‹ Les époques littéraires de l'IndeChapitre 8 sur 46 · LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARYAS DE L^INOE · texte numérisé non relu

LA TRADITION CHANTÉE PAR LES ARYAS DE L^INOE

déclare le plus souvent pour les Pândavas : c'est auprès d'Ardjouna que le dieu humanisé marche et combat, comme une autre Minerve aux côtés d'Ulysse et de Télémaque. C'est lui aussi qui, au moment d une action décisive entre des milliers de combattants, instruit son héros favori dans les doctrines du plus pur idéalisme, et lui enseigne à considérer toutes choses comme illusion (1).

Tant de batailles sanglantes et d'exploits chevaleresques, entassés dans les chants du Hahâbhûrata, ont un dénouement vraiment terrible : dans un carnage qui dure dix-huit jours, les héros survivants de Faction s'immolent les uns les autres à coups de massues ; Krichna lui-même succombe dans cette mêlée épouvantable. Qui ne serait ici frappé des deux tendances auxquelles a cédé le génie des poètes indiens? Sous l'empire de la même terreur qui lui a fait célébrer à satiété le néant de toute existence, il a raconté passivement rissue fatale de guerres qui avaient entraîné d'un bout à l'autre de l'Inde désordre et destruction. Hais, par un retour soudain aux croyances nationales où domine le spiritualisme, il donne une empreinte hiératique à la succession d'effroyables catastrophes qu'il a décrites : il réserve une glorification toute religieuse aux hommes et aux demi-dieux, qui ont été les personnages les plus fameux de l'action ; il les montre s'élevant au ciel dans un suprême et dernier voyage (2), et, après une brillante apothéose, partageant l'immortalité des puissances divines.

Le Mahâbhàrata ne saurait être envisagé comme la conception d'un seul honmie, ni conune l'œuvre d'une seule école de poètes ; irreprésente le travail de plus d'une génération de versificateurs,

(1) Telle est la signification de Tépisode fameuse dit Bhagavad-Gitd ou » Chant du Bienheureux, •> traduit en latin par G. de Schiegei, analysé par Victor Cousin dans son cours de philosophie de 1828, et diversement commenté depuis lors en Europe et dans Tlnde.

(2) C'est Tobjet du XVII* livre, appelé Mtihàprcuihânika, ou •< le grand voyage, » dont on doit la version à M. Ph. Ed. Foucaux : le Mahàbhàraia, Onze épisodes tirés de ce poème épique, traduits pour la première fois du sanscrit en français, (Paris, 1862, pp. XV-XVII, pp.407-429,l vol. in-8o).

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imbus des idées dominantes de la caste brahmanique. Le nom de Vyâsa, inscrit en tète du poème, est la personnification de l'exégèse qui assemble et compile, des efforts patients d'une suite de diasketMutes, Sur le nombre de cent mille distiques que renferme l'ouvrage entier, il en est à peine un quart ou même un cinquième qui appartienne à une rédaction primitive : ce seraient les narrations qui se rapportent le plus sensiblement à la véritable action, à ce que Ton appellerait le noyau de Tépopée. Il y a de nombreux récits de batailles dans la plupart des chants du poème; mais la tradition héroïque, qui est elle-même surchargée de mythologie, est en réalité étouffée par les digressions didactiques qui répètent les enseignements des ermitages indiens et des écoles sacerdotales : on dirait autant de labyrinthes, comme ceux qui abondent dans les grandes forêts de Tlnde qui n'ont point de routes, mais où il faut se frayer passage à travers les hauts taillis et les épais massifs d'arbres, de lianes et de plantes.

Episodes, digressions, exemples, interpolations, les derniers rédacteurs les justifient en disant que Tœuvre doit embrasser toutes les narrations du passé et renfermer des enseignements sur tous les intérêts de la vie présente et de la vie future : a C'est un grand » livre de l'utile, un livre du juste, un livre de l'agréable, exposé » par Vyâsa d'un esprit incommensurable. » L'épopée ainsi conçue s'adresse à une foule d'auditeurs en dehors des trois castes qui ont le privilège de l'étude des Védas ; elle leur donne une instruction fort vaste dans le cercle des légendes mythologiques qui tenaient lieu d'histoire pour les Âryas de l'Inde et qui renfermaient la majeure p^ie de leur théologie. On verra plus loin que d'autres monuments en vers, les Pourânas, ont eu la même destination de servir à un enseignement populaire.

Le Hahâbhârata n'est pas dans son ensemble une œuvre essentiellement poétique. Il s'y trouve d'excellents morceaux conçus dans le ton de la véritable épopée, des lectures (adhyàyas) qui eurent plus d'une fois un succès d'admiration et de sensibilité;

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mais certaine régularité de versification n'assure pas de valeur littéraire à d'interminables dissertations qui n'ont aucun rapport avec l'histoire héroïque et guerrière. Ces digressions remplissent cependant des livres entiers : elles ont concouru au but qu'eurent les Brahmanes de renfermer une encyclopédie de science et de législation sous le titre national d'un volumineux ouvrage. Dans plusieurs parties, il sera possible de reconnaître quelque jour les changements que le cours des siècles a introduits dans les traditions elles-mêmes, quelle que soit l'immobilité que la constitution du Brahmanisme semble assurer aux idées comme aux lois. Le coloris archaïque de bien des récits s'est plus d'une fois efibcé, quand même les abréviateurs ou compilateurs ont été préoccupés du soin de conserver à la plupart des textes l'enpreinte d'une haute antiquité. Seulement, le sentiment de la vérité historique leur manquant presque toujours, ils opéraient ces restitutions dans la mesure où les réclamait l'esprit de caste, et ils donnaient satisfaction aux exigences des religions populaires qui avaient rapidement grandi. Ils négligeaient les faits humains, plus encore que ne l'avaient fait les premiers chantres de la légende, et le plus souvent ils développaient de préférence des fables plus absurdes que les premières.

Tout ce qu'on vient de lire sur la composition même de la grande épopée sanscrite, constate d'irrémédiables défauts qui éclatent dans toute traduction; on les sent moins vivement dans les épisodes, du genre de ceux dont nous avons fait choix. Dans la version que nous publions de nouveau (1), il nous a paru intéressant de laisser à l'épopée indienne, dans la mesure possible, sa couleur, ses images, ses coupes, son style tantôt simple, tantôt grave et majestueux. Mais, sans porter atteinte à la vérité de l'original, à l'expression

(1) Ces épisodes ont été réunis une première fois dans le tome V^ de la Belgique, Bruxelles, 1858, sous le titre que nous leur conservons ci-aprés, et mis en vente A la librairie polytechnique d'Abguste Decq (volume de 130 pp. in-So).

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des idées, nous avons dégagé quelquefois la narration des longueurs et des redites que le goût occidental a le plus de peine à accepter.

Les indianistes ne chercheront point dans ces pages des discussions érudites et des notes abondantes ; ils s'apercevront que c'est avec intention que nous avons laissé de côté les questions de mythologie, d'histoire et de géographie, qui auraient embarrassé la marche de notre exposé. Mais le public qui n'a pas appris à connaître l'épopée sanscrite dans des imitations ou des versions modernes voudra bien peut-être parcourir ces mêmes pages à titre de nouveauté littéraire. Nous laissons aux hommes de goût le droit de prononcer si les figures héroïques de l'Inde sont toujours des portraits de fantaisie modelés après coup, des allégories morales ou philosophiques. Nous aimons à croire que ceux qui ont le sens des réalités de l'histoire et qui se font une juste idée de l'invention et de la composition poétique protesteront contre une tendance trop fréquente aujourd'hui chez les savants et les critiques à transformer indistinctement les héros de la tradition chantée en personnages imaginaires.

Les circonstances ne nous ont pas permis, comme c'était notre projet, d'étendre le même genre d'observations à d'autres monuments de la littérature sanscrite. C'est avec une vraie satisfaction que nous avons vu, en 1864, Mademoiselle Clarisse Bader consacrer un beau livre au même sujet (1). La spirituelle auteur a reconnu gracieusement notre initiative ; mais elle a, par des lectures bien dirigées, agrandi notablement le cercle des exemples. Le talent qu'elle avait montré dans ce volume sur l'Inde lui avait valu sur le champ une des palmes de l'Académie française ; elle n'a pas recueilli de moins beaux suffrages pour plusieurs autres écrits sur la femme chez les grandes nations de l'antiquité, la Judée, la Grèce et Rome.

(1) La femme dans l'Inde anUque; études morales et littéraires, Paris, Benjamin Duprat, 1864 (1 volume in-8«. pp. XVI-578).

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