ESQUISSES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES
Il y a quarante ans à peine, la vieille Europe a vu poindre une étude toute nouvelle, inscrite peu après au programme de ses écoles et de ses académies : Tétude du bouddhisme, c'est-à-dire, d'une religion « qui n'était connue que de la manière la plus vague, » — comme on le disait naguère, — et dont « les origines étaient tout à fait ignorées. " Partout on en a saisi la portée pour l'histoire de l'esprit humain et pour celle des croyances religieuses : les publicistes, les philosophes, les controversistes ne peuvent plus désormais la perdre de vue. Entretemps, de rares travailleurs de diverses nations poursuivent assidûment l'investigation des sources dont ils se sont avec raison partagé la traduction ou l'analyse. Les monuments sont considérables en effet; ils sont de rédaction prolixe, et il s'agit de les déchiffrer en plusieurs langues, à mesure qu'ils sont recueillis et classés.
Si ces monuments calqués sur des modèles indiens sollicitent un long et rude labeur, c'est dans l'intérêt de la science plutôt que dans celni des lettres : le prix de quelques paraboles n'y fera jamais chercher le grand art. La question historique se présente aigourd'hui avec d'autant plus d'importance que l'on aperçoit mieux les nombreux rejetons da bouddhisme implantés au loin hors de l'Inde et que l'on en découvre la profonde et persistante influence dans d'immenses Etats. D'un autre côté, la question religieuse, quand même on voudrait la limiter jiaa présent, estaussi d'un grand poids : elle exige l'examen des éléments dogmatiques et moraux du bouddhisme; elle comprend l'appréciation de sa puissance civilisatrice en tout pays, avec celle de sa valeur philosophique. Il ne s'offre pas à nous, en effet, de même que le brillant polythéisme de l'antiquité hellénique, comme une religion éteinte, on bien encore comme une religion dégénérée, puissante surtout par la superstition, ainsi qu'on le dirait du brahmanisme de l'Inde anglaise. Il est vivant en Asie, où il a conservé son empire séculaire sur des populations innombrables : même on ne serait pas éloigné de croire
qu'il est actuellement la religion d*un tiers do l'humanité. C'en est assez pour qu'on ne traite pas avec indifférence la doctrine indienne qui eut une propagation continue de vingt-cinq siècles, et qui, si elle a perdu sa domination dans l'Inde, règne encore de nos jours sur une grande partie du continent asiatique et au-delà de la Chine, sur le Japon et ses îles.
Les œuvres de la littérature européenne, concernant le bouddhisme, sont déjà nombreuses, et il en est qui appartiennent aux meilleurs produits de l'érudition contemporaine : elles vont s'accroître encore par des écrits de première main. Cependant, pour juger les résultats qu'on attend des travaux qui sont en cours d'exécution, il est indispensable de considérer un moment les découvertes faites sur ce terrain depuis un quart de siècle.
Un fait décisif a produit naguère le mouvement d'où sont issues les études bouddhiques-: c'est l'importation en Europe des écritures volumineuses du bouddhisme, dont les cloîtres de cette religion ont conservé le dépôt. Ce ne sont pas seulement des manuscrits, mais des éditions imprimées par le procédé chinois, que des résidents anglais au Népal envoyèrent vers 1837 à Paris et à Londres : on eut dès lors sous les yeux non seulement les anciennes versions tibétaines des livres canoniques, mais encore des textes sanscrits rédigés aux frontières septentrionales de l'Inde, peu de siècles après la naissance de la religion du Bouddha. Aujourd'hui, pas plus qu'alors, on ne possède les documents les plus anciens que ces livres supposent : au moins une donnée fondamentale reste-t-elle bien acquise, la nécessité d'envisager le bouddhisme autrefois si mal jugé, comme un fait indien, d'en scruter les origines aussi près que possible de son berceau, c'est-à-dire au cœur de l'Inde. De la première exploration des sources est sorti le livre capital d'Eugène Burnouf : son Introduction d Vhistoire du bouddhisme indien (1S44) ; il a révélé à notre siècle le vrai sens des écritures de la nouvelle religion.
On venait d'entendre la tradition accréditée depuis des siècles chez les bouddhistes du nord; on ne tarda pas à connaître celle des bouddhistes du sud : car chaque fï^action des peuples convertis à la Bonne Loi, Sa^'dhurma, a possédé de bonne heure un corps d'écritures rédigées en sa langue. Les recherches persévérantes d'un missionnaire wesleyen à Ceylan, M. Spence Hardy, lui ont permis de tracer le tableau de la vie des Singhalais, qui sont restés depuis deux mille ans une des plus grandes agglomérations de population bouddhique .-
dogme, morale, liistoire, iDstitations monastiqaes, tout était compris dans ses deux ouvrages qui fUrent reçus avec reconnaissance.
Tout à coup la lumière 8*était faite sur une phase importante de inexistence du bouddhisme : la période de sa prompte extension dans d'immenses pays à Test de Tlnde, le Tibet, les royaumes voisins, et surtout la Chine. C'est du chinois qu'on a traduit la relation des voyages faits au iv« et au vu^ siècles de notre ère, jusqu'au centre de Hnde, par de fervents bouddhistes de race étrangère, désireux de s'instruire davantage, de consolider leur foi et de compléter les bibliothèques de leur pays par des livres célèbres qui n'avaient pas encore passé d'un idiome indien dans leur langue indigène. Abel Rémusat et Stanislas Julien se sont livrés les premiers aux plus difficiles investigations pour commenter les voyages de ces pèlerins jusqu'à la terre natale de leur religion.
Mais qu'avait- on appris dans l'espace de moins d'un demi siècle par la découverte de livres originaux, interprétés dans quatre oa cinq langues entre lesquelles se partage la plus ancienne littérature bouddhique ? On savait que le Bouddha Çâkyamouni avait commencé sa carrière par l'annonce d'une Loi de salut pour tous les hommes, et que ses préceptes moraux lui kvaient gagné dinnombrebles partisans sans recours aucun à la force ; qu'un ascète avait accompli, par ses paroles et par son exemple, une révolution pacifique, très profonde cependant, sur une grande étendue de la péninsule indienne. On savait également dès lors que, vers le commencement de l'ère chrétienne, cette Loi de salut, préchée par le Bouddha, avait fï*anchi les ft*ontières de l'Inde et subjugué par des moyens pacifiques plusieurs pays, le Cachemire, le Népal, le Tibet, qu'elle avait peu après pénétré jusqu'en Chine, e;t de là au Japon; et que, d'autre part, elle avait établi un de ses sièges principaux à Ceylan, en face do Tlnde qui lui était disputée par le brahmanisme. On savait aussi l'ascendant qu'avait eu le bouddhisme sur les immenses populations des contrées sibériennes, les Tartares, soit Mongols, soit Mandchous; essaims de barbares dont il avait adouci les mœurs. Il fallait donc chercher la société bouddhique hors de l'Inde, dans les vastes fï*ontières entre lesquelles elle a existé dès le commencement de l'ère chrétienne.
Mais, si importantes que soient ces notions générales, ne laissant plus d'incertitude sur les commencements et sur l'expansion du bouddhisme, le premier effort de la science occidentale n'a pas dépassé l'analyse d'un certain nombre de traités célèbres; l'enquête laborieuse.
entreprise avec un succès remarquable, devra être poursuivie par plus d'une génération d'historiens et d'orientalistes pour aboutir au dépouillement des bibliothèques bouddhiques de plusieurs grands pays. Nous nous retrouvons de nouveau en présence d'un bien vaste siyet ; mais il ne nous est permis que d'y glaner, pour ne pas dépasser la mesure dans un recueil littéraire avant tout. Quels phénomènes allonsnous signaler de préférence dans le champ des études bouddhiques? La forme de prédication affectée par le Bouddha à son enseignement, et ensuite le caractère distinctif des Écritures qui ont servi de base à rétablissement et à la diffusion de sa religion. Force nous est de renvoyer à nos écrits antérieurs les personnes qui s'intéresseraient davantage aux questions philosophiques et religieuses : de ce nombre sont celles qui concqrnent la morale et la métaphysique du Bouddhisme et qui offrent matière à controverse, comme par exemple l'interprétation du mot Nirvana (litt. extinction) appliqué au terme final de l'existence (1). Nous aurions droit après cela de placer ici un rapide tableau des conquêtes du Bouddhisme hors de l'Inde, puisque ce sont des conôeptions indiennes transmises dans des idiomes dérivés du sanscrit, qui furent le plus souvent les véhicules de cette religion chez des races étrangères; mais c'est une matière à laquelle nous avons déjà touché dans nos divers articles sur la société bouddhique et sa propagande (2).
LA PRÉDICATION DU BOUDDHA ÇAKYAMOUNI f).
Six siècles environ avant l'ère chrétienne, des accents poétiques d'un genre nouveau se faisaient entendre au milieu des contrées civilisées
(1) Voir principalement notre travail sur le Bouddhisme en rapport avec Vhistoire des religions {Revue cath., 2« série, tome IV, Louvain 1870).
(2) Par exemple dans Le Correspondant^ 25 déc. 1856 et 25 janv. 1857. (") Introduction à Vhistoire du Bouddhisme indien^ par Eugène Bur-
nouf. Paris, I. R. 1844, 1 vol. in-i^. "^Rgya-tcher^ol-paow Développement des Jeux œnienant Vhistoire du Bouddha Çakyamouni, traduit sur la version tibétaine et revu sur l'original' sanscrit {Lalita-Vistâra), par Ph. Ed. Foucaux. Paris, I. N., 1847-48, 2 tom. in-4o. ,- Xe Lotus de la bonne loi, traduit du sanscrit, accompagné d'un commentaire et de vingt et un mémoires relatifs au Bouddhisme^ par Eug. Burnouf. Paris, I. N., 1852.
de rinde ; ils partaient de la bouche d*hommes de toute classe et de toute profession, et c'est avec surprise que les écoutait la foule, dont Toreille n'était accoutumée qu'aux chants lyriques et liturgiques des Védas et aux récits héroïques de l'épopée naissante. « Quelles sont ces belles poésies que tous chantez ? *> leur disait-elle, comme le ât un jour Pourna, le héros d'une légende fameuse. — « Ce ne sont point des poésies ; ce sont les propres paroles du Bouddha ! *• — Ainsi lui répondaient des hommes graves et méditatife, vêtus pauvrement, qui venaient de lire à haute voix « les hymnes, les prières qui conduisent à l'autre rive, » ou des marchands qui récitaient des stances et des préceptes relatifs aux intérêts temporels. À ce nom de Bouddha, plusieurs demandaient aussitôt quel était ce personnage, et le plus souvent ils se rendaient auprès de lui dans les lieux déjà célèbres où il enseignait Tels éta.ient les symptômes pacifiques qui annonçaient alors la plus grande révolution religieuse dont l'Inde ait été le théâtre. A peine la parole d'un ascète de sang royal venait-elle de se faire entendre, la foi aux divinités de la nature personnifiées dans le Véda semblait déjà ébranlée : l'organisation de la société des Aryas devait recevoir de profondes atteintes, du moment où le sacerdoce brahmanique allait décheoir de sa suprématie habilement fondée. Une littérature nouvelle surgissait bientôt après pour servir de code à cette masse de nations appelées sans distinction d'origine à la vie religieuse. Tout cela était l'œuvre d'un seul homme : ainsi nous l'apprend la tradition des Hindous dans des sources nombreuses et d'une autorité considérable. De la spéculation de Tascète Gautama, dit Çâkyamouni ou le solitaire de la race des Çâkyas, est sorti un système de morale et de métaphysique qui prétendait se substituer aux croyances les plus anciennes ; de la prédication qu'il a faite pendant une carrière publique de quarantecinq ans, a dérivé un ordre tout nouveau de conduite, de devoirs et de pratiques parmi les populations d'une grande partie de l'Inde. Cette doctrine, qui s'imposait comme constitution sociale partout où on l'accueillait, n'était pas donnée comme une révélation de la divinité : elle était le iVuit des méditations d'un sage, parvenu dans une dernière
1 vol. gr. in-40.— A Manual of Budhism, in its modem development; translated from singhâlese Mss. by R. Spence Hardy. London, Partridge, 185:1 1 vol. 'in'8°. Easiern Mcniachtsm, du même, London, 1850. — Le Bouddha et sa religion, par Barthélémy Saint-Hllaire. Paris, Didier, 1860, 1 vol. in-8.
LE ROunniiisMK. 483
existence à la qualité de Bouddha, c'est-à-dire d'un être « éclairé, illuminé n par la plus haute sagesse qui soit possible. Sa philosophie, annoncée à tous et développée dans de volumineux écrits, a gardé son nom, glorifié tous les jours par des millions d'hommes.
Le Bouddhisme a fï^nchi de bonne heure les ft*ontières de Tlnde ; mais partout il a conservé des caractères ineffaçables auxquels on peut reconnaître son origine indienne : il possède encore la puissance actuelle d'un grand fait digne de préoccuper dans le présent les hommes d'Etat aussi bien que les apôtres de la religion et les représentants de la science. Ce qu'il a conservé et répandu partout, c'est l'erreur fondamentale de son premier apôtre : l'idée du devoir sans notion de Dieu, une morale généreuse sans fondement ni vraie sanction, la libération finale de toute existence sans garantie de l'immortalité véritable.
Le prédicateur de la Bonne Loi a conservé dans l'histoire deux noms, tantôt celui de Çàkya ou Çàkyamouni qu'il tenait de sa famille, tantôt celui de Gautama ou Gotamide, parce qu'il comptait parmi ses ancêtres un sage fameux du nom de Gotama; mais, à part ces noms patronymiques qui ont survécu dans la mémoire des peuples, il se donnait à luimême le titre de Bouddha-, or, il n'y a rien qui doive nous surprendre dans l'usurpation d'un pareil titre, à l'époque de la civilisation indienne qui fut le berceau de la religion bouddhique. S'adressant à un peuple éminemment spéculatif, le philosophe réformateur prenait à la suite de tant d'autres la qualité de maître spirituel, et se disait lui-même sage, éclairé par la plus grande lumière, « parvenu à l'autre rive de la sagesse, » comme s'exprimaient les Hindous.
Mais, qu'on ne croie pas un seul instant que Çàkya se soit produit tout à coup avec «ce caractère de novateur énonçant des idées qui ne s'accordaient ni avec les croyances, ni avec les institutions du Brahmanisme ! La puissance de la tradition éclate à toutes les époques chez un })euple antique, comme l'étaient les Aryas dans l'Inde : c'est pourquoi, si hardie que soit la métaphysique du réformateur, si audacieux qu'il soit dans ^es négations qui vont jusqu'à l'athéisme, il ne date pas de sa propre existence celle de sa religion. Avant le Bouddha qui a promulgué la Loi de délivrance en la personne de Çàkyamouni, d'un prince ilevenu volontairement ascète, ont paru d'autres Bouddhas, qui sont arrivés par leurs propres forces au même degré de sagesse, ont annoncé la même Loi, et ont atteint le même Nirvana, c'est-à-dire « cessation de toute existence, » but unique et suprême des efforts de tous les êtres intelligents. Ainsi le Bouddha de l'âge présent qui était
Çâkya (1), renouvelle avec des circonstances semblables le miracle que ses devanciers ont accompli ; il prédit l'œuvre de ses successeurs identique à la sienne, et il est appelé en conséquence le Taihâgaia, celui qui est « venu de la même manière que les autres. »
Çâkya est né dans Tordre des Kchattriyas ou des guerriers. Il se donne spontanément à la vie religieuse et, après avoir longtemps médité dans la solitude, il atteint la Bodhi ou le plus haut degré de rintelligence. Il reparaît couvert de haillons, et prêche la Loi de vérité (dharma), qui sera appelée la Bonne Loi. Le Bouddha n'écrit rien ; mais le fond de ses discours, de ses entretiens, de ses exhortations, et des discussions qu'il soutient contre ses premiers contradicteurs, deviendra le texte des Écritures de sa religion. S'il met lui-même dans sa prédication une juste mesure, s'il résume sa doctrine dans quelques thèses d'ailleurs absolues de métaphysique et de morale, on ampliâera dans la suite des temps ses discours pour donner à ses idées et aux conceptions les plus téméraires l'autorité suprême de son nom.
Le Bouddha qui ne parle pas au nom d'un Dieu, mais qui est luimême la toute-sagesse, ne finit pas sa carrière terrestre pour continuer une vie bienheureuse dans un monde supérieur et divin. Au terme de son apostolat, vers l'âge de soixante-dix-neuf ans, il obtient par la mort l'anéantissement complet, le Nirvana^ qui est la cessation de toute existence, et c'est pour aider les êtres à atteindre ce même but, qu'il a traversé des centaines de vies, et qu'il a conquis laborieusement dans la dernière la qualité et la puissance d'un Bouddha.
La foi à la transmigration perpétuelle et fatale des âmes était répandue de temps immémorial au sein des populations indiennes, et aucune école n'avait donné pleine satisfaction au besoin profond et invincible qu'avaient les esprits de croire à une destination meilleure de la personnalité humaine au sortir de la vie terrestre. Le Bouddha
(1) On a pu saisir dans les sources deux dates assez rapprochées auxquelles on rapporterait la mort du Bouddha, suivant le calcul des Singhalais et en général des Bouddhistes du Sud : on placerait sa mort vers le milieu du vi« siècle avant J.-C(543), ou dans la première moitié du iv«(370), d'après les dates assignées dans divers livres aux trois conciles qui, après Gotama, ont fixé le canon des écritures bouddhiques. On est du moins en possession d'une limite chronologique qu'on ne peut plus franchir pour discuter les dates nombreuses et contradictoires qiii font autorité chez les Bouddhistes du Nord.
qui se dit parvenu par Texercice de son intelligence au plus haut degré de savoir, a découvert la délivrance complète de l'être pensant, qui est Tanéantissement de soi obtenu par la méditation et l'ascétisme, en d'autres termes, par la science et la vertu ; et cette loi de délivrance qu'il va s'appliquer à lui-même, il s'est donné la mission de l'enseigner aux autres êtres.
Maintenant étudions dans ses traits généraux la personnalité du réformateur indien. Dans les légendes et les anecdoctes de tout genre qui forment sa biographie, nous ferons choix des seules circonstances qui nous révèlent à la fois l'esprit de son siècle et les mobiles de son activité individuelle. Nous les dégagerons des Actions fantastisques dont elles sont constamment enveloppées dans les sources.
Le sage qui vient arracher les êtres à la loi de la transmigration, a subi lui-même cette loi dans une suite mdéûnie d'existences animales, humaines et divines (1) : aussi prend-il occasion de se référer, au siyet de tout événement, à des faits semblables qui ont eu lieu dans des âges antérieurs, surtout à ceux auxquels il a pris part dans l'une ou l'autre de ses vies. Quand il est arrivé à son existence finale qui le fait Bouddha, il énumère en présence de l'assemblée des religieux ses diverses naissances à tous les degrés de la vie et dans tous les rangs de l'ordre social (2), et il expose ensuite les circonstances de son incarnation dans le personnage humain de Çàkyamouni. C'est un de ses auditeurs, Ananda, qui est censé, dans le Lalita-Vistâra, rapporter ce qu'il a recueilli lui-même de la bouche du Bouddha, et tous les faits essentids qui sont consignés dans ce curieux document des Bouddhistes du Nord sont confirmés par les récits, presque toigours plus naturels, qu'en font les traités bouddhiques de Ceylan. (3).
(1) 11 existe en pâli un livre des cinq cent et cinquante naissances du Bouddha : M. Spence Hardj a traduit plusieurs de ces JDjâtakas ou naissances, biographies de Gotama dans ses vies imaginaires (Manual of Budhism, p. 99, 101-112, 509). Un orientaliste danois, Fausbôll, en a commencé l9 publication avec version anglaise et commentaires (Londres, Trûbner,>m. I, 1878).
(2) Dans ces naissances, il aurait été tour à tour cheval, singe, écureuil, lion, éléphant, etc., parmi les animaux; artisan, marchand, guerrier, roi, etc., parmi les hommes; yoihscha ou démon, déva ou Dieu, parmi les êtres surhumains.
(3) M. Turnour a traduit en 1839 la grande chronique pâlie. Je Maha-
48<i LE BOL'DDUISXE.
Avant 80D apparition dans le monde actael, le fondateur da Bonddhisme était déjà parvenu par le fruit de ses existences antérieures à rétat de Bodhisattva, c'est-à-dire, de Tètre qui a en lui l'essence d'un Bouddha. Mais à quelle condition ponrra-t-il se revêtir de rintelligence par&ite et accomplie I Le monde des dieux n'a été pour lui, comme pour tous les Bouddhas, qu'un lieu de passage : il naîtra parmi les hommes, mais dans la race la plus pure, dans une famille douée de soixante-quatre espèces de signes favorables.
Le Bodhisattva ne jouit pas longtemps des loisirs d'une vie princiôre; vers l'âge de trente ans, il est rappelé à sa vocation de libérateur des êtres par la voix de tous les dieux; il est pressé par leurs chants souvent répétésfLa/iïa-VtsMra.chap. VIII, p. 157suiv., p. 172-76) d'accomplir son vœu, ** de venir au secours des créatures. » Qui ne serait frappé, en lisant ces Gâthâs ou cantiques, de la fiction fort habile qui place la gloriflcation des vertus du Bouddha, dans la bouche des Dévas, qui vont lui céder Tempire ! Il y a plus : ces anciens dieux des Aryas chantent d'avance eux-mêmes la philosophie du sage divinisé qui les détrône ; ils reviennent sans cesse à l'idée que <• tout composé périt, se dissout, que l'agrégation n'est vraiment pas, qu'elle xi*a d'autre cause que l'ignorance, n Du reste, dans ces homélies prolixes sur la brièveté de l'existence et le néant des formes, on retrouve l'esprit de la poésie gnomique des Indiens: comme la doctrine de l'abnégation absolue y est célébrée sans trop d'extravagance, on 6*àrréte à leur lecture, comme dans une espèce d'oasis ou de jardin bien élagué au sortir de taillis impénétrables.
Le prince royal de Kapilavastou ne tarda plus à réaliser sa mission iLal.-Vist., ch. XIII, p. 178) : « En ce moment, le Bodhisattva se rs^ » pela très exactement ses vœux d'autrefois, et manifesta la Loi et le *• Bouddha. Il s'empara de la puissance de la prière, répandit sur les n êtres une grande miséricorde, et songea à leur délivrance entière. » Il vit que la limite de toute prospérité était le déclin, et il vit aussi, r dans la vie émigrante, les maux et les fï*ayeurs si nombreuses qui » l'accompagnent. Il coupa complètement les liens du démon et dn •* péché, se délivra lui-même des liens de la transmigration, et se donna X sans réserve à la pensée du Nirvana, »
vansa, — M. Spenco Hardy a recomposé, d'après des traités plus modernes, le Piuffâvaliya, VAmavcUura, etc., une légende fort prolixe de Gotama Bouddha (Manual of Bitdhism, p. 138-353).
LE B01DDHIS3IE. 487
La plus vive douleur 8'empara do la cour et de Ja ville, quand on apprit la fuite de Siddhàrtha, celui « dont les désirs sont accomplis » : les lamentations de son père et de ses proches se ârent entendre avec force ; la désolation de Gopà ne put être calmée que par la pensée de l'œuvre de délivrance, entreprise par son époux (l).
Maître de lui-même, le Bodhisattva se plaça sous la direction de plusieurs précepteurs renommés par leur sagesse et par leurs pénitences, et qui déjà enseignaient la pauvreté et le renoncement : mais il reconnut bientôt qu'il n'avait plus rien à apprendre auprès d'eux. Pendant six ans, le Bodhisattva se livra avec tant d'intensité à la méditation accompagnée de pénitences, qu'au bout de ce terme il ressemblait à un agonisant. Malgré l'intempérie des saisons, sans abri, sans appui, il sut garder l'immobilité la plus complète, et on le prit quelquefois pour un esprit des cimetières. Or, pendant ce temps, les dieux et les génies, étonnés du pouvoir qu'il allait conquérir, se tenaient autour de lui et lui adressaient des prières. De son côté, le génie -du mal, Papîyan, vint imposer au fUtur Bouddha des épreuves morales et lui fit une guerre épouvantable, dans la vue de le détourner des terribles austérités qui le conduiraient à la Bodhi, C'est un épisode fort émouvant : l'entreprise du tentateur est si acharnée et la résistance du sage eet si forte, que l'on assiste aux péripéties d'un drame philosophique. Le renoncement s'affirme à rencontre de la sensualité. En présence du déchaînement des forces cosmiques, l'impassibilité ne fait que croître. Sous les coups les plus terribles, le courage monte au suprême degré. Les armes de la séduction sont réservées à la dernière latte ; mais le sage est inébranlable et proclame le néant des désirs. Quand le démon avec ses auxiliaires eut pris la fuite, le monde fut stupéfait, et on vit ce qu'est la force d'un Bodhisattva accompli. La légende ofire, dans plusieurs chapitres, des tableaux saisissants comme ceux qu'ont tracés les poètes anciens, et modernes, mettant aux prises les puissances du monde humain et du monde surnaturel.
Inaccessible à tout sentiment de faiblesse et de crainte, l'ascète des Gotamides était resté absorbé dans la méditation profonde à quatre
(1) Au moins dans cette partie du livre canonique [Lalita-yistàra, chap. XV, p. 217 suiy., p. 2^6), il y a des traits de vérité exprimés noblement dans un style presque épique, et 1 ascétisme mystique des sectaires n'a pas trop guindé le langage des affections humaines et ne lui a pas enlevé tout charme de poésie.
degrés ; il récapitulait la succession de ses naissances antérieures, et considérait sans cesse toutes les causes de la naissance, en remontant jusqu'à la première qui est Tignorance ou Terreur de croire à Texistence de ce qui n'est pas. Instruit des sources de cette erreur, et dégagé lui-même des liens d'où il voulait délivrer les autres, Çàkyamouni monta de la qualité de Bodhisattva à celle de Bouddha et revêtit Tintelligence parfaite et accomplie ; à Tâge de trente-six ans, il atteignait la triple science qui est la négation de Texistence à trois degrés (1). En naissant, il avait dit ; « Je mettrai un terme à la naissance, à la vieillesse, à la maladie, à la mort ! » Maintenant, considérant les maux des créatures, il s'écria : « Je mettrai an à cette douleur du monde ! »
Le Bouddha ayant manifesté ses desseins de délivrance, toutes les régions de l'univers furent remplies de joie, et une vive iumiôi'e se répandit jusqu'aux extrémités de l'horizon. La prédication prochaine de la Loi Ait proclamée par les Bodhisattvas et par les Dévas.
Le Bouddha était en possession de la plénitude de la science, et cependant il hésitait à enseigner sa doctrine. Mais Brahmâ, au nom des dieux, le supplia de « faire tourner la roue de la Loi, n sans quoi le monde ne pourrait durer. Enfin, après bien des prières et des supplications, il consentit à révéler la Loi par pitié pour les êtres, qui, plongés dans l'incertitude, ne la conniskîtraieht jamais, s'il ne l'enseignait pas lui-même (2). C'est à Vanarasi ou Bénarès que le Bouddha fit tourner pour la première fois la roue de la Loi ; c'est là qu'il définit les quatre vérités sublimes {aryâni sâtyânî) dignes de la méditation des sages : la douleur, l'origine de la douleur, la nécessité d'empêcher la douleur, et le moyen de la faire cess.er ; c'est là qu'il énuméra toutes les qualités de la Loi et en prédit la puissance.
Çàkyamouni s'adressait à la multitude dans son langage fort simple; il semblait parler à tous avec désintéressement, sans préférence pour aucune classe. Il insistait sur les précepte? de morale qui laissaient dans l'esprit de tous l'idée de vertus faciles à pratiquer : aumône, patience, moralité, charité, énergie, science contemplative, telles étaient les six perfections transcendantes qui revenaient sans cesse
(1) En d'autres termes, la connaissance surnaturelle de trois grands faits : rimperraanence de la matière, l'existence de la douleur en toutes choses, Fannihilation de l'esprit qui perçoit. Voir Zo^u5,note, p. 372,
(2) LalùaVistdra, chap. xxv, p. 364 suiv., p. 373. — Manual of Budhism, p. 298 et suiv.
dans ses discours. Dès lors, il convertit grand nombre d'hommes de tout rang, et il institua une formule de vœu pour qui voudrait entrer dans la vie de religi^ix. Il établit un ordre nouveau d'ascètes qui Airent bientôt dits les Çramanas^ à Texclusion des pénitents brahmaniques, et il y reçut les femmes comme les hommes, les pauvres comme les riches, les esclaves comme les maîtres. Au-dessous des religieux, les Bhikschoitë ou mendiants, il plaça les Oupâsakâs ou simples fidèles : lui-même, il se produisit comme le premier des mendiants, et leur donna l'exemple de se raser la tête, de porter un vêtement teint à Tocre rouge, et de vivre d'aumônes ; il ne demandait qu'un peu de riz dans une écuelle, et non point de riches offrandes.
Çâkya n'attaquait point ouvertement les Brahmanes comme caste, et même il ne les provoquait point à des disputes publiques : mais il préparait la ruine de leur influence politique et religieuse, en niant leurs droits de naissance, en contestant la profondeur de leur science et la validité de leurs pratiques. Ainsi, dans un des Souttas de Ceylan, {Lotus, p. 494-496) le Bouddha, consulté par des Brahmanes, les laisse invoquer chacun ses autorités; il leur demande s'il est un seul de leurs anciens maîtres qui ait vu Brahmà face à face ; puis il raille et traite de jongleurs ceux qui prétendent enseigner la voie qui conduit à Brahmâ.
On peut suivre Çâkyamouni dans les différents lieux de sa prédication pendant les quarante-cinq ans qu'il passa dans l'Inde en qualité de Bouddha accompli, (l). Il revint de Bénarès à Râc^jagriha, ancienne capitale du Magadha, et gagna bientôt à sa cause les souverains de ce pays. Ainsi il ât un séjour de vingt-trois ans dans le royaume des Kosalas^ et c'est dans le bois Djétavana, domaine d'un maître de maison de Sravasti^ nommé Anathapindika, qu'il communiqua à d'immenses assemblées de Bhikschous une grande partie des discours recueillis sous le nom de Soûtras. Quand il rentra dans son pays natal, il convertit et admit à la vie religieuse les premiers envoyés du roi
(1) La suite des &its qui manque dans le Lalita-Vistâra nous est fournie par d^autres livres de la collection népalaise et tibétaine, et par les traités palis de Cejlon. Csoma a analysé les premiers dans les AsicUic Researches (voir l'appendice A la traduction de M. Foucaux); M. Spence Hardy, qui a mis en œuvre les seconds, n'y a pas trouvé un accord satisfaisant sur tous les incidents de la vie de Gotama après l'obtention de la Bodhi {Manual, chap. vu).
Souddhodana; puis il parut lui-même à Kapilavastou, et convertit a sa loi le peuple des Çàkyas.
C*est à Kouça ou Kouçinagara que les livres bouddhiques le font mourir (1) : « Bhagavat qui était né à Kapila, arriva à la suprême ** perfection dans le pays de Magadha, tourna la roue de la Loi à Kaiçi " (Bénarès), et fut délivré de la douleur à Kouça. » La désolation des Mallas ibt grande : le corps du Bienheureux fut enveloppé dans cent étoffes roulées, et fut livré aux flammes sur un bûcher en présence de ses disciples. Mais, la nouvelle de la mort de Bouddha s'étant répandue dans rinde, les rois qui avaient favorisé ses prédications furent saiaù d'une vive douleur. Sept princes firent une expédition pour réclamer une part dans les reliques du sage et, quand le partage en fut fait, ils s'en retournèrent avec une lenteur solennelle chacun dans son pays. Partout où Ton posséda quelque fragment du corps du Bouddha, on éleva un Tchaitya ou [lyramide flinèbre qui flit pour ses partisans an objet de vénération dans tous les temps. Peu de jours après la mort du maître, les Bhikschous se réunirent en assemblée générale pour iormer un symbole des points de doctrine qui résultaient de son enseignement et de ses exemples.
Nous venons de dépouiller discrètement la biographie du Bouddha qui a été interprétée avec tant de fidélité par M. Foucaux d*après les textes tibétain et sanscrit (8). Nous avons laissé à dessein aux fragments analysés leur couleur locale. Mais il nous parait téméraire de renvoyer le commun des lecteurs à la plus habile version du LalUa- Vistâra. Nous plaçant à leur point de vue, nous l'avouons : la composition originale conserve un caractère exotique sons les mots de notre idiome, et le récit de la vie humaine du Bouddha ne se déga^ pas aisément des obscurités ou des singularités de la mythologie indienne. Nous leur signalons volontiers un petit volume qui en est Tingénieuse vulgarisation (3). Eclairée par d'intelligents conseils, M"^ Mary Snm-
(1) Voir la relation que Csoma a tirée du Doulva et des livres tibétains (Foucaux, 1, c. p. 416, 420, 425), et celle que Tauteur du Manuel a empruntée au Milinda prasna de Ceylan (p. 343-47, p. 350-53). — Lassen, Antiq, ind,, tom. I, p. 549 et II, p. 14, 77,
(2) Vers la fia de la présente année (1883), les Annales du Musée Guimti s'enrichiront de la version revue de la Légende, élaborée par M. Ph. Ed. Foucaux depuis plusieurs années d après Toriginal sanscrit dûment restitué, et dont une édition a paru dans Tintervalle à Calcutta.
(3) Histoire du Bouddha Scihya-Mouni depuis sa naissance jusqu'à sa
LE BOUDDHISIIK. 491
mer a élucidé la légende en Tabrégeant, et elle en a tiré un livre d'un accès plus facile. D'une main légère, elle a su écarter le fantastique, dissimuler le bizarre et l'incroyable ; mais, cependant, elle a réussi à conserver à son récit l'intérêt d'une action, et la dose de merveilleux que rimagination européenne consent à goûter. Elle a i)ris quelque chose de la manière d'Ovide qui a raconté gaiement une foule de prodiges sans y croire. L'habile écrivain a retracé avec gravité certains épisodes émouvants; mais elle a trouvé un ton plus léger pour piquer l'attention au sujet de tant d'aventures et de vicissitudes qui composent, dans la légende, le tableau de la faiblesse humaine que l'ascète indien prétendait guérir. Dans cette réduction faite avec art, on découvre assez sur quelle société le Bouddha a exercé une si prompte influence par ses prédications.
Quoique les Bouddhistes du sud aient mis plus de mesure dans la spéculation, plus de sobriété et aussi de clarté dans la forme, ils n'ont pu se défendre d'entourer le portrait du fondateur de leur secte de beaucoup de traits arbitraires et d'inventions fantastiques. Les biographes singhalais n'ont pas craint de multiplier le nombre de ses apparitions et l'éclat de ses prétendus miracles; ils ont accrédité les différents modes imaginés tour à tour pour lui rendre une culte personnel comme à un Dieu ; ils ont glorifié les fêtes instituées en son honneur pour rappeler ses courses d'apôtre, son séjour en une foule de localités, les hommages rendus à l'empreinte de ses pieds, les grandes démonstrations pratiquées en présence de la moindre des es reliques. Sous ce rapport les religieux de Ceylan n'ont guère montré beaucoup moins de crédulité et d'exaltation que les ascètes et les contemplatifs des monastères de l'Asie.
Les peuples de l'Indo-Chine, Birmans, Siamois, Cambogiens ont de leur côté remanié en l'amplifiant la vie merveilleuse du Bouddha, comme elle leur avait été transmise ; leurs écrivains ont allongé cette vie de manière à en faire une histoire interminable, œuvre inépuisable d'admiration pour les cénobites qui la lisent et pour les fldèles qui l'entendent réciter par séries d'anecdotes.
Des biographies du même genre occupent un rang élevé parmi les Ecritures qui se conservent chez chaque peuple sous la garde des
mort, par M'"® Mary Summer, avec préface et index par Ph. Ed. Foucaux. — Paris Ern. Leroux, 1874, l vol. in-lS*' (Bibliothèque orientale elzévirienne).
anciens d*entre les religieux. Dans la plupart, on a reconnu sans peine des emprunts faits à Toriginal indien. Mais le travail assez récent de Mgr Bigandet sur ce curieux sujet peut aider les historiens occidentaux du bouddhisme à définir les procédés d'amplification qui ont fait d'une biographie un moyen de propagande et de popularité. Après un long séjour dans l'empire birman, il s'est imposé la tâche d^exposer la légende du Bouddha (1), telle qu'elle est enseignée dans les livres indigènes, telle qu'elle est acceptée par les prêtres birmans ; les snfft*age8 de nombreux orientalistes l'ont déjà récompensé de son zèle intelligent, et c'est à son intervention que la France est redevable de l'envoi d'un riche fonds pâli, contenant le Pitagat (ou Tripitaha) en trente beaux volumes écrits sur oUes.
Voici ce que nous apprend le savant missionnaire qui a mis à profit grand nombre de documents originaux.
Le narrateur birman s'efforce de renchérir sur la légende indienne, qu'il intitule : Tathâgata Oudâna, «Louanges du Tathâgata; • mais il s'épuise en vaines recherches. Comme si le mérite de la légende était une minutieuse exactitude, il énumôre les courses de son héroe année par année, saison par saison, il redouble d'enthousiasme pour entasser l'un sur l'autre d'étranges miracles.
Mgr Bigandet juge avec quelque sévérité la loi bouddhique, comme elle est interprétée chez un peuple fervent; il ne saurait l'absoudre da reproche d'athéisme, et il admet, sur les réponses des sectaires qu'il a interrogés, que le Nirvana est l'annihilation et non la délivranct finale, menant à la béatitude. Il s'étend aussi assez longuement sur la vie des Talapoins qui sont les religieux bouddhistes de la Birmanie; quoiqu'il y ait chez eux trop peu d'instruction et de garantie pour l'entrée en religion, il croit pouvoir leur attribuer la pratique relativement sévère des vertus auxquelles la règle les astreint, pauvreté, chasteté, humilité. L'état monastique lui a paru remarquable de pe^ péiuité et d'influence, par rapport à ses conditions d'existence dans le monde non-chrétien.
L'ouvrage du prélat français avait été composé en anglais en raison de
(1) The life or legend ofGotama, Rangoon, 1866, 1 vol. in-8«, 538 pp. Third edit., 1881, 2 vol. in-8°. — Un missionnaire bamabite, San Ge^ mano, qui avait vécu â Rangoon a laissé en manuscrit une Description de V empire birman traduite en anglais et publiée à Rome en 1833 (1 vol. in-4:' sous les auspices du D'" N. Wiseman.
ses relations personnelles avec les autorités et les colons de Textréme Orient, en particulier de l'ancien Pégu devenu possession britannique. Justement estimé dans ces parages lointains, il est rendu aujourd'hui à la patrie de l'auteur par les soins d'un traducteur diligent (1). Appartenant à la Congrégation des missions étrangères comme d'autres savants évoques, les Taberd et les Pallegoix, qui ont fait si bien connaître les langues des royaumes de Siam et d'Annam, Mgr Bigandet a fait une longue résidence dans les provinces de l'ancien empire birman, et il y continue ses labeurs avec le titre de missionnaire apostolique de la Birmanie méridionale.
§ II