LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARTAS DE L^INBE
Aimés par le peuple, admirés pour leur courage et leurs nobles qualités, les Pândavas ne parviennent pas à se maintenir dans leur souveraineté voisine du royaume de leur oncle Dhritarâschthra. Victimes de la jalousie mortelle des Caûravas, leurs cousins, qui sont au nombre de cent, ils ont perdu au jeu toutes leurs richesses et tous leurs domaines (1) : ils ont cédé à une passion, poussée jusqu'à la fureur, qui avait pris racine au sein des populations guerrières de l'Inde, dans un âge fort voisin de celui de la conquête. Dans la dixième et dernière section du Rigvéda , qui parait de la composition la plus récente entre toutes celles de ce livre sacré, il y a un hymne adressé à un Dieu nouveau, Vibhàdaca (c'est-à-dire distribuant le bonheur), divinité du jeu (2) : dans son emportement, un joueur supplie les dés de lui être favorables, tout en les maudissant. On Ta très-bien dit (3), u la passion du jeu ne saurait trouver des accents plus naturds et plus énergiques. » Aussi, puisque c'est là une des péripéties de Faction de la Bhàratide et de Tépisode de Nata, nous citerons quelques stances de rbymne védique :
(1) Nous retrouvons chez des peuples de mœurs rudes, mais de noble caractère, cette môme passion avec ses conséquences désastreuses pour la dignité et la liberté humaine, Tacite ne Ta point passée sous silence dans son tableau de la vie des Germains : <« Aleam (quod mirere) sobrii inter n séria exercent, tantà lucrandi perdendive temeritate, ut cum omnia defen cerunt. extrême ac novissimo jactu de libertate et de corpore contondant. n Victus voiuntariam servitutem adit... •> (Gennania, ch. 24.)
Un peintre non moins grand parmi les modernes nous a décrit les jeux de hasard qui ont tant d'empire sur les peuples de l'autre hémisphère ; le jeu des osselets, pour lequel se passionnent les Sauvages de TAmérique septentrionale, est mis par Chateaubriand au nombre de ces récréations funestes, où l'homme expose sa fortune, son honneur, quelquefois sa liberté et sa vie avec une fureur qui tient du délire ; il faut lire dans le Voyage en Amérique, jusqu'où les joueurs des tribus indiennes poussent la témérité, et comment ils expriment leur anxiété ou leur désespoir.
(2) Rigvéda ou livre des hymnes, trad. par Langlois, t. IV, p. 192-95.
(3) Des Védas, par J. Barthélemy-Saint-Hilaire, 1854, pp. 66-68 (articles du Journal des Savants, année 1853).
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« Ces dés qui s'agitent, qui tombent en l'air, et qui roulent sur la n poussière, ces enfants du grand Vibhâdaca me rendent fou. Mon y» ivresse est pareille à celle que produit le jus du Soma. Que Vibhân daca veille toigours sur moi !... Quand j'y réfléchis, je ne veux plus » être maîtrisé par ces dés ; mais je me laisse entraîner par des amis. » En tombant, les dés font entendre leur voix, et je vais à leur appel « comme une amante ivre d'amour... Les dés sont comme les crocs *> dont se servent les conducteurs des éléphants pour pousser leur n monture; ils déchirent, ils brûlent d'espérances, de regrets; ils s*atn tachent à la jeunesse, tantôt victorieux, tantôt abattus... Ils roulent *> sur le sol, ils tremblent dans l'air, et, quoique privés de bras, ils f» dominent celui qui a des bras. Charbons du ciel, tombés sur la tei*re, n tout froids qu'ils sont, ils brûlent le cœur... Mais, traitez-moi en &mi, » ô dés ! ne vous fâchez pas contre nous, ne venez pas avec un cœur » impitoyable; que votre courroux s'appesantisse ailleurs, et qu'un *• autre que nous soit dans les liens de ces noirs combattants ! "
Le jeu a porté malheur aux Pândavas : ils subissent la loi de l'exil, et c'est avec la plus grande peine qu'ils échappent aux dangers et aux pièges qu'on a multipliés sur leurs pas. Ils se retirent pendant douze ans dans les épaisses forêts de l'Inde centrale, où ils sont exposés à toute espèce d'aventures, et où ils doivent livrer maint combat. Les histoires du passé, mises dans la bouche des anachorètes qu'ils rencontrent sur leur route, viennent s'ajouter continuellement aux faits et gestes qui prolongent l'action épique. Plus tard, les Pândavas sont entourés d'une nombreuse armée, que leur ont fournie des princes alliés ; ils livrent bataille aux Câuravas qui les ont poursuivis jusqu'au fond des solitudes avec l'obstination d'ennemis acharnés. Ces luttes sont longues et meurtrières ; car les Dévas du panthéon indieu y interviennent visiblement et prennent parti pour l'une ou l'autre armée dans cette grande guerre dynastique. Vichnou, incamé dans Krichna (1), le pasteur guerrier, se
(1) Ce rôle mystérieux de Krichna, qui reparaît en divers endroits de la grande épopée, la fait appeler livre sacré ou Yéda de Krichna (Kàrchna* Yéda).