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le repas fut-il général, et on ne quitta pas le lieu du festin tant qu'il y eut un maigre veslige de ces bêtes sauvages qu’on avait fait cuire dans de grands chau dtons.
La caravane ne tarda pas à reprendre sa route interrompue. Après plusieurs jours de marche sans accidents remarquables, on côtoya une rivière. Un jeune sauvage, voulant prendre un bain à cette époque avancée, fut pris de crampes soudainement ; avant qu'on put lui porter secours, il avait rendu l'âme,
Les sauvages sont superstitieux ; on eût dit que de cette mort dépendait l’insuccès de toute la saison des chasses. On enterra le malheureux jeune homme, sur le bord de la rivière. La famille éplorée planta une croix brute sur sa tombe, et l'on continua le chemin.
C'était déjà une brèche dans les rangs. La mort n'avait pas atteint le vieillard dont les jambes cagneuses s'affaiblissent, mais elle avait porté ses coups sur une tête encore jeune, un jeune homme d'à peine vingt ans.
Enfin, après un long mois de fatigues et de misères, nos Moutagnais arrivèrent au lieu désigné
ur la chasse. Pour plusieurs, même pour presque tous, ce lieu n'était pas inconnu: c'était le rendezvous de tous les chasseurs. C'était une vasie plaine dont la monotonie était accidentée, en quelques endroite, par quelques sycomores où par de tout petits côteaux, sur les hauteurs desquels le bison vient souvent se chauffer au soleil.
Le premier soir, on se reposa de bonne heure. Le Aendemain devait être employé à se refaire des fatigues du voyage, à réparer ses forces ; car il fallait être disposé pour la chasse qui allait s'ouvrir d’une manière sérieuse. On prépara tout ce qui était né. cessaire : lazos, flèches et arcs, fusils et lances, courroies et couteaux; tout était mie en ordre. Les femmes, assises aux portes des tentes, ento‘irées de leurs marmots moitié vêtus, amincissaient les peaux de martes et de castors, soit en les laçant autour d'un frêne, soit en les étendant sur une palette mince d'érable.
Le jour longtemps désiré est arrivé. De gros puages gris, comme autant de barques, voguent sur l'azur du ciel. Le vent, pas très-fort, souffle du Nord Est et courbe l'herbe de la prairie. Le vent sera favorable pour la chasse, car il sera plus facile d'approcher le bison, au flair si subtil. Parfois un cri, un mugissement se fait entendre: c'est le cri Au chasseur ou le mugissement des taureaux se li vrant un, combat meurtrier ; peut-être le cris du chasseur aux prises avec un ours gris. Tout annonce que les chasseurs sont déià à l'ouvrage. Ils ont ap. pris par des sauvages “ Naskapis ” qu’à une demi journée de marche, auprès d’un vaste étang on avait aperçu une troupe de bisons, paissant tranquille. ment,
Le: plaisir, l'espérance de faire une chasse abondante, faisait oublier les périls où la bête l’'emportait quelquefois sur l’homme, sur l'adresse du sauvage; celui-ci demeure souvent sur le sol éveutré, pentelant et n'ayant plus forme humaine, Ceite pensée d'un immense danger était loin de les préoccuper; Où n’aspirait qu'apfès le moment de voir ce
troupeau de bœufs sauvages et de se mesurer avec eux.
On se met en marche de bonne heure, afin d’arriver à l'endroit qui venait de leur être indiqué. A dix heures de l’avant-midi, les avant-coureurs aperçurent enfin la troupe de bufil ». Insouciants, les uns couchés, les autres broutantl'herbe ou se désal érant dans l'étang, ils ne semblaient pas se douter du dange qu'ils allaient courir. Bientôt tous les chasseurs
ontagnais furent à même de juger du nombre de ces animaux difformes, bossus, une immense crinière envelopnant leur tête que surmontent deux cornes bien eflilées ; leurs yeux sont petits et brillent d’une lueur féroce : tout en eux est sauvage, méchant et hideux.
Au signal donné, l:s chasseurs sauvages se dispersent d’un côté et d'autre A droite, on aperçoit un petit bois: ce sera le rendez-vous de tous. On se glisse sur l'herbe ou à travers les roseaux, comme autant de reptiles ou de conleuvres. Les sauvages aväncent sans bruit, et les bisons ne flair:nt encore aucun péril Soudain une flèche lancée er même” temps qu'une balle, fend l'air en sifflant et vient abattre un jeune bœuf qui pousse un grognement et tombe sur le sol. A ce cri, les bisons se dressent fu. rieux et, labourant la terre de leurs larges sabots, ils font revoller la terre autour d’eux. Ils sont là, inquiets, cherchant leurs ennemis invisibles; leurs naseaux fument, leurs petits yeux lancent des éclairs et semblent interroger les bornes de l’espace qui les entoure. Un second coup de fusil les met en mouvement. Ils se réunissent en une masse compacte et galoppent lourdement. C'est ce que veulent les sauvages. Ils ont choisi chacun les leurs, et ils ne sont pas longtemps sans tomber sous ieurs coups, les uns morts, les autres seulement blessés,
Surpris de cette attaque, les buflles redoublent de vitesse. Les sauvages les poursuivent avec toute la rapidité de leurs jambes. On oublie alors les fa. tigues d’une longue marche ; on s'attaque à un animal sauvage, et il faut qu'il tombe ou que le chasseur s’affaisse de fatigue ou de faiblesse,
Ce n’est plus une chasse, c’est une guerre à mort, guerre acharnée où l’un des deux combattants doit rester sur le champ de mort. Mais soudain un bois se présente, barrant le passage an troupeau. Ce doit être le moment terrible: 11 va falloir combattre corps à corps contre ces taureaux furieux aux cornes pointues et dont 1ls font grand usage. Mais le chasseur garde sa présence d'esprit, et il arrive parfois qu’au moment de se voir ouvrir le ventre par un bœuf enragé, le sauvage prompt et agile saute sur le dos de l'animal et se maintient attaché à sa longue cri. mète ; puis ill’achève à coups de couteau. Aussi tous les sauvages évitèrent les bisons et se protégeant au moyen des arbres, ils eurent la bonne fortune d'en abattre encore quelques-uns,
Fatigués, harassés, les sauvages discontinuèrent la lutte. C'était suffisant pour la première étape On compta les morts: il y en avait dix-huit; c'était un bon commencement, et Le qu'on ne pouvait espérer. Aussi, on se garda bien de penser au malheureux jeune homme dont la mort 'es avait tant attristés el qui suivant eux était de mauvais augure.
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L'espérance qui n’abandonne jamais le cœur de l’homme, leur promet encore de beaux jours, pleins d'abondance et de prospérité. Ils étaient d'autant plus fiers de leur succès, que tout s'était passé sans accident fâcheux. Le soir, autour du feu qui pétillait aux portes, les jeunes et les vieux vantérent leurs prouesses. Le lendemain, la journée fut employée à dépèêcer les morts pour en boucaver les chairs,
C'est ainsi que s'écoule la saison de la chasse. Quand quelques-uns partent pour le bison, d’autres chassent la marte, le renard, le castor, voire même les ours qui abondent dans cette partie du pays, ainsi que le loup-cervier. Et le soir venu, quand, fatigués, ils entourent le feu qui pétille, les visages sont riants, la joie semble être dans tous les cœurs. On parle, on rit, ou l’on s'exerce à toute sorte de jeux, Las enfants prennent leurs ébats avec leurs chiens aguerris: les jeunes gens, déjà hommes, songent à l'avenir. Souvent ces nuits fraîches, même froides, ces étoiles qui brillent au firmament comme autant de clous d’or à la voute du ciel, ces arbres qui gémissent sous la brise qui les dépouille de leurs feuilles, sont les muets témoins de ces serments qui se réaliseront, au retour, darts la chapelle du hameau. Dans ces vastes solitudes, durant ces longues journées qui s’écouleut parfois sans traail, le jeune sauvage sent le besoin d’avoir une ,‘ squaw ” qui puisse partager sa cabane,
Là, luin des centres civilisés, l’étiquette n’est pas de mise, et la ‘“ grande demande,” comme on l'appelle, n’est pas de nature à faire jâlir le jeune in dien, par ses cérémonies exigées, Autrefois, dès le berceau de la colonie, les peuples sauvages avaient leur coutume usitée pour demander la maïn et le cœur d’un ‘ squaw ” Chez la plupart, le flambeau allumé se présentait à la prétendue, au moment où elle repose sur sa couche. Heureux si elle éteignait le flambeau : c'était l'acceptation. Au contraire, si la | jeune indienne détournait les yeux sans parler, le prétendant était éconduit. De nos jours, le contact | journalier des sauvages et des blancs, a changé les habitudes de nos enfants des bois. La demande en mariage se fait sans bruit, mais les noces sont gaies | et pleines de curiosité. La coutume veut qu’au sortir de la chapeile, les nouveaux mariés se laissent embrasser par toute la tribu : le mari embrasse les femmes, et l'épouse les ‘ guerriers ” du bourg.
La chasse continua tout l’hiver. Le bison se faisait rare, mais en retour le renard, le loup-cervier, la marte et l’ours abondaïent, Tous les soirs le vieux Chef, assis auprès du feu, à l'écart, reportait sa pensée vers le village de B.....: Son cher Edward, il regrettait presque de ne pas l'avoir amené à la chasse, Mais il fallait bien qu'il s’instruisit pour faire bon neur à son rang. Le pauvre vieillard lui parlait de sa solitude ; il lui disait combien il souffrait, privé qu’il était de sa présence , eu le Chef se prenait à
leurer, Lui qui avait vu la mort sans sourciller ; ui qui avait senti sa poitrine déchirée par les tortures et les tiraillements de Ja faim qui l’avait mis vingt fois aux portes du tombeau... le souvenir d’un enfant le faisait pleurer.
Hélas ! encore une fois, il faillit périr victime de
voulut sauver un jeune sauvage, dont les chairs étaient lahourées par les griffes d'un de ces animaux carnassiers, Il attaque son ennemi qui, surpris de se voir déranger dans 8°s opérations, s'élance sur le vieux Chef dont le pied est aussi ferme que les bras. Mais dans ces combats d'homme avec les ours, il faut plus que de l'adresse, il faut de la force musculaire, et surtout de la ruse. Le « ‘ef, voyant le terrible animal s'élancer vers lui, la gueule ouverte, et poussant de lourds groguements, n'évita pas assez vite son ennemi. Le coup de fusil partit, mais il manqua son but, et l'animal en fut quitte pour une patte casséa. Rendu farieux par la douleur, l'ours se jette sur le Grand Chef et de sa patte qui lui reste, ii laboure la poitrine et le cou du vieillard qui tombe, écrasé, sur le sol. Mais le Chef ne perd pas sa présence d'esprit, condition nécessaire dans une telle rencontre. [l réussit cependant à dégager son couteau de chasse pendu à sa ceinture et, prenant courage, il l'enfonce dans la gorge de son implacable ennemi. L'hôte des forèts se rejelte en arrière et va rougir la neige de son sang qui sort à gros bouillons noirâtres ds sa large blessure, Il rendit la vie avec la dernière goutte de son sang. C'était un superbe animal, au QU rouge et fort, aux muscles d'orang-outang, à a corpulence d’un jeune buffle des prairies. La victoire payé: bien cher faisait honneur aux deux combattants, Si l’un était mort, le chef ne valait guère mieux,
Inquiets de son absence prolongée, les sauvages partirent à sa recherche, craignant qu'il ne lui fut arrivé malheur. Et puis le coup de fusil qu'ils avaient entendu, leur donnait le frisson. Avec quelle horreur ils aperçurent le lieu du combat! Le jeune homme et le Chef, étendus par terre et privés de mouvements, frappèrent leurs yeux. Aussi, avec quelle précaution on relèva ces corps qui semblaient n'être plus qu’un ‘ je ne sais quoi qui n’a de nom en aucune langue.” Où les transporta avec soin sous leurs tentes respectives. Après bien des soins assidus, on parvint à les ranimer. Les blessures, celles surtout du vieillard, étaient larges et pro. fondes; leurs lèvres allaient mettre du temps à se fermer. Le Grand-Chef, affaibli par la perte de sang, leur causa beaucoup d'inquiétude ; mais sa vigueur et sa santé robuste furent plus fortes que le mal; il lutta contre la mort et elle ne réussit pas à l'enlever. Pour la vingt unième fois déjà, il voyait de près la tomh\ .‘ante sous ses pas. Sa santé revint lentement; mais effectivement cela n’en était que mieux, car les plaies qui se ferment trop vite causent souvent de l'inquiétude: on regarde cela comme funeste pour les suites qui peuvent en résulter.
La chasse fut abondante cette année là, et tous n’eurent qu’à se fé iciter de la pr leur revenait des dépouilles du combat. Ils allaient revenir au village, chargés des fruits de la chasse : fruits riches et précieux qui leur permettaient de vivre tranquil. lement le reste de l'été, auprès de la chapelle. Ils allaient quitter cette terre, pour eux une patrie, pour reprendre la route du ‘ Po.te. ” Route aussi longue que périlleuse, et qui devait être marquée de divers incidents
Onallait se mettre en chemin, lorsqu'une ‘‘ squaw ”
son dévouement. Un jour, à le chasse aux ours, il's’écrie de toute la force de ses poumons: ‘ Où es&
done Thomas-Jean, mon mari ? A ce cri, poussé avec force, tous s'arrêtent ets’interrogent du regard. — Comment, dit le Chef, qui prenait toujours la role en ces occasions, comment Thomas Jean n'estil pas de retour ? Hier encore il est venu fumer le calumet dans mon wigwam! Où est il donc ?
Il est parti d'hier pour tendre aux renards, père, dit une jeune enfant
— L'as-tu vu partir? dit le Chef.
— Oui, répond l'enfant, il m'a dit qu'il reviendrait au lever de la lune, à minuit,
— Peutêtre un malheur! dit le Chef. Voyons!
vous autres là, partez pour le bois. Allez voir ; peutêtre a-t il besoin de votre secours ? Allez, nousallons vous attendre.
Trois ‘ guerriers ” de la tribu partent et s'enfoncent sous le couvert, Montés sur leurs raquettes, ils parcourent vile le chemin que batlit le passage d'un homme, Ils suivent ces traces qui doivent les conduire au malheureux que la mort a peut-être surpris, heureux s’il n’a nas été dévoré par quelque animal carnassier, Eafiu ! après une demi heure de marche, ils arrivent à un endroit où les traces faisaient un coude, Arrivés à cet endroit, un spectacle désolant s'offre à leur vué. Mélas! près d'un piége tendu, un squelette défiguré ! Les vêtements ne sont plus que des loques pendantes; la figure est dévorée entièrement ; les yeux sont gelés dans leurs orbitess; le ventre est entr'ouvert et l’intérieur a été dévoré. A celle vue les cœurs se fendent, Plus de doute, ils ont devant eux le cadavre de leur mal henreux compagnon, à moitié mangé par les loups ou les ours.
S'armant de courage, ils préparent vitement une litière portative, y placent les restes de leur compartriote, et regagnent pénible:ment la caravane, attendant leur venue avec hâte,
La pauvre femme a devancé les autres. Son cœur Jui a prédit un danger, son âme était oppressée, Ah! le cœur de la femme |! il bat aussi noblement dans la chaumière que dans les palais Corés, sous le chaume aussi bien que dans la cabane d’écorce. La malheureuse, en voyant le corps défiguré de son mari, s’arrache les cheveux et brise ses vêtements, en signe de deuil, C'était un des braves de la tribu, âgé de 35 ans à peine ; aussi noble de caractère que dévoué et plein de complaisance, Pauvre femme! elle pouvait bien le pleurer, Jamais homme plus digne né reçut sur sa tombe de plus sincères laiïmes.
Le Grand Chef, à la vue de cette douleur incom nensurable, s'approche de la squ w en pleurs: Femtme, luidit-1], jé ne suis pas le Père à la parole de vie, mais j'ai mes cheveux blancs et mon expérience pour!te parler. Seche trs larmes en regardant le Calvaire. Vois-:tu l1 Mère des Douleurs? Elle avait un fils, on le lui sacrifiäit. Console-toi ; la souf france est une prière puissaute pour les cœurs qui savent la comprendre, Femme ! sois forte et digne de lui!
Gounsolée par ces paroles de prix, la malheureuse se contente de prier, On enterra son mari, qu’elle croyait revoir à la saison prochaine.
La marche interrompue, se continua de nouveau. Comme ‘au départ, ies fronts étaie: t sombres. La superstition l’einportait encore. Enfin, après avoir
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parcouru de leur village. Quelle joie ! quel plaisir! quel rayon. nement sur toutes les figures ! Ou pr
dont le temple le beau fleuve dont les eaux limpides char ment les yeux. Au loin, des barges aux larges voiles blanches apparaissent aux regards. Tout charme, tout ravit l'âme. C’est la patrie qu'ils revoient après ‘ une longue absence,
ses bontés, La saison des chasses a été bonne sous tous les rapports. Le bon Père missionnaire, heureux du retour de ses enfants, leur souhaite la bonne année,
en proie à un songe pénible. Ses bras s'agitant dans
lus de 400 lieues, ils arrivèrent en vue
a chapelle etit clocher se dessine sur le ciel On con-
On se rend à la chapelle; on remercie le Ciel de
BOoNHEUR FT PRESSBNTIMENT
On est heureux où l’on a aimé, où l’on a souffert, RaAOUL pe NAVERY,
Comme nous l'avons vu dans l’avant-dernier cha pitre, Marie-Aïmée reposait dans son lit et elle était
le vide au-dessus de sa tête, semblaient repousser une horrible vision ou conjurer un danger imminent. Sa tête se portait de côté et d’autres ; ses lèvres s’entr'ouvraientet un frémissement imperceptible les agi. tait. Une sueur froide coulait lentement sur ses tempss et mouillait ses cheveux noirs. Sa bonne et tendre mère, anxieuse, penchée sur le corps de son enfant, ne détachait pas les yeux de sa figure ; elle suivait avec crainte les péripéties de ce drame émouvant qu'enfantait l'imagination surexcitée de Marie. Elle essuyait tout doucement les grosses larmes qui coulaient sur les.joues de la malade, et elle se baissait pour embrasser ce visage pâli quoique toujours beau.
Marie Aimée continuait toujours à se mouvoir.au milieu de ce pénible cauchemar, Un poids l’étouffait, car ses deux petites mains comprimaient sa poitrine oppressée.
Pauvre chère enfant ! disait sa mère, comme tu as été imprudente. Sans lui, elle était perdue! Ah! mon Dieu ! comme cette pensée me fait mal à l'âme.
— Maman, s'écrie Marie tout-\-coup, et en s'élançant dans les bras de sa mère. Maman! sauve moi! je meurs,
— Calme-toi, mon enfant! Regarde, je suis ici, auprès de toi.
— Ah! mon Dieu ! que j'étais mal.— Elle parlait, et sa voix était tremblante, ses yeux semblaient éga rés; sur.ses joues età ses tempes perlaient de grosses gouttes de sueurs.—Ahl! je me sens mal, J'ai quel que chose qui m'étoutfe.
— C'est l'eau que tu as avalée, chère, qui t'oppresse. Voyons, repose doucement et tout ira bien. Ne parle pas, de crainte de te fatiguer.
Ei Mirie-aimée, quittant les bras de s2 mère, s’'enfonça sous les couvertures Mais le sommeil ne venait pas appesautir sa paupière, Elle souffrait tant ! Il y avait là, dans son âne, d2s aecents divins, échos sacrés des paroles qu'elle avait entendues. Comme il lui avait parlé avec douceur, Comme ses yeux étaient expressifs ; sa figure si triste et si bonne ; son âmesi
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GAZETTE DES
— —— rennes enr
balle et si bien peinte sur son front large et élevé! Qu'il paraissait malheureux d'être orphelin. \
Al maintenant, se disaitelle, Dieu me l'a donné pour frère, Il le sera toujours. J'étais seule aussi au: près de ma mère, nous serons maintenant deux pour l'aimer, Elle parlait dans son âme, et ses mains se joignaient comme dans une muette prière.
Sa mère inquièt?, jetait de temps en temps un regard vers le lit de la pauvre malade, Elle semblait lire les impressions qui agitaient le cœur de Marie.
— ‘Tu ne dors pas, mon enfant ?
— Non, maman; cela m'est impossible, Quelle heure est-il maman ?
— Cinq heures.
— Demain, à cette heure, mes compagnes rentreront au Couvent. Elles ne me trouveront pas à la grande salle, encore moins sous ‘“ le grand chène,” J'aurais été aeureux de leur sauter au cou, de les embrasser de bon cœur, Mais Dieu l'a voulu autrement, pour mon plus grand bien peut-être, Je courbe la tête, il en sera fait selon sa sainte volonté,
— Cela ne durera pas longtemps, ma chère Marie, Bientôt tu iras les trouver, et tu ne l'en porteras pas plus mal,
— Je ne sais maman, mais il me semble que cet accident va m'être funeste. Je me sens mal à l'aise.
— Voyons Marie, lui dit sa mère en relevant les cheveux qui couvraient son front, voyons, chasse ces chimères là; ce ne sera qu’un rhume que nous aurons vite guéri,
— Ce ne sont pas des chimères, maman. Mais, chère mère, pour ne pas vous attrister, je ne veux plus en parler, Elle entoura de ses mains le cou de sa mère qui l'embrassa, puis s’en alla ensuite vaquer aux occupations du souper.
Cet événement du lac ne tarda pas à faire le tour de la paroisse. Il n’était plus question que de cela. C'é tait l’histoire en vogue au coin du feu, dans les familles du village.
Aussi, faut voir ce qui se passa le dimanche suivant, à la porte de. l’église. Au milieu des cercles pressés, il y en a toujours quelques-uns qui se chargent de la récapitulation des événements de la semaine. Qui le croirait ? La plus pauvre paroisse pos sède son journal vivant, et mieux rédigé que pas un.
Donc, le dimanche qui suivit l'accident du lac, on entendait de tout côté: As-tu su ? Non, quoi donc ? — l'on cheval est il mort? Non; mais n’astu pas su que Mamz2lle S.,,. a failli se noyer dans le lac, l’autre jour, et que c’est le ‘‘ petitsauvage ” de monsieur le curé qui l’a empoignée et sauvée? Non, j'savais pas C1. [l paraît que c'est pas que l’petit gas! (1 vo:sa des épaules prises conme un chène, et pis, qu'avec chil n’a pas l'air d’avoir peur! Pourtant, il a l'air bien doux. Il rit toujours comme une persoune malade
Le nom d’Ejward volait de bouche en bouche, et les louanges pleuvaient de tout côté sur lé pauvre orphelin du presbytère. Cet incident parvint jusqu'aux oreilles de M. Ie curé qui en fut tout surpris. Ï1 en était d'autant plus émerveiilé, qu'Edward avait eu l'humidité de ne pas lui en parler, Aussi le felicila-t il de sa courageuse action.
— Je n'ai fait que mon devoir, monsieur le curé, espérant que Dieu m’en récompenserait.
— Il t'en récompensera assurément, lui dit le curé qui avait admiré s9n courage. Tu vas trouver en outre une famille des sus respectables pour l'admettre à son foyer. Tu pourras ainsi passer plus agréablement tes journées, à tes moments de loisir, Ce sera de la diversité au lieu de la monotonie ordi. naire que tu trouves ici.
Et ccmme Edward allait se récrier : Voyons ne te fâche pas. Tu sais bien qu’un viens curé n’a pas le don de plaire. Et puis je suis assez taciturne. Je suis sûr que tu seràs heureux d'avoir une seconde famille où tu pourras, sans crainte, aller te récréer.,
Le bon cnré allait au-lévant des désirs d'Edward, Depuis le jour où il avait sauvé l'infortunée jeune fille des eaux du lac, depuis qu'il lui avait entendu dire : ‘‘ Soyez mon frère,” il ne l'avait pas encore revue, cherchant toujours nn moyen de pouvoir la visiter, lui qui &vait droit à toute la reconnaissance de la famille &...
Quel bonheur ne ressentit-il pas aux paroles de son pro'ecteur | Il court à sa chambre, et là, tombant à genoux devant le Christ appendu à la muraille, il remercie le ciel qui ne le laisse pas tout à fait orphelin. C'est bien aujourd’hui que je comprends moi-même, par la douce expérience, à vérité de cos paroles: ‘“ Aux petits des oiseaux il donne la pâture, et sa bonté s'étend sur toute la nature, ”
Il lui faut donc franchir le seuil de cette maison qu’il aime. Puis madame S... l'a regardé avec tant de douceur, l’autre jour au soir, lorsqu'il lui demanda des nouvelles de la malade,
Enfin, huit jours après l'accident, Edward sé déci. da à pénétrer dans cette maison dans laquelle il devait être accueilli non seulement avec bonté mais avec toute la reconnaissance qu'on lui devait, car, au péril de sa vie, il avait sauvé l'enfant qui était la joie et l'espérance de la famille S... Il frapçe à la porte de la ferme. On lui ouvre ; on le recoit à bras ouverts, et on se plaint même de ce qu'il n'est pas v. n plus tôt voir la famille qui lui devait la vie d'un de ses membres.
Le pauvre enfant, timide de sa nature, n’a que sa timidité à donner comme preuve de son retard. Et puis, que voulez-vous attendre d’un pauvre ‘“ petit sauvage, ” élevé dans les bois ?
Un quart d'heure s'était écoulé, et Marie-Aimée n’était pas encore pirue. Mademoiselle estelle mieux ? demande Edward.
— Ah! oui, dit madame S... Vous allez en juger vous-même, monsieur Edward.
En même temp:, Marie entre en souriant et présente sa maïn au jéune homme.
Comme elle était pâlel ses beaux yeux avaient perdu de leur éclat; son front était blanc comme le warbre et 828 joues creuses,
En la voyant ainsi, enveloppée d’un châle et toussant beaucoup, Edward sentit son cœur se briser. Elle souffrait ! d’atroces déchirements labo:raient sa poitrine en fout et lui, il était fort et robuste, ne
‘ressentant aucune douleur ? Ah ! il désirait souffrir e
mais son cœ1r ne souff'aitil pas des douleurs de Marie! Il aurait tout donné pour avoir ce rhume à la place de Marie, pour qu’elle fut gaie et sans souffrance. Comme l'âne lui faisait mal, lorsqu'une toux
idéchirante faisait souffrir Marie-Aimée, et amenait
es larmes au bord de ses grands yeux! Il était heureux de sa présence, et il souffrait.
Cette première visite ne fut pas longue ; pas assez courte cependant pour qu'il ne leur fut pas donné de se dire encore quelques douces paroles,
— Vous souffrez, ma sœur, dit Edward, cela me fait mal au cœur! Donnez-le moi ce rhume, Espérons que cela ne durera pas.
— Je ne souffre pas trop, dit Marie ; mais je crains. — Que craignez-vous ?
— Ce n’est rien...une chimère, comme dit maman,
La conversation se termina ainsi, au moment où Edward franchissait le seuil de la porte.
La pans visite était faite; l'accueil avait été cordial. On avait invité Edward à venir souvent. Le pas difficile était fait ; les visites allaient se continuer régulièrement.
Sdward Le manqua pas une journée de faire une visite qui resserrerait de plus en plus liens qu l’at tachaient à Marie Aimée. Â la ferme, on le chérissait comme l'enfant de la maison. Parfois le bon curé pre nait seul ses repas, car à la ferme on retenait Edward soit pour le diner, soit pour le souper. M le curé était heureux de Le voir plus gai et plus souriant de jour en jour, Aussitôt ses devoirs finis, ses leçons apprises, notre ‘ petit sauvage” s'esquivai! discrètement. Quand il ne conduisait pas ses pas à la ferme, il se dirigeait vers le lac, s'amusant à percer de sa flèche, son arme favorite, quelques oiseaux aquatiques qui montent de la mer pour se désaltérer à l’eau douce.
Tout le mois de septembre s'écoula ainsi, et Ma rie-Aimée devenait bien mieux. Son rhume paraissait fini. Quelques foisencore, quand la brise dusoir était humide, une faible toux soulevait sa poitrine ; son rétablissement néanmoins paraissait être assuré.
Le soir, quad l'air était pur et la terre encore chaude des rayons du soleil, Edward et Marie dirigeaient leur course soit vers le rivage du flauve, pour respirer l'air vivifiant des brises salines; soit vers le bocage pour y jouir des derniers beaux jours de l'été. C'était au Coux chant des oiseaux, au muraœure du vent dans le feuillage, que leurs cœurs se parlaient.
Que la terre avait de charmes pour ces deux âmes si nobles, si bonnes, liées par des liens d’une amitié qui ne connaissait que le sacrifice et le dévouement : amitié pure comme le cristal d’une source, pure comme un ciel sans nuage au lever de l'aurore d’un be&u jour. Comme leurs cœurs s’ouvraient à l'espérance. Il n’y avait pas d'avenir pour eux! Comme ils oubliaient le passé ; les heures coulaient riantes et agréables; on ne s’occupait pas du lendemain, Quand ils contemplaient, pensifs, le coucher d’un soleil radieux ; quand à leurs oreilles retentis-
qu'une heure cruelle allait sonner pour eux : l'heure de-la séparation !
Marie Aimée était complétement rétablie, et il fallait songer au couvent. Un mois déjà s'était écoulé depuis l'ouverture des classes. Un soir, à l'heure où le soleil allonge dans la plaine les ombres des épinettes ou des bouleanx, Marie était allé faire un tour sur le bord du fl'uve. La brise était âpra et presque glaciale, Eu vain s'enroula-t-elle bien dans son châle de laine, le froid la saisit et, cachant sa tête dans ses mains, elle voulut étouffsr une toux faible, mais encore déchirante. Assise sur une grosse roche, elle regardait les flots bleus ou noirs venir se briser (lentement sur le sable du rivage, et montant parfois jusqu'à ses pieds.
Edwird était À une courte distance de là, debout sur le bord des flots, l’œil enflimmé, le cou gonfé de sang ; tout joyeux da contempler la mer, il lance sur l'anude de ces cailloux plats que l’on nomme ‘ tuffs, ” [l suit d'un œil avide les évolutions multipliées de ces pierres glissant sur le flot ; il répète cet exercice toujours avec un nouveau plaisir. Combien de fois ne s'est-il pas recréé ainsi avec les enfants de la tribu, sur la côte nord. Là, le foi est noir et plus dur; la pierre ricoche plus fortement et multiplie pour ainsi dire ses sauts désordonnés,
Il était là, s'animant de plus en plus, lorsqu'une toux étouffe vint frapper son oreille. Il se retourne et voi! Marie, la tête appuyée dans sa main et les yeux baissés versla terre. Se reprochant son manque d'égard en laissant sa compagne seule, il lui dit pour la première fois : “J4 suis léger, Marie, n'est-ce pas ? ”
de u’ai pas de cœur de te laisser seule, tandis que
moi j'étais là, riant de tout cœur sans penser que tu étais ici, souffrant du froid à cause de moi. 1l parlait, un de ses genoux reposant sur le sable sec
du rivage. À ces paroles, Marie-Aimée lève sur lui ses yeux noyés de larmes. Elle ne dit rien, maisson
regard était triste, il dénotait une âme si peinée,
qu'Edward sentit les larmes monter de son cœur à ses yeux.
— C'est moi qui te rend malheureuse, Marie ?
— Edward ne me fait pas souffrir! Tu sais bien
que quand ia es là, je suis heureuse. Une sœur ne se réjouit-elle pas de la présence de son frère ? Et
nous sommes frère et sœur, n'est-ce pas ? Mais je suis triste aujourd'hui, car je me sens mal à l'aise. Je tousse encore et cela me rend chagrinu. Et puis voilà le moment de mon départ qui approche. Je vais bientôt partir pour le couvent : cette pensée me brise l’âme.
Edward n'avait pas songé à cette heure funeste. Les jours coulaient si heureux et paisibles, qu'il croyait qu'ils n’allaient pas finir. Son cœur s'était tellement épris de cette sœur qui lui rendait la vie
saient les concerts des bois et des grèves ; quand les! douce, qu'il avait crv la félicité éternelle et qu’auharmonies de la nature enthousiasmaient leurs|cun nuage ne devait obscurcir. Aussi, à cette révéâmes, un sourire venait effleurer leur visage. Ils|lation inattendue, se voyant frustré dans son bonlisaient dans leurs yeux ce que le cœur ne pouvait|heur, il courba la tête et se couvrit les yeux de son exprimer, et jamais ils n’avaient un entretien sans | mouchoir. —Premières larmes amères versées depnis se dire : ‘ Que Dieu est bon de nous avoir fait si! qu’il aimait Marie.
heureux!” Leurs jours coulaient sans nuages,| Pauvre enfant! tu pleures? Ce ne sont pas tes comme sans larmes ; la vie ne leur paraissait pas | dernières larmes, car tu ne sais pas ce que l’amour un rêve, mais une réalité qui ne devait plus finir.| fait souffrir, Tu ignores que la Biicité se mesure à Aussi les moments de bonheur leur faisaient oublier l'amertu n3 G@es pleurs,
ts x : l'heure
e, et il faltait écoulé l'heure où es des épié faire un ait âpra et bien dans cachant sa r une toux ») sur une 18 Ou noirs rivage, et
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sont pas tes que l'amour se 1nesure à
GAZETTE DES
Tous deux reprirent bientôt le cherain du village, le cœur triste à la pensée que cettre entrevue serait peut-être la dernière.
Le soir même on décida que le départ de Marie. Aimée serait dans huit jours. A cette décision son cœur se fendit, et voulant cacher ses larmes, elle monta dans sa chambre. Arrivée là, elle tombe à genoux auprès de son lit: ‘ Mon Dieut ditelle en sanglotant, vous qui avez allumé dans mon cœur cet amour que je lui porte, donnez-moi le courage de le quitter sans faiblir! Acceptez ce sacrifice pour mon bonheur et le sien. Veill : sur son cœur et sur le mien! Puisse le bonheur lui sourire, à lui qui n’a pas de mère à aimer, à lui qui m'aime comme une sœur. ”
Rien de plus consolant que la prière. Aussi cette prière la rendit calme et résignée.
Huit jours après la visite sur la grève, la veille du départ de Marie-Aimée, Edward vint à la ferme faire un bout de veillée. Hélas! c'était le lendemain que Marie devait partir. Comme il fut triste! Comme Mme S... lui en demandait la cause, il lui dit, en rougissant : Madame, j'ai appris à aimer Marie comme une sœur, et elle part demain Î{
Ils se virent pour la dernière fois. Leurs mains se serrèrent et Edward put glisser à Marie un petit billet d'adieu. Montée dans sa chambre, elle ouvrit avec soin ce petit messager. Il disait simplement: ‘“ Tu pars sans moi! J{reste seul, ici, pour pleurer ton absence. Loin de lui que:quefois, pense à sa mère. ” Il était signé : “ Ton frère qui veut l'aimer toujours, ”— Elle baisa ce papier qui fut seul témoin de ses pleurs.
Le lendemain matin, Marie-Aimée disait adieu à sa famille et partait pour Québec.
DURANT L'ABSENCE, “ Les grands espaces nuisent au bonheur, ” R. DE NAVERY.
L'absence! à ce seul mot, prononcé lentement, combien de cœurs n’ont-ils pas saignél Que de larmes amères sont tombées silencieuses sur les joues amaigries par un long exill Que de gémissemerts, de sanglots, de soupirs n’a-t-elle pas arrachés à des cœurs encore au seuil des années et tonchés à l’au rore par le malbeur de la séparation ! L’exilé portant ses pas vers une plage déserte, sous un ciel étranger, ne jette-t.il pas aux vents du ciel les plaintes de son Âme attristée ? Ne gémit-il pas de cette absence forcée, qui le retient loin du sol natal? Le raufrager, sur une île inconnue, ne redit-il pas aux flots de la mer les amertumes et les angoisses dont son âme est abreuvée ? Ne regrette-t il pas la patrie absente, celte seconde mère ? Ii se souvient des joies pures qui résident dacs le sanctuaire de la famille. Il tend les bras vers les rives lointaines où il naquit; il demande à grands cris cette terre bénie, sa passion, son amour. Il la demande aux oiseaux du ciel, aux gémissements des forêts, aux soupirs de la rafale, aux brises de la mer; et son courage s’émousse de vant la triste réalité qui l'entoure,
Mais qu’est donc l'absence pour deux cœurs qui s'aiment et qui trouvent la vie douce l’nn près de
l’autre. N'est-ce pas pour eux que l'on peut dire avec - E
raison : ‘“ Les grands espaces nuisent au bonheur. ” Un jeune homme est jeté dans le monde, sais famille, sans abri. Une enfant bonne et sage se rencontre sur son chemin; elle souffre de sa douleur et lui tend sa main qui ne refusa jamais l'indigent. Ce jeune home consacre à cette enfant un cœur brisé par la mort des siens, attristé par l'isolement, état pire que la mort latente et inconnue, Leurs âmes se comprennent ; ils vivent heureux comme sans remords, aimant Dieu qui les à fait s'aimer,
Mais à un moment suprême, qu'on brise ces deux existences en les désunissant pour les lancer dans l'absence, sans armes contre la douleur, contre les tortures d’un doute cruel, que résultera-t-il ? Que devient le lierre lorsqu'il n'a plus la vigne pour se soutenir ? Il dépérira lentement sous les rayons du soleil, jusqu'au jour où une main amie le relève et le rattache au tronc qui le sustente en lui conservant la verdure et la vie.
Ab ! l'absence pour une âme aimante, c'est une mort latente, qui rend triste, en brisant le cœur susceptible de regretter une âme, sœur de la sienne ; c'est une souffrance morale, une prostration qui af. faisse l’homme et lui fait parfois désirer la mort,
Lans quel état de prostraiion ne tomba pas Edward, après le depart de Marie-Aimée ? N'&vait.il pas raison de se demander : “ Quel vent glacial venait soufl:r sur ses espérances de bonheur ? ” N'avaitil pas raison de *e dire: “ Pourquoi m'attacher à ce qui n'est qu'une ombre? Pourquoi appuyer mon bonheur sur un roseau fragile ? Pourquoi demander le bonheur à ce qui n’est qu'illusion.”
Ah! non, telles n'étaient pas sesréflexions lorsqu'il sentit la brise rafraîchir son front, après être sorti de la ferme S.... où il venait de voir Marie qui à pour le couvent, Au lieu de gagner le pres-
ytère, il descend au bord du fleuve qui roule ses flots argentés sous le regard de la reine des nuits. Il s'assied au bord de l'eau sur la roche témoin de ses premières larmes, tombées au souvenir d'une séparation, et demeure pensif, Îl est là, les cheveux au vent, l'œil perdu dans l’immensité. Sa poitrine semble comprimée dans un cercle de fer, Il souffre au moral, et cependant son regar n’est pas humide. F= pauvre enfant ! il ressentait de la peine de se voir 6 de Marie, mais il ne se doutait pas que l’ab-. seace d’une personne aimée est pour beaucoup dans le chagrin d’une âme.
Une heure s’écoula ainsi en soupirs emportés par le vent, en prières conso/antes montant vers Dieu. La mer grondait sourdement, au loin; les feux des navires apparaissaient comme un œil rouge dans la nuit sombre, car depuis quelques instants la lune s'était voilée. Edward regagna sa petite chambre. C'est en vain qu’il veut chercher le somacil sûr sa couche hantée par d’horribles visions. Quelle nuit lougue ! Une nuit de souflrance vaut à elle seule plusieurs jours. Au lever de l'aurore, ilouvrit sa fenétre, espérant voir partir Marie. Il était trop tard ! la voiture qui amenait sa sœur vers Québec, brûlait déjà le chemin dn roi.
La naturs était souriante, le soleil radieux dorait les eaux du lac, les feuilles des arbres commen. çaient à joucher la terre, tout revêtait «ç çachei da
‘était triste comme un marbre funèbre.
24 FRUILLETON DE LA
mag 2 rm mammaire ein vomt
mélancolie, particulier à la saison d'octobre. Edward | était arrangé, prèt à recevoir un hôte mélancolique, “out ami de la douce-rôverie qui élève .les âmes nobles. e "exil était e Edward allait con- i déve
rss nn ét pr D ere rt Le lendemain, on pouvait voir sur la table natu-
ê POUR ane: apsence d'au PLUS Pé-|relle des plumes et ur encrier ; quelques livres aux nible qu'ilaimait Marie comme on aime à seize aus. | coins noircis, âtiestant un usage souventes lois réé- Dieu Se voulu M ru se ar Je et jte | pété, se rangeaient par ordre de prédilection; au
a voulu que je vinsse aimer, 1! me lenléVe milieu, nn cahier au feuillets eñcore vierges de pour quelques mois, que sa volonté s’accomplisse ; | toute écriture, avec cet entête srignifiratif: “ Le le bonheur de se revoir au retour sera plus graud. (1 journal d'uh frère pour sa sœur.” C'était dans ce Comme il achevait ces paroles, la cloche de 1 se de Ame confident qu'il inscrirait ses pensées les plus
tinta; aussitôt il se hâte d'aller servir la messe de intimes. C'est à qu'il s’entretiendra avec l’absente son protecteur. Combien de fois il fut distrait On!éar « s’écrire, c’est se parler tout bas. ” Elle pourra aurait dit que son esprit et san cœur suivaient sur | juger de ses sentiments sincères, én lisant ces lignes la route Marie qu'il venait de quitier. Au diner, le | écrites au milieu deson souvenir. lle rourra croire bon curé s'aperçut de son air triste, mais il n’osa lui |} sa fidélité par ces preuves de chaque jour employé en demander la raison, car il le savait tantôt gai, le |A se ressouvenir, À so complaire dans la réminis. plus souvent triste et rêveur. Pouvait-il en être au-|&ense d’un passé encore péu éloigné.
trement; un pauvre enfant, sans famille, recueilli! Huit jours ont fui rapidement depuis le départ de sous une hotte sauvage ! Rien d'étonnant à ce que | Marie. Édward partage son temps entre la famille cette pensée le rendit songeur. D'ailleurs les sau-|$.,. où il sait qu'on luiparlera de sa chère sœur, et vages ne sont pas hommes bruyants. Edward s’était|]à yrotte où il lui parte sans êlfe entendu, Il y a des façonné à leurmanière de vivre; il avait pris leurs|cœurs qui sont ainsi faits : ils conservent en eux:ukie penchants, comme leurs vertus. image qui devient une réalité ét av:c laqueile ils . A peine son repas terminé, Edward se dirige vers|s’entretiennent longuement, Espèce de rêves dorés son petit las, qu'il veut regarder désormais comme | dont les réveils amènent des larmes, quand ce n’est son plus grand ami après le bon pasteur, son second | pas le désespoir. ".
pre adoptif, I veut y trouver une caverne, une an.| Edward n’est pas resté oisif, quand il a visité son ractuosité de rocher qui lui permettra de pouvoir | asile, son refuge. Déjà son journal compte plusieurs écrire, méfiter et rêver aux heures de l'ennui et du |feuillets remplis. Détachons, au hazard, quelques dégoût C’est vrai que le mois de novembre était} phrases écrites par lui :
commencé. Tant mieux, se disait-il: c’est letemps| «10 Octobre.—J'ai perdu ma sœur ! Comme le où les feuilles tombent une À une, silencieuses ; |vaineu de Fricaméron, il ne me reste plus qu’à dec’est le temps de la réflexion profonde où l'homme isander une éponge pour boïre mes larmés ! Oui, aime à comparer sa vie rapide, aux feuilles que le|6n a ravi ma sœur! Pourquoi Vestu envolée? vent soulève.et jette de tous côtés, jusqu'à ce qu'en-! Pourquoi n’estu pas demeurée auprès de moi qui fin elle tombe pour toujours et ‘éconde la lerre qui! n'ai plus de mère ? Ab! reviens vers nous, et nous l'a pour ainsi dire nourrie. : s ï serons heureux! Mon âme est triste comme un dé-
Après bien des recherches, il croyait ses peines! sert. Mon cœur se plaint toujours...
perdues, lorsque soudain un troupeau de moulon$, | 4 14 Octobre. -Le ciel est sombre et les feuilles apparaissant au détour, dirigea son attention vers! ent l'entrée de mon hermitage, Tombez, tomlui. O merveille! à bonheur! ses désirs sont ac-|h fouilles jaunies. Hâtez-vous de renaître verdocomplis! c'est une antre ed profonde, qui permet yantes, car alors voire arrivés sera l'annonce du de jouir d’un panorama charmant. L'ouverture re | ur prochain de ma chère Marie...
donne sur le lac qu’il pourra contempler, lorsque l6| à à + :
eolerl couchant dorera ses eaux. L'entrée de la grotte 12 Octobre.— La vie est bien amère? n'est-elle est diminuée psr deux corniches dont les grappes |Pas utie LA A RL O mon Dieu RP rouges pendent aux branches qui plient sous le far-| (Avoir jeté isolé PA du monde? Pourquoi deau. Sur une branche élevée, une famille de merles|m’avoir ravi ma mère ? Ai-je le droit do me plaindre a pris ses quartiers. Leurs chants suaves s’uniront à | de riguêurs du ciel? Mon âme est triste, el je vou-
drais mourir.... oh! si ma sœur w’entendait! Par.
la grande voie de la nature, pour lui faire oublier . | im un peu l’amertume de sa vie, Il nomma sou nou- donne-moi, Marie ! Je veux vivre pour l'aimer et
veau séjour : ‘‘ La grotte de l'orphelin !” connaître ma famille... “17 Octobre.—Ma sœur tousse encore au cou-
C'était 1ne caverne sp’ieuse, aux murs secs el Dieu! pau, HE upis. La nature semblait l'avoir jetée là comme re-| vent! Mon Dieu! prenez une partie de ma santé et traite commode à quelqu’hermite désireux de vivre donnez-la lui ! Elle est faible et moi je suis robuste. en Saint Antoine ou en Saint Paul. ces premiers Veillez sur eile, Protectrice des aflligés ; vous qui
ü « « p Fe " ’ Pères du désert. Dans un angle de la grotte, Edward|£tes ma mère, donnez-lui le ponneur et qu’elle remarqua une espèce de crédence en roc massif, |JOUISse de la vie. Je ne serai heureux que condi-
tion que tu le sois, Ô sœur bien-aimée....
ressemblant aux autels druidiques servant de table ML «DE . d'immolation. Ge sera ma table pour écrire, se dit | Et il cont'nuait ainsi, exhalant de son âme tout il, A la vue de tant de merveilles qui semblaient |ce qui l’oppressait. Un ami connaît tout le cœur de
surgir à chacun de ses pas, il eut la force de sou | son ami; le sien, à lui, c'était son journal. Il lui rire, Aussitôt il coufectionne de ses propres mains|parlait sans contrainte, afin de soulager son âme un grossier escabeau, comme devant lui servir de] parfois abattue. Il voyait les heures fuir rapidement, siége. Une heure ne s'était pas écoulée que tout}; car dans ces heureux moments il lui semblait que
corri lard,
Ed gile mère n’ava n’aAva poési sait a mate!
Un prote veillé avec à lo fl saar prise, taien
Où mais ( mable
son *t lui de devan dis à comm Cett core d dait, pas de pensée nait de disait-i Le n paroles devait glaces lui ç'e ciel se aux pie calice e rir, Die
serres vd
nco'ique, »s nobles.
ble natuivres AUX 38 tois rélion ; au rierges de tif: “ Le t dans ce s les plus l'absente, le pourra ces lignes rra croire employé \ réminis:
départ de la famille esœur, eb Il y a des n eux une aqueïle ils èves dorés ad ce n’est
| visité son à plusieurs , quelques
Comme le us qu’à demés | Oui, envolée?
de moi qui s, et nous me un dé-
les feuilles
bez, tomître verdonnancé du
? n'est-elle pourquoi
} Pourquoi e plaindre et je vouadait!l Par:
l'aimer et
e au cou-
na santé et
is robuste.
; vous qui
et qu’elle
qu’à condi- ”
n âme tout le cœur. de enal. Il lui r. son âme apidement, mblait que
Marie était auprès de lui, qu’il lui disait de vive-voix les mots que sa plume tragait.
Lorsque les feuilles couvrirent la terre d’un manteau javuñitre; que les arbres levèrent vers le ciel leurs bras décharnés, semblant demandir une goutte de pluie ; quand la brise glaciale commença de souf. fler à travers la petite campagne, Edward transporta ses pénates dans sa petite chambre, non sans avoir dit un dernier adieu à sa grotte, où il avait coulé des heures heureuses, dans l'oubli de sa souffrance. Et lorsque l'hiver fit disparaitre la terre sous son man teau de neige, que le lac bleu ne fut plus qu’un miroir de glace, Edward près du feu dans sa chambre, se berçait, étudiant, méditant, écrivant, priant et pleurant parfois. Larmes et prières, sont presque synonymes : l’une ne va pas sans l’autre. [l étud'ait surtout avec une atdeur qui faisait plaisir au bon curé. Son protecteur ‘1 trouvait ‘ sauvage, ” mais il se disait que sa r.uture était ainsi et que l’âge était trop avancé pour pouvoir le corriger. L'enfant, comme les arbres, doit être pris de bonne heure pour être redressé. Le roseau plie, mais l'arbre centenaire casse: tel pour l’homme en général. On corrige un enfant de ses défauts et non pas un vieillard.
Edward en était rendu à traduire Horace et Virgile aussi facilement qu’un élève de troisième. Homère n'avait plus de secrets pour lui, et cependarit il n'avait pas pâli sur les bancs d’un séminaire, et il n'avait encore que dix-sept ans. La littérature et la poésie le charmaient au plus haut dégré. Il composait aussi bien en français qu'en anglais sa langue maternelle.
Un soir après souper, avec la permission de son protecteur, Edward se rend pour faire un bout de veillée chez M. S...... On le reçoit, comme toujours, avec une cordiale bonté, Le jour même était arrivée à l° ferme une lettre du couvent, Il aurait voulu la saair dans ses mains, cett: lettre que Marie avait prise, cette lettre sur laquelle ses yeux doux s'étaient reposés |
Oa lui dit que Marie était assez bien portante, mais qu'elle ressentait toujours un malaise inexprimable qui l'inquiétait parfois. Elle parlait aussi de son ‘ cher sauveur, ” maintenant son frère. Elle lui demandait entr'autres choses de prier pour elle devant l'autel de la Sainte Vierge, tous les vendre. dis à six heures; qu’elle s’unirait à lui dans une commune prière à cette heure là.
Cette lettre lui fit mal au cœur ! Elle souffrait encore des suites de son accident du lac! Il se demandait, en tremblant, si celte toux opiniâtre n'aurait pas de suites graves pour cette chère enfant ? Une pensée terrible lui passait par la tête, et il frisson. nait dans tout son corps! Dieu ne serait pas juste, disait-il à cette pensée.
Le pauvre enfant! il ne réfléchissait pas sur ces paroles presque impies. [1 croyait que la tombe ne devait séparer deux cœurs unis que dans l’âge des glaces de la vieillesse. Une tombe à vingt ans! Pour lui ç'eut été une injustice criante ! Elle mourir | je ciel serait sans pitié, car quel est celui qui foulerait aux pieds l'humble sensitive qui lève vers le ciel son calice entr'ouvert ? Non, non ; elle ne peut pas mourir, Dieu ne voudrait pas me rendre si malheureux.
Ces diverses pensées agitaient son esprit lorsque tout à coup un nom prononcé par un des assistants vint le faire tressaillir, Ce nom était celui de Carry! Mqa Dieu! le nom de ma mère qui repose là-bas sur la grève déserte, se dit-il, en lui même, Ce nom avait été prononcé par un des ‘ veilleux, ” qui rappelait la mort horrible du jeune anglais, mort qui fit tant dé bruit dans tout le village et même à la viile. Ce souvenir avait été provoqué par une boîte placée sur une commode, boîte laissée par le mourant pour remettre à sa jeune femme qu'il avait lâchement abandonnée en Angleterre.
FEilward, à ce récit incompréhensible, puisqu'il était inconnu pour lui, manifesta le désir de tout savoir, Il voulait connaître cette histoire dont les acteurs étaient de ses compatriotes. Aussi Mme S... s'empressa-t-elle de lui conter toute l'histoire jusque dans ses plus petits détails.
A vous voir, dit-elle, on reconnaît cet in‘ortuné, qui avait oublié ses devoirs d'époux, et avait peutêtre été la cause de la mort d'une jeane femme, abandonnée seule au milieu de Londies la reine des misères humaines malgré l’activité de ses commerçants millionnaires. Ii était plus grand que vous, une moustache ornait sa lèvre superieure, En vous voyant pour la première fois, cette ressemblance frappa mes yeux. Voici, dit-elle, la boits qu'il a laissée, uous priant de faire des recherches et de la remettre à sa femme ou à quelque membre de sa fe. mille.
— Avez vous écrit en Angleterre ? reprit Edward,
— Oui, ajouta Mme S...
—- Et pas de nouvelles précises, pas de renseignements ? demanda Elward,
…— 'l'rès-peu, répondit Mme S... L'agent d'immigre. tion à Londres, nous écrivi£ disant ‘ que la famille du jeune homme s'était embarquée pour les Indes, colonie anglaise ; et que quant à sa femme, tout ce qu'il avait pu en apprendre, c’est qu'elle était connue sous le nom de son mari, ‘ Carry Barrington, ” D'autres disent l'avoir vue s’erabarquer à Lord d'un navire en partance pour le Canada. Pour ce qui est de ce dernier renseignement, ajoutait l'agent, il est peu fondé. Je croirais plutôt, à mon avis, qu'elte s'est dirigée ve:s les lieux qu'habitaient les parents de son mari, ”
— Et c'est tout ce que vous en savez? demanda Elwird.
— Voilà tout ce que nous savons.
-- Et cette boîte, qu’en pensez-vous? Vous ne l’ouvrez pas ? $
— ll faut respecter la volonté d'un mort, Aussi nous allonsatiendre patiemmeut que le jour se fasse sur cette lugubre histoire, dit Mme 8...
Ce récit fit impression sur le cœur d'Edward, Mille soupçons s'élevaient dans son âme, comme on peut le voir par quelques phrases détachées de son +: journal ”
“ 12 Décembre.—Orphelin dans la vie! oh! je puis bien pleurer. Et cette triste histoire d'abandon que je viens d'apprendre, pourquoi me poursuit ells partout, jusque dans mes rêves ? Ne seraitce pas là le mystère qui enveloppe ma naissance ? Pourquoi ma mère repose-telle sur 18 bord du fleuve, là-bas, au village ? N'aurait-elle par été victime, elle aussi,