SAUVEUR INATTENDU
11 82718 » sou front brillant de pureté,
Et pour la rechauffer tient sa main refroidie,
P.-H. LeMay.
Septembre venait d'ouvrir ses portes, mois plein
de Couseurs, où la näture riante étale avec profusion ie richesses dont le Créateur l'a ornée. C’est le mois par excellence: douces malinées ensoleillées ; température agréab'e ; parfums qui s’élèvent,au soir, des champs où le foin est apattu,et qui viennent rafraîchir nos sens ; nuits fraîches et seréines; concerts des musiciens allés; chants suaves et expres sifs des habitants qui sont à la moisson. Qu'il doit done en cof'er de quitter la famille, l'air et la liberté, pour aller pâlir sur les livres, entre quatre murs de pierre ! Car le mois de septembre, c’est le mois fixé pour la rentrée des classes dans les séminaires, les couvents et les écoles. Aussi, Marie Aimée sentait son cœur baitre bien fort, quand son souvenir lui rappelait que l'heure du départ allait bientôt soc ner. C'était un rêve pour elle. Hélas! quel triste réveil! quelle triste réalité ! Elle ne pouvait se faire à l’idée d’une séparation, et cependant il allait bientôt falloir se séparer. Partir sans l'avoir connu! iui qu'elle aimait sans le connaître. Allons donc c'était impossible, Pourtant la veille du départ était arrivée, et Marie-Aimée re r’avait pas encore connu. Elle allait quitter son village ; partir pour le Couvent avec une image gravée au fond de l’âme, sans un mot d’espoir ! Cette image allait hanter ses rêves de la nuit comme du jour; elle allait la suivre partout, et et sans pouvoir se dire : ‘‘ Je le connais 1”
Hélas ! qui connaît les desseins de la Providence. Au moment où nous croyons que toute espérance
est perdue, nos vœux sont courounés de succès, Le |
ciel est propice, et Dieu incline son oreille à la voix de celui qui le supplie.
Nous sommes à la veille de la rentrée des élèves du Couvent des Ursulines de Québec, le 5 septembre 18... Quelle belle journée! L’aurore a empourpré le ciel, et le soleil a déjà parcouru une partie de sa route, Partout, le vie cireule; partout, le bruit de la terre s'élève dans les airs, louange continuelle à la gloire de Dieu; partout, l’air pur et caressant joint au soleil vivifiant la moisson que le dispensaleur de de tout bien a fait riche et abondante: il a écouté la prière de ses enfants qui lui ont demandé instamment une bonne récolte; partout, enfia, les chants des bois et de la ferme s'unissent dans un harmonieux concert.
A une heure après-midi, la chaleur est à son apo gée ; aussi recherche t-on l'ombre des sapins verts ou le rivage du fauve qui murmure sous le passage d’une brise rafraichissante. Notre héros, Edward, après le repas du midi, demande au bon curé la permission d'aller prendre l'ombre dans le YOis
HA, QW'RRGAATAN WA petit 1ao Bleu qQu'Hémard aper:
cevait de ia fenêtre de sa chambre.—Volontiers, mon enfant. Empoite un livre afa de dissiper l'enaui que te canse un vieux curé comme moi.
— Ah! mon père, dit Edward, ne me faites pas da, peine. Près de vous je suis heureux, car vous êtes bon ; mais je pense souvent à mon père, et son souvenir par'ois me rend triste: il était si affectueux pour moil
— Bien, bien, mon enfant, c'est par badinage qua je parlais ainsi ; au revoir, et va faire ta promenade ; moi, j> vais visiter un malade.
L'enfant ne se le fit pas répéter; joyeux il se dirige vers son petit lac. En y arrivant, des cris d’admiration s'échaopert de sa bouche. Dav'nt lui, une petite mer, unie comme une glace, réfléchit le ciel bleu comme celui de l'Italie. A droite, de grands bouleaux se penchent sur ses bords enchanteurs et semblent contempler dans ses eaux leurs panaches séculaires, et dont l'ombre s’étend jusqu'au coucher du sole:i. Rien de plus riant, de plus joyeux. de plus poétique tout à la fois. Comme il aimait déjà son petit lact Combien il se promettait de rendre visite souvent à son nouvel ami.--Je viendrai ici, dit il, quand la joie sera dans mon âme, Je viendrai chanter avec les oiseaux qui y bâtissent leurs nids; j'y viendrai quand les larmes du souvenir obscurciront ma vue, quand l'ennui rendra mon âme aussi triste qu'un désert; j'y viendrai pleurer avec la tourterells qui aura perdu son compagnon d’existence.—Il ne cessait de contempler les beantés merveilleuses qui se déroulaient devant son regard : beautés d'autant plus frappantes qu’elles étaient sau vages et naturelles. S'asseyant au pied d’un arbre, il laisse errer son imagination au gré du hazard, Il est là rêveur, à l'ombre d’un grand chêne, les yeux errauts sur le lac, Quelles pensées s’agitent dans son cerveau ? Quelles réminiscence du passé ? Est-ce l’image de l'ange aperçu le dimanche qui captive ainsi son intérieur ? Ne cherche til pas ses traits imprimés dans son âme? Ou bien son souvenir se retronve-t-il auprès du Grand Chef, chassant dans le Far-West ” Dieu seul et lui, le savent. Pendant longtemps il demeure ainsi, plongé dans une méditation profonde. Elle se serait continué plus longuement encore, si une apparition soudaine ne l'eut pas fait sortir de son rêve pour le ramener à la réalité.
Au loin, sur le lac, une petite nacelle blanche comme un signe, coule, glisse lentement sur les eaux qui le bercent, Une jeune fille, seule, monte cette frêle embarcation. Vêtue de noir, un large chapeau protège sa figure et empêche le soleil de lui brûler les joues. Libre de toute entrave, debout au milieu du canot, elle rame biantôt d’un bord, tantôt de l’autre. Son chapeau aux larges bords empê chent Eiward de remarquer es traits de cette jeune fille qui, sans crainte, se laisse ainsi seule au milieu du lac. Elle avance lentement, aspirant à plein poumon l’air puret virifiant. le semble jouir des beautés sauvages qui l'entourent, Pendant qu’elle se livre à la joie, au bonheur d’une si belle vue qui charme de partout,
Edward la regarde venir, Ses yeux ne se détachent pas de cette apparition ; lui qui lisait Virgile et les
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la Néïle qui veille à la garde des eaux, et dans son imagination excitée, il l'apaelait ‘* La dame du Lac ” ou ‘* La fée des grèves. ”
Elle, elle semble être seul témoin des magnifcences qui se déroulent à ses piecs, comme de chaque côté où son regard se tourne ; sans crainte d’être entendue, elle se met à chanter ces paroles si douces :
Ta va quitter nos bois et nos bruyères Pour t'en aller sous d’autres cienx
Le soir en faisant ma prière je t’attendrail
Ohlsa voix était si douce, elle y mettait tant d'âme! l'écho qui répétait ses paroles, la biise qui apportait ces notes suaves et plaintives aux oreilles d'Édward, tout le ravit en extase, et son cœur si bon g’exhale en soupirs et des larmes tombent sur ces genoux soutenant ses mains jointes.
Mon Dieu | pourquoi m'avoir fait méconnaître les joies de la famille? Pourquoi n'avoir jeiè dans le monde, sans connaître les baisers d’une mère, le sourire d’une sœur? Et Je serais si heureux d’avoir une sœur comme cette enfant qui me fait pleurer! Où ! je l'adorerais, et mon Dieul l’adosation n'est due qu’à vous seul,
Il avait fermé les yeux pour faire ces plaintes dans son âme. À peine les a-Lil ouvert, qu’un cri s'échappe de sa poitrine, et il bondit sur le bord du lac En un iustant, il se dépouille de son capot et de ses chaussures, puis il se lance résolument dans l'eau,
Héias! arriva-t-il À temps ? car il est éloigné du théâtre où se passe la scène qui l'avait jait bondir dans le lac. Oui, la jeune fille qu’il admirait tout à l'heure est tombé à Paun elle se débat contre l’elément qui veut l’engloutir, Un malheureux faux coup d’aviron a fait chavirer le canot, et en un clein d'œil elle est précipitée hors dela nacelle, dans le lac, aux eaux épaisses et noirâtres.
Edward, accoutumé dès le bas âge à se jouer des vagues et des flots de la mer, lutte hardiment et met toute sa vitesse à fendre l'onde, pour secourir l’enfant qui, privée de tout secours, vase noyer. Fl lui faut, à tout prix, sauver cette personne: celle idée, aussi généreuse que son âme, enflamme son courage et le soutient contre toute détaillance. Il approche, et cependant on ne voit encore rien à la surface du lac. Le corps de la jeune fille est recallée au fond. Pourtant il faut que le corps reviennent à la surface une seconde fois. Edward nage vigoureusement ; mais il est encore si loin! et voilà que le corps apparaît hors de l'eau ; il s’écrie: ‘ Au secours! au secours!”—Mais la malheureuse s'enfonce de nouveau. Edward à deux perche d'elle “ Mon Dieu! du courage s'il vous plait! ” et:l redouble de vitesse, Enlin, le voilà rendu; mais tout est disparu au fo d du lac. Plongeant hardiment, il revient à la surface, tenant le ccrps de la jeune fille évanouie,
Il était tempe, grandement temps. Mais il lui res tait encore à refaire son chemin pour regagner le bord bu lac. Uue idée lui vient: le canot renversé n’a pas quitté le lieu du naufrage. Saisissant la jeune fille d’une main, et de l’autre s’accrochant au
avoir pris place lui même, il saisit la rame demeurée près du canot, et nage vers le rivage. Après dix minutes d'angoisses, il touche enfin le rivage avec son précieux fardeau. Il remercie Dieu dans son cœur, tout en transportant le corps de l'enfant, sous | l'ombre d’un peuplier aux larges branches. S’age- |nouillent auprès de ce corps inerte ei sans vie, il appuie sa bouche sur celle de la jeune file, et il as. pire l’eau qui noye le cœur de la naufragée.
Les sauvages, loin de secours médicinaux, sont eux-mêmes leurs médecins. Edward avait été à même de juger des manières employées auprès des sauvages tombés à l’eau et presque noyés.
Après avoir renouvellé son opération plusienrs fois, opération délicate et qui témoiguait de sa présence d'esprit, Edward eut le bonheur de voir le sang revenir peu à peu les joues décolorées de la jeune fille.
Jusque là, le trouble auquel Edward avait ét6 en proie, avait absorbé pour ainsi dire toutes ses facultés, et l’avait empêché de se demander quelle pouvait bien être cette jeune inconnue. Mais maintenant qu’il voyait la vie revenir lentement dans ce corps tantôt froid comme une pierre sépulcrale, il reprit ses sens et fixa le visage de l'inconnu, Soudain, il tressaiile ! son front pâlit et son cœur se prend à battre: plus de doute, Il a devant lui la vivante image de l'apparition du dimanche ; il reconnaît res traits et il se reproche intérieurement de ne l'avoir pas déjà reconnue,
En eff:t, c'était Marie-Aimée qu'il venait d'arra. cher à une mort certains. La Providence a ses desseins impénétrables : l’homme les juge après leurs effets, et il se dit qne ‘le doigt de Dieu est là : Di. gitus Peie est hic: ”
C'était la veille du départ de Marie Aimée; vou: lant dire un d:rnier alieu au bois et parvenir auprès de celui qu’elle aimait tant, ella était sortie seuie, Arrivée au petit lac elle s'était assise sur le gazon. Et là, au souvenir qu’elle allait partir pour dix longs mois, elle s'était mise à pleurer, at pour. tait les oiseaux chantaient sons la ramée, et les insectes bruissaient sous l'herbe longue et verte, la vature était riante partout; on eut dit que tant de beautés à [a fois contristaient davantage son Ame, et les larmes coulaient plus abondantes. Enfin, voulant dissiper cette humeur chagrine qui op: pressait son cœur, et éloigner une image dans LA souvenir l’attristait, elle saute dans un canot amarré près du rivage et, poussant au large, elle navigue lentement. Elle veut faire mentir son Cœur: elle chante pour endormir son chagrin. Le cœur chante dans la joie comme dans l’amertume. L2: premier chant est rose, l’autre n’est que deuil et désolation. Marie Aimée chantait donc maintenant avec les musiciens ailés, et je ne sais pas quel était le chant le plus suave! sait ce qui arriva par la suite.
Maintenant elle est là, immabile, près d’un arbre. Sa tête repose sur le capot d'E .ward, Le pauvre enfant! il ne sait plus retenir ses larmes de bonheur : il les laisse couler librement,
— Où suis-je ? dit tout à coup Marie-Aimée, Mon Dieu ! sauveg-moi !...., l'eau...
— Soyez sans inquiétude, mademoiselle, dit 1.
bateau, il la hisse au fêtre de lembarcation. Après y1 ward timidement, je veille sur vous, jusqu'à ce que’
je puisse vous conduire à votre demeure, auprés de vos bons parents qui iguorent l'accident qui vient de vous arriver,
Marie-Aimée essaye d'ouvrir ses grands yeux bieus, mais ils sont encore trop obscurcis. Et pour tant cette voix lui a,ait faite impression.
— Je ne vous conneis pas, lui dit-elle; ma vue est trop faible, mais votre voix me dit que vous êtes noble et bon ; et lui tendant sa main blanche : merci, monsieur ! Je cosnprends tout. Le jour se fait dans mon cerveau, J’allais périr dans le lac, et Dieu vous à mis sur ma route pour me sauver de la mort. De ma vie, ce souvenir ne saura s'effacer de mon cœur ; elle dit, et fermant ses beaux yeux : ‘ Si c'était lui ” répéta elle intérieurement, ah! que Dieu serait bon!
. Et Edward, ce jeune homme, plein de candeur et d’innocence, saisit cetle main que la jeune fille lui tendait et la baisa respectueusement.— Dieu a voulu que je vous connusse, ditil, pour apprendre à aimer la vie et connaître le bonheur de posséder une sœur. Ah! laissez-moi vous demander d’ètre ma sœur chérie ! Je suis un pauvre orphelin, jeté dans le monde comme la feuille que le vent emporte. Le ciel a permis que je vous sauvasse la vie: «2 sera un double bien pour nous unir; moi malheureux, vous me consolerez ; vous heureuse, j'essaierai de vous rendre la vie plus agréable !— Edward parlait, et ses yeux étaient pleins de larmes, T1 mettait tant d’âme dans ces paroles, tant de simplicité et de corfiance, qu’elles énivrèrent l’ême de Marie.
— Je n'ai pas le bonheur de vous connaître, dit Marie Aimée ; je sais seulement votre nom, Edward. Mais Dieu sait que ce que vous venez de faire pour moi, mérile ma reconnaissance ainsi que celle de mes bons parents. Pour moi, je nè saurais payer assez cher un tel bieufait. Je n'ai pas de frère: Dieu l'a voulu ainsi, car rien n'arrive sans sa permission. Moi, je vous demande, à mon tour, d’être mon frère bien-aimé pour toujours. Leurs mains se serrèrent et leurs cœurs se comprirent. Serment sacré, accompli sous l'œil de Dieu, célébré par le cantique des petits oiseaux et les murmures du l’c qui avait failli être le tombeau de Marie Aimée. Mounent heureux dans la vie, pour ceux dont le cœur est noble et elevé, qui n’ont pas laissé aux ronces du chemin, une partie d'eux-mêmes; moment solennel que n'oublient pas les âmes sincères et susceptibles d'aimer profondément.
Marie-Aimée reprit lentement ses forces. Elle se sentait oppressée; ua poids lui semblait bien lourd sur sa poitrine : elle avait eu si chaud, et lomber si subitement dans cette eau glacée.
Quand elle se sentit la force de pouvoir marcher, s'appuyant sur les bras d’Edward, qu'alors elle considérait comme son frère, ils s'avancèrent doucement dans le sentier qui conduit à la ferme.
Dieu a exaucé nos vœux, se disaient-ils tout bas; et ils souriaient quand leurs yeux se rencontraient. Avec quelie douceur Edward demandait à Marie- Aimée si elle ne se sentait pas fatiguée ; mais aussi
uelle répouse affectueuse. Qu'ils étaient heureux eñùl Marie-Aimée oubliait qu'elle avait failli mou-
rir ; lui, oubliait qu’il s'élait dévoué pour la sauver. jl marche, et se dirige vers le sanctuaire où les
On arriva bientôt à la ferme. Tout était silencieux. —Sans doute, dit Marie-Aimée en elle même, ma chère maman prépare mes malles —Au moment où elle posa le pied sur la marche du perron, Madame S.... sa mère apparaissait sur le seuil de la porte.
— Qu’as-tu donc, Marie? ditelle, en pâlissant,. Mon Dieu! te serait-il arrivé quelque malheur ? Sa rais-lu malade ?
— Ce n’est rien, ma ch're maman. Un petit accident m'est arrivé.
Calmez-vous, madame, liasarda timidement Edward, mademoiselle a pris un bain dans le lac. Es: pérons que cela n'aura aucune suite fâcheuse. Seulement votre demoiselle a besoin d’être réchauffée de suite ; Car quoique Jeune, je suis apte à connaître ces choses là. Voyez-vous, on ne m'appelle pas ‘le pelit sauvage ” pour rien. Je vous laisse et m’esquive au plus tôt. Adieu! e! ses yeux regardèrent Marie qui était pâle comme un linceul.
Il était temps qu’elle vint à arriver à la ferme, car ses genoux flageolaient er voulaient se dérober sous elle Elle fut bientôt couchée dans un lit et recouvertes d’épaisses couvertures. Après lui avoir fait prendre un peu de brandy chauff:, Mme S..., lui dit de se reposer, qu'elle allait veiller pèrs d’elie,
— Et ma classe qui va s'ouvrir demain ? je serai trop malade pour partir.
— Sois sans crainte, lui dit sa nère; ta entreras quand tu seras bien.
‘ Mon D.eu ! Je pourrais encore le voir!” se ditelle en ellc-nêre, Que je souff:e, mais que je puisse l’'enteudre m'appeler eucore * Sa sœur. ’—Elie s’en dormil en pensant à Lout ce qui venait d’avoir lieu, On aurait dit qu’une vision horrible hantait son cerveau. Elle portait la nain sur sa poitrine, comme si uu poids énorme empéchäit le libre passage de sa respiration.