APOLOGUES ET CONTES INDIENS
Une étroite affinité rattache dans Tlnde la poésie gnomique qui atteignit une perfection particulière à la littérature de Tapologne et de même à celle du conte (1) : les auteurs de ces productions didactique^ ont fait naturellement beaucoup d^emprunts aux sentences en vers qui avaient eu avant eux grande popularité ; ils en ont parsemé leurs récits, sans prendre garde ni à Torigine des stances ni aux droits d'auteur.
Quand il s'agit de la fable, comme genre, autrement dit de Tapologue où les animaux sont acteurs, ses récits se composent d'un double langage, la prose qui énonce le fait, la poésie qui en met en relief jusqu'aux moindres incidents.
Si ingénieuse que soit dans la plupart des fables la mise en scène dtleur petite action, si piquante que soit l'intrigue, si curieux que soit le dénouement, les apologues, dirions-nous, n'ont toute leur saveur littéraire que par le retour continuel de réflexions et des sentences en vers ; ils y gagnent un peu plus de mouvement et de variété.
Dans les recueils de contes dont la fortune fut parallèle à celle des fables, les anecdotes elles-mêmes qui sont fort souvent des échos de la chronique scandaleuse des cours indiennes, sont d'ordinaire intercalées de passages métriques : il fallait charmer l'oreille en même temps que Tesprit pour assurer le succès du conte comme récit, comme lecture. La curiosité excitée par les péripéties de chaque nouvelle était encore aiguisée pour ainsi dire par le sel des traits plaisants ou sentencieux jetés de temps à autre dans la narration.
Avant l'époque inférieure de la littérature sanscrite où l'on composa des apologues en corps d'ouvrage, la fable avait eu son à^propos dans les récits de la littérature épique ; elle avait fourni des exemples qui n'étaient pas des hors d'œuvre au milieu d'aventures qui se greffaient tes unes sur les autres dans un même épisode Le Mahâbhârata nous a
(1) Voir les divers écrits de M. Weber sur la littérature indienne, esquisses, leçons, aiticles de critique.
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conservé plusieurs de ces apologues rédigés en distiques comme le poëme lui-même. Le professeur Lassen les avait signalés pour la plupart à M. Auguste Wagener, quand celui-ci composait à Bonn une dissertation latine, couronnée par la Faculté de philosophie, mais remaniée peu après en français pour prendre place dans un des recueils de l'Académie royale de Belgique. Pour les raisons que nous avons données ci-dessus, il ne saurait être question d'examiner ici les thèses soutenues par ce savant dans son Essai sur les rapports entre les apologues de rinde et les apologues de la Grèce (1) ; mais c'est le lieu de rappeler quelle attention il avait donnée aux fables indiennes insérées dans la Bhàratide, et quel soin il avait pris d'en rapprocher les mêmes stgets traités dans les recueils sanscrits d'apologues. On lui doit la version d'une fable très longue de l'épopée, intitulée la souris et le chat (pp. 99-110), et qu'il a mise en rapport avec la fable CVII* de Babrius qui a pour acteurs le lion et la souris (2) ; on lui doit aussi le rapprochement de plusieurs fables du Panchatantra avec des fables grecques et latines. Outre les apologues de la Bhâratide indiqués par M. Wagener (pp. 21-72), il en est de fort curieux vulgarisés par d'autres mains (3), par exemple l'histoire d'un chien, qui est l'exemple d'un être méchant par ingratitude (M. Bh. XII.— Ed. Calcutta, t. IV, pp. 515-517), et celle du chat hypocrite, simulant la piété (M. Bh. V. éd. Cale. , t. II, pp. 5422-5447). Nous ne donnerons en cet endroit qu'un seul spécimen de ces fables de quelque ancienneté prises dans la grande épopée ; c'est le récit fort court qu'on intitulerait « Astuce du chacal », et qui comporte une moralité politique, facile à saisir, l'art de diviser ses ennemis pour mieux les vaincre. Nous ne faisons que retoucher la version que nous insérâmes jadis dans les Mélanges du Journal asiatique (4), quand le texte venait d'être imprimé dans l'Anthologie de Lassen.
(1) Mémoires de divers savants, tome XXV, coUect. in-4*>, Brux. 1854. —■ M. Weber n'a pas admis les opiaioDS de M. Wagener sur roriginalité des fables indiennes, et il a repris la question au tome III® des Indische Studien, Voir le résumé, de cette controverse par M. Soupe : Etudes sur la littérature sanscrite, pp. 327-329.
(2) C'est le môme thème sur Tutilité de l'alliance avec un ennemi, quand elle est conclue en toute prudence.
j[3) Deux fables traduites par l'abbé Casartelli (Rev. caih.y Louvain, juin 1877).
(4) III» série, tome VII, février 1839, pp. 187-189. —M. Bh. I, IV,
« Dis-moi en vérité, comment on peut se défaire d*un ennemi, par la f> flatterie, par les présents, ou bien encore par la division et par la force?
Ainsi parlait le roi Dhritaràchtra; son ministre Canica lui répondit :
« Ecoute, ô grand prince! ce que fit Thabitant d*une forêt, un chacal. n qui pénétrait parfaitement le sens des livres de la politique^
Un chacal plein d'habileté, connaissant & merveille son intérêt, vivait en bonne compagnie avec un tigre, une souris, un loup et un ichneumon. Ils aperçurent dans la forêt une gazelle vigoureuse, marchant à la tête d*un grand troupeau : comme ils ne pouvaient la saisir sur le champ, les amis tinrent conseil :
M Elle a déjà failli plus d'une fois être prise par toi, 6 tigre! dit le chacal. Mais, grâce à la vitesse de sa course et & sa finesse, la jeune gazelle t*a toujours échappé. Maintenant, que la souris aille pendant son sommeil lui ronger les pieds; puis, que le tigre la saisisse par les pieds déchiquetés! alors nous en ferons tous curée de grand cœur ! *> Ils Texécutèrent d'un accord unanime, ce conseil du chacal. La souris rongea les pieds de la gazelle; le tigre vint ensuite lui donner le coup mortel. Le corps de l'animal était étendu par terre, sans mouvement : ce ce que voyant, le chacal leur dit : « Après vous être baignés, revenez : salut! je garde le butin! »> A ces mots, tous se rendirent & la rivière; le chacal se tint là recueilli, tout occupé de ses desseins.
Le tigre fier de ses forces sort de l'eau et revient le premier; voyant le chacal encore absorbé dans ses pensées : « Qu'as-tu à. t'affliger? lui dît-il. « ô toi. au grand savoir, notre maître à tous en intelligence! Dépeçons » cette chair, et divertissons nous aujourd'hui! » — • Animal d'une force « redoutable, lui répondit le chacal, apprends de moi quel discours a tenu •• la souris sur ton compte. Pitié que cette grande force du roi des qua- « drupêdes ! c'est moi qui ai tout A l'heure tué la gazelle. Après avoir n recouru à la force de mes pattes, il voudrait aujourd'hui se rassasier à n Taise. Eh bien ! puisqu'il est si fier, je ne fais aucun cas de son festin! • — « Instruit & temps que la souris a tenu ce langage, répartit le tigre, je n ne me fie désormais qu'à mes propres forces ; j'irai chasser seul les hôtes n des forêts; là, il ne manquera pas de chair à dévorer! » Sur le champ, il prit la route des bois.
Sur ces entrefaites arriva la souris; le chacal s'approcha d*elle et lui dit : Salut À toi, souris! écoute ce qu*a dit l'ichneumon : •« Je ne touche pas à «> la chair de la gazelle : û d'un pareil poison ! mais je veux manger la n souris. Ainsi, que ta seigneurie y réfléchisse! » A cette nouvelle, la souris, fort épouvantée, alla se blottir dans un trou.
5566-5592 (vol. I, éd. Cale, pp. 203-204). -^ La même fable a été traduite en vers allemands par M. le D*" Albert Hoefer (Indische Gedichle in deulschen Nachbildungen, Leipzig 1844, II« Th. 187-192).
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Au môme instant parait le loup qui avait achevé de se baigner. Dés son arrivée, le chacal lui adressa ces paroles : « Le roi des quadrupèdes est «* en colère; il ^arrivera malheur. Il va revenir avec sa femelle; agis en •* conséquence! «* Ainsi sommé par le chacal, l'animal carnassier fit un grand saut et décampa.
Survient encore Tichneumon. Voici comment lui parla le chacal : n Les n autres qui ont compté sur leurs forces ont été vaincus et sont partis; pour •« toi, accepte un combat singulier, et alors mange la chair comme il te n plaira ! *» — « Puisque tu as vaincu des héros tels que le tigre, le loup et n l'intelligente souris, ta seigneurie l'emporte en vaillance: je ne puis donc •» lutter avec elle. ». Ainsi dit l'ichneumon, puis il se retira.
Tous ses compagnons s'en étant allés, — ajouta le ministre Canica (1), — le chacal ne se tenant plus de joie, put manger seul la gazelle : ce fut le prix de son adresse.
C'est par de semblables moyens qu'un roi pourrait facilement accroître sa puissance, écartant l'homme timide par la peur, le héros par de flatteuses prières, l'homme cupide par des présents, comme le faible par la violence ! »
La faveur avec laquelle les auditeurs avaient accueilli les fables récitées dans de nombreux épisodes de Tépopée donna Tidée d'assembler en un livre de petites narrations de ce genre. Ainsi peu de temps après la dernière rédaction do la Bhâratide, on composa des recueils qui vinrent grossir la catégorie déjà fort grande des traités de morale (niti-çdstras).
Le plus ancien est l'ouvrage sanscrit, Pancha-tantra, «les cinq livres ou les cinq sections « (2). Comme traité de morale et de politique, il avait quelque renommée hors de l'Inde au vi« siècle de l'ère chrétienne puisque le Sassanide Chosroès Anouchirwan envoya Barzouïeh dans ce pays pour lui en rapporter le texte : la version pehlvie qui en fut faite sous le même règne est perdue, mais elle a servi de modèle aux versions arabes, persanes, syriaques (3), hébraïques, etc., qui en
(1) Qui voudra voir en action la politique cruelle vantée par son conseiller au chef de la race des Cauravas lira non sans étonnement la fin d'un chant du l*^ livre de la Bhâratide, intitulé Sambhava(ou Réunion des personnages du poëme). — M. Bh., traduction de Hippolyte Fauche, tome I^**, pp. 590-599.
^2) Voir VEssai sur les fables indiennes et sur leur introductiœi e^i Europe, par Loiseleur Deslongchamps, Paris, Techener 1838, pp. 6-79.
(3) La publication de la version syriaque est assez récente pour que
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furent faites dans les siècles suivants : il est avéré que c'est par cettt" voie que grand nombre d'apologues réputés orientaux furent connus en Europe dans le cours de notre moyen âge.
Le Panchatantra ne fut pas publié au début des études indiennes; mais un autre recueil, le Hitopadéça ou « l'Instruction salutaire, » qui est la libre réduction du premier, eut la priorité dans la lecture des textes sanscrits à peu près comme un livre classique. Aujourd'hui le document original a été mis au jour, et il a été traduit en entier (1) on y a retrouvé la même ordonnance qui est fidèlement observée dans le Hitopadéça. Chaque livre a une introduction qui fait pressentir l'objet et le caractère des aventures choisies comme matière d'enseignement; puis il expose un apologue dans lequel sont encadrés d'autre* apologues récités à l'appui d'une moralité par les personnages de h fable principale, et assaisonnés de vers sententieux. Ainsi que nous l'avons déjà dit, les récits sont en prose ; mais les sentences qui mettent en relief la prudence des acteurs de ces petits drames sont versifiées : seulement les stances ne sont pas toigours composées tout exprès par le narrateur; elles sont très souvent empruntées à l'un ou l'autre poêmu de quelque popularité. On ne peut disconvenir que les pensées du mému ordre n'aient été énoncées avec une grande variété de tours et d'images ; aussi les recueils sanscrits d'apologues oflfrent-ils des exemples de tous les genres de style, comme il en est dans les recueils de fables er de contes populaires en langue persane.
Les deux recueils indiens ne portent point de nom d'auteur; de part et d'autre il est question d'un brahmane appelé Vichnou-sarman, recevant d'un prince la mission de composer un livre devant servir à l'éducation de ses fils, et, en vérité, la politique le dispute à Ja morale dani? le plus grand nombre des fables et aventures. Voici l'objet particulier
nous la citions : KalUag und Damnag, aUe syrische Uebersetsung des indischen Fûrstenspiegel. Text und devUsche Uebersetzung, von Gustav BicheU (Leipzig, 1876, gr. in-8°).
(1) Après l'édition sanscrite de Kosegarten, Th. Benfey en a donné la version allemande avec une savante introduction (Leipzig 1859, 2 vol.). Plus tard M. Ed. Lancereau en a publié la traduction française (Paris. Imp. nation., 1876, 1 vol. in-8®, pp. xxxu-404); dans l'avant-propos, il s esquissé les destinées et l'influence du livre; dans un appendice fort instructif, il a indiqué les sources et les imitations des fables appartenant aux cinq livres du Panchatantra.
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des cinq livres du Panchatantra : le premier intitulé « la Désunion des amis » met en garde les princes contre la perfidie des flatteurs et des courtisans; le second, « TAcquisition des amis», montre le prix de la y raie amitié dans toutes les coi^onctures de la vie, en particulier, dans les adversités ; le troisième, « la guerre des Corbeaux et des Hiboux », fait voir le danger de se fier à des inconnus ou à des ennemis ; le quatrième, « la Perte des biens acquis », expose comment on perd par imprudence ce qui a été gagné avec peine ; le cinquième, « la Conduite inconsidérée », montre les dangers de la précipitation.
Le Hitopadéça expose avec moins d'étendue, en quatre livres, le plus grand nombre des leçons de morale, fondées sur Texpérience, qui ont figuré dans les cinq livres du recueil plus ancien (1). Le rédacteur avoue avoir tiré son ouvrage du Panchatantra et d*un autre écrit qu'il ])e nomme pas. L*ordre des apologues est toutefois différent, et il y a même quelques fables nouvelles. Le !«' livre traite de Tacquisition des amis, le 2« de la rupture avec les amis. Le 3« intitulé Vigraha ou « la (Tuerre, » suit de près le livre correspondant du modèle, mais il prend pour base la fable des Cygnes et des Paons. Le 4« livre, qui a pour titre Sandhi ou - la Paix, » est en rapport avec le précédent, mais il ne présente pas de suite dans ses emprunts au Panchatantra.
Dans les aventures qui remplissent les deux recueils d'apologues, on reconnaît sous le masque de divers animaux les sentiments et les travers de rhomme, et on discerne sans peine l'état moral de la société indienne en décadence.de même que dans cette gnomologie de Bhartrihari que nous analysions plus haut. Les royaumes les plus prospères étaient partagés entre les grands cultes qui maintenaient l'ascendant du Brahmanisme sur les masses ; les religions populaires s'étaient divisées en sectes ; Tordre légal s'affaiblissait sans cesse. Les mœurs s'amollissaient jusqu'aux raffinements de la sensualité. Aussi la vertu est-elle vantée par convenance d'après la lettre des traditions ; mais on ne croit plus à la pratique sincère des devoirs sociaux. La personne des
(I) Nous ne mentionnerons pas les diverses éditions du Hitopadéça imprimées dans rinde et en Europe; il suffit à notre but d'in«liquer la publication déjÀ ancienne do M. Edouard Lancereau : Hitopadéça ou V Instruction utile, recueil d*apologues et de contes traduits du sansciii (Paris, Jannet, 1855, 1 vol. in-12®, pp, xi-288). En citant les vers, nous nous en tenons aux divisions du texte admises par G. de Schlegel et Lassen dans leur édition de Bonn (1829-1831).
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Brahmanes û*6st pas ménagée : des amis tidèles leur sont préférés. Les pénitents de Djaggernatk sont peints comme des hommes grossiers et hideux : il est permis aux rats de venir manger dans leur écuelle. Les observances brahmaniques sont parodiées : un épervier prend les allures d'un brahmane, un vieux tigre se fait repentant ; un chat flatteur se lave dans les eaux du Gange et jeûne en expiation du ses méfaits d'après les phases de la lune comme un Brahmacharî.
La loi religieuse tend à s'effacer; elle est remplacée par une sagesse personnelle, par une politique de convention et d'expérience. Plus d'une classe des populations indiennes est dépeinte dans l'action des apologues : il ne reste des croyances ances traies que des mots vides de sens, des anciens cultes que des cérémonies, des formes extérieures. La censure se cache à peine sous les traits qui décèlent une incrédulité pratique : c'est l'expérience du monde qui est devenue la suprême
sagesse.
Parmi les raisonnements qui ne manquent dans aucune aventure, les
auteurs d'apologues ont fait une bonne part à l'instabilité des choses humaines : c'est en apparence la même mélancolie, c'est le même détachement qui étaient au fond des méditations des anciens sages. La mort viendra un jour : l'homme marche comme un condamné au supplice ; la rencontre des homïnes n'est que passagère, et elle ressemble à celle des bois flottants sur l'océan. La vie est courte, elle est précaire ; on la comparerait au mirage dans le désert, au reflet de la lune dans l'eau (1).
En d'autres passages, des conseils sont donnés pour recommander l'action, pour combattre l'apathie et l'indifférence. Que chacun consulte sa raison, qu'il ne cesse de mettre la prudence en sa conduite ; les conséquences d'une seule faute peuvent être fatales. Qui commence une entreprise doit en prévoir le dénouement.
Les faibles d'esprit ont beau invoquer le destin : le plus souvent, c'est à leur faute qu'ils doivent rapporter leurs malheurs (2). Les moraliste toutes les fois qu'ils se tournent vers les réalités de leur temps, combattent l'aveugle soumission au destin (daiva) qui rend tant d'hommes incapables de toute action ; malgré cela il est bien des passages où ils répètent les plaintes du vulgaire ou le langage des écoles sur Tirrésistible fatalité : c'est une des grandes aberrations de l'esprit oriental.
(1) HUopadéça, liv. IV, vers 61, 64, 66, vers 74-80, vv. 126-128.
(2) HUop., II, V. 155. m, vv. 111-112, 117; IV, v?, 7, 32, 43, 90.
Mais, somme toute, ils en reviennent à prôner l'activité; le bonheur et le succès en toutes choses dépendent de la peine et des efforts. Ils représentent les avantages de la science, le malheur de Tignorance, les fruits de l'instruction ; ils préconisent la vraie habileté qui consiste à toujours découvrir et choisir les moyens (1).
Il va de soi que les écrivains hindous développent en certains endroits d'excellentes maximes sur les devoirs de chacun, en particulier sur certaines vertus sortant des mœurs antiques et restées héréditaires dans quelques familles. Ils formulent les idées les plus sages, conçues jadis dans leur sens vrai en Orient sur l'hospitalité, l'amitié, la générosité, le dévouement; ils vantent la modération dans les désirs, le calme de l'âme, la pratique des beaux préceptes que l'on médite volontiers et qu'on aime à répéter. Mais, la part faite aux enseignements de la morale privée, les rédacteurs d'apologues ont donné le plus d'attention à la science du gouvernement, à la politique. C'est dans les aventures et les anecdotes empruntées pour le fond à l'histoire contemporaine qu'ils ont déployé le plus de finesse et de talent : ils ont été là les échos des cours indiennes, et ils ont vulgarisé les leçons de diplomatie qui tournaient au proïit du machiavélisme le plus raffiné.
La monarchie se produit comme une forme obligée de gouvernement dans l'histoire moderne de l'Iade : elle conserve tous les caractères d'une Institution brahmanique encore lldèle aux définitions qu'en donnait Manou; mais elle est sigette plus souvent à des secousses que le législateur n'a pu qu'entrevoir. C'est un gouvernement absolu et personnel où l'autorité est exercée par l'intervention de ministres toutpuissants qui sont tour à tour élevés et abaissés (HUop, II, st. 92-102). Un roi est nécessaire pour diriger les peuples, comme un pilote pour conduire un vaisseau {Hitop, III, st. 2 et 3; IV. st. 58). De grandes vertus lui sont indispensables; l'habileté lui est plus utile que la bravoure. Tout en gardant les trésors de TEtat, il doit être généreux et spécialement envers ses serviteurs (Ib. III, st. 113-115; st. 121-125; st. 128-32; IV, st. 50). 11 est rare de trouver un prince accompli, qui protège également tous ses sujets : sa vie est d'un prix inestimable (Ib. III, st. 138, st. 141-143); mais, s'il a une vraie sollicitude pour le bien général, son sommeil ne sera jamais que léger (Ib. III. st. 75).
11 importe à un souverain de se garder de la colère : emporté, il n'aura
(1) Introduction au Hitqpadéça et livre II, vers 42, 59, 152; III, v. 97; IV, V. 99.
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aacun secours d'un bon ministre qui serait le conducteur d*an éléphant sauvage ; il n'aura de véritables amis que ceux qui réprimeront son ardeur immodérée {Hitopadéça, IV, st. 16-17). Veut-il faire la paix,qu*nn prince examine les qualités dominantes de sou adversaire, mais aussi qu'il discerne ses défauts : selon la politique d'un vautour premier ministre, il n'y a pas moins de seize alliances, seize modes de traités à l'effet de conclure la paix {Ibid,, IV, st. 22-29, st. 91-92, st. 104-122). La politique des chacals à l'égard du lion, dans un des apologues indiens les plus remarquables (1), n'est que la traduction des pratiques qui étaient en honneur chez les courtisans des petits princes de l'Inde; tons les moyens étaient bons pour perdre un rival ; tout était permis aux princes dans l'intérêt de leur grandeur, et même pour la satisfaction de leurs caprices.
Si assuré qu'il soit de la force de ses armées, le roi est tenu d'étudier et de mettre en pratique un art dans lequel ses ministres doivent être consommés : la diplomatie. Il exigera un silence absolu sur les secrets que cet art commande, et il aura à son service des espions qui seront comme ses yeux (Ihid,^ II, st. 138-39, III, st. 33-58). Il ne sera pas moins habile dans le choix de ses ambassadeurs ; il veillera d'autre part avec grande prudence sur les envoyés des princes étrangers ; mais il se fera une loi de respecter leurs personnes, et un devoir de donner appui aux suppliants {Ibid,, st. 15, 19-20, st. 60-63; IV, st. 56-57). Il écartera de son entourage tous ceux en qui il aura discerné un fond de méchanceté, et il traitera les flatteurs à l'égal des méchants (Ihid., II, st. 130-131; III, st. 4-5, 14, 21-33, 58, 101 ; IV, 52-55).
Le même sentiment de défiance qui anime bien des maximes destinées à une éducation royale est au fond des préceptes que donne le moraliste sur la conduite d'un prince en temps de guerre. Un roi mesurera ses forces et celles de l'ennemi avant d'agir; il ne commencera pas les hostilités avec trop d'ardeur, et il se rendra compte des chances de succès d'après la situation des lieux ; en tout cas, il tiendra conseil pour vaincre par la ruse plutôt que par la force ouverte (2). Dans leurs considérations sur l'art de la guerre, sur l'attaque et la défense, les fabu-
(1) Hitopadéça, livre II, le Taureau, les deux Chacals et le Lioo. — Panchatanira, livre I.
(2) Voir principalement le livre III du Biiopadéça^ st. 8, st. 39-49, st. 69- 95, st. 106-109, st. 133-136, et comparer plusieurs passages du livre VII des Lois de Manou,
LES POËTES MORALISTES DE l'iNDE. 457
listes ont évidemment profité de l'expérience acquise par les guerres que se livrèrent des dynasties rivales pour la possession des plus beaux royaumes au nord de Tlnde ; une politique cruelle et fourbe y a régné longtemps avant les invasions musulmanes.
Une simple lecture des fables elles-mêmes nous prouve que leurs auteurs indiens ont été préoccupés moins de la morale individuelle que du gouvernement des Etats, et qu'ils avaient pour protecteurs des roi» ou des ministres : ainsi ont-ils écrit sous l'inspiration de conseillers expérimentés qui tenaient à inculquer à la jeunesse de cour, aux grands comme aux princes, des leçons de politique applicables aux éventualités de la vie. Cette première destination s'est conservée assez clairement dans la traduction et dans l'imitation des mêmes fables hors de l'Inde; mais les copistes étrangers ont librement tgouté des particularités empruntées aux lois et aux usages de pays éloignés. Le sel des plus anciens apologues a conservé sa saveur jusque dans les condiments qu'ils ont reçus d'une deuxième et d'une troisième main ; on la goûte encore dans les spirituelles esquisses tracées par le grand fabuliste français sous les ombrages de nos forêts d'Occident.
L'INDE MODERNE ET SA LITTÉRATURE (i).
M. GARCIN DE TASSY.
L^homme qui devait vulgariser en France les langues et les littératures modernes de Tlnde est sorti de Técole orientaliste créée, au commencement de ce siècle, par le célèbre Silvestre de Sacy : il s'en est détaché d'assez bonne heure pour inaugurer dans la linguistique une étude nouvelle qui n'avait pas encore été cultivée sur le continent, celle de l'hindoustani. Ce fut l'œuvre de sa vie, et, aiyourd'hui octogénaire (2), M. Garcin de Tassy est récompensé de son admirable persévérance par rhonneur qui en a rejailli sur son pays.
Parmi ses titres à la reconnaissance du monde savant, la France placerait sans contredit la première direction des études orientales qu'elle prit et qu'elle conserva sous l'Empire et sous la Restauration. Leur promoteur fht Silvestre de Sacy, l'éminent philologue qui fit tant avancer la science du langage et qui contribua tant aux progrès des études sémitiques par son grand traité de Grammaire arabe et par la publication d'importants ouvrages sur cette langue. Le baron de Sacy tint en Europe le sceptre de l'arabe jusqu'à sa mort (1838) ; mais il avait usé de sa grande autorité pour donner un premier essor à la culture d'autres langues savantes, et en mettre l'étude en rapport avec les riches collections de manuscrits de la Bibliothèque du roi.
Les leçons et les conseils de M. Sacy donnèrent une merveilleuse extension à la connaissance des trois langues principales de l'Orient musulman : l'arabe, le persan et le turc. On en a la preuve dans la carrière des élèves qui lui étaient venus de l'étranger, les Kosegarten, les
(1) Notice publiée dans le Correspondant, 25 décembre 1876. (2^ M. Garcin de Tassy (Joseph-Héliodore-Sagesse-Vertu) est né à Marseille le;20 janvier 1794. (Il est mort â Paris le 2 septembre 1878, âgé de
84 ans).
l'inde moderne. 459
Freitag, les Fleischer, etc., pour lesquels furent créées des chaires spéciales dans de grands pays, même dans la docte Allemagne. On trouverait des témoignages non moins beaux de la renommée qu*ont Acquise les auditeurs français du baron de Sacy depuis Etienne Quatrelûère et J. Reinaud jusqu'au baron Mac-Guckin de Slane et M. Garcin de Tassy.
On a pu dire que le maître, à Texemple d'un célèbre conquérant, avait en quelque sorte partagé entre ses principaux disciples les royaumes de l'Asie (1) : dans cette division, M. de Tassy eut pour son lot une vaste province qu'il a administrée non moins consciencieusement que les autres ne l'ont fait de leurs grands apanages. En vérité, il a^déployé autant de zèle qu'aucun d'eux pour y maintenir ses droits de suzeraineté»
La spécialité dont M, Garcin de Tassy a fait choix dans le cercle agrandi des études asiatiques est digne assurément d'une mention distincte dans leur histoire» Mais elle se rattache à deux groupes de langues, à deux ordres de recherches historiques, qui se le disputent en importance : d'une part, les langues musulmanes et les langues indiennes ; d'autre part, l'histoire générale de l'Islam et les récentes annales de l'Inde brahmanique. C'est à l'aide de connaissances précises et variées puisées à cette double source qu'il a été donné à M. de Tassy d'inaugurer, en 1829, l'enseignement de la langue et de la littérature hindoustanies à l'Ecole des langues orientales vivantes. Il s'agit d'idiomes parlés et cultivés, dans les siècles modernes, par d'immenses l)opulations de l'Inde, sur lesquelles la loi du Coran a exercé un puissant empire, imparfaitement combattu par la popularité des anciennes religions nationales. Pour les interpréter avec assurance, un apprentissage préalable assez long dans l'étude des langues de l'Asie musulmane est rigoureusement nécessaire ; un tel secours n'a pas manqué au maître dont nous allons retracer les efforts. Il était en même temps initié à la connaissance du sanscrit, al«rs enseigné au Collège de France par de Chézy,
Jeune encore, Garcin de Tassy s'était livré à l'étude de l'arabe ; il avait pu le faire à Marseille, dès 1814, sous la direction de don Gabriel Taouïl, égyptien, et de son compatriote don Raphaël Monachis. Peu après il alla suivre à Paris le cours de M. de Sacy, et il était encore à son école, quand il publia, en 1821, le texte arabe et la traduction des
(1) Ernest Renan, Rappoi-t à la Société asiatique y année 1872, p. 19.
460 l'inde xoderne.
allégories morales : les Oiseaux et les Fleurs^ dWzzedi'.io Mokadessi, philosophe du treizième siècle, d'un quiétisme modéré comparativement à celui des soufls persans.
Une fois en possession de Tarabe, comme base de travail, Garcin de Tassy se rendit aisément maître des idiomes historiques qui ont emprunté à Tarabe une partie notable de leur vocabulaire ainsi que de leurs richesses poétiques. De bonne heure, il eut une connaissance familière du persan qui lui permit de traduire le PendNameh (Livre des Conseils) de Saadi. Plus tard, il montrera la nouvelle littérature persane sous un de ses aspects les plus curieux, dans Tœuvre célèbre d'un de ses poètes mystiques, Ferid-eddin Attar. Après avoir publié le texte et la traduction du Manticuttaïr, ou le Langage des Oiseaux (1), il prit la peine d'en interpréter lui même les conceptions allégoriques dans une étude générale sur la poésie philosophique et religieuse chez les Persans.
Le turc ou Tosmanli n'a guère moins préoccupé notre savant. 11 en tira parti dans des monographies qui ont été justement appréciées, notamment dans son Mémoire sur les noms propres et les titres musulmans (1854), qui est d'un grand secours, non-seulement pour la lecture des sources originales, mais encore pour celle des ouvrages européens d'histoire musulmane, où les mêmes noms et titres reviennent à chaque instant. On le dirait aussi de son travail sur la Rhétorique et la Prosodie des langues de l'Orient musulman^ qui, imprimé en 184S par la Société asiatique, reçut un assez bon accueil pour avoir mérité dernièrement l'honneur d'une seconde édition (1873); et cependant, c'est un sujet qui avait exercé, dans l'intervalle, la sagacité de philologues renommés (2).
Sans parler d'une foule d'articles que l'infatigable savant a insérés dans de nombreux recueils sur des ouvrages de grammaire, de littérature et d'histoire orientales, il faut lui tenir compte de ce qu'il a fkit, d'ancienne date, pour répandre des notions précises sur les doctrines, les pratiques et les devoirs de la religion musulmane, comme les ont
(1) En deux volumes grand in-8® (Imprimerie impériale, 1857 et 1863).
(2) M. Mehren, de Copenhague, publiait en 1853 un livre sur la Rhétorique des Ai'obes, d'après les meilleurs documents originaux ^en allemand), tout récemment, M. W. Pertsch donnait une nouvelle édition de récrit de Frédéric Riickert sur la Grammaire, la Poésie et la Rhétorique des Persans (Gotha, 1874, gr. in-8®, en allemand).
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acceptés et entendus les races dominantes de TAsie et de TAMque depuis la mort de Mahomet.
Des écrits d'analyse qu'il avait mis au jour, il y a un demi-siècle, M. de Tassy a composé un recueil fort instructif, et qui n'a pas moins d'exactitude que de clarté; c'est le volume intitulé : V Islamisme d'après le Coran^ renseignement doctrinal et la pratique (l). On y trouve la méthode que l'auteur avait employée à ses débuts pour rectifier des idées erronées sur le symbole et la morale de l'Islam parmi ceux qui se tournaient alors vers l'Orient, soit par amour des lettres, soit dans les intérêts de la science politique européenne. 11 s*était fait à dessein vulgarisateur du Coran : attendant peu de fruits de la lecture suivie et patiente des Surates, il voulait faire saisir l'esprit du livre sans commentaires ni dissertations : il a donc recueilli, sous diverses rubriques, les passages textuels qui définissent les principaux points de dogme et de morale, de manière à laisser toujours au prophète arabe son langage soi-disant inspiré qui est une continuelle contrefaçon du langage biblique. M. Garcin de Tassy a donné une image plus frappante de la vie quotidienne des Croyants, en réunissant, sous le titre d'Eucolt}ge musulman, les invocations qui leur sont imposées à tous les moments de la journée, pour toute espèce de devoirs et d'occupations. Il était autorisé autant que personne à produire son opinion personnelle sur le fondateur de l'Islamisme.
M. Garcin de Tassy a fait suivre ses plus anciens écrits d'un mémoire fort remarqué sur les Particularités de la religion musulmane dans rinde, sur les cérémonies et fêtes étrangères à l'Islam, et qu'ont imposées les exigences de l'esprit indigène. On a, dans ce morceau, la raison de ses longues recherches sur la civilisation et les usages des nations de la péninsule indienne depuis la fin du moyen âge jusqu'à nos jours. On y découvre le lien de ses études sémitiques avec la culture approfondie des langues de l'Inde, qui témoignent des influences de la conquête musulmane sur le sort des grands royaumes de l'Asie centrale autrefois indépendants. Nous allons dire quelles soni ces langues plus ou moins mêlées qui ont fleuri sur le sol de l'Inde aujourd'hui britannique : leurs monuments peuvent intéresser d'autres peuples que les Anglais qui, considérant ces langues comme instruments de domination, en ont favorisé la connaissance usuelle parmi les nombreux résidents européens; l'ancienne Compagnie des Indes l'avait
(1) Paris, Maisonneuve et C^, 1874. 3« édit., 1 vol. in-S^.
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depuis longtemps exigée de ses employés, qui, pour la plupart, en acquéraient les éléments avant de passer la mer.
Il est aigourd'hui admis que le règne du sanscrit, comme langue savante des Aryas, ne fut pas de longue durée dans les anciens royaumes de Tlnde : il n'était déjà plus langue parlée, quand il servait à la composition de longs poëmes de tout genre, transmis et commentés dans les écoles brahmaniques. Des dialectes dérivés, inférieurs, — les dialectes pracrits — Tout de bonne heure remplacé dans Tusage vulgaire. Au commencement du moyen âge, il exista une langue d'une grande affinité avec les idiomes pracrits, et qui servait de langue commune à une partie considérable de l'Inde. C'est celle qu'il est convenu de nommer hindoui; on en définirait bien la nature et l'origine en appelant « la langue romane de llnde », par analogie avec le groupe d'idiomes néo-latins qui s'est formé dans notre Europe occidentale après la chute de l'empire romain.
Cependant, avec le onzième siècle, commencèrent les invasions musulmanes qui soumirent à des dynasties étrangères, et souvent à des lois nouvelles, d'immenses territoires de l'Inde redevenue brahmanique. Cette influence extérieure se fit bientôt sentir dans le langage : par suite, une quantité de mots arabes et persans s'y introduisit pour exprimer les idées religieuses et politiques qui s'imposaient aux vaincus. Ainsi fut altérée l'originalité de l'hindoui, qui reçut, dans sa grammaire et son vocabulaire, un nombre considérable d'éléments hétérogènes. Il ne s'est conservé avec quelque pureté que dans de^r contrées isolées, moins exposées que d'autres aux guerres et aux révolutions. On en suivrait la trace dans les idiomes qui portent la désignation de hindi; ils ont gardé une physionomie plutôt aryenne, et ils s'écrivent avec des caractères calqués sur ceux de l'alphabet nagari. Ils se maintiennent principalement parmi les Hindous brahmanistes et on les qualifierait d'idiomes rustiques (1). De nos jours, plusieurs textes sanscrits ont été publiés à Bénarôs avec commentaire hindi.
(1) L'hindi serait compris dans le nombre de langues aryennes modernes de l'Inde : le cachemirien, le sindhi, le panjabi. le guzarati, le mahratte, le bengali, etc., dont M. John Beames vient d'écrire la grammaire comparative. En dehors du domaine de ces langues provinciales, il faut placer