grands problèmes. Elle a sa part dans l'activité d'une société philologique qui a son siège à Londres et qui publie chaque année un précieux volume de ses Mémoires sans exclusion d'aucune langue : Transactions of the Philologieal Society.

La lecture des revues créées expressément pour doimer une prompte publicité aux moindres recherches de philologie est à elle seule une tâche qui doit être incessante et sérieuse pour porter ses fruits ; le discernement du philologue y est sans cesse mis en demeure de se prononcer au sujet des hypothèses qui se mêlent, en cette matière, presque infailliblement à des recherches systématiques et en partie décisives. C'en est assez de citer à ce propos

celles des revues philologiques de rAllemague qui ont soumis au scalpel de la critique tout spécialement les langues affiliées au sans- .crit, tandis quMl en est d'autres, s'cccupant en général de la philosophie du langage, d'inductions psychologiques et d'observations synthétiques tirées des langues du monde entier. Au nombre des premières, on mentionnerait d*abord la Revue pour la science du langage^ publiée de 1845 h 1853, par M. Albert Hoefer, professeurs de philologie orientale et comparée à Greifswald (1). C'est ensuite le recueil périodique publié à Berlin, sous la direction de M. le IK Adalbert Kuhn : Zeiischrift fur die vergleichende Sprachfortchung auf dem Gebiete des Deutschen, Griechischen und Lateinischen (2). Ce recueil a représenté depuis trente ans le mouvement le plus actif de la philologie allemande dans les études qui relient rinde ancienne aux Grecs et aux Romains d'une part, de l'autre aux peuples de race et de langue germanique ; le grec, le latin, et l'allemand sont les idiomes qui y ont été l'objet de dissertations spéciales et approfondies, principalement en rapport avec le sanscrit, mais sans exclusion d'autres langues de même souche invoquées nécessairement dans tout parallèle complet. M. Adalbert Kuhn et ses collaborateurs aussi ingénieux que persévérants ont bien des fois reconstruit l'histoire des idées par l'analyse et Fhistoire des mots, et plusieurs de leurs travaux ont jeté une très vive lumière sur la mythologie aussi bien que sur l'ethnographie des peuples qui ont le plus brillé par leur développement intellectuel et politique.

Une seconde publication a été fondée expressément peu H'années après pour servir de complément ù la première dans le champ des mêmes études de haute philologie : c'est encore M. le D** Ad. Kuhn qui, en collaboration avec M. A. Schleicher et avec le concours de divers savants, a fait paraître un recueil de linguisti-

(1) ZeUschHft fUrdie^Wissenschaft der Sprache.—GreihwM, 4 v. in-8".

(2) Berlin, Perd. DQmmler, 185^-1878. 24 vol. in-8», en six livraisons par an, avec tables.

36 i!«TRODrcno5.

que comparée qui poursuivit un but analogue sur le terrain d'autres idiomes (1;, les langues aryennes parmi lesquelles le zend , les langues celtiques et les langues slaves.

Les recueils que nous venons d'ënumërer marquent d'année en année le progrès d'investigations poussées jusqu'aux minces détails dans chaque ramification de la science nouvelle ; ils mettent en circulation sans retard et conservent les richesses dûment amassées. Mais de temps à autre, il est indispensable que les principes mêmes de la science soient exposés de nouveau et condensés dans des traités d'un caractère didactique : c'est l'objet de livres savants comme celui de M. Bopp, dont un demi-siècle a confirmé la profondeur et l'autorité; ou bien encore des travaux analytiques comme ceux que M. Pott a poursuivis sous différents titres (2) en complément de ses Etymologische Forschungen (Recherches étymologiques), accrues de beaucoup par l'auteur dans leur dernière» édition (1859-1861); c'est également le but que se sont proposé M. Rapp et M. Schleicher en composant à leur tour des traités méthodiques et abrégés de grammaire comparative. Aujourd'hui la France n'a plus à envier à l'Angleterre la version exécutée avec intelligence d'un livre capital tel que celui de Bopp (l). C'est l'œuvre de M. Michel Bréal qui a déployé d'un bout à l'autre la même précision et la même sagacité : en retour de cet immense

(1) Beitrâge fur vergleichende Sprachfbrschung auf dem Oebiete der Arischen^ Celiischen und Slavoischen Spracken. Berlin, F. Dû m m 1er, 1858- 1870, vol. I-VI, in-8o. — M. Ad. Kuhn est mort le 5 mai 1881.

(2) On citerait des monographies sur les noms de nombre, sur les noms des personnes en plusieurs langues, etc. qui font application de la linguistique À rhistoire des arts et des mœurs chez les anciens peuples.

(3) Grammaire comparée des langues indo-européennes, par M. François Bopp, traduite sur la deuxième édition, etc. en 4 volumes grand in-8^. (Paris, Imprimerie Nationale, 1866-1872.) — Un registre détaillé a été rédigé en 1874 par Francis Meunier. — Voir sur la Vergleichende Grammatik de Bopp la grande histoire de la philologie orientale en Allemagne, par Benfey, pp. 470-515.

service rendu à la science, il . a obtenu la chaire de grammaire comparée transportée de la Sorbonne au 'Collège de France, et pris place dans les conseils du haut enseignement.

Un excellent exemple a été donné par M. Adolphe Régnier, aujourd'hui membre de Tlnstitut, dans son Traité de la formation des mots de la langue grecque, avec des notions comparatives sur la dérivation et la composition en sanscrit, en latin et dans les idiomes germaniques (3). Afin de ne point perdre de vue Tobjet principal, il a placé à dessein ces éléments de comparaison sous forme d'appendice à la suite de chaque chapitre. On ne pouvait prendre une meilleure voie qu'il ne l'a fait pour montrer la rigoureuse application de l'analyse philologique aux noms et aux verbes grecs que l'on qualifiait de racines sans les avoir décomposés. Les esprits encore hésitants seront convaincus par son travail consciencieux et longuement mûri de l'excellence des nouvelles méthodes ; ils découvriront qu'il fallait les études patientes d'un helléniste doublé d'un indianiste pour donner à la France un livre classique aussi achevé.

L^enseignement littéraire, dira-t-on, a son essor indépendant de l'analyse des éléments du discours, des racines et des formes : assurément il faudrait craindre d'étoufier l'élan qu'il est seul capable d^imprimer aux esprits; mais il y a lieu de croire que l'admiration des productions du génie littéraire sera d'autant plus grande et plus durable qu'elle s'alliera à une intelligence profonde des ressources d'une langue, de ses caractères originaux et de ses richesses propres. Or, on n'arrivera à cette intelligence que si l'on donne renseignement philologique pour auxiliaire, dans une juste mesure, à l'étude de la forme, à la critique des œuvres.

(3) Paris, Hachette, 1855, 1 vol. in-S». — Le fond de ce traité % été imprimé d*abord dans deux éditions du Jardin des racines grecques.

38 INTBODUGTIO!^.

5 IV

DE l'âge des principaux MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE SANSCRITE.

Des notions de chronologie ne peuvent manquer complètement à Fétude littéraire de Tlnde : il importe au plus haut point de rechercher, de fixer môme, si c'est possible, la date de ses monuments écrits conservés jusqu'à nous ; car, sous peine de tout confondre, on doit les mettre en rapport avec la marche de la civilisation dans ce grand pays. Mais, si difficile qu'il soit de rétablir l'ordre des événements chez un peuple qui, dédaignant la réalité, n'a point écrit son histoire véritable et n'a attaché aucune importance au calcul du temps, qu'on sache du moins qu'il existe quelques points de repère fournissant des synchronismes à l'histoire universelle.

Si les dates positives font défaut presque toujours, les ouATages eux-mêmes, dûment consultés, révéleront quelque lumière sur leur %e« Qu'on en interroge à la fois les idées et le style, et l'on distinguera avec certaine assurance les productions antiques des ceuvres d'imagination, les ouvrages collectifs et nécessairement anonymes des écrits tout personnels portant des noms propres : on n'aura pas toujours atteint le but, mais du moins sera-t-on sur la voie de fécondes hypothèses. Que si, ensuite, on recherche la citation que les auteurs indiens ont feite de livres plus anciens que les leurs, on apercevra l'influence réciproque et la succession vraisemblable de la plupart des écrits connus. En établissant de là sorte l'antériorité d'un certain nombre de livres, on aura restitué une chronologie interne, comme l'appelle M. le docteur Albert Weber (1), tirée de la littérature même et vraiment satisfaisante pour l'esprit dans des recherches d'une nature aussi délicate.

£t puis n'a-t-on pas pour garantie des inductions historiques

(1) Academ, Varies. Ûber die Indische LitercUurgeschic?Ue (2* édit. pp. 6-7, 1876).

ridée du développement d'une grande littérature nationale comme la littérature sanscrite serait qualifiée à bon droit? Les études contemporaines ont fait découvrir des lois d'affinité dans Tessor indépendant des langues de même souche : il n'en est pas autrement de Tart et des lettres. On observera sans nul doute une gradation semblable, des progrès analogues dans l'histoire particulière d'une littérature restée si longtemps inconnue, mais rattachée plus étroitement par son organisme grammatical aux littératures de l'Europe qu'aucune autre littérature asiatique.

Des données chronologiques, fussent-elles moins précises que celles qui sont acquises à d'autres parties de l'histoire ancienne, porteront quelque jour la lumière dans la masse énorme de textes sanscrits qu'on a reti*Quvés dans l'Inde. En dehors du prix qu'elles donneront à des classifications littéraires, elles auront une valeur considérable pour l'appréciation des doctrines indiennes : car on en revient toujours à mettre en question ce qu'il y a d'ancien et ce qn'il y a d'original dans les religions et les systèmes qui ont eu l'Inde pour théâtre. Grâce à l'analyse raisonnée des sources, s'évanouira la fantasmagorie des théories mythologi(|ues qui ont £ùt briller dans les siècles les plus reculés de l'Inde une antique sagesse supérieure à celle de toutes les écoles anciennes ; de même se dissiperont ces spécieuses conjectures qui font de l'Inde dans un sens absolu le berceau de l'humanité, la source de toutes les religions^ le foyer de toute culture intellectuelle.

Le problème restera enveloppé longtemps encore de bien des obscurités; mais au moins il sera dégagé de plus d'une grosse erreur, provenant de spécieuses hypothèses. Il importe aux philosophes, aux théologiens, aux historiens, de savoir à quoi s'en tenir sur les dogmes réputés sacrés, ou sur les traditions réputées primitives dans cette collection d'anciens livres transmis jusqu'à nous sous la garde du brahmanisme ; l'Inde vient en aide sous ce rapport à une tâche laborieuse du siècle actuel dans le champ de l'histoire, le tableau universel des religions et des cultes, l'analyse

du. sentiment religieux sous toutes ses formes. C'est rendre à la science d'éminents services que d'interpréter les écrits des Indiens avec une scrupuleuse fidélité, et d'y rechercher ensuite la transformation des croyances et des religions nationales depuis les idées simples du Véda jusqu'aux étranges superstitions des sectes modernes (1).

Que la littérature de l'Inde doive être reportée assez haut dans l'antiquité profane, il n'y a point actuellement de doute sérieux à ce sujet : on a déjà répondu surabondamment à ceux qui avaient nié l'ancienneté du sanscrit sur de simples présomptions (2), comme à ceux qui l'avaient assimilé à une œuvre artificielle pour laquelle d'habiles grammairiens, forts en grec et en latin, se seraient associés à de patients mythologues ; ce fut là l'étrange ressource des esprits qui se refusaient à croire à l'existence d'une véritable littérature chez des peuples d'Asie qu'ils réputaient sauvages.

Il serait difficile aujourd'hui de pousser aussi loin la méprise, de défendre avec quelque succès des opinions extrêmes sur la civilisation et la littérature de l'Inde : personne ne leur assigne plus cette fabuleuse antiquité que l'on s'était empressé de leur attribuer sur une vague renommée, et, d'autre part, aucun auteur ne prétend,

(1) Versé dans la lecture des ouvrages indigènes, M. John Muir, ancien fonctionnaire de la Compagnie des Indes, s'est livré à des recherches comparatives d*une grande portée sur les divinités des Ecritures védiques et sur celles qui forment le panthéon indien fort agrandi dans les poèmes épiques et mythologiques. Voir ses Original sanscrU texts oniheorigin and history of ihe people of India (London. 1861-62, vol. III et IV, 1870, vol. V).

(2} Dans ses Leçons sur la science du langage (première série, 186 1, chap. 4 et 5), M. Max Mû lier a réfuté de tels préjugés & propos de la classification et de la généalogie des langues. Ces leçons faites À Londres pour mettre les découvertes de la linguistique à la portée d'un grand public ont été traduites en français par MM. Perrot et Harris (Paris, Durand, 1864, 1 vol. in-8^). L'auteur a publié la seconde série de ses Lectures ou conférences de 1863, où il confirme en plusieurs endroits ses premières démonstrations, et qui a mérité le travail des mèiùes traducteurs (2 vol., 1867-68).

par esprit de contradiction, les renfermer dans quelques siècles de l'ère moderne. S'il est, dans ces derniers temps, une tendance digne d'être remarquée à cet égard, c'est celle qui ressort des sérieux travaux de plusieurs philologues renommés, incessamment occupé^ du dépouillement des manuscrits, entre autres M. le professeur Weber, et d'après laquelle la plupart des monuments sans* crits devraient être placés fort au-dessous de leur âge présumé, c'est-à-dire de l'âge qui leur avait été attribué à l'époque de leur première découverte. Quoiqu'on ait qualifié de réaction cette tendance contre des suppositions erronées et vagues, on aurait peine à refuser confiance à des inductions d'histoire littéraire, tirées directement des textes, comme celles qui ont pris cours sur la garantie des opinions défendues par plusieurs savants.

On est du moins en possession d'une notion générale, mais sûre, au sujet des plus anciennes compositions connues en langue sanscrite : celle qui les place un millier d'années avant l'ère chrétienne, ou qui, en d'autres termes, leur donne un âge d'environ trois mUle ans par rapport à nous : une telle donnée est de nature, nous parait-il, à satisfaire et à rassurer les esprits les plus circonspects sur les origines d'une grande littérature. Il n'est point d'ouvrage sanscrit antérieur au corps des écritures sacrées portant le nom de Védas. Après l'examen le plus minutieux de ces livres, des indianistes d'une très grande autorité n'ont pas osé faire remonter la composition des parties les plus anciennes au delà du xiv* siècle avant J.-C, et ils n'ont pas reculé la limite de temps fixée par Jones et Colebrooke sur la foi de la tradition indigène. Le savant éditeur du Rigvéda (1), M. Max Huiler, a tracé de main de mattre le tableau de l'ancienne littérature sanscrite (2), et il en a placé le

(1) Les éditeurs des autres Védas qui ne peuvent le disputer au Rig en ancienneté, MM. Weber, Benfey, Roth et Whitney, n'ont pas formulé de théorie historique qui s'écarte sensiblement des vues de M. Max Mttller»

(2) A Sistory of AnoierU Sans&it Literatur so fUr as U illustraies .C^ primiUoe Religion of the Brahman8(cité plus haut page 8. 1 vol. in-8^). Ce

déTeloppement complet dans Tespace d'environ mille ans, du xii^ au II* siècle avant notre ère. On distinguerait avec lui dans cet inr tervalle quatre périodes répondant au caractère et à la destination des ouvrages qui leur appartiennent (1), sauf à en étendre quelque peu la durée d'accord avec les vues élevées et conciliantes de Fauteur. Cependant, ne ferait-on pas commencer beaucoup plus tôt, fort au delà de l'an 1300, la première période, celle du Chhandas^„ c*e$t-à-dire de l'inspiration et de la création poétique, remplie par les libres essais de plusieurs générations de chantres et de poètes? Nous assistons pour ainsi dire, avec un certain charme d'illusion, h l'épanouissement d'une ancienne littérature religieuse et poétique, que nous a si bien décrit le célèbre indianiste d'Oxford. Nous admettons volontiers la priorité des invocations qui ont le ton et la forme d'hynmes ; dans ces textes mesurés il existe un fond réellement antique où s'est conservé le naif enthousiasme de l'improvisation, et où la mesure (Chhandas) a donné son nom à la composition même. Nous apercevons un second travail dans la réunion de ces cantiques en séries de prières (Maniras), provenant de plusieurs fiunilles ou écoles de Rischis» les poètes dits inspirés; nous ne nous refusons point à croire que ces grands recueils ont été transmis oralement pendant plus de quatre cents ans sans le seeours de l'écriture à laquelle les chants ne font aucune allusion. Ce ne sera pas assez après cela d'assurer par des gloses la conservation et l'intelligence des hymnes sacrés : on verra éclore sous la même inspiration des écrits de science spéculative et de discipline liturgique, portant les titres S'Oupanisehads et de Bràhmanca; la philosophie religieuse, théologie et métaphysique, se détachera des

liTre neuf est le fruit des travaux mûris de M. MQller sur les documents lès plus précieux alors inédits pour la plupart. Un excellent résumé, avec aperçus critiques, en a été donné par M. Barthélémy Saint-Hilaire daaa le Journal des semants (1860-1861).

(1) Le Chhandas, de Tan 1200 à 1000; les Montras, de 1000 A 800 ; les Brûhmanas, de 800 À 600; les Soûiras, de 600 à 2ÛÛ.

nnBODUGTxoK. 4S

travaux de pure exégèse et grandira promptement par rinfluence de la caste des Brahmanes parvenue déjà à la suprématie sur les deux autres. L'enseignement oral ne suffira plus à partir du Ti« siècle pour m»ntenir intact le dépôt des écritures soi-disant révélées : il se fera, en dehors de leur canon, des traités spéciaux du nom de Soùtras (littéralement « fil, tissu »), sur toutes les sciences nécessaires à l'interprétation du Véda ; leur forme est celle de sentences très concises, qui ne seront pas entendues sans instruction préalable.

Cest rinde elle-même qui nous a donné toute garantie sur Forigiae et sur Tauthenticité de cette vaste collection de livres en vers et en prose, qu'on appellera désormais la littérature du Véda ; les gloses multipliées sous le contrôle desquelles ils nous sont parvenus nous répondent de leur rédaction dans une période précédant de beaucoup celle des autres monuments littéraires du môme peuple. C'est au point que l'idiome primitif de l'Inde aryenne serait désigné au mieux par le nom de langue védique pour distinguer nettement ses productions, tandis qu'on rapporterait à la langue sanscrite, son héritière^ les oeuvres fondées sur les mêmes éléments de grammaire et de lexique, mais portant partout les traces d'une composition savante.

Que dire maintenant de l'âge des autres monuments de la littérature indienne qui sont déjà connus par des éditions,, par des versions ou par des analyses? Certain nombre d'ouvrages sanscrits serait antérieur de quelques siècles à l'ère chrétienne, du moins si l'on en considère la première rédaction ; mais pour la plupart ce* pendant, ils n'ont vu le jour que dans l'intervalle qui sépare le commencement de notre ère de la fin de notre moyen âge» Pour juger de l'ancienneté relative des premiers, on ne possède jusqu'ici aucun moyen de comparaison plus sûr que leur rapport avec le Bouddhisme, dont la propagation a conmiencé au sixième siècle avant Jésus-Christ : l'histoire littéraire de l'Inde peut prendre, semble-t-il, cet événement pour point de départ de ses conjectures.

comme M. Lassen, dans ses Antiquités indiennes, en a fait une des bases de l'histoire politique de ce pays. Nous nous tiendrons au calcul le plus généralement admis, en parlant ici des opinions reçues sur la date des monuments sanscrits du Brahmanisme.

Le code de Manou est, sans contredit, une des productions importantes de la période qui a suivi celle des Védas. Seulement ce poëme, en douze livres, tel que nous le possédons, n'est pas une œuvre fondue d'un seul jet, et il a subi plus d'un remaniement depuis l'époque de sa première rédaction. D'après le tableau qu'il nous donne de l'état social et politique de l'Inde, on a lieu de croire que, dans son canevas principal, il a précédé les conquêtes d'Alexandre et les royaumes grecs d'Asie. Mais on a tiré dernièrement des indications plus précises du rapport des doctrines de Manou, savamment analysées, avec des systèmes philosophiques et religieux nés sur le même sol, et la plus ancienne rédaction du code serait placée, en conséquence, vers le cinquième siècle avant Jésus-Christ (1). Voici le fondement de cette nouvelle solution, plus plausible que les précédentes. Le Mânava-dharma-çâstra contient les germes de la philosophie Sânkhya, qui a contribué pour une grande part à la naissance du Bouddhisme, et, sans nonmier cette religion rivale, il fait allusion à l'opposition de ses sectateurs aux écritures et au sacerdoce brahmaniques. Que l'on considère la mythologie ou les principes de science politique, la religion ou le droit, le Çâstra nous représente la société indienne à une époque immédiatement antérieure à la grande lutte des Brahmanes et des Bouddhistes, et aussi à la prompte extension des cultes de Çiva et de Vichnou au détriment du culte de Brahmâ.

Si l'on applique des procédés semblables à ces grands poèmes

(1) Voj. D' Fr. JohaentgeD, Ueber dos Oesetrbuch des Manu, Eine philo8oph(8chê lUeratur-historische Studie. Berlin, 1863, in-S®. — La rédaction du code de Yadjnavalkja, publié et traduit par Stenzler, ne remonterait pas au delà du commencement de Tore chrétienne (Lassen, AnU^ iMl., t. II, p. 469, t. IV, p. 789).

qui constituent la littérature épique des Hindous, on se convainc bientôt que leur première ébauche appartient seule à une époque relativement ancienne, comme celle que nous venons d'attribuer au code de Manou. Un récit héroïque fut le thème successivement amplifié par d'autres récits d'où est sorti un corps d'ouvrage d'une excessive longueur. Le Râmâyana est un immense poëme, si on le compare à nos épopées classiques ; mais du moins il offre le plan d'une action que le génie d'un seul homme, Valmiki, a pu conduire à son terme ; malgré des interpolations dues à d'autres mains, il serait reporté au plus haut jusqu'au troisième siècle (1). Il n'en est pas de même du Mahdbhàrata, la plus considérable des deux épopées indiennes, dont on évaluerait le contenu à environ deux cent mille vers (2). Sans nier qu'il n'ait conservé des traditions tout à fait antiques, on est forcé d'assigner le travail successif de plusieurs écoles à la composition d'une œuvre qui renferme tant d'éléments disparates : car c'est à peine si l'action véritablement épique, la grande guerre des descendants de Bharata, remplit la quatrième partie du poëme. Si ce premier noyau n'est pas moins ancien que le récit fondamental du Râmâyana^ si, peut-être, la rédaction en était répandue et même célèbre dans les derniers siècles de l'antiquité, on devrait, par contre, rejeter jusque dans les premiers siècles de l'ère moderne les accroissements qu'il a reçus (3). Les épisodes accumulés ont fait rentrer en substance toutes les aventures héroïques dans le cadre d'une œuvre que les Brahmanes avaient intérêt à rendre populaire à cause du rôle qu'y remplit Vichnou incamé en Krichna, un de leurs grands dieux,

(1) Telle est, par exemple, ropinîon de M. Monier Williams, dans les leçons qu*il a faites à Oxford et ensuite publiées sous le titre de : Indian £p(c poetry (Londres, 1863, in-8**, pp. 3 et suiv., p. 43, note) et dans son IndUin Wisdom, p. 319.

(2) Plus de cent mille distiques, tandis que le Râmâyana ne dépasse pas %'ingt-quatre mille distiques, environ cinquante mille vers.

(3) Lassen, Jndische Alt&rihumshunde, t. I, pp. 485 et suiv., p. 839; et t. Il, p. 499-500.

et les nombreuses digressions, se rapportant à la législation civile et aux devoirs religieux, ont chargé le poème de compilations didactiques étrangères au sujet primitif.

On peut être plus affirmatif encore sur Page inférieur des Pourànasy poèmes mythologiques qui se rattachent aux épopées indiennes comme légendes et comme récits : ils sont tirés d'un fond ancien, conune Tindique leur nom, « les Antiques, n et il y eut des ouvrages de ce titre avant ceux que Tlnde a conservés. Les principaux PourânaSy qui nous offrent les croyances brahmaniques, amplifiées avec une grande liberté d'invention, appartiennent, pour la plupart, en toute certitude, à la fin du moyen âge, et ils témoignent de la décadence des religions nationales absorbées en une multitude de sectes.

Sous le rapport de Tâge des poèmes et des traités philosophiques, il y a, sans contredit, une grande differenae entre la date présumée de Papparition des doctrines qu'ils exposent et celle de leur composition, qui n'est pas toujours exactement connue. Ainsi, les principes du Sànkhya ont été répandus dans l'Inde six à sept siècles avant l'ère chrétienne, tandis que les écrits qui nous les font connaître sont postérieurs à cette ère ; ainsi encore, le panthéisme idéaliste s'est développé et a régné longtemps à l'ombre des ermitages brahmaniques avant de trouver sa dernière expression dans les travaux relativement modernes de la Mlmânsâ et du

Vidànta.

Les œuvres les plus savantes de l'art poétique des Indiens se sont transmises dans leurs écoles où elles étaient des objets d'étude et d'admiration à la fois ; mais le plus souvent elles ne sont pas accompagnées de renseignements sur la personne et l'époque des auteurs. Les ouvrages les plus vantés ne peuvent revendiquer une bien haute antiquité ; on se figure le mieux la production des drames et de quelques autres poèmes célèbres dans ces royaumes du nordouest de l'Inde où le Brahmanisme était florissant au commencement de notre ère, après avoir reconquis la prépondérance sur le Bouddhisme. La lecture de ces œuvres ne permet pas de les croire

plu8 anciennes, si Ton juge le fond et la forme, si on tient compte des mœurs qu'elles décrivent et de la prétention des auteurs k étaler partout leur esprit ou leur habileté. Drames, poëmes héroïques, descriptifs, élégiaques et erotiques, sentences de morale mises en vers, toutes ces œuvres reflètent les phases moyennes de la civilisation brahmanique. Le nom le plus saillant de cette phase de la poésie indienne, celui de Câlidâsa, n'est pas celui d'un contemporain d'Auguste, comme on l'avait cru longtemps; selon Lassen, il a été illustré par un poëte qui vivait à la cour des Gouptas, sur la limite du deuxième et du troisième siècle aprèsiësos-Christ. Les ouvrages de Câlidâsa et de ses émules ne sont pas dénués de beauté; mais il n'est plus permis de conserver des illusions sar le temps et les circonstances de leur production. Ils sont à une distance incommensurable des premiers essais de la langue poétique qui atteste, dans le Véda^ la jeunesse et la force de la race dominatrice des Aryas.

La littérature dn Bouddhisme qui a porté ses premiers fruits dans rinde, son berceau, pourrait prétendre à une certaine anticpiité, si on avait conservé les livres rédigés après la mort du Bouddha Çakyamouni pour propager son enseignement. Mais ces livres, probablement écrits pour la majeure partie dans des dialectes pracrits (dérivés), c'est-ù-dire dans les idiomes populaires qui avaient servi à la prédication de la doctrine, ont été retouché» et classés dans les anciens conciles tenus au nord de l'Inde.

VUES GÉNÉRALES SUR l'eSTHÉTIQUE INDIENNE ET SUR LÀ VALEUR LrrrÉRAIRE des monuments DE LA LANGUE SANSGRrTE (1).

Quand s'est faite la première vulgarisation des ouvrages sanscrits, on a été longtemps exposé à d'étranges méprises au sujet de

(1) C'est Tobjet de la Dotice que noas lûmes en octobre 186é A la Classe des Lettres de 1* Académie royale de Belgique : du beau Utiéraire dans Us œuvres du génie indien.

leur mérite aussi bien que de leur âge. Il était facile de se tromper sur les beautés de la forme, de les surfaire d'après les modèles traduits de prime d'abord ; mais on put rectifier bien des jugements extrêmes, à mesure qu'on eut sous la main des sources de plus d'un genre. Et puis, ne sommes-nous pas aujourd'hui dans de meilleures conditions d'impartialité, préservés à une assez grande distance de temps, de l'espèce d'engouement ou bien du froid dédain qui accueille en général une étude nouvelle?

Il n'est pas besoin, pour apprécier le beau dans la littératun* sanscrite, de disserter sur l'existence du beau avec ses différentes notes et nuances chez les peuples de toute race, et sur les signes auxquels on le reconnaîtrait dans des productions fort éloignées de nos idées. Dans une esthétique générale, comme dans un traité philosophique sur l'histoire de la morale, on aurait à dire en quel sens et dans quelle mesure les notions du beau et du bon ont été réalisées par l'art à la Chine, au Japon, en Egypte et au Mexique, aussi bien que dans l'Inde, en Italie et en Grèce : tel ne peut être

notre dessein.

Quand il s'agit d'une littérature qui correspond dans son développement séculaire à l'existence d'une grande société, d'une civilisation originale, il est légitime de chercher des termes de comparaison chez les nations qui ont exercé l'empire le plus long sur la culture de l'esprit humain; il est indispensable d'interroger surtout d'autres littératures dont l'évolution s'est faite dans des conditions analogues de temps, de croyances et de mœurs. Ce n'est donc pas un parti exclusif que de donner le premier rang dans ce paraUèle à la littérature grecque; car elle se distingue entre toutes les autres par le déroulement normal de ses œuvTes, et elle a fourni dans ses genres principaux les bases des théories littéraires prévalant jusqu'aujourd'hui chez les peuples les plus éclairés. Bien plus, la civilisation hellénique a des affinités non moins étiwites avec ceUe de l'Inde, que la civilisation des nations indo-européennes qui se sont établies de temps immémorial sur

notre continent et qui ont constitué des états indépendants. L'organisme des langues propres à tant de nations est un des liens les plus forts qui les rapprochent et les unissent. Aussi n'y a-t-il pas, en réalité, une opposition tranchée, absolue, entre Testhétique indienne telle qu'elle ressort des ouvrages sanscrits et l'esthétique qui a dominé dans le monde gréco-romain et ensuite dans tous les foyers de culture intellectuelle en Occident. Le contraste peut paraître fort; mais il ne va pas jusqu'à l'opposition.

Le contraste qui nous choque dans l'art indien et qui nous empêche de reconnaître tout d'abord les ressemblances, c'est le manque de mesure (1). Dans les idées et dans le langage, dans la con- <*eption et dans la forme, on voit se produire continuellement la même tendance, la même propension. Qu'il se soit mêlé à la contemplation de la nature le sentiment de l'infini bientôt poussé à l'excès par les procédés intuitifs de la philosophie religieuse, il est de fait qu'il y eut de bonne heure, chez les écrivains hindous, une sorte d'exubérance dans l'expression des pensées, dans le choix des comparaisons, dans la profusion des images, jusque dans la description du moindre objet.

Préoccupés de tout peindre, de représenter vivement ce qu'ils imaginaient, les créateurs de la langue sanscrite ont rêvé souvent l'impossible en cherchant le merveilleux , et ils ont atteint l'incroyable au lieu de l'idéal auquel ils aspiraient. Attentifs à la quantité, trop peu soucieux de la qualité, ils sont tombés dans la prolixité des récits et dos descriptions. Perdant l'idée de la mesure, ils ont pris garde trop rarement au choix des moyens; faute de discernement dans l'emploi des richesses que leur imagination leur fournissait en surabondance, ils n'en ont pas ménagé la jouissance, et, en les prodiguant, ils leur ont fait perdre, par là même, une grande partie de leur prix.

(\) Ce que des écrivains allemands ont plus d*une fois désigné par un seul root de leur langue : Maaslosigkeit.

Cette censure préalable s'applique assurément à la majeure partie (les productions indiennes, et elle marque clairement comment nous entendons la supériorité des œuvres qui nous sont venues à travers les siècles avec le caractère indélébile d'œuvres classiques. Seulement, il ne faut pas oublier que c'est là notre point de vue occidental et moderne, et que notre goût s*est formé dans d'autres circonstances que celui des Hindous, sous l'impression d'un autre ciel, d'un autre climat. Sans vouloir justifier la pompe et la surcharge qui sont à leurs yeux des conditions de la beauté, force nous est de nous replacer dans la zone qu'ils habitent, en présence d'une nature grandiose, d'une végétation luxuriante, pour admirer les scènes et les couleurs de leurs tableaux ; et aussi de nous initier à leur mythologie pour comprendre l'usage perpétuel de la fiction dans leurs ouvrages (1).

Maintenant, nous avons à montrer sur quel fond s'est élevé l'édifice de la littérature indienne, quelles étaient les ressources de la langue sanscrite, et quel emploi les Àryas en ont fait dans les monuments qui marquent les phases principales de leur histoire.

Les qualités de la langue qui a reçu des peuples indiens des formes achevées seraient aisément connues par l'étude de sa grammaire. Hais elles ont apparu d'autant mieux dans le parallèle qu'on lui a fait subir avec de nombreux idiomes. Que l'on envisage ses éléments, ses racines et ses mots, ses formes et ses désinences dans toutes les parties du discours, on décou>Te la richesse primitive de la souche de toutes les langues d'Asie et d'Europe qui lui sont affiliées. Des débris précieux de ce patrimoine commun se trouvent dans les diverses familles du même groupe : mais la régularité et l'harmonie du développement grammatical ne peuvent y être observées au môme degré et avec le même profit que dans la langue historique et littéraire de l'Inde. Aussi a-t-on d'un commun

(1) W. Joncs et GuiUaume de Schlegel n*ont pas manqué jadis d*invoouer cette réservo dans leurs écrits de critique littéraire sur Tlnde.

accord appelé le sanscrit en témoignage pour expliquer la transformation des langues similaires dans tontes leurs ramifications; bien plus, il sera considéré désormais, ainsi que nous Tarons affirmé ci-dessus, comme un instrument du plus haut prix dans la science des langues en général.

L'influence de divers climats a donné une physionomie particulière aux formes des langues qui avaient eu TAsie centrale pour première patrie ; mais la libre action de Thomme se manifeste à nn plus haut point dans leur syntaxe. C'est dans Tarrangement^ dans l'ordonnance des mots qui se révèle l'originalité du peuple aryen de l'Inde : c'est là qu'on aperçoit visiblement l'empreinte de ses idées, de ses croyances, de ses institution^ et de ses mœurs nationales. Le sanscrit s'est formé progressivement à la ressemblance de la société brahmanique; il a reproduit fidèlement les procédés de la pensée indienne, et l'on dirait que les particularités de sa syntaxe reflètent les lois intérieures, les tendances exclusives d'une nation qui s'est constituée isolément et qui a vécu avec indépendance. L'étroite relation du développement du sanscrit avec l'organisation sociale et politique de l'Inde serait d'autant mieux affirmée que, dans sa première phase, dans l'âge des Védas, la langue aryenne était encore en possession d'une liberté d'expression qui manque au même idiome perfectionné par une longue culture, au vrai sanscrit. La suite de nos aperçus historiques fera mieux comprendre cette différence entre les deux phases de la même langue.

Deux signes distinguent la syntaxe du sanscrit : le retour des mêmes constructions, des mêmes tournures, d'un nombre assez limité, et surtout l'usage ou plutôt l'abus des composés. Il en est résulté dans le discours de vrais défauts qui ne sont compensés que partiellement par la beauté et la sonorité des formes, par l'éclat des figures et par l'abondance des synonymes.

Le langage mesuré qui fut la première forme du discours étudié, du langage public, chez les Hindous, procédait par stances de deux

OU de quatre vers : dans la suite des temps, il n'est i>our ainsi dire point de texte qui n'ait subi la coupe de distiques ou vers alternants; de là une invincible propension, une règle devenue nécessaire, même dans des c^crils en prose, de renfermer la pensée ou le récit dans une sorte de sentence qui ne comporte ni le développement de longues périodes, ni l'insertion de propositions incidentes. Le style, chose aisée à comprendre, a contracté une monotonie et une roideur sans remède, faute d'espace pour mettre eu valeur les ressources latentes d'une langue identique d'organisme à celles dont la syntaxe a le plus de souplesse, de variété et de mouvement.

Mais ce qui a le plus contribué à l'uniformité et à la pesanteur du discours, c'est l'emploi des composés.qui remplacent des membres de phrases. 11 se présente à chaque instant dans un texte sanscrit un groupe de mots juxtaposés qui doit fournir h la pensée l'équivalent d'une proposition entière, et qui renferme soit un raisonnement, soit une description. L'esprit est sollicité à un certain travail pour débrouiller l'argumentation cachée en peu de mots, ou bien l'imagination est tenue de récx)nstruire le petit tableau dont un long composé lui présente les objets isolés, en autant de noms sans signe de cas et de nombre. Tel est l'usage souvent excessif (1), ou pour mieux dire l'abus qu'a fait resj)rit

(1) Voir l'introduction au Traité de la formation des mots dans la langite grecque f etc., par M. Adolphe Régnier (Paris, 1855), p. 34-40. Nous extrayons de cet excellent ouvrage le passage suivant relatif au sanscrit : « Pour la faculté de conaposer des mots aucune langue de la famille n'est *t supérieure, ni, à beaucoup d'égards, comparable au sanscrit. Par le » nombre des relations que peut rendre la combinaison des mots, elle est » la plus riche de toutes, sans tomber cependant dans Texcés. Nulle non n plus n*a de règles plus sûres et plus invariables pour marquer, par la *> position des termes dans le composé, leurs mutuels rapports. Mais de *• cette régularité même, qui était un principe de sécurité, est né Tabus. «t Parce que l'obscurité paraissait impossible, on s'est donné libre carrière, » et l'on a fini par passer toutes les bornes... En ce qui touche le sanscrit, « nous trouverons, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, une

INTRODUCTIOiN. o3

indien de cette faculté de composer des mots pour condenser l'expression des idées, faculté qui n'a jamais été portée trop loin chez les Grecs et les Romains, mais qui a substitué bien des fois la lourdeur ù la vraie richesse dans quelques littératures germaniques.

Comme langue littéraire, le sanscrit s'est développé sur le même sol, vivant de son propre fonds, n'empruntant rien à d'autres langues, suivant les progrès de la domination des Àryas du nord au midi de la péninsule. Mais quelle place va être faite aux œuvres littéraires des Hindous dans l'histoire de l'art? Leur beauté répondelle à la richesse intrinsèque de la langue elle-même? La matière est d'or; c'est un métal pur et d'un vif éclat; peut-être est-il resté trop peu duclile. Les objets qui en sont façonnés paraissent lourds et chargés, quand la main d'habiles ouvriers y a continuellement enchâssé une quantité de perles et de pierres précieuses. Reste à savoir si le travail de ces artistes leur a donné l'empreinte d'une beauté durable qui soit saisie et appréciée dans d'autres pays o( dans d'autres temps.

Des œuvres du génie grec on dirait comme des œuvres de Vulcain dans le palais du Soleil que nous décrit Ovide (1) : « L'ouvrage surpassait la matière. »

Materiam superabat opus

On afGrmerait, au contraire, d'un grand nombre de monuments indiens que l'juvrage ne répond pas à l'excellence de la matière, que les poésies sanscrites ne présentent pas cette élégance de proportion, cette belle et juste ordonnance, qu'on attendrait de la

•• grande diversité entra les phases diverses que Tidiome a traversées, et •* les différents genres de style. Dans aucune autre langue, Thistoire des

• transformations que peut subir un idiome, sans changer ses mots ni leurs «* régies de formation, n*est plus curieuse. Nulle part on ne voit mieux à

• quel point la syntaxe seule, la syntaxe proprement dite, la syntaxe ex- " térieure, peut changer la physionomie du discours. •>

(1) Metamorphosean, 1. II, v. 5.

j(4 INTRODUCTION.

formation normale et savante de la langue même. C'est là un des problèmes sur lesquels la critique européenne dira son dernier moty lorsque, dans Tavenir, elle aura pesé à leur juste valeur les notions nouvelles apportées par Tétude de Tlnde aux théories du beau dans Tart. Mais, en attendant, on n'examinera pas sans profit les parties déjà dessinées du tableau de la littérature sanscrite, et Ton s'arrêtera volontiers à quelques aperçus qui mettent sur la voie d'utiles comparaisons.

Au point de vue de l'art et aussi de la langue, il est une création de l'esprit indien qui dépasse toutes production analogue chez les peuples de même race : c'est la poésie sacrée des Aryas, c'est le trésor des chants lyriques et liturgiques du Véda, Dans les siècles du : polythéisme, aucun peuple n'a glorifié ses dieux avec une telle magnificence de langage, dans des hymnes qui offrent une telle variété et une telle beauté; nulle part non plus le sacerdoce païen n'a eu la liberté et la puissance de recueillir, de conserver, de mettre en ordre une littérature hymnologique aussi •considérable. Le terme de lyrisme servirait le mieux à désigner la forme et l'esprit de ces chants religieux ; on dirait même lyrisme descriptif pour marquer le retour fréquent de la description dans Je corps de l'hymne (1), tandis que la description se produit à peine et comme un élément accessoire dans la composition lyrique des époques littéraires, dans l'ode classique. Les sentiments, les impressions, les désirs que les chantres ont exprimés au nom de leur tribu se renferment dans des stances qui peuvent se détacher; il ne faudrait pas chercher leur strict enchaînement dans le cours d'un même morceau, mais on trouve leur lien dans l'unité d'intention. Ce n'est pas le désordre plutôt étudié qu'inspiré, le beau

(1) Voir le ch. III de nos Études sur les hymnes du Rig^éda, etc. (Louvain, 1842, in-S», pp. 25-27.) — Dans ce chapitre et dans Tappendice, nous «vous tenté un rapprochement de ces hymnes avec les chants des anciens peuples de la Peise, de TËgypte, de lu Grèce et de Tltalie, de la Gaule et •de la Scandinavie.

niTRODUCTION. 8S

désordre qui est un effet de Tart : c'est Tabsence de travail et de calcul dans les transitions, comme il convient ù Tadolescence d'une grande poésie (1). Le ton des invocations est partout naïf ou exalté, confiant ou enthousiaste ; la vérité d'accent qui règne dans un si grand recueil de chants et qui leur donne un caractère non méconnaissable de spontanéité et d'élévation, est en quelque sorte un i'cho des réalités de l'histoire. Les cantiques des Rischis de l'Inde marquent les débuts et les principaux moments de la conquête^ aryenne. Ils traduisent les mâles pressentiments qui animaient le peuple civilisateur, les Aryas, c'est-à-dire « nobles, excellents, » et qui lui donnaient conscience de sa supériorité intellectuelle sur les barbares qu'il subjuguait ou qu'il chassait devant lui. Us représentent des croyances fort vagues, des notions quelquefois grossières, sur les puissances et les phénomènes de la nature qui ont reçu des noms divins : cependant, ce naturalisme du Véda n'est pas une religion purement matérialiste, et le nombre des personnifications honorées d'un culte n'a pas effacé l'idée de la sagesse et de la puissance d'une divinité suprême.

Que l'on envisage leur nombre, leur forme et leur contenu, les hymnes du Véda constituent un monument d'un prix inestimable. La langue y est à l'unisson avec le sentiment qui les a dictés, avec les travaux des familles, avec les aspirations et les besoins d'un peuple pasteur et guerrier. La parole y jaillit rude, animée comme elle est sortie de la bouche des aèdes indiens ; la versification n'y a pas moins d'éclat que la pensée de vivacité, et les mots de naturel et de sens. Tandis que l'idiome des Védas mérite la plus sérieuse attention des philologues (2), le fond offre à l'historien un parfait

(1) Des lecotions figurées qui caractérisaient Tœuvre du poète chez les anciens Aryas, on inférerait que la poésie avait franchi chez eux les premiers débats de Tart purement instinctif, pour s'élever jasqu*À l'hymne. — Voir le chapitre du chant et de la poésie dans les études de M. Adolphe Pictet, s'étendent aux Âryas primitiiiB, d'après les inductions de la linguistique. (Origines indo-européennes^ t. II, pp. 477-83.)

(2| M. Adolphe Régnier, qui n'a abordé cette tâche qu'après s'être fiami-

modèle de la pot^ie religieuse et nationale des anciens peuples. Des chants lyriques d'une telle ampleur ont manqué à la Grèce avant Tàge d'Homère, et Fart plus savant qu'elle cultiva dans ses beaux sic clés ne compense point cette lacune. Nous admirons beaucoup, en effet, les débris de l'œuvre de Pindare et les fragments des lyriques grecs ; mais on ne saurait se défendre d'admirer davantage encore les hymnes du Véda, qui révèlent la puissance de la parole mesurée et chantée, la beauté de l'art au berceau, dans la vigoureuse jeunesse d'un grand peuple.

On venait de lire ces chants antiques dans leur texte original, quand nous essayâmes d'en faire goûter la saveur par la traduction de quelques morceaux choisis ; aujourd'hui qu'on possède le Rig\'éda tout entier publié par M. Max Mùller avec les commentaires de la science hindoue, et que nos écoles sont en train d'appliquer une stricte exégèse à ce grand monument poétique, on entend quelquefois encore des échos de l'enthousiasme qu'a provoqué la lecture de son premier livre mis au jour par Frédéric Rosen. Des hymnes à plusieurs divinités, Indra, Àgni, Soûrya, les Àçvinas ou les Crépuscules, ont passé en plus d'une langue européenne ; mais au jugement d'un indianiste consommé tel que fut John Muir (1), il n'y a pas d'hymnes

liarisé avec la langue des commentateurs et avec la méthode et les théorie» des grammairiens indigènes, a livré au public un spécimen de ses longues observations dans son Étude sur l'idiome des Védas et les origines de la langue sanscrite (Paris, 1855, grand in-4®), et il a donné peu après, dans le Journal asiatique, une série d*études analytiques sur la grammaire védique, d'après les PraUçàkkyas ou Traités d'interprétation philologique annexés au Rigvéda. Rien de plus instructif que la description de la langue de l'Inde dans sa première expansion, et de la fidélité du sanscrit au génie primitif de Tidiome dont il n a pas conservé toutes les ressources, mais dont il s'est approprié les qualités synthétiques. Il importe au plus haut point de reconnaître, à laide de ces moyens d'analyse, l'empire des doctrines exclusives et dominantes chez une nation sur les révolutions du langage, et cela sans mélange d éléments hétérogènes, comme il est advenu ailleurs à la suite de migrations et de conquêtes.

(1) Original sanskrit teads etc., selected, translated and illustrated.

qui surpassent en beauté les hymnes adressés à TÀurore par plusieurs des anciens Rischis. Sous le titre de prières antéhistoriques, M. Benjamin Cachet a tenté de traduire plusieurs chants du sanscrit védique en vers français (1) : quand la version est fidèle, il y a certes avantage à faire passer les courtes stances du Véda dans un langage rhythmique.

S'il est dans Tantiquité même, mais dans Thistoire d'une autre race, des poèmes qui l'emportent sur la poésie des Védas, ce sont les œuvres de la littérature sacrée des Hébreux, les cantiques de plusieurs livres de la Bible, les psaumes, les prophéties. Mais il n'y a pas lieu d'instituer un strict parallèle en faveur d'ouvrages dont la destination providentielle apparaît même à ceux qui n'en admettent pas l'inspiration divine. Non-seulement ils renferment des beautés littéraires de premier ordre, si on les compare aux chefs-d'œuvre de chaque nation ; mais encore ils possèdent ce genre de sublimité qui s'impose en quelque sorte ù l'esprit humain et qui agit infailliblement sur les hommes de toute origine et de toute langue. D'où serait venue, sinon de la Bible et du langage biblique de l'enseignement chrétien, la hardiesse du symbolisme oriental, qui a passé du latin ou du grec dans les idiomes les plus incultes (2)?

En dehors des hymnes du Véda et des formules métriques de son rituel, il s'est formé, à une époque non éloignée, une littérature religieuse et philosophique, dont il nous reste d'assez nombreux écrits. Parmi ces traités qualifiés de Brâhmanas, conmie émanant des Brahmanes ou a maîtres de la prière, » il en est qui ont une destination liturgique, mais plusieurs qui ont le caractère

Volame Y, London, 1870, pp. 18M98. — Voir plusieurs cantiques à TAurore traduits dans nos Études sur les hymnes du Rigvéda (1842), pp. 65 et suiv., pp. 74-83.

(]) Œuvres de Koidsa et de Hiranymstoupa, etc., Paris, Maisonneuve, 1»70, 1 in-12.

(2) Voir, outre les ouvrages connus du D*" Lowth et de Herder sur la poésie sacrée des Hébreux, la quinzième leçon de Fr. Ozanam sur to ctt»lisaiion au cinquième siècle (au tome II des œuvres complotes).

de livres didactiques et spéculatifs ; ce sont surtout ces méditations dites Oupanischads, qui se rattachent aux textes révélés et qui jouissent jusqu'aujourd'hui de la plus haute vénération à cause tant de leur ancienneté que de l'élévation de leurs doctrines. Jusque dans ces monuments de la sagesse des Indiens, comme on a souvent appelé leur métaphysique et leur ancienne théologie, on voit scintiller des étincelles de la brillante poésie dont leurs chants sacrés étaient pénétrés. Il y a donc justice de compter plusieurs des Ûupanischads parmi les productions qui montrent la langue sanscrite essayant ses forces avec l'éclat, mais avec la témérité de la jeunesse, dans l'exposition et la discussion scientifique.

Mais nous voici arrivés au second âge de la culture littéraire de l'Inde, alors qne sa langue nationale fut soumise à un travail méthodique et minutieux dans ses écoles. Polie sans cesse par l'étude, elle contracta bientôt une sorte d'immobilité ; ayant atteint sa perfection possible et glorifiée de ce chef par le titre de parfaite on achevée, la langue sanscrite perdit en mouvement et en vie ce qu'elle avait gagné en symétrie et en élégance. Désormais langue écrite et langue savante, elle devint, comme objet de l'éducation, le privilège des hautes classes, tandis que le peuple cessa bientôt de la comprendre (1). Les classes inférieures retinrent l'usage de dialectes dérivés du sanscrit, variant d'une contrée à l'autre, mais portant le nom collectif de prâcrit, a naturel, vulgaire : » ces dialectes,, qui échappaient au joug des règles de la langue privilégiée, n^ont point pris un essor littéraire puissant et indépendant, à la faveur des formes analytiques du discours qui y dominaient.

Le sanscrit lui-môme déchut en un sens aussitôt qu'il ne se retrempa plus dans la vie publique : une langue, si parfait que soit son organisme, ne conserve jamais toute sa vigueur alors qu'elle est renfermée dans l'enceinte de l'école. La constitution

(1) Voir les préliminaires de M. Weber, À la seconde partie de ses Leçons sur la llUérature indienne, et la quatrième lecture de M. Max Maller sur la science du langage.

thëocratique de Li société indienne, qui donnait aux Brûhmanes un empire absolu sur les choses de l^esprit, soumit ù leur direction la culture de la langue et des lettres dans toutes ses branches. Qn^on parcoure les productions sanscrites qui succédèrent immédiatement aux écritures de la période védique, et celles qui en furent dans la suite des imitations : il y a dans leur style une même empreinte de symétrie calculée, dans toutes les parties de leur composition une prédominance de la synthèse, que la distinction des genres, ou la distance de quelques siècles, n'a pas sensiblement modifiée. S'agit-il de poèmes, de légendes qui ne sont pas destinés à Técole, mais qui s'adressent aux rois et aux guerrierSy puis à tous les rangs de travailleurs instruits dans la loi religieuse et admis à leur lecture, la forme n'est jamais dégagée de certaines entraves qui enchaînent l'expression, qui alourdissent le récit, qui resserrent la pensée en d'étroites limites.

Dans la revue des œuvres qui composent la littérature sanscrite, proprement dite, nous donnerons la première place ù la poésie narrative qui répond à l'épopée dans le sens le plus large du mot. Deux œuvres restées célèbres, la Râmaïde et la Bhâratide, — conune on aimerait à transcrire leurs noms indiens, — nous montrent avec quelle liberté ou plutôt avec quelle latitude les aèdes de l'Inde exposaient, développaient et enchaînaient les anciennes histoires et aventures. Elles offrent d'incontestables analogies avec les épopées classiques : les preuves surabondent dans les épisodes les plus remarquables de chaque poème, que l'on a traduits ou imités avec beaucoup d'art en plusieurs langues de l'Europe (i), et, en effet, plusieurs de ces récits se déroulent avec une majestueuse ampleur, dans un langage limpide et harmonieux, qui met ea lumière de beaux traits d'héroïsme ou les plus nobles affections

(1) Voir, pur exemple, le volume de M. F.-O. Eichoff, de Tlnstitut : Poésie héroïque des Indiens comparée à Vépopée grecque et romaine, (Paris, 1860.)

(lu cœur humain (1). Malgré les extravagances du merveilleux mythologique dans le tableau de guerres grandes en elles-mêmes, malgré Tabus de l'allégorie dans la peinture des passions et des sentiments empruntés à l'histoire, on ne peut refuser de la beaut<» et de la grandeur à la composition épique telle que l'Inde nous l'a laissée. Sous doute, ses poètes eussent donné plus d'attrait aux mêmes aventures, en élaguant les digressions et les détails, en resserrant les épisodes, et ils eussent entouré les caractères d'un plus haut prestige en s'attachant ù des traits choisis. Mais, si nous blâmons avec raison le génie indien d'avoir, en ce genre comme en d'autres, manqué de règle et de mesure, si nous regrettons que la trame de l'ouvrage, surtout dans la Bhâratide, soit coupée par «les hors d'œuvre, n'oublions pas que ce fut la tâche calculée, intéressée du sacerdoce brahmanique : il entrait dans ses vues que le récit d'actions éclatantes fût accompagné de fictions liées étroitement aux croyances populaires, et même de dissertations dogmatiques, juridiques et disciplinaires, formant un enseignement encyclopédique. On retrouve ici le contrôle du même pouvoir qui avait mis au jour, sous la même forme métrique, le code de Manou et les traités de législation qui l'ont complété. Sans doute, nous ne pouvons satisfaire, par la lecture des épopées indiennes, notre idée de l'unité qui doit régner même dans le poëme épique, et nous devons croire nos théories littéraires confirmées plutôt qu'ébranlées par le parallèle qu'elles nous offrent avec nos modcv les; mais, en revanche, nous avons sous les yeux, dans le tableau ^'une antique civilisation, les scènes d'un antre continent, les aspects d'un autre climat, la puissante végétation des régions tropicales, et la lutte de l'homme avec les forces de la nature et avec des espèces animales qui multiplient les dangers autour de lui. L'art n'a pas mieux décrit ailleurs la même phase des annales du vieux monde asiatique.

(l) M. Monier Williams a pu dire qu'il ne craignait point pour les héroïnes de rinde une comparaison avec les héroïnes de Tépopée grecque (Indian Epie poetry. pp. 47-59),

IM'RODLCTION. 01

L'épopée indienne aurait pu être le premier germe d'une autre composition qui n'a manqué à aucun des grands peuples, l'histoire : mais ce genre n'est pas sorti dos éléments confus qui l'annonçaient dans l'épopée même. Dût-elle être exposée en vers, riiistoire aurait pu se constituer comme une œuvre distincte, si l'intelligence des réalités de la vie, le sens de la vérité humaine et le pressentiment de la liberté politique n'avaient pas fait complètement défaut aux aèdes qui assemblaient les traditions au service et suivant les vues des écoles brahmaniipies. L'art de l'histoire n'est pas né là où la conception de la science historique n'était pas possible, les faits de l'ordre humain disparaissant sans cesse dans un merveilleux fantastique représentant l'ordre divin.

L'épopée s'est continuée fort tard dans des répertoires d'anciennes légendes cosmogoniques et théogoniques qui ont joui d'une popularité non moins grande sous le nom de Pouranas. Les principaux d'entre ces poèmes, au nombre de dix-huit, dont le contenu manifeste également la longue influence de la caste sacerdotale, surpassent peut-être les épopées, si l'on ne tient compte (]ue des artifices du langage et de la versification ; mais ils ne marquent point un réveil durable du génie littéraire. Ils doivent leur renommée au développement de certaines fables qui flattaient beaucoup l'esprit superstitieux des sectes du brahmanisme, et aussi aux agréments de style multipliés à outrance qui charment jusqu'aujourd'hui les Pandits et leurs patients disciples.

Lss écrivains hindous avaient mis également beaucoup d'art dans les compositions nommées Kâvyas, qui se sont conservées comme des modèles d'un style élégant et fleuri, comme des œuvres de l'habileté personnelle des poètes (Kavis). Leur valeur a été du reste beaucoup surfaite dans les siècles modernes de l'Inde : qu'ils aient pour objet une fiction purement mythologique ou l'histoire d'un ancien héros, ils doivent la meilleure partie de leur succès à la curiosité qui s'attache aux diflicultés vaincues. La tradition héroïque est amoindrie quand elle n'est pas effacée ; la pensée est

offusquée par la pompe des mots ; le sentiment est étouffé par les détails qui le font valoir. Que ce soient des narrations héroïques ou des poëmes élégiaques, descriptifs et même didactiques, les Kâvyas ont été élaborés sous la préoccupation dominante d*une rivalité littéraire. Càlidûsa et les autres auteurs à qui ils sont attribués ont mis en œuvre toutes les ressources de la poétique afin de dépasser les écrivains connus, et leurs imitateurs ont en quelque sorte épuisé tous les raffinements de la grammaire et de la mesure, en vue de donner aux sujets les plus minces, aux thèmes rebattus de la poésie erotique, un certain relief de nouveauté.

L^art des poètes était en grand honneur dans les royaumes de rinde, quand vint à fleurir la composition dramatique; mais, quelle que fût Thabileté des écrivains qui la cultivèrent, elle n^atteignit pas à la hauteur où on l'aurait portée dans des siècles de fortes croyances et de splendeur politique. Comme nous la vopns dans les œuvres de Câlidàsa et de Bhavabhoûti ou dans celles de leurs contemporains, elle fut Tornement d'un théâtre de cour; mais elle ne put exercer une action décisive sur Tesprit de la nation. Les poètes étaient capables d'intéresser et d'émouvoir : ils manquaient de la puissance de remuer fortement les âmes par le spectacle et la lutte de grandes passions. Le drame indien, qui n'est ni tragédie ni comédie, ne se termine point par une catastrophe, mais par un dénoûment heureux, qui va quelquefois jusqu'à la glorification ou l'apothéose. Tantôt ses sujets sont tirés de l'histoire héroïque ou de la mythologie ; tantôt ce sont des aventures puisées dans la vie des princes, des fictions empruntées aux relations et aux intrigues des hautes classes; tantôt, enfin, ce sont des allégories servant à personnifier la lutte des doctrines et des sectes. De même que la Sacountalâ de Câlidàsa, les pièces les plus vantées sont des féeries partagées en tableaux fort riches de coloris, en scènes qui ont la fraîcheur de l'idylle ; quelques autres montrent âu naturel les mœurs faciles qui s'étaient introduites dans les grands centres de la civilisation brahmanique à des époques de paix et de prospérité.

Les derniers temps de la poésie sanscrite ont beaucoup d'analogie avec la décadence de la poésie grecque. Il n'est si mince ouvrage qui n'ait exigé de son auteur la subtilité et l'érudition du grammairien ; des poèmes de quelque étendue sont remplis d'un bout h l'autre de jeux de mots, d'assonances et d'allitération ; vides de pensées, ils offirent à chaque vers des énigmes qui attendent leur solution d'un commentaire. En débrouillant ces pauvretés et ces minuties qui ont été revêtues laborieusement des formes les plus sonores de la langue des Aryas, on s'écrierait avec raison :

Comment en un plomb vil For par s'est-il changé!

C'est dans tous les temps 1^ dernier degré de l'affaissement intellectuel, le signe d'une irrémédiable décadence, que de réduire la carrière du poète à un labeur si ingrat, à un stérile exercice de versification.

La prose n'a remi^acé la poésie que dans nn petit nombre de compositions ; mais on ne saurait dire *qu'il est un genre de litténrture auquel la première ait été exclusivement affectée ; jusque dans les morceaux de prose qui présentent le plus de continuité an aperçoit aisément l'infériorité d'une forme du discours écrit cultivée en sous-œuvre, et l'inhabileté de l'écrivain qui a dû se passer du secours de la mesure. Les recueils d'apologues, qui ont eu le plus de célébrité, se composent de narrations en prose d'une certaine finesse, d'un mérite fort médiocre, interrompues par des sentences en vers, d'un tour agréable, mais qui ne sont très-sou^ vent que la citation d'ouvrages plus anciens. Les traités ou les abrégés de morale destinés au peuple et confiés à la mémoire étaient presque tous rédigés dans un langage mesuré, se gravant pins sûrement dans l'esprit que des^maximes ou des raisonnements en prose. La littérature spéculative et philosophique a compté beaucoup de travaux à l'appui de chaque système ; elle se fondait le plus souvent sur des textes en vers, qui étaient élucidés dans des livres de controverse en prose ou dans de longs eonunentairas.

Ce qui existe de ces divers ouvrages est très-curieux comme imagt* (le la vie intérieure et de la discussion des écoles, comme formulaire de la dialectique indienne. Ils nous apprennent quels labeurs ont servi à exposer et à défendre les théories indépendantes, plus ou moins orthodoxes par rapport aux Védas, qui étaient professées librement au sein du Brahmanisme. Sans contredit, c'est à l'histoire de la pensée que revient la meilleure part dans Tétude des six Darçanas ou systèmes philosophiques par excellence; mais la critique littéraire est intéressée à définir quelles règles prévalurent chez les Hindous dans Tcxpression des idées spéculatives, qui offre lin contraste frappant avec celle que nous tenons des Grecs. Qu'il s'agisse de la terminologie, ou des formes du raisonnement et de la démonstration, il est digne d'un grand peuple, célèbre par sa sagesse dans l'antiquité, de donner ù ses conceptions la forme qui convient le mieux à son génie particulier. Ainsi devons-nous jugei' le style philosophique des ouvrages sanscrits en vers ou en prose. Prose ou vers, peu importe, la parole des penseurs de l'Inde est sentencieuse, serrée, condensée comme à dessein et avec effort, tournant à l'aphorisme, visant à l'axiome. Elle n'échappe pas à cette loi dans les traités spéciaux, dans les véritables livres. Mais des phrases librement construites en dehors des exigences d'un style périodique comme les anciens l'entendaient n'ont pas satisfait l'esprit des philosophes et des savants hindous ; il ne lui a pas suffi de réduire sa pensée à sa plus simple expression dans une stance, dans une distique. Il a voulu la renfermer dans des formules d'une concision et d'une obscurité algébrique, des Soûtras ou fils (1) ; ces formules ne laissent aux mots qu'une valeur de convention, et à vrai dire, elles n'ont plus de style. Il n'est point de science au service de laquelle on n'ait mis en œuvre dans l'Inde une si étrange

(1) Le mot cependant a pris dans la bouche des Bouddhistes un autre sens, celui de discours ou prédicatiouB ; c'est le titre que portent les instractions courtes ou développées du maître dans le recueil de leurs Ëcritores.

réduction du langage : on l'avait fait pour la liturgie, pour Texégèse des textes sacrés ; on le fit également pour la philosophie dans ses diverses branches et pour les sciences exactes venues tard et restées imparfaites. Mais c'est la grammaire, la science même du langage, qui exigea l'emploi le plus développé de cette méthode et qui en tira un immense profit. Les Hindous ont porté dans sa culture une rigueur et une précision qu'ils n'ont pas pratiquée ailleurs : là, semble-t-il, s'est réfugiée la puissance d'observation qui a fait défaut au même peuple en présence des faits de l^istoire ou des réalités de la nature. La grammaire a constitué dans l'Inde une véritable science et par exception elle n'a point soufiert des tendances idéalistes de la métaphysique ou des écarts de l'imagination. C'est à des grammairiens que nous devons une analyse minutieuse, mais profonde et systématique, de la langue sanscrite, et, il faut le dire, une conviction plus complète de la beauté, de l'excellence de cette langue considérée in abstracto dans ses éléments aussi bien que dans son organisme.

Que reste-t-il de l'exploration sommaire que nous venons d'achever de la littérature sanscrite dans son ensemble? L'ancienneté présumée de ses monuments a été réduite sensiblement par des recherches plus profondes ; mais on aperçoit mieux qu'auparavant leur succession normale suivant les transformations intérieures d'une société qu'on à représentée à tort comme inactive et immobile pendant les principales périodes de son histoire. L'étude de ces monuments rendra à la science un double service ; elle montrera dans son vrai jour le prodigieux mouvement d'idées qui s'est produit incessamment chez une nation intelligente à l'aide d'une langue à la fois poétique et savante, et d'autre part, si elle ne change pas les bases de notre esthétique, elle fortifiera notre confiance dans la supériorité des notions sur le beau qui ont présidé à la culture littéraire des peuples modernes. C'est un profit incontestable que d'agrandir le champ de l'expérience, de mettre les

gg INTRODUCTION..

opinions reçues à de nouvelles épreuves et de renforcer rationnellement l'autorité des théories les mieux accréditées.

Une littérature originale, inconnue de nos ancêtres, est aujourd'hui sous nos yeux : elle a été créée et elle s'est développée dans une langue affiliée aux langues mères des idiomes que nous parlons. Prodigue de coloris et de chaleur, le sanscrit ne verserait-il pas sur nous quelque chose de ses parfums et de ses images (1)? Déjà nous pouvons suivre du regard ses vastes proportions; nous jugeons de l'étendue de ses œuvres et de l'abondance des travaux qui en ont conservé fidèlement la lettre. Nous y apercevons les reflets d'un climat étranger à nos régions tempérées aussi bien que l'empire de croyances opposées aux nôtres. Ce n'est pas un vain plaisir que le spectacle de ces contrastes : nous découvrons dans les ouvrages sanscrits un certain fonds de maximes que tous les peuples se sont plu à exprimer, à polir, à orner; nous sommes frappés de la quantité d'images qui donnent à leurs tableaux un caractère neuf pour nous, quelquefois un aspect véritablement grandiose. Nous uimons surtout à y retrouver ces types de la nature humaine dont l'art a fait la copie fidèle dans tous les temps : fleurs qui ont germé, qui se sont épanouies sous le ciel d'Asie et sous le ciel d'Europe, sous les feux des tropiques et à travers les glaces du Nord.

L'histoire et la critique ne sont pas seules appelées à faire leur moisson dans un si vaste champ. La littérature contemporaine, européenne et transatlantique (car la lumière a passé de l'ancien monde dans le nouveau), n'a-t-elle à faire aucune récolte dans ces épaisses forets de l'Inde qui renferment des arbres gigantesques couverts de fleurs odorantes, de magnifiques plantes enlacées les unes aux autres par une foule de gracieuses lianes? Déjà quelques

(1) Voir dans les Mémoires de V Académie de Stanislas (1861, p. XLI et suiv. et pp. LXXXVIII et suiv.) le Discours de réception de M. Leupol : « de rinfluence qu'exerceraient les études sanscrites sur la littérature française», et la Réponse en vers de M, le baron Guerrier do Dumast, promoteur de Tindianisme à Nancy.

imitateurs qui en ont visité les abords ont chargé leur palette de couleurs éclatantes; les simples récits de quelques voyageurs ont été lus comme des fragments d'une nouvelle et merveilleuse Odyssée; des scènes de la nature indienne ont été transportées par nos poètes et nos romanciers dans diverses compositions avec une heureuse audace qui n'a pas été désavouée. Hais, avec cela, nous restons les gardiens de Tidéal que nos ancêtres nous ont transmis, héritage de l'antiquité accru du fécond labeur des siècles chrétiens : nous voulons que l'unité plane sur les œuvres de l'esprit destinées à vivre; nous ne voyons point de beauté réelle, de beauté durable sans la mesure, point de grandeur sans l'harmonie des proportions.

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