LA POÉSIE GNOMIQUE DANS L'INDE DEPUIS LA SENTENCE
jusqu'au poème.
Les poèmes sentencieux et gnomiques, pris dans leur ensemble, sont presque sans exception postérieurs à ravtinement de la poésie plutôt profane, savante, fleurie, artificielle qui a vu le jour dans les premiers siècles de l'ère moderne ; le plus grand nombre de ces petits poèmes no remontent pas même jusqu'à la fin de la période de l'histoire que nous comprenons sous le hora de moyen âge. Cette réserve préalable nous semble d'autant plus utilement consignée en cet endroit, qu'une idée de vénération fondée sur leur renommée s'est attachée jusqu'à ces derniers temps à des livres fort disparates, ayant subi d'ailleurt» à diverses reprises un travail de compilation.
Les Védas ne contiennent pas de poëmes moraux et didactiques dans le sens où nous l'entendrions ici. Il est contraire, en effet, à l'esprit de la haute antiquité, de disserter sur les devoirs sociaux fondés sur la tradition et acceptés par tous les membres de la famille. Les Richib, auteurs des hymnes védiques, ont exprimé à satiété les conceptions de leurs contemporains sur le monde céleste, sur les divinités protectrices de l'humanité. La sentence ne se glisse que par exception dans leurs chants entre des invocations lyriques qui sont de vraies prières, et des tableaux descriptifs qui sont toujours tracés avec la même richesse de coloris.
L'auteur d'un Essai sur le Véda a pu affirmer (1) que « le fond poétique du Véda est descriptif, idéal, peu moraliste, pratique néanmoins et mêlé aux actes de la vie»; il a justifié son assertion en disant que << la poésie moraliste suppose un long passé de réflexions et de relations plus ou moins compliquées et variées entre les hommes : Or, à une époque où les relations de famille, antérieures à la constitution d'un Ëtat. étaient fort simples, la science morale ne pouvait être que rudimentaire. n En tout cas, le développement du sentiment moral fut lent dans ces groupes de populations invoquant leurs dieux à toutes les heures du jour pour les nécessités de la vie (2).
(1) M. Emile Burnouf (cours fait à la Faculté de Nancy), Paris 1863, 1 vol. in-8o, ch. IV, p. 69, p. 88, et ch. VII, p. 183 et suiv.
(2) Voir l'Essai d'Alfi*ed Maury sur la religion des Aryas [Croyances et légendes de l'antiquité, Paris, Didier, 1863, pp. 142 et suiv.)
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Il y a certainement dans le Véda des allusions constantes à rorganisation de la famille au sein des tribus d'Aryas pasteurs et guerriers à la lois : ils s'étaient rendus maitres de la région de Tlndus et s'apprêtaient à conquérir le nord de la péninsule. Mais on n*y devine pas encore le ton didactique qui l'emportera dans les œuvres de la littérature plutôt brahmanique. Les écrits de longue haleine, qui portent cett<e nouvelle empreinte, renferment des sections étendues où la morale est enseignée eœ professa, mais rattachée, il s*entend, aux prescriptions légales et aux observances religieuses qui s'imposaient à toutes les classes.
La transformation de la langue du Véda est accomplie : une tout autre phraséologie a pris cours ; les formes sont plus axes et les constructions plus régulières. Cette langue qui n'était pas plus riche que l'ancien idiome des Âryas, mais qui fut assouplie, cultivée avec une recherche minutieuse, devint la langue des livres, et ces livres furent presque sans exception des poëmes. L'usage à peu près uniforme du distique convenait parfaitement à l'intention des auteurs anonymes qui n'usaient point de recherche dans leur style, comme il est advenu quand on eut fait de la sentence un genre à part.
Quelques livres du code de Manou, quatre livres surtout (du vue au xe), nous offrent ce caractère dans leur rédaction. Des conseils d'expérience y sont mêlés à l'exposé des devoirs; il y a un reflet des réalités de la vie indienne dans certaines peintures qui accompagnent et rehaussent les préceptes : tel est le tableau des devoirs et des occupations des quatre états dans la vie des Dvidjas, le novice, le chef de maison, le solitaire et l'ascète; tel est encore celui des obligations des rois et des guerriers, l'administration, la diplomatie et la guerre. La sanction des préceptes est non seulement dans les peines établies par les lois pour toute espèce de délits, mais encore dans les châtiments d'une autre vie. Eu bien des endroits, le législateur fait place au moraliste, et des considérations d'une haute portée sont tout à coup présentées à laide de figures qui les mettent en relief. Dès que le principal code indien fut traduit en Europe, on a de prime abord admiré la personnification du châtiment dans un long passage du VII« livre (distiques 14 à 31), et aussi le VIII« livre consacré à l'exercice de la justice et aux lois pénales. On a remarqué ailleurs la puissance vengeresse attribuée au remords, et on a loué des penseurs indiens d'avoir touché avec autant de sens à ce mystère de notre vie morale, l'aveu, le cri de la conscience.
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Un publiciste renommé a cru pouvoir dire de tels passades (l) : « Ja- «• mais législateur n'a fait plus énergiquement ressortir Timportance H du rôle que la justice criminelle est appelée à jouer au milieu des ** institutions nationales. »
Le châtiment est donné comme indispensable au maintien de Tordre et à la garantie de la propriété : c^est à Taide de comparaisons d'une couleur locale assez tranchée (L. VII, d. 20 et 21) que le rédacteur du code indien veut le faire comprendre. Ailleurs il fait succéder à des considérations morales des définitions impératives dans lesquelles la justice est personnifiée (Liv. VIII, dist. 12 et suiv.) : « La justice frappe lorsqu'on la blesse, elle préserve lorsqu'on la (Protège... La justice est le seul ami qui accompagne les hommes après le trépas, n Le législateur est explicite sur la vérité des témoignages et formule des peines graves contre le faux témoignage; il fait encore à ce propos appel à la Xîonscience (Liv. VIII, d. 84, 85) : - L'âme (âtmâ) est son propre témoin; Tâme est son propre asile; ne méprisez jamais votre âme, ce témoin par excellence. des hommes! — Les méchants se disent : « Personne ne nous voit », mais les dieux les regardent, de même que Tesprit (pouroucha) qui siège en eux. » L'enseignement et l'étude ne sauraient manquer aux hommes que le devoir oblige; la loi réprouve ceux qui ^n sont privés par leur faute (Liv. II, d. 157) : ** Un Brahmane qui n'a pas étudié les livres sacrés est comparable à un éléphant de bois et à un cerf en peau; tous les trois ne portent qu'un vain nom. *>
Le brahmanisme avait un intérêt majeur à introduire dans des œuvres d'un fkcile accès tous les genres d'enseignement moral et religieux. Les sentences abonderont par conséquent dans les sections de la Bhâratide où l'on reconnaît des interpolations relativement modernes de la main de rédacteurs auxiliaires. Pour grossir ces branches parasites de l'épopée, ils ne se sont pas fait défaut de prendre des vers gnomiques dans des monuments de plus d'un genre. Deux livres surtout, le Xlle et le XIII«, le montrent à l'évidence. Le premier, Çântiparva, livre « de l'apaisement ou de la consolation», qui compte 14'734 çlokas, traite du mérite des œuvres, de l'efficacité de l'aumône, des dons volontaires, en rapport avec la délivrance finale, assignée comme but de toute vie humaine. Il y a dans ce seul livre d'une épopée trois corps de législation : le Râdja-dharma ou droit des rois, Vàpad-
(I) J. Thonissen, Etude sur V histoire du droit criminel des peuples anciens, tomel, Bruxelles 1869, pp. 9-10.
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dharma^ ou code pour le temps des calamité, et le mokicha-dharma^ ou doctrine de la suprême délivrance. Composé de huit mille çlokas, le Xni« livre intitulé anouçâsana-parva^ le livre « des enseignements ou des prescriptions »>, est rempli uniquement de discours et d'entretiens sur les devoirs de la société en général, Aux préceptes sont mêlées des anecdotes et des fables qui en font comprendre le sens. On conçoit sans peine le prix attaché à ces moyens vulgaires de captiver la foule, de soutenir Tattention par la variété, d*inculquer la loi religieuse à ceux qui avaient écouté avidement les récits héroïques.
Le goût ancien des Indiens à mettre des maximes dans des compositions de divers genres les amena plus tard à les enchaîner par séries, puis à les assembler en corps d*ouvrage. Des collections de maximes et de collections de sentences conservées en sanscrit, il n'en est pas de plus célèbres que les trois Çatakas ou Centuries portant le nom d'un poëte de race royale, Bhartrihari. Elles ont été transcrites de siècle en siècle sous son nom, et elles ont sous la même forme été publiées dans rinde de nos jours. Personne ne songe à leur attribuer un âge reculé; mais elles ont du prix comme des productions du genre gnomique, dont le style se soutient au même degré d'élégance en peignant les mœurs raffinées de la civilisation indienne. Nous accorderons une simple mention à des poèmes analogues à l'œuvre de Bhartrihari» mais qui, en plus d'un endroit, ont payé fatalement tribut à ce premier maître de la poésie gnomique (1).
Après avoir consulté à titre de répertoires de sentences une foule d'ouvrages sanscrits, on s'aperçoit bientôt que ce genre de littérature a comporté de continuels plagiats : bien que des noms propres soient inscrits en tête de recueils plutôt modernes, il est évident que leurs rédacteurs ont fait maint emprunt à des œuvres en vers d'une date plus ancienne et d'une grande popularité. Il est nombre de sentences d'une expression nette et même piquante, dont on aurait peine à déterminer l'origine et la date : apprises par cœur, elles furent considé-
(1) Tels sont par exemple le Çàntiçalaka ou la «« Centurie de la quiétude», dont Taateur serait Sihlana, et aussi le Chànakya^ autre série de maximes, portant comme nom d'auteur celui d'un homme fort habile qui aurait mis en vers des leçons de morale après Texpérleace qu'il avait faite des vicissitudes de la politique (voir plus haut p. 324). On n'en 'séparerait pas le Niti'Sàra ou •< Essence de la politique *> , œuvre de Kâmandaki où sont exposés les principes d'un bon gouvernement.
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rôes comme un bien sur lequel plus d'un narrateur se croyait des droits acquis. Il ne sera pas toi:gours possible à Tôrudition de découvrir dans quel livre et à quelle époque ces stances plus célèbres que d'autres ont vu le jour pour la première fois.
La profusion des sentences métriques éparpillées en tant de sources différentes avait iVappé d'ancienne date plusieurs indianistes. Parmi les plus habiles explorateurs de la littérature sanscrite, il s'en est trouvé un de nos jours qui a entrepris* de porter la lumière dans ce labyrinthe de pensées diversement versifiées : c'est M. Otto Boehtlingck, sorti des hautes écoles de philologie en Allemagne. Il s'est livré depuis un demi siècle à de vastes lectures pour rédiger avec M. Rudolph Roth, de l'université de Tubingue, le grand dictionnaire sanscritallemand publié sous les auspices et aux frais de l'Académie impériale des sciences de Russie (l). Dans le cours de cet immense travail, l'éminent indianiste a formé le dessein de recueillir les sentences éparses dans la multitude de livres sanscrits aujourd'hui imprimés ou lithographies. Il en a formé une volumineuse anthologie ou plutôt un énorme lexique; car, à défaut d'une meilleure classification, il a rangé au préalable ces sentences par ordre alphabétique. Il Ta intitulée Proverbes indiens ou Sentences indiennes, et il a fait suivre le texte sanscrit de chaque stance d'une traduction allemande exacte et suffisamment claire. Cette curieuse publication a compté deux éditions en peu d'années; le nombre de proverbes qui s'élevait à 5419 dans la première a été porté au nombre de 7613 dans la seconde (2). En tête de chaque volume le docte éditeur a donné un court inventaire des sources mises en œuvre pour la formation de son recueil ; il a fkit mention, au bas de chaque page, de tous les écrits anciens et modernes où la même sentence est insérée et où elle a été répétée. On parviendra peut-être à reconnaître la priorité d'un auteur ou d'une école, quand rage de certain nombre de poëmes aura pu être fixé ou approximativement désigné.
M. Boehtlingck n'eut en vue tout d'abord qu'une concordance des Centuries de Bartrihari avec les poëmes d'autres gnomiques indiens :
{\) Sanskrit'Woertei'bt4ch, Saint-Pétersbourg 1852-1875,7 vol. grand in-4° A deux colonnes.
(2) Indisohb Spruechb sanskrit und deutsch. Herausgcgeben von Otto Boehtlingck. Theile Mil, St-Peterbourg, 1863-1865 (3 volumes in-S^). — Deuxième édition, ibid. 1870-1873 (3 vol. in-8«).
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mais il est parvenu à interroger et à extraire au profit d'un second répertoire, neuf et spécial, les monuments de tout genre et de tout âge qu*il avait fouillés pour constituer un dictionnaire complet de la langue savante de l'Inde. Il a placé à la fin de chaque volume des proverbes tibétains analogues aux sentences sanscrites, et trahissant pour la plupart leur origine indienne sous le rapport du sens et de la forme (1). Pour donner à son répertoire ce précieux appendice, il a recouru à lu collaboration de feu Antoine Schiefner, son confrère à l'Académie de Saint-Pétersbourg, qui a décrit et vulgarisé plusieurs ouvrages de deux encyclopédies de science bouddhique rédigées en langue tibé-. taine. L'œuvre de M. Boehtlingck a une très grande portée, en ce qu'elle livre un trésor de maximes au zèle des travailleurs qui explorent les productions de tout genre pour les comparer.
§ II
BHAllTRIHARI, LE PLUS CÉLÈBRE AUTEUR DE POÉSIES GN0MIQUES.
Nous dirons aisément en peu de mots ce que l'on sait de Bhartrihari et de l'époque où il composa ses petits poèmes. Pas n'est besoin de regarder comme son œuvre personnelle toutes les stances des trois Centuries recopiées et propagées sous son nom pour lui décerner la palme dans ce genre. Mais le mérite soutenu de la plupart des pièces qui y sont comprises plaide en faveur d'un écrivain distingué qui eui do nombreux, mais obscurs imitateurs.
Bhartrihari est réputé dans l'histoire anecdotique des cours indiennes frère d'un roi Vikramâditya, dont le nom est une épithète donnée à des souverains de divers pays. On le chercherait avec plus de vraisemblance dans l'histoire d'une de ces dynasties qui ont eu pour résidence au nord-ouest de l'Inde les villes d'Oudjdjayinî et de Dhàrà. De la sorte, on le rapprocherait de Câlidâsa et des autres représentants de la poésie sanscrite qui ont eu la protection de plusieurs princes dans cette contrée (voir ci-dessus pp. 237 et suiv.). Suivant la même tradition répétée dans plus d'un livre, la cause de la retraite de Bhartrihari fut l'infidélité de sa femme, la reine Anangasénâ : prenant en
(1) Cette concordance donne du prix à la Guirlande précieuse des demandes et des réponses publiée en sanscrit et en tibétain et traduite en français par M. Foucaux, Nancy 1867.
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dégoût la royauté, il aurait abdiqué en faveur de son frère et embrassé la vie ascétique. Ainsi explique-t-on ses plaintes sur les femmes jusque dans le livre de sentences consacré à la passion de l'amour, et des conseils pressants de chercher la solitude pour s'y livrer aux mortifications.
Les trois centuries des sentences de Bhartrihari sont intitulées : Çringâra-çataha^Ceninrie deTamour; niti-çataka^Ceniune du devoir; ot vairâgya-çataka. Centurie du renoncement. Il y a plus d'un indice de leur composition à une époque encore florissante de la langue sanscrite; leur valeur littéraire permet de les mettre en parallèle avec les poèmes qui ont été donnés par les pandits comme des modèles d'un art achevé. Toutefois les mœurs dépeintes par Bhartrihari sont fort l'elâchées, et la sagesse qu'il vante à ceux qui restent dans le monde est fondée simplement sur la morale de l'intérêt.
Nous allons faire connaître le recueil du moraliste indien sous le rapport de l'ordonnance, avant de porter un jugement sur l'esprit de ses maximes : quoiqu'on en ait imprimé plus d'une fois le texte sanscrit et publié plus d'une traduction, nous nous en tiendrons pour nos citations à l'ordre des stances adopté par le professeur P. Bohlen de Koenigsberg dans son édition qui fut la première en Europe(l). Ce savant a distingué avec raison la manière de Bhartrihari de celle des gnomiques d'un âge postérieur, en y louant le naturel et la simplicité : ingenua et haud fucata simplicitas. L'art de décrire y est sobre en général, et les ressources du style poétique y sont employées avec variété; cependant il est des stances qui seraient comparées à des miniatures, parce qu'elles offrent en peu de vers un petit tableau complet et bien tracé (2). Il en est d'autres où la recherche dans les figures rappelle les artifices de la rhétorique indienne se rapprochant de ceux de la rhétorique I>ersane (3).
(1) BTuiririharis Sententiae, etc. ad codicum msU. fidem latine vertu et commentariis instruxit Petrus a Bohlen (Berolini 1833, pp. xxx-250 in-4®).
(2) Outre une imitation de Bartrihari en vers allemands par P. Bohlen, on possède deux traductions françaises faites sur le sanscrit, celle de feu Hippolyte Fauche (Paris, Franck 1852), et le travail bien supérieur do de M. Paul Regnaud (Ib.. Leroux 1875) ; Stances erotiques^ morales et religieuses de Bhartrihari,
(3) Telle est la sentence (III, 11) chargée de métaphores : « Il est une rivière appelée espérance : ses eaux sont les désirs ; elle est agitée par les
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Voici d'abord le contenu des trois sections de l'ouvrage, qui répondraient à trois époques dans la vie du royal poète, et aussi aux penchants et aux habitudes prévalant chez les peuples de Tlnde aux différents âges de Thomme : Bhartrihari s'est fait le peintre des réalités que le livre de Afanou laisse entrevoir, mais que d'antres écrivain^ n'ont pas représentées avec un coloris moins vif que le sien; il en es! assez d'exemples dans des poésies de genre et dans quelques dramc^s connus qui tiennent plutôt de la comédie. Le même reproche que plu sieurs indianistes ont fait à ces peintures erotiques, c'est la banalité, tant il est de figures et de traits qui sembleraient avoir passé d'un poëte à l'autre sans qu'ils eussent souci d'une imitation servile.
La première centurie qui porte le titre général de Çringâra ou tL* l'amour commence par l'éloge des femmes et la peinture des passioiis qu'elles inspirent. Elle prend ce sujet par le détail en décrivant les six saisons de Tannée indienne : le printemps, l'été, le temps des pluies, l'automne, l'hiver et le temps de la rosée. Bhaïtrihari n'est pas en cet endroit de beaucoup inférieur à Câlidâsa, l'auteur supposé du poënie intitulé « le Cycle des Saisons •» (V. plus haut, pp. 246, 262). Puis le poète se plait à prouver par plus d'un trait combien il est difficile de ré&ist4?r aux charmes et aux ruses des femmes; il blâme leur inconstance à tous les âges, et donne le conseil de les éviter et de se détacher d'elles. C'est la palinodie d'un homme passionné qui s'est livré sans retenue aux plaisirs, mais qui en évoque le souvenir avec un dégoût fort affecté. On dirait qu'il a pris la peine d'embellir le vice avant de le flétrir.
Le second livre du même recueil traite des devoirs. Pour montrer le prix de la sagesse, Bhartrihari trace tour à tour le portrait de l'ignorant et celui du savant. Pour rehausser la vertu, il oppose la conduite des gens de bien à celle des méchants. Il définit ceux des biens qui sont dignes d'estime, la richesse par exemple, quand on sait en user noblement; il exalte les vertus do générosité, de fermeté et de courage, et i! vante les œuvres qui relèvent l'homme et le rendent supérieur à la destinée. Il donne des conseils aux rois qui désirent voir leurs styets
flots de la concupiscence; elle a pour crocodiles les passions, pour oiseaux les réflexions; elle mine l'arbre de la fermeté planté sur ses bords; le gouffre de l'aveuglement en rend la traversée très difficile; ses bords escarpés sont les montagnes des soucis : les victorieux ascètes au cœur pur qni en ont atteint l'autre rive sont remplis de joie. »»
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heureux : la vache de la terre ne donnera pas de lait en abondance, si ses habitants ne sont pas nourris. Quand la terre fhictiflera comme l'arbre Kàlpa, elle sera la richesse du souverain (II, st. 38). Ailleurs, il insinue que les hommes puissants ont la plus grande peine à garder la mesure, que leur langage est variable, leurs sentiments mobiles et leur diplomatie tortueuse.
La troisième et dernière centurie nous représente bien les idées d'ascétisme qui avaient jeté anciennement leurs racines sur le sol de riode aryenne. Le renoncement absolu au monde, vairâgya, était devenu là une doctrine et une pratique réelle : il exigeait la répression des désirs, la mortification des sens, le détachenàent des choses extérieures. Il recommandait l'abnégation dans la solitude comme un état supérieur à la pauvreté volontaire; il exhortait à souvent considérer l'instabilité des plaisirs du monde, à les mépriser comme toigours mêlés de crainte; il imposait la méditation sur la rapidité du temps, sur rinanité des grandeurs. Cependant l'orgueil perce à travers les plus belles maximes. Dans le même livre de Bhartrihari, un colloque s'engage entre un pénitent et un roi : le yati ou ascète consommé interpelle le souverain pour se déclarer indépendant de sa puissance, et pour se vanter d'un bonheur bien supérieur au sien (III, st. 52-61). Le solitaire qui se sent capable d'un vrai -détachement est saisi d'une joie orgueilleuse. Quoique couvert de haillons, il entre hardiment dans un palais, et il garde une attitude fiôre dans l'attente de l'aumône qui tombera dans la paume de sa main (III, st. 66). Il prend en pitié les vicissitudes du monde et, pour être plus libre d'attache à ce qui est passager, il est indifférent à toute œuvre, il renonce à tout sentiment. L'homme détaché adhère de préférence à un seul culte, l'adoration de Çiva (1) (III, st 82-91 çivârchana-paddhati).
(1) En plus d'un passage, le poëte donne son adhésion au çivaïsme qui fut longtemps, comme on Ta dit, la religion des brahmanes et des lettrés, dans les royaumes les plus prospères de la péninsule. Telle est l'invocation par laquelle s'ouvre le livre III de son anthologie (trad. Regnaud, 2* édît.) : • Victoire a Çiva le flambeau de la science! comme un flambeau, il jette une flamme étincelante avec l'agréable croissant qu'il porte sur la tête en guise de diadème ; comme un flambeau, il brûle ce papillon appelé l'Amour qui voltige en se jouant autour de lui ; de même qu'un flambeau concentre son éclat à l'extrémité de la mèche, Ci va fait briller le sien au sein de la félicité; comme un flambeau éclaire une maison, Çiva luit dans le cœur dos ascètes, d'où il chasse l'obscurité profonde en dissipant l'aveuglement qui y régne. »
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Il est un domicile de Çiva comme Dieu suprême (padam'içvaravya) où rame doit pénétrer par la méditation (TU, st. 46) : là elle tix)uve sa joie dans la contemplation du dieu qui porte le croissant de la lune sur la tête (III, st. 65 et 84). Parmi les moyens de parvenir au renoncement le premier est la dévotion ou la complète soumission à Çiva (hhaktirhhavé, III, st. 69); c'est en lui qu'on découvre le Brahma sans fin. inaccessible à la vieillesse, suprême, se manifestant partout (III, st. 70); c'est par lui qu'on obtient la science souveraine même en cette vie, et l'on n'a pas d'autre ref\ige que dans ses deux pieds (III, st. 83, 86 et 91).
Bhartrihari a dû vivre à Bénarôs, centre des dévots du Brahmanisme, une des sept cités sacrées; il fait allusion aux rives du Gange qu'il appelle le fleuve des dieux (sura-nâdi); il nomme Vârànasî la la ville du salut (rnukii-puri) ; il se représente promenant dans le labyrinthe de ses rues {rathya-panktishu) couvert d'une misérable panne (III, st. 66, 85 et 87). Nous apercevons dans ses vers une couleur locale conforme à des descriptions anciennes et nouvelles de ce lieu fameux de pèlerinages. C'est là qu'il eut sous les yeux ces actes étranges des yoguis indiens qu'il dessine en quelques vers avec des détails repoussants.
Bhartrihari a tracé les maximes les plus remarquables au II* livre, et il s'y est servi d'allusions mythologiques pour mieux insinuer ses conseils; toutefois il ne parle pas en croyant, en adorateur des dévas dont il cite les noms et rappelle les attributs ; s'il nomme les Védas, c'est sans engager sa foi à leur révélation. Il a sous ce rapport une grande ressemblance avec les gnomiques grecs qui n'invoquent pa5 les divinités dont le culte public semble reconnu dans leurs vers . sa morale est plus philosophique que religieuse, et les préceptes en sont énoncés avec l'accent d'une sagesse indépendante et satisfaite d'elle-même, comme on le dirait de la sagesse stoïcienne. Pas n'est besoin de pénitence (tapas) quand on a pour soi la vérité : pas de purifications dans les lieux de pèlerinage (tirthas) quand l'esprit est pur (II, st. 45). Il faut avoir peur de la compagnie des sots, jusque dans le palais du roi des dieux (II, st. 11). Le sage se suffit : celui qui a la connaissance n'a plus aucun souci de Brahmâ et de la hiérarchie divine (III, st. 41); s'il est vraiment détaché, il sent n'avoir aucun besoin de l'empire des trois mondes (III, st. 92). Il ne nie pas la puissance du destin (daiva) à laquelle les dieux eux-mêmes ne peuvent échapper; mais il la considère sans crainte, ainsi que la marche du temps destructeur de toutes choses. Il y a bien quelques allusions à la métempsychose dans
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les vers de Bhartrihari, à propos du mérite des œuvres dans des vies antérieures (II, dist, 94-95, 99). Mais, par le détachement, le sage est assuré de traverser Tocéan de la vie; il arrive à un autre bord sans craindre une renaissance (III, dist. 37), sans appréhension du retour à une existence semblable à celle qu'il a quittée.
Même quand il vante le renoncement, le moraliste fait assez de concessions à la nature humaine. Il est permis de jouir de toutes les délices, quand on les a sous les yeux ; mais il vaut mieux s'en passer pour embrasser la pénitence dans toute sa rigueur (III, st. 67). Les penseurs peuvent hésiter entre les devoirs de la vie de famille et les austérités de la retraite dans la solitude iIII, st. 77). Une fois que Ton poursuit la dévotion que produit le Yoga ou Tunion parfaite, on a Tesprit constamment attaché à Brahman (III, st. 36-37). L'ascète invoque les éléments, aân de s^absorber par leur secours dans TÊtre suprême (III, st. 96). Des thèses absolues, qui appartiendraient à l'école du Yédanta, se sont glissées dans quelques stances d'une autre plume« si elles ne sont pas tombées de celle de Bhartrihari.
Il y a des indices assez sûrs de la modernéité relative du poëme gnomique : l'écrivain est préoccupé du sort de ceux qui savent et qui composent; si ce n'est pas la pensée de Bhartrihari, il aurait inter* prêté celle de ses contemporains. C'est la faute du prince, quand les poètes restent sans ressources : il a beau faire, son nom ne vivra pas comme celui des savants (II, st. 12, 13). Il est permis aux pandits de conserver leur fierté devant les rois : grandeur et force ne manquent pas aux poètes, aux maîtres d'un goût accompli (rasa-siddlias), n'ayant rien à craindre ni de la vieillesse ni de la mort pour la durée de leur gloire (IL st. 21).
Plus d'une fois des poètes de cour se constituant en pléiade se sont promis l'immortalité, après l'avoir garantie aux princes leurs protecteurs; leurs émules ou leurs disciples ont composé de vrais romans pour perpétuer le souvenir d'un règne, comme celui de Bhodija, sous lequel leur renommée s'était si bien établie. Mais les livres et les traités du titre de Castras étaient plutôt cités qu'ils n'étaient lus. On en parlait comme d'écrits respectés; c'étaient la révélation des Védas, la tra« dition des lois, la lecture des Pourânas (III, st. 72); mais on n'avait plus en assez haute estime la science qu'il était possible d'y acquérir. Le moraliste ne craignait pas de dire que l'essentiel est de se connaître soi-même, et de réputer tout le reste comme affaires de marchands (céschà banig-vrittayas). Maintenant, ajoutait-il en terminant (III,
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st. 100), « parce que tant d'hommes détournent leurs regards des livrer sacrés, la sagesse, hélas! tombe de jour en jour de plus en plus bas. •