‹ Les Epreuves De CharlotteChapitre 2 sur 17 · PIERRE · texte numérisé non relu

PIERRE

M. Guêpier est là, mademoiselle, il dit qu'il a besoin de vous parler. C'est urgent, qu'il a dit; il faut venir tout de suite. »

Charlotte suivit Pierre au salon et y trouva en effet M. Guêpier et Mme Poise, en grand conciliabule.

« Ma chère enfant, lui dit son tuteur, il faut absolument que je prenne une décision à ton sujet. Tu le sais, ma pauvre petite, le château est vendu à une famille d'Anglais qui doit venir s'y installer dans quelques jours. Je voudrais pouvoir te garder auprès de moi, mais la chose est malheureusement impossible. Je suis un vieux garçon; je n'ai ni mère ni sœur pour s'occuper de mon ménage. Que deviendrais-tu seule, abandonnée dans ma maison? mes affaires

m'absorbent tout entier; je ne te verrais qu'aux heures des repas. Ce projet auquel j'ai beaucoup pensé est irréalisable. Reste donc le couvent ou un pensionnat quelconque. »

M. Guêpier fit une pause. Charlotte ne disait rien; les mains jointes, le cœur serré, elle se tenait droite, immobile, retenant avec peine les larmes qui débordaient de ses yeux pendant ce douloureux entretien.

M. Guêpier reprit, après avoir toussé poiu^ raffermir sa voix qui tremblait un peu :

« Je crains que le régime de la pension ne te paraisse bien dur après l'entière liberté dont tu as joui jusqu'ici, et qu'il n'ait une mauvaise influence sur ta santé. J'ai donc écrit à un neveu de ton bon-papa, qui habite l'Allemagne depuis fort longtemps et qui est le père d'une nombreuse famille, pour lui demander s'il consentirait à se charger de toi — moyennant finances, bien entendu — et je lui fixais d'avance le prix approximatif de ta pension. Je viens de recevoir sa réponse. Après quelque hésitation, il accepte. Il ne tient donc plus qu'à toi de décider. Tu es assez raisonnable et assez intelligente pour qu'on te permette de donner ton avis.

Qii'esl-ce donc que ces cousins, bon ami? Jamais je n'ai entendu parler d'eux et bon-papa ne leur écrivait jamais.

M"^^ POiSE, intervenant.

Yotre bon-papa ne vous en parlait jamais parce qu'il était depuis longtemps en froid avec cette branche des Silbermann. Son neveu, Gaspard de Silbermann, qui passait à ses yeux pour peu intelligent et très faible de caractère, avait été envoyé tout jeune dans une petite ville d'Allemagne; il s'y était marié avec une demoiselle de là-bas. Votre bon-papa désapprouvait beaucoup ce mariage qu'il trouvait inconsidéré et indigne d'un Silbermann.

CHARLOTTE, vwement»

Mais alors je ne veux pas aller chez ce cousin puisque mon bon-papa désapprouvait sa conduite.

M* GUÊPIER

Rassure-toi, Charlotte. Je ne songerais pas à t'y envoyer s'il y avait eu des dissentiments graves entre lui et ton grand-père. Le cousin Gaspard et sa femme, la cousine Hilda, sont des gens parfaitement honorables. Ton bon -papa s'était d'ailleurs réconcilié avec eux et il avait même été leur faire visite peu de temps avant ta

naissance. — Tu peux donc parfaitement choisir d'aller chez eux plutôt qu'au couvent sans le plus petit scrupule de conscience.

Et vous dites qu'il a plusieurs enfants, ce cousin Gaspard?

M^' GUEPIER.

Sa famille est très nombreuse: il a des garçons et des fdles.

Est-ce qu'il y a des enfants de mon âge dans le nom.bre?

M" GUÊPIER

Certainement. Je crois qu'il y en a de tous les âges. D'ailleurs je vais te lire la lettre du cousin Gaspard en réponse à la mienne ».

Et M. Guêpier, déployant un papier, lut ce qui suit :

« Monsieur,

« J'ai attendu quelques jours avant de vous « répondre, voulant avoir l'avis de Mme de Silcc bermann, qui était justement à la campagne « avec ma fille aînée quand j'ai reçu votre ^t lettre. Après quelques hésitations bien légi- (c times, Mme de Silbermann me charge de vous

« dire qu'elle consent à prendre chez elle notre « petite cousine aux conditions que vous nous « proposez. Votre pupille jouira chez nous des « charmes de la véritahle vie de famille. Mes « enfants, garçons et filles, sont exceptionnel- « lement aimables et formeront pour elle la plus « agréable des sociétés; quant à Mme de Silber- « mann, est-il besoin de vous dire que c'est une « femme supérieure, le type de la maîtresse de « maison, lanière de famille par excellence. Notre « petite cousine trouvera en elle le meilleur et « le plus rare exemple de toutes les vertus. « Recevez, Monsieur, etc., etc.

« P.-S. — Mme de Silbermann me charge de « prévenir votre pupille qu'elle ne doit pas ce compter chez nous sur le luxe et l'apparat au " milieu desquels elle a vécu chez son grandce père. Nous sommes dans une position de force tune très modeste^ et en fùt-il autrement que « nous priserions toujours la simplicité parce dessus tout.

ce Votre dévoué,

ce Gaspard de Silbermann.

ce 2^ Post-Scriptum. — Mme de Silbermann me a charge de vous dire que, pour plus de comme-

« dite, la pension devra être payée d'avance. » M^ GUÊPIER, au bout d'u7i moment de silence. Eh bien, Charlotte, qu'en dis-tu? que décidestu?

Je dis que j'aurais mieux aimé savoir s'il y a un jardin, que d'être prévenue des perfections de la cousine de Silbermann.

M*^ GUÊPIER, ne pouvant setwpêcher de rire.

Tu peux être sûre qu'il y a un jardin : dans toutes les petites villes, les maisons ont des jardins; si le cousin Gaspard n'en parle pas, c'est parce que la chose va de soi.

Bon ami, j'ai entendu les grandes personnes dire que la nuit portait conseil. Laissez-moi y réfléchir jusqu'à demain, et je vous promets de vous donner une réponse, quand vous viendrez dans l'après-midi-

M^ GUÊPIER

Comme tu voudras, ma chère enfant; mais je dois te prévenir que, pour ma part, je désire vivement te confier à tes cousins ; tu as été très gâtée, très choyée par ton pauvre grand-père qui te tenait lieu de papa et de maman; tu as vécu au irrand air. très librement. Je ne te vois

pas pensionnaire dans un couvent. Je t'avoue franchement que je ne serai jamais tranquille, et que mon existence sera troublée par une constante préoccupation, si tu ne me laisses pas le remettre entre les mains de ta cousine Silbcrmann, qui doit être, à n'en pas douter, une excellente mère de famille. »

Le lendemain matin, la pauvre petite Charlotte, les yeux rougis par les larmes qu'elle avait versées toute la nuit, mais l'air calme et décidé, entra dans la salle à manger où se trouvait déjà Mme Poise, et lui dit d'un ton ferme :

« Madame Poise, je sens bien que mon tuteur désire me voir aller en Allemagne, et que la responsabilité d'une petite fille comme moi lui fait peur. Vous pouvez écrire au cousin Gaspard en le remerciant bien de ma part; je cuis prête à me rendre chez lui dès qu'il le faudra. »

Le jour même, Mme Poise s'occupa des préparatifs du départ de Charlotte, car le temps pressait, et la famille anglaise annonçait son arrivée. Huit jours après, Charlotte, agenouillée devant la tombe de son cher bon-papa, lui faisait ses adieux, et, mains jointes, le cœur gonflé de douleur, lui promettait de conserver à jamais sa mémoire :

« Adieu, mon cher bon-papa, adieu, disait la petite fille, c'est demain que je pars; je ne la verrai plus, la maison que j'aimais tant. Je vous promets d'être bonne, d'être forte, d'être courageuse, pour que votre petite-fille se montre digne de vous. Mais, oh! mon cher bon-papa! que je suis malheureuse, et comme j'ai du chagrin. Non, jamais, jamais, aucune petitefille ne fut aussi à plaindre que la vôtre. Protégez-moi, mon cher bon-papa, donnez-moi du courage; si vous ne me venez pas en aide, les forces m'abandonneront. »

Ce fut Mme Poise qui accompagna Charlotte à Regelberg. Le notaire ne pouvait abandonner son étude, et, à part lui, il n'était pas fâché d'avoir un bon prétexte pour esquiver ce qu'il considérait comme une corvée, car il avait une étrange horreur des déplacements. Le voyage fut long et pénible. Chaque sifflement de la machine causait à Charlotte une douleur physique, semblable à un coup de poignard qui lui aurait transpercé le cœur. On passa par plusieurs villes très intéressantes, telles que Strasbourg, Nuremberg, Stuttgart; mais la petite fille, qui avait pourtant l'esprit ouvert et curieux de toute nouveauté, ne donna pas un regard au

paysage. Les yeux fixes, l'esprit absorbé par une pensée, toujours la même, elle revoyait en imagination le château des Silbermann, la tonnelle couverte de clématites et de jasmin; et puis, au fond d'un cimetière, une tombe, et sur cette tombe, les mots qu'elle croyait toujours lire :

ici repose Ludovic de Silbermann.

Enfin, après trente-six heures de voyage, on arriva à Regelberg. Mme Poise prit une voiture, donna l'adresse de M. Gaspard de Silbermann et s'y fit conduire sur-le-champ.

Les voyageuses n'en pouvaient plus de fatigue.

Arrivée à Regelberg.

Au coup de sonneile de Mme Poise, une Donne à la figure luisante comme si elle l'avait frottée de graisse et au tablier non moins graillonneux, vint ouvrir la porte. Précédant les voyageuses, elle les introduisit dans une vaste pièce qui était, à n'en pas douter, la salle à manger, car on y voyait une grande table, recouverte d'une toile cirée, et, autour de la table, plusieurs personnes assises buvaient du café au lait et mangeaient des tartines de pain et de beurre.

Quand la porte s'ouvrit, toutes les personnes présentes levèrent la tête, et une grosse dame, occupée à mettre du sucre dans sa tasse, dit, sans se déranger : « Ah! voilà sans doute la petite cousine! »

Puis, comme personne ne bougeait, Mme Poise, dont toutes les idées sur la politesse et le savoir-vivre étaient complètement bouleversées par cette réception sans gêne, s'approcha de la grosse dame, et lui dit en allemand (langue qu'elle savait fort bien) : « J'ai bien l'honneur de vous saluer, madame. Je suis Mme Poise, l'institutrice de la petite Charlotte de Silbermann, et je vous amène mon élève pour la confiera vos bons soins. Sans doute vous êtes Mme de Silbermann, la cousine de Charlotte?

— En effet, répondit la grosse dame. Asseyezvous, madame. » S'adressant à deux jeunes garçons assis à côté d'elle :

« Ludwig, Friederich, faites place. » Les deux garçons, ainsi interpellés, se recalent maussadement, mais ne font pas mine de se lever pour aller chercher une chaise.

La grosse dame, continuant avec le même calme, comme si Mme Poise et Charlotte, au lieu d'avoir fait un voyage de trenle-six heures.

Mme Puise salua Mme de Silbermann

ARRIVÉE A REGELBERG. 31

venaient de rentrer après une pctile promenade d'agrément autour de la ville :

« Prenez place, madame. Je vais vous servir une tasse de café au lait. M. de Silbermann n'est pas ici; il ne revient que très tard de son usine. » Se tournant vers la petite fille qui se dissimule — le cœur serré d'angoisse et d'intimidation — derrière son institutrice : « Allons, avancez, prenez place, Charlotte. »

Mme Poise et Charlotte « prendraient place « bien volontiers, car elles n'en peuA^ent plus et sont brisées de fatigue. Mais les personnes présentes continuent à ne pas se déranger, et nul ne songe à leur offrir des chaises. Charlotte pense qu'elles vont être obligées de « prendre place » accroupies sur leurs talons, à la façon des Turcs ou des tailleurs. Mais Mme Poise, jetant autour d'elle un regard circulaire, aperçoit deux chaises dans un coin de la salle à manger, et les approche elle-même de la table, non sans se voir dans la triste nécessité de bousculer quelque peu Ludwig et Friederich, qui ne bougent pas plus que des termes, et dévisagent sournoisement les nouvelles venues en ricanant et en se poussant du coude,

Charlotte se fait toute petite, toute petite, et

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elle aussi observe à la dérobée — mais non pas sournoisement, car elle en est incapable — ceux avec lesquels il lui faudra vivre pendant longtemps.

A la droite de Mme de Silbermann — est-il possible que cette grosse dame, qui a l'air d'une cuisinière, ait droit au nom de Silbermann? — sont les aimables jeunes garçons que leur mère a désignés par les noms de Ludwig et Friederich. A sa gauche une jeune fille d'une vingtaine d'années tricote d'un air hargneux, et pose de temps en temps son tricot pour avaler une gorgée de café au lait, tout en fixant sur Charlotte, pardessus la tasse, deux gros yeux ronds comme ceux d'un oiseau. Enfin, au bout de la table, une petite fille aux airs vieillots s'amuse à faire des grimaces à un grand jeune homme blafard, qui la regarde sans manifester aucune surprise ni émotion, tout en tirant des bouffées de tabac d'une longue pipe en porcelaine.

Mme Poise, après avoir accepté la tasse de café au lait que lui offrait Mme de Silbermann, promena ses regards pointus autour de la table et dit d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre aimable :

« Mon Dieu, quelle nombreuse famille, madame I Tous ces enfants sont-ils les vôtres?

ARRIVÉE À REGELBERG. 33

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