‹ Les épreuves d'un orphelin [microforme]Chapitre 8 sur 19 · DATE · texte numérisé non relu

DATE

d’un lâche abandon ? Oh! Dieu n’a pas pu vouloir que tant de malheurs vinssent à fondre sur moi. Je suis l'enfant du hazard, recueilli par le Grand-Uhef. Ma mère est morte, en me donnant le jour peut être. Voilà tout ce que je sais Où ! ma mère, toi qui dors loin de ton enfant, que ne puis-je à cette heure verser des larmes sur ta tombe, en priant de tout cœur ! Mais, du haut du ciel, tu entends ma voix, Oh | veille sur ton fils que tu as laissé orphelin dans ce monde ; veille sur celle qu'il a choisie pour sœur. Tu sais combien je l'aime ! Oui, tout l'amour que je t'aurais

rodigué, si j'avais eu le bonheur de te connaître, je lé lui ai voué à jamais. Tu n’en seras pas jalouse. Ô ma mère, puisqu'elle est ma sœur. Dans mon malheur d’être ainsi isolé dans ce monde, comme un exilé sur la terre étrangère, je suis encore heureux. Ah! j'ai souventes fois fait expérience que le bon Dieu :

Aux petits oiseaux il donne leur pâture Et sa bonté s'étend sur toute la nature,

(J'ai compris aussi ces paroles du prophète loisqu’il dit de Dieu : ‘“ Son oreille se pencne toujours vers les lèvres de celui qui pleure.” Oh! que de douces émotions mon âme ne ressentaitelle pas lorsque le soir, à genoux au saint lieu, à l'ombre d'une colonne, je faisais ma prière! Oui, Dieu parlait au cœur de l'orphelin 1 Il me disait d'esérer, que la vie aurait encore ds charmes pour moi”

Ainsi se terminait le feuillet.

Ce sont là les paroles, les accents d’un cœur noble et confiant dans la bonté du ciel. Il est seul au monde, comme une épave sur l'océan ; il n’a pas connu les caresses maternelles, cette vie de l'enfance heureuse. Jeté dans la vie comme une feuille au vent, il n'igaore pas que les vents du malheur courberont son tront, et il gémit. Mais que lui importe Il a espérance en celui qui lui a donné la vie! Il a rencontré sur sa route remplie d’amertumes, une âme sen sible comme la sienne, Dieu a été témoin de leur serment d'emitié, et maintenant Edward met tout son bonheur à vivre de son souvenir, Tout en aimant Marie-Aimé, il n'oublie pas ceux qni lui sont dévoués : le bon curé et le Grand-Cheï Tous deux occupent une large place dans son cœur, car l'ingratitude ne saurait pousser ses racines dans son âme, pure comme le lys caché du vallon.

Au couvent, Marie-Aimée passait de longues heures d’ennui qui se terminaient daus les larmes. Ælle était pâle; son beau front semlilait s’incliner vers la terre. J1 y a des fleurs qui sont ainsi faites: quand on essaye de les transporter, elles se fanent et meurent avant le coucher du soleil. Ainsi Marie, arrachée pour ainsi dire de son village, semblait perdre de ces grâces dont la nature l'avait ornée d’une manière libérale. Comme beaucoup d'autres

jeunes pensionnaires, elle s'était choisie une com-|

pague de prédilecuon: une amie qui devait recevoir ses confidences, dans l'âme de laquelle elle épancherait le trop plein de son cœur.

Marie-Aimée se sentait toujours de celte malcdie u'elle avait contractée lors de son malheureux accient: elle toussait toujours, la chere enfant ! Le jour

elle était bien, mais à peine rendue au dortoir, une toux faible, plus dangereuse par ià mme, épuisait pa poitrine affaiblie, Elle n'avait pas la force de se

plaindre, car elle espérait toujours un mieux secsible qui n’arrivait pas.

Une espèce de fatale espérance semble s'attacher à ceux qu'une maladie mortelle cloue sur un lit de douleur. C'est l'espérance du condamné dans sa sombre prison; c'est l'espoir du naufragé sur l'Océan, attendant, de jour en jour, d'heure en heure, de minute en minule, une voile qui doit apparaître sur l'horizon, C’est souvent une indifférence pénible qui se berse d'une illusion vaine et que dissipent les as symptô:nes d’une maladie dont on ne re.

ève pas.

Ainsi Marie Aimée se berçait toujours d’une guérison prochaine ; et si elle passait une journée sans porter la main à sa poitrine que soulevait péniblement une loux difficile, elle se croyait déj\ ré'ablie pour toujours. Mais le dortoir lui rappelait une réa. lité décevante qui contristait son âme. Quand elle s’6veillait ainsi la nuit, en se trouvant seule au milieu de ses compagnes dormant du sommeil des justes, et que berçaient les plus doux rêves, le cœur lui saignait, et son oreiller se mouillait de ses larmes. Uue consolation au milieu de sa douleur, c'était de reporter sa pensée au village natal. Elle revoyait sa famille ; elle se trouvait auprès de son cher Edward. Et, transportée comme dans une vision, elle oubliait sa souffrance, pour jouir encore de la douce présence d'un être chéri. Elle lui par'ait tout bas. S'il était triste et Le front chargé de nuages, comme son cœur était ingénieux à trouver de ces paroles affectueuses qui ont le charme de plaire at de faire oublier l’apreté de cette vallée de lärmes que nous habitons. Dans ces entretiens figurés, ans ces douces présences fiutives, elle s’oubliait des heures entières : autant d'amers moments arrachés à ja souffrance, plus cruelle dans les ombres de la nuit, qu’à la iumière du jour ; autant d’instants pénibles d’une réalité décevante enfuis pour jamais, car le temps qui fuit ne revient pas,

Quand les premières bordées de neige couvrirent la ville et la campagne d’un tapis rayonnant sous les feux d’un soleil pâle et terne, quand la bise glaciale imprima dans les vitres du cloître mille et un paysages, Marie-Aimée sentit son rhume prendre une augmentation presque effroyable ; et dans ses lettres au village Jamais un mot de plainte, elle se contentait de dire qu'elle toussait encore parfois.

Mais quand la neige fut disparue sons les baisers du soleil, quand le mois de mai apparut, couronné de son vert printemps, Marie éprouva un mieux sensible. Sa toux était moins fréque:te et moins péuible, Ses forces beaucoup diminuées, s’avgmentèrent visiblement. Comme elle aimait à parcourir les endroits où ls soleil dardait ses chauds rayons! Qu:1 bien-être, physique et moral, elle éprouvait! Les arbres verdissaient, les oiseaux, chantaient, la brise s’atiédissait ; elle croyait sortir d’un noir tombeau. Elle respirait à pleins poumons l'air pur du priutemps: mais ses joues étaient encore pâles ; son frout attrisié ; ses beaux grands yeux bleus en perdant de leur éclat avaient gagné en mélancolie et er, douceur; mais ce cercle lustré qui les eritourait, altestait à Lous une constitulion faible, qui avait besoin de r. pos, d’uir et de lilurié. La pesée de revoir bientôt le village et ceux qui lui élaient chers ; le

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souvenir que des moments heureux lui ouvraient déjà leurs bras, lui rendait la vie plus doure et plus supportable. Et s'était sa dernière année de couvent ; aussi eût elle la légitime ambition de 8e d'stinguer parmi toutes les compagnes de sa division. Quoique faible, elle entreprit cette tâche avec la certitude qu'avec de la persévérance elle réussirait, Les suc cès no tardèrent pas À couronner ses nobles efforts. Et les plus ambitieuses de la classe l’aimait tant, qu’elles n’y trouvèrent pas à redire. Il y a parfois parmi certaines petitesmijaurées deces dénigrements dont elles se servent comme d’une arme pour blesser une compagne qui leurestsupérieure. Mais dans cette division de grandes Blles, il n’y avait pas cet esprit mesquin qui pare certaines orgu”ilieuses entichées de leur petite personne, dont la tête vide ne résonne pas.

Marie Aimée avait du talent! on le savait et toutes. d'une commune voix, appliudissaient aux lauriers qui la couvraient chaque jour.

Eufia, juin parut. C'était le dernier mois. Où allait compter les jours et bientôt on serait rendu À comp ter les heures à passer au couvent. Quelle joie sur tous les visages! Quels jeux folâtres et bruyants! On dirait que la sérénité de la nature s’imprime sur ces figures de douze, quinze et vingt ans, qui ornent un couvent.

JOIES INTFRROMPUES.

Le bonheur a toujours une forme fragile, AKNAIS LEGALAS

Marie Aimée revenait au village, heureuse et contente, la joie peinte sur tous ses traits. Comme les] oiseaux de passage qui émigrent en pays étrangers et reviennent aux premiers jours de l'été, au berceau de leurs amours, ainsi elle quittait les murs du couvent, pour franchir le seuil de la maison paternelle. C'était le 26 juin. La journée avait com mencé par une avers: suffisante pour amortir la poussière des chemins.

Sur la route qui, de la Pointe Lévis conduit au village de B... une élégante ‘‘ victoria, ” enlevée par un superbe [ercheron aux allures dégagées brûle le chemin, Deux personnes montent cetie voiture qui ne cabote pas durement dans les ornières de la route. C'est Marie-Aimée revenant au hameau avec son père. C’est toujours notre héroïne aux cheveux noirs ombrageant un front blanc comme l'ivoire ; Comme elle sourit ! Combhien elle est joyeuse ! L'air, qui fouette son front et son visage, lui donne des couleurs qui relèvent encore sa beauté, Elle interroge le ciel et l’espice. Rien encore ! semble-telle dire. Et le cheval n'avance pas au gré da ses désirs; sa pensée devance l'allure du coursier fringuant dont les flancs poudreux atteste la vilesse de sa course. Elle est dans les bras de sa mère qu’elle aime tant ; elle pense à ca frère qui compte four beaucoup duns sa vie et do: t la douce prévenance lui semble devenue nécessaire. Ah ! que de beaux Jourselle se promet au milieu de sa famille ! Que de courses dans les près. dans les bocages, sur le bord de la mer, sur les rives du lac! si toutefois mème elle n'ose pas encore y naviguer, sur Ce lac qui faillit être sa tombe t Que de parties de plaisirs, pique niques, ou

d'agréables promenades sous les ombrages, ou sur les rochers qui longent notre flauve géant.

Pendant que toutes ces pensées affluent à son esprit et paraissent À ses yeux de vivantes réalités, la “ victoria ” dévore la route ; l’espace diminue, et bientôt le village va apparaître aux regards.

— Regarde, Marie, lui dit son père, voilà le clocher qui apparaît.

— Ah! oui, s'écrie Marie joyeuse et battant des mains comme une enfant qu’elle était,

Le clocher! que d'impression sa vue laisse dans l'âme. lorsqu'on le revoit après une absence prolongée. C'est lui qui, le premier, frappe nos regards au loin. C’est lui qui nousavertit de l1 présence prochaine des êtres que nous aimons. La croix qui le surmonte étend ses bras gur le village. Nos yeux se sont accoutumés à le connaître depuis l'enfance. Combie: de fois, tournés vers la croix, au son de l'Angelus, ne nous sommes-nous pas découverts pour prier? Quand le glas funèbre, pergant les fenêtres vertes, s’envolait sur toute la campagne, n'avons ncus pas tressailli ? Aux jours des grandes fêtes c'est lui qui nousenvoyait ses carillons joyeux portés snr l’aîle de la brise. Que de souvenirs pieux la vue du clo her de l’église de son village excite dans nos âmes! C’est un vieil ami que l’on revoit toujours avec bonheur, car il a pris part à la jcie causée par notre naissance.

D'après ceta, on comprendra la joie 3e Marie, en revoyant encore les tours de l’église se dorant des « rayons du soleil.

— Dans un: demi-heure, nous serons rendus, lui dit sou père,

— Vite, vite, papa, disait-elle; que j'ai hâte de revoir cette chère maman |

Ft le père joyeux, trouvait encore moyen d’exciter le noble animal qui sentant la ferme augmentait la vitesse,

Enfin, voilà la ferme! Elle est saluée par des cris de bonheur et de réjouissince ! La mère est sur le

|seuil de la porte, tendant les bras à son enfant, qui u’attend pas que la voiture soit arrêtée pour s’élancer à terre, et tomber dans les bras de cette bonne mère qui la couvre de baisers affectueux : les bai-

sers d’une mè-e ne sont jamais perfides! Pendant

un quart d'heure ce ne fut que ft de paroles et de

questions. On « tant de choses à se dire après une longue

| absence !

— Entir, me voilà chez nous! s’écrie Marie en se prélassant dans une bergeuse antique, au dos armoirié. Qu'il fait bon de vivre icil Et maintenant c’est pour toujours, tant que le bon Dieu voudra m'y garder.

— Espérons que tu resteras toujours avec nouf, Marie, lui dit sa mère. Je dis toujours, j'oublie peutêtre qu’un jour ilte faudra parur, nous quitter.

— Peut-être avant longtemps, mère |

— Tuis toi avec tes paroles à la dérobée; tu me fais mal à l'âme. Ty voilà soucieuse, Marie. Mais voilà Edward, tu vas devenir joyeuse.

A ces paro'es, Ml irie ferma ses grands yeux bleus, sansdoute pour mieux écouter les batt-ments de son cœur, Eu ef:t, Edward arrivait lentement, [l'semblait timide, le piuvre eufant: son visage était pourtant bieu rayonnaut. Enfin le seuil est franchi.

Re

Il est là, rouge d'émotion, les lèvres agitées par un petit tremblement nerveux. Il semble hésiter à aller au-devart de son ami, Ce n'est qu’un instant d'arrêt causé par la surprise, et déjà leurs mains se pressent, leurs regards s’interrogert, Ce regard mutuel de deux âmes qui s'aiment, ne dure pas longtemps, mais combien il est éloquent! T| pénètre jusqu'aux replis cachés de l’âme pour y découvrir la constance ou l'infidélité pendant l'absence.

Aussi Marie et Edward se comprirent l’un l’autre: ils avaient souffert ensemble, et la souffrance rap: proche de plus eu plus les ânes aimantes ; ils s’étaient souvenus des jours heureux; et le souvenir, ce miroir du passé, diminue les distanres en rappro- “hant les cœurs. Nos deux jeunes gens pouvaient remercier Dieu: l’heure de l'exil était passée, au moins pour quelque temps.

Le seul charme de celte première entrevue Fat la joie du retour et la pensée que le doute était fini : car ceux qui s'aiment sont les plus sceptiques sur la fidélité. Madame S.... était heureuss de leur bonbeur; elle souriiit de leurs sourires: sa chère enfant était heureuse et contente, et cela réjouissait son Cœur, Elle aimait Edward comme toute mère anime ceux qui n’ont pas connu les baisers de cette femme qui veille sur notre berceau, et de plus n’a vaitil pas été le sauveur de Marie! Elle semblait confondre le frère et la sœur dans un même amour.

* Voyez notre retite Marie, disait Mme S..... à Ki ward, comme elle est pâle! Ses joues sont creuses el ses yeux un peu cernées. Maïs la mère est encore Jà ! Vous allez voir comme tout cela va revenir. Elle va prendre les bains et se promènera ; l'air pur, les marches même fatiguant s, les prrtis de plaisir, lout cela recrée et fait du bien pour le corps et pour le moral |

A ces paroles de sa mère, Marie souriait tristement; on eut dit qu’elle avait le pressentiment que ces paroles s'effaceraient devant le germe d'une maladie mortelle cachée dans sa poitrine : germe mor. tel caché aux regards: ne voit-on pas des volcans dont le sommet est couvert de neige ? Ils font irruption à un moment soudain et dévastent tout.

Où en resta là pour la première visite des vacances. Les jours qui suivirent coulèrent limpides comme un fleuve entre deux rives fleuries ; jours sans nuages et purs comme un ciel d'automne, mais présageant peut-être une tempête pour le lendemain. Car l’homme est ainsi fait: il jouit du present sans savoir ce que lui ménage l'aurore du jour suivant.

Une après midi du mois de juillet, Edward vint à la ferme. L'atmosphère était lourd ; un soleil de plomb brûlait la terre , on semblait respirer du fou. Sur la voute des cieux quelques rares nuages apparaissaient comme ne voile blanche sur une mer limpide et unie. Edward paraissait triste et morne ; son iront plissé attestait qu’une pensée saignante absorbait son cerveau. Après quelques instants d’entretien, Edward proposa une promenale. Marie, en bonne enfant soumise, demanda Ja permission à sa mère, sûre de n'être pas r:fusée.

— Volontiers, mes enfants, leur répaudit elle. Soyez prudents, et souvenez-vous que Dieu vous voit:

C'était une femme au cœur d’oret craignant Dieu que cette Mme 5...

La permission accordée, ils partirent tous deux.

— Où irons-nous ? Edward. Au bord de la mer ?

— Non, Marie; la mer est calme, {! n'y a pas de vent. Le soleil de ses rayons percera votre crâne. Allons nous reposei ‘us les frais ombrages du bocage. Nous reverroi,: bien des lieux où s'attachent plusieurs souvenirs. Surtout, nous irons visiter la * Grotte de l’orphelin, ” dont je t'ai déjà parlé. C'’était mon refuge, dans mes ennuis. Et l'ieu sait si je me suis ennuyé, dit il, en fixant sur Marie ses beaux yeux aloucis par des larmes counprimés |

Ts se dirig reut donc vers le petit lac, berceau de leur premier serment. Comme Marie était sautillante et tapageuse ! Ses longs cheveux flottaient sur son dos et avair-nt des reflets fauves. Un large cha-

peau de paille em; êchait le soleil de mordre la ve-.

louté de ses joues encore un peu pâlies. Elle chanlait; tout en elle était heureux: ce qui ne lui arri. vait rarement, N'avait elle pas Edward à ses côté: ? Comme il la regardait avec tendresse, et pour lui cacher son trouble extrème, il faisait des efforts pour sourire. Arrivés près du la”, ils revirent le chêne à l'ombre duquel Edward avait placé Marie après le sauvetage. Ils y gravèrent leurs noms avec la date du jour fortuné où, devant Dieu, ils jurèrent de s':imer sincèrement,

— Îls seront toujours auprès l'un de l’autre, dit Edward en soupirant.

— Qui. Edward, si une main inconnue ne vient pas en efficer un des deux.

— Ce sera le mien ! répliqua Edward.

À ces parolos, Marie devint toute peusive. Son cœur fut comme percé d’un poignard. Ah! le cœur d'une femme devance les idées. Il comprend à demi mot. Elle regarde Edward; elle lit sur son front et dans ses yeux une secrète pensée qui doit être pénible.

— Aurais tu de la peine ? mon frère. Pourquoi ne serions-nous pas heureux ? Nous sommes si bien depuis que le bon Dieu nous à réunis!

— Ahlne parle pas ainsi, Marie; tu me fais mal au cœur! Pour changer le cours des idées, allons à la ‘ Grotte, ” lui dit-il.

Rien, dans la “ Grotte,” n'était dérangé. Sur la table, s’ouvrait un cahier aux pages remplies.

— Tiens Marie, dit Edward, voilà mon ami d’exil. Il m'a bien consolé pendant ton absence. Je l'ai fait pour toi. Puisse:t il te consoler à ma place, quand je serai parti.

— Edward, que dis-tu? Oh! parle moi, Il me semble que lu me caches quelque chose. Ah! ce serait mal, toi qui m’appelles ta sœur, tu aurais des secrets pour ta petite Marie ?

— Chère enfant, dit-il, pardonne-moi ; c'était par coniescendance que je ne parlais pas. Marie, à cette heure, il me faut tout l'avouer, bien à contre-cœur, ce secret, si toutefois c’en est un. Oui, Marie, je croyais avoir assez souffert pour compter sur un bonheur durable; mais nous sommes encore sur la terre, et le fleuve de notre vie n’est pas toujours limpide.

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— Explique-toi. Edward. Comme ces tristes paroles me font souffrir! Et elle avait des larmes dans la voix.

Asseyons-nous à l'entrée de la‘ Grotte, ” à l'ombre de ce cormier, lui dit Marie. Lorsqu'ils furent assis auprès l’un de l’autre, ma sœur, dit Edward, il me faut te dire la vérité, la triste vérité.

— Que tu me fais languir !

— Ecoute, Marie. Mon père adoptif, le Grand-Chef, estrevenu de la chasse; il me veut auprès de lui !...

— Edward, tais-toi, lui dit sa compagne, en lui mettant sur la bouche sa main délicat», Voudrais.tu me laisser seule ?

— Laisse moi fluir, Marie, Na parle plus, car tu vas In ôter tout conrage, avec tes parolts. J'ai vu sa lettre: il supplie M le curé de me laisser partir. C'est décidé; Cans deux jours une goëlette part el eile m’amènera vers ma famille, vers la tombe de ma mère,

Il s'arrêta. Marie-Aimée est comme frappée d'i nanition, Enfin le cœur se brise et les larmes jaillissent à flots. Tous deux semblent pétrifiés; ils gardent le silence: silence troubli par d’amers sou pirs ? ; pl

Marie, la première, rompt ce silence pénible qui pèse lourdement sur leurs âmes.

— Edward, dit elle, voudrais-tu partir ainsi, et me laisser toute seule ? Partir! As-tu songé à ce que je souffrirais encore, loin de toi? Non, non; tu veux me tromper. On ne peut pas te séparer de moi qui suis heureuse quand tu es là, à mes côtés! Edward, situ l'en vais là-bas, tu ne me reverras plust et comme eff'avée d’avoir prononcé ces paroles, elle se cache la figure dans ses deux mains,

— Marie, ne parle pas ainsi ! Ne prononce jamais de ces paro'es qui brisent l’âme. J'ai assez d’angoisses das le cœur, épargne-moi ces cauchemars poignants qui me poursuivraient au milieu de mes rèves. Les tombes ne sontelles pas assez souvent ouvertes pour engloutir ceux qui m'étaient chers? Voudrais tu, Marie, quitter cette terie pour toujours ?

— Non, parce tu y vis. Mais...

— Marie, chasse cette pensée qui m'attriste et me blesse au cœur. Dieu ne voudrait pas abreuver ma

de me conserver lon cœur. Ce sera ma pensée consolatrice durant l’absence. Quand je ne te verrai pas venir, à la dernière heure, cette pensée me sourira et me consolera de ton éloignement,

— Marie ! Marie! s'écrie Edward, en cachant son visage dans 8°s mains.

— Parle-moi, mon frère ; si l'impossible se dresse devant mes seuls désirs; si ce cœur me rejette, dis le moi. Victime résignée d’avarce, je courbe la tête. Je me consolerai en pensant au passé, au souvenir de ces jours béuis où J'aurai joui de ta présence qui semble nécessaire À ma vie!

— Marie, Dieu ne l'a pas placée sur mon chemin par pur Hazard. J'étais orphelin dans la vie, il m'a fait rencontrer uue âme bonne et aimante ; il a conduit le penchant de mon cœur vers toi, dont le cœur pouvait dédommager la peine d'une vie troublée et brisée comme la mienne, Ah ! combien de fois je l’ai remercié, ce Dieu trop bon, de m'avoir donné une sœur aussi fidèle, aussi bonne. À cette sœur bien aimée je demande dans mon cœur attendri: M'aimes-tu ?

-- Edward, dois-tu l’ignorer ? et le sang de la pudeur, signe non équivoque d’une pureté admirable de cœur et de sentiment, colora son front et sos joues.

— Et moi, Marie, me croirais-tu ingrat? Tu m'aimes, tu souffres de ma souffrance, tu pleures avec moi, Lu regreltes mon absence, et je ne t’aimerais pis ? Marie! je t'ai consacré un cœur brisé par la mort des siens, Nulle femme autre que toi ne le possèdera. Je te le donne pour toujours; je ne saurais le mettre en de meilleures mains. Que la volonté de Dieu se fasse!

Nouveau serment solennel qui devait Ôtre tenu religieusement, C'était une bien douce consolation pour eux deux. Ils avaient souffert l’un l’autre; un nouvel exil leur avait permis de se connaître, d’approfondir l'attachement de leurs âmes, Ils se connais. saient; Dieu avait été témoin de leur serment ; c'était une lueur d'espérance dans la nuit de douleur qu’allait susciter cette nouvelle séparation.

Le dernier soir est arrivé. A la ferme, Marie et

vie d'un nouveau calice d'amertume. N'ai.je pas été | Edward se parlent à voix basse. C'est l’heure où le assez malheweux jusqu'ici? Ah! depuis que je soleil se couche, où la nature revêt un caractère de

l'aime, ma sœur, je commence à croire au bonheur. Si quelques nuages arrivent à l'horizon de notre vie : nuage de la séparation, de l’absence et du doute, je me souviens tonjours que nous foulons encore la terre. Ainsi, ma sœur, Dieu exige de nous un sacrifite nouveau, une cruelle séparation. Au nom de l'amitié que tu me portes, au nom de ce que tu as de plus cher au mond, accepte cette immolation pour notre bonheur à venir. Dieu est avec nous, et il ne saurait nous abandonner,

Marie écoutait, la tête penchée, ces paroles si douces qui pénétraient jusqu’à l’âme. Ses larmes tombaient silencieuses sur ses mains jointes comme dans la prière: elle semblait prier. Soudain, essuyant ses larmes, elle relève sa tête ; ses yeux sont encore tout humides ; elle les fixe sur ceux de son compagnon, puis saisissant sa main :

— Je veux être forte, dit-elle, mais à une condi. tion, et la voix lui tremblait. Promets-moi, Edward,

grandeur qui sied bien À un ouvrage qui eût pour maitre le divin architecte Nos deux amis semblaient gènés par la présence des autres personnes, car leurs larmes ne dépassent pas leurs cils tout humides.

— Marie ! dit Edward en la regardant d’un air attristé, que nos cœurs se rencontrent dans une même prière. Sur la tombe de ma mère, J'aurai un nou. vean nom à prononcer, Sois prudente en tout et tou-

jours, ma chère Marie. Conserve-moi ta santé, ou

bien conserve la pour ceux que tu dois aimer dans la vie.

— Adie: ! Edward, dit à son tour Ja pauvre enfant. Dieu sait combien ce départ va laisser un vide dans mon cœur. ‘Fu m'as donné ton cœur, je veux vivre pour le conserver, Puisses tu me retrouver au retour heureuse et contente ? Mais... allons! Je ne veux pas L'attrister. N'oublie pas ta pauvre Marie qui va demeurer bien triste, loin de toi. Je prierai

le ciel qu'il veille sur mon Edward exposé au péril de la chasse.

On se sépara. Ecoutons ces soupirs, ces sanglots comprimés! Ecoutons ces paroles du cœur, ces su-

‘blimes prières d'âmes brisées * qui font l'assaut du C'

ciel, ” C'est Marie priant au pied du Christ appendu | à la muraille de sa chambre.

“ Mon Diêu, disait-elle, il va partir ! Comment le retenir ? C'est impossible ! Quel sacrifice pour mon cœur! Mais, mon Dieu, je le dépose à vos pieds, pour son bonheur. Pour moi, je courbe mon front sous la rigueur de votre main qui me frapse dans mon amour. Au ciel! au ciel! je le nosséderai sans retour. Sur cette terre, je craindrai toujours qu'on me l’enlève.”’ Elle se coucl'a en pleurant, Quelle nuit! Quels rêves affreux |! Quels fantômes morstres se dressèrent à ses yeux égarés par la peur!

Quant à Edward, il ne ferma pas l'œil de la nuit. Laissant,un libre cours à sa douleur, il pria pour consoler son cœur. Au lever du jour, dès que l'aube eut blanchi le ciel, sûr de trouver le vieux prêtre en oraison, il alla frapper à sa porte. Ille reçut à bras ouverts, déposa sur son front un baiser tout paternel et lui demanda de ne p's oublier de venir le voir après la chasse, Arrivé au rivage, Edward jeta un dernier regard vers la maison dont le toit abritait celle qu'il avait juré d'aimer toujours. Il crut voir s'agiter une main blanche à la fenêtre, et ce fut tout,

L'espace, qui désormais le séparait, allait toujours augmentant avec la course de la goëlette, La mer était grosse et les vagues ouvraient leurs bouches béantes, prêtes à engloutir une proie. La mer mon. tait ; à l'horizon, plusieurs barques dessinaient sur le bleu sombre du ciel leurs voiles blanches en triangles.

Marie vit partir le vaisseau amenant une partie d'elle-même. Accoudée à la fenêtre, elle le suivit toujours du regard, jusqu’à ce qu’il disparut au loin sur les flots. Elle lui lança un dernier adieu puis elle ferma sa fenêtre.

La natire, embellie des beautés des jours d'été, ne charmera plus ses yeux. Les promenades au grand air seront mises de côté, car elle n’a plus Edward pour les partazer. Lui près d’eile, tout de venait beau, riant, sublime, admirable; absent, c’était le désert: désert dans la vie, désert dans l’âme, désert partout. C'est un vide immense que l'amour même de ses parents pourra à peine combler. Vide affreux qui rend la vie une réalité qui n’a plus de charmes pour la cœur.

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