‹ Les épreuves d'un orphelin [microforme]Chapitre 3 sur 19 · AU COUVENT · texte numérisé non relu

AU COUVENT

Travailler non pour soi......

mais travailler d’un travail persévérant pour une communauté, c’est un effort qu’on ne peut demander facilement à In nature humaine.

F,.Ozanan.

Dès le berceau de la colonie, alors que l’é oile de notre beau pays semblait pâlir sous les coups que lui portait l'invincible Iroquois; en ces temps périlleux où chaque vie avait une double raison pour ètre incertaine du lendemain, on vit des femmes, fortes comme celles dont parle l'Evangile, on vit des héroïnes chrétiennes quitter le sol béni de la France pour venir fonder, sur les bords du Stint-Laurent, ces sanctuaires pieux qui devaient abriter la jeuussse studieuse parmi le sexe faminin. Les horreurs d'un O éan immense et sans cesse agi'é, le carnage et les déprédations des Iroquois ; les rigueurs d'un climat plus froid que celui de la France, les adieux peut-être suprèmes, l'éloignement des lieux chers à leurs cœurs, rien ne peut les arrêter dans leur sublime dévouement. Par delà l'Océan, sous un ciel nouveau, une nilion étrangère s’est fait connaître. —Manquerons-nous de courage, devant cette noble mission de relirer des langes de l'idalâtrie, ces peuples qui out coûté le sang d’un Dieu? Non, non se disent elles. Sachons nous montrer digues de la

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religion que nous professons, et allons porter srcours aux Religieux qui y répandant leur sang avec leur vie, pour la glorification du St Nom de Jésus.— Elles vinrent donc à travers l'Océan, étonné de porter sur ses ondes ces anges sublimes de la consolation et même de la civilisation ; elles vinrent dresser leur tente sous la protection du Fort de Québec, à l'ombre de sa chapelle naissante, C'est de là que, plus tard, devait sortir ces maisons enseignantes el ces hospices religieux qui s'échelonnent maintenant sur les deux rives de notre fleuve géant. Aujourd'hui, quand le voyageur étranger aperçoit les rayons du soleil se réfléchir au loin, sur quelque dôme brillant, aussitôt il se dit à lui-même : ‘* Là, la jeunesse et l’infirmité ont un asile protecte. r ; là, les pirias de la fortune sont sûrs de couler pieusement le reste de leurs jours malheureux ; là, enfin, la jeunesse studieuse des campagnes apprend à se former les cœurs et les mœurs, en même temps qu’elle est formée au rôle qu’elle doit jouer dans la société, ”

Marie-Antoinette est devenue grande, Déjà douze printemps Ont flauri sur son front aussi pur que son âme, et couronné d’une forèt de cheveux dignes d'une jeune indienne. Son visege noble aux contours gracieux, son nez bien fait, sa bouthe nn peu grande, ses lèvres bien rouges, tout s'harmonise pour inspirer la bouté et la candeur unies à la grâce et à la bonté, Ajoutez à cela un cœur d'or, une âme capable d'aimer, de sentir et portée à la mélancolie ; un caractère doux et policé, même des manières qui témoignaient des mœurs douces et aimables, Comme la seusiive ou la violette qu’on retrouve à son parfum, elle fuyait les louanges, car la moindre allusion à sa beauté lui faisait monter le rouge au visage. Sa mère, Eliza, remerciait Dieu de lui avoir donué une enfant si affectueuse et si aimante ; comrre toutes les personne: de son sexe, croyant en quelque sorte aux superstitions qui ont bruit parmi le neuple, elle disait, en trembiant: ‘ Qu’une enfant aussi accomplie, ne pouvait couler de longs jours.” Et pourtant Marie-Aimée était forte, un sang pur et non dégénéré coulait dans ses veines, ses joues avaient la couleur d'une rose fraîche éclose.

Marie-Aimée avait douze ans, quand s'ouvrirent les classes du couvent, au mois de septembre. Son père jouissaut d'une bonne aisance, acquise par les revenus de sa terre, voulait donner à son unique enfant l'instruction et l'éducation que lui permettaient ses revenus et ses 1ivhesses ; il voulut en faire une femme accomplie. Pour cela il la fit entrer dans un couvent où l’on élève la jeunesse avec succès, où l’on forme des mères de famille chrétiennes.

Quand le moment solennel arriva, quand il fallut partir pour les Ursulines de Québec, Marie-Aimée sentit son âme se briser. Pour la première fois, elle connaissait toute l’amertume de ce mot qu'on prononce si souvent dans le cours de la vie, car c’est bien avec raison qu’on l’a dit: ‘‘ La vie n'est qu’un long adieu, ” Elle pleura avec sa tendre mère qui la pressa sur son cœur, en lui disant: ‘ Sois bonne, Marie ; pense à nous, là bas ! ”” Et l'enfant redoublait de sanglots.

Déjà la voiture roulait sur le chemin du roi, déjà le village disparaissait au loin, et Marie-Aimée pleu. rai! encore. Tant qu’elle vit un rayon de sotsii sur

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lle clocher de l'église paroissiale, elle ne se délourna pas, et les larmes roulèrent sur ses joues déjà pélies. Elle dit enfin un dernier adieu au berceau de sa naissance, et le reste du voyage s’accomplit sans accidents. Elle arriva à Québec, le lendemain, au coucher du soleil.

Une nouvelle existence allait commencer pour Marie-Aimée ; elle allait tomber au milieu de com- Dagnes inconnues, qui ne la comprendraient peut: être pas, qui la feraient même souff:ir ? Mais non, la bouté de son cœur, son noble maintien, sa flzure douce et toujours souriante, ses yeux bleus et pleins de mélancolie devaient lui attacher tous les cœurs.

Ecouton:-la parler elle-mèrne, etraconter à sa mère ses impressions du couvent:

“ Ma chere inaman,—écrivait-elle, —que je suis heureuse de converser avec vous! Quand je vous parle ainsi, j'oublie que je auis au Couvent, et il me semble que je suis auprès de vous et que je vous dis de vive-voix ce que ma plume trace,

“Je vais vous parler un peu de mon arrivée:

Rendue au Couvent, la nouveau.é me fl ouvrir de grands yeux, et j'oubliai que je n'étais plus ches nous. Je voyais arriver, tantôt joyeuses, tantôt l'air attrisiée, des jeunes fille: qui devaient être mes compagnes. Eiles passaient près de moi et me souriaient tout bas. Ah ! ce n'était pas le sourire de ma mère, et cependant il me réjouissait l'âme. La récréation du soir arrivée, je me trouvai seule dans un coin de la salle, J'étais une inconnue pour ces jeunes filles qui se promenaient près de moi, parlant de leu1s plaisirs des vacances, se racontant les heures heureuses qu’elles avaient coulées ou les déceptions éprouvées. Elles riaient de bon cœur; et moi, ce riré là me touchait à l’âme et je ne pouvais retenir mes larmes. Je me sentais malheureuse. Je ne pouvais croire qu’à cette heure du soir, qui aurait dû me trouver près de vous, sounait pour moi l'heure du repos, dans une maison étrangère, grillée comue les cellules des condamnés, et qui n'était pas celle où j2 suis née. J'étais là, seule, sans une amie pour me dire un mot de consolation.

# Enfin on s’aperçut de mon chagrin et on s’emipressa autour de moi. On me parla d'amitié et je me sentis portée vers mes nouvelles comoagnes. Déjà nous étions amies, et cette amitié s’est continuée jusqu’à aujourd'hui: espérons qu'elle saura durer longtemps encore. Elles sont remplies d'égards pour noi, Pendant les récréations, nous parlons ie nos villages, de uos promenades et même de nos rencontres des vacances, Enfin, il ue me manque que vous tous, bons parents, pour que mou bonneür soit complet. £ <

“ Je ne saurais oublier les Religieuses qui sont bonnes pour moi; elles sont toute aitention pour me rendre agréable le séjour au Couvent. Maïs je ns leur porte pas l'amitié que j'ai pour les “ Sœurs Grises.” Elles, je les aime et les aimerai toujours. Qui sait, ma chère maman, si un jour je ne surai pas Sœur de la Charité ? J'y serais peut-être heu: reuse, tout en vous aimant. ”

Cette lettre, tant désirée, fut lue avec bonheur à la ferme S,., Aussi Eliza ne tarda pas à lui ré. pondre. Bien des événéments s'étaient passés depuis un mois que Marie-Aimée était pértie pour‘le B—1881

Couvent : événement surtout remarquable qui jeta la consternation parmi tous les habitants du village de B... Mais nous allons laisser parler Eliza racontant tous les détails de cet événement à son enfant chéri.

‘ Ma chère enfant, lui écrivaitelle, c’est toute beureuse que je viens parler à ton cœur, Tu es contente de ton sort ; les compagnes sont bonnes pour toi : je m'en réjouis. Ssis toujours bonne enfant, et que l'amitié qui vous unit soit solide et ferme pour toujours.

“ Maintenant, laisse-moi te raconter ce qui s’est passé ici depuis ton départ. [l me tarde de toutte dire.

Tu sais que nntre paroisse, tous les ans, à la fin de septembre, est visitée par les chasseurs étrangers. Ce sont souvent des Lords ou de riches personnes dont l’agrément consiste danc la pêche, et surtout la chasse qui abonde vers ce temps-là. O: quelques jours après ton départ, on annorçiit, pour la se maine suivante, l’arrivée d’un jeune homme anglais, très- distingué, qui allait venir faire la chasse, On ne s'était pas trompé. Le jeune richard arriva enfin, et dans tout le faubourg, il ne fut plus question que de Jui. Un soir, un peu avant six heures, j'étais à traire mes vaches lorsque du bois voisin je vois sortir des gens courant vers le presbytère «1 la maison du Docteur D.... Ils passent près de moi, s1n8 m’apercevoir ; c'est à peine si je puis comprendre ces paroles qu’on se jetteni: ‘ Vite, il va mourir! dépêche-tcil”—Sans doute, un homme est tué. Je de viens toute pâle et je failiis m’évanouir. Etait-ce un| meurtre, ou un accident ? Il est vrai que j'avais entendu un coup de fusil ! Enfin voilà qu’on amène le corps chez nous, qui élions les plus rapjrochés du }ieu de l'accident,

“ Oh! il me semble le voir encore. Il était beau | et bien fait; son teint était coloré et sa moustache! rousse. On le portait sur un brancard. Ses yeux} étaient à demi fermés et une écume blanche bordait | ses lèvres bleuies, De grosses gouttes de sang s'échappant du côté gauche, laissaient une trace san-| glante sur la poussière du chemin : c'était affreux à voir.

“ Hélas! par un accident inexprimable et si fré-| quent, le fusil de ce jeune étranger s'était déchargé un peu en bas du cœur. C'était fini de lui. Le médecin rrrive; il croit trouver un cadavre, mais il y avait cucore du sang et de la vie dans le corps de ce jeune homme. [1 palpa la plaie, sonda la blessure

atia d’être en paix, et le blesser fit signe que oui. Alors nous sorînes tous, et le malide d'meura seul avec celui qui allait le con‘esser et réconcilier avec le Dieu de miséricorde, Peu après on lui apporta les derniers sacrements : suprème consolation des mourants à cette heure pénible où il s'agit de franchir pour toujours le seuil de l'éternité. Après avoir communié, il demeura immobile pendant une demie heure, puis ses mains s’agitèrent et ses lèvres se contractèrent. La nuit était venue et pour le jeune homme ‘le délire qui précède la mort allait commencer.

“ Je me souviendrai toujours des paroles sans suile qui s’échappèrent de sa bouche. Il commença par passer la maïn sur son front tout en sueurs. de m'approchai de lui en pleurant, et avec précautiun, je passai mon mouchoir sur son front humide de sueurs. Alors il se tourna la tête vers la cloison. “ Arrière, ” s'écria-t-il. Aussitôt nous nous mÎimes à genoux.—Cirry, dit1l, pardonne moi....”

‘ Pauvre jeune homme, c'était ure sœur, une fiancée, une épouse peut-être qu'il avait abandonnée. —“ Mon Dieu je l’aimais....."”—Nous étions terrifiés. Etait-ce nn criminel? un échappé de quelques prisons ? Pendani que ces pensées agitaient mon 68prit, il se tourna vers nous et nous dit tout haut: * Dieu m'accorde un moment pour accomplir un acle solennel. Ecoutez, vous ne l'avez pas connue: Ah ! elle était bonne et belle, et moi, infâme, j'ai brisé sa vie par un lâche abandon; mais Dieu m'a pardonné, et il ne me reste plus qu’à obtenir le pardon de ce martyr de ma lâcheté. Ecrivez en Angleterre, demandez la partout et vous lui remettrez la bite que l'on a dû amener ici dans mon bagage. Si vous retrouvez celle que j'avais juré ne pas abandonner, dites-lui qu’elle prie pour moi qui meurs en lui demandant pardon. Elle s'appelle..." Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller, sa bouche ne peut qu'articuler un nom que je crus être celui de “ Car. ry,” le même qu'il avait prononté quelque temps avant et qui doit être la malheureuse victime de 101 abandon. C'était fui de lui ; l’'agonie recomme: çuit et devait le vaincre, Son souffle devenait pén'ble, ses mains, comme s'il eut vouiu se. cacher, ramepaient les draps de son lit, À une heure après minuit, il rendait son âme à Dieu. Il fut enterré au cimetière et eut un beau service.

‘* Voilà les faits un peu longs peut-être, mais qui ne manqueront pas de t'intéresser, ainsi que tes compagnes que tu aimes toujours, j'en suis sûre.”

qui avait à peu près six pouces carrés, Alors s’ap nrochant de M. le Curé qui venait d'arriver, le médeciu lui dit de faire son devoir, car, ajcuta-t-il, la médecine n'y peut rien; il peut vivre encore plusieurs heures, mais c'en est fait, il devra en mourir

& C'est triste, dit le curé, de mourir loin de sa fa mille, si jeune, car il ne paraît pas âgé. Touten par. lant, M. le curé s’avança au chevet du moribond, Au même instant, reveuu sans doute par la fraicheur de l'eau avec laquelle on humectait sa blessure, il ouvrit de grands yeux. Apercevant le prêtre, il se mit à sourire. Pius de doute, il était catholique. Le curé commerça à lui parler de son état, s’il souffrait bien. Le malade, pour toute réponse. porta la main à son côté. 11 lui demanda s'il voulait se confesser,

Cette lettre, comme on le pense bien, fit le tour de la salle de récréation, et les bonnes Sœurs trouvérent moyen de tou! savoir et d'en parler un assez long temps, C'était de la diversité pour elles qui vivent dans l4 monotonie.

Quar1 Noël et ses fêtes furent passés, quand une nouvelle année ouvritses portes, Marie Aimée ne songea plus qu’au retour, Aussi redoubla-telle d'ardeur dans sa classe.

Quand la @* de l'année scolaire fut arrivée, c'est chargée de “ou.onnes et de prix qu'elle revint au village, tomber dans les bras d'un père et d'une mère qui la chérissaient, d'autant plus qua c'était le soul être sur lequel ils conucen'raient toute leur af. lecliou,

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