‹ Les Epreuves De CharlotteChapitre 4 sur 17 · M™*^ POISE · texte numérisé non relu

M™*^ POISE

vec plaisir, madame, d'autant plus que nous avons bien besoin, Charlotte et moi, de nous débarbouiller. Nous devons être noires comme des cheminées. Un peu d'eau fraîche va nous faire grand bien.

LA COUSINE DE siLBERMANN, avec uïi sourîve iroïiique.

Oui, oui, je sais, les Français ont la manie de se laver les mains toute la journée. C'est une véritable lubie.... »

Charlotte ne comprit pas très bien ce que venait faire là le mot « lubie » d'autant plus que la cousine le prononça « lupie »; mais elle saisit son intention de dire quelque chose de désagréable contre les Français, et comme Charlotte était vive et sensible, elle ne put s'empêcher de s'éci icr :

ce Ce n'est pas un déCaut de se laver les mains, et les Français ont bien raison de vouloir être propres. »

Le visage rond de la cousine prit une expression de mécontenlement qui prouva que cette grosse dame si placide savait au besoin avoir l'air on ne peut plus désagréable.

« Vraiment, dit-elle en se tournant vers la petite fille, voici une petite demoiselle qui s'emporte bien lacilement. Ici nous ne nous fâchons pas pour si peu, nous sommes des gens plus calmes. J'espère qu'elle apprendra à le devenir, car la paix est l'élément indispensable de mon existence. »

La cousine de Silbermann proclama son amour de la paix sur un ton agressif qui atténuait singulièrement l'effet de ces paroles soi-disant conciliantes. Charlotte baissa la tête sans répliquer. Elle sentit qu'elle avait eu tort de prendre si au tragique une remarque évidemment désagréable, mais au fond sans portée, et qu'elle ne devait pas se permettre de répondre sur ce ton à une personne qui avait droit au respecl, ne fût-ce qu'à cause de son âge.

Quand Charlotte entra dans la chambre que lui destinait la cousine de Silberman, elle recula

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d'iiorreur.... Et elle eut tout à coup la vision de sou ancienne cliambrclte rose, avec ses rideaux de perse et sa tapisserie à fleurs, son lit en cuivre drapé de rose et tous ces petits riens qui en faisaient le plus joli nid du monde. Combien celle-ci lui ressemblait peu! aux fenêtres il n'y avait pas de grands rideaux, et un carreau cassé avait été remplacé par du papier. Le lit était en fer, recouvert d'une affreuse couverture de laine grise dont Tes domestic|ues de son grand-papa n'auraient pas voulu. — Pas de toilette, mais sur une vilaine table boiteuse, une cuvette « grande comme un dé à coudre, » pensa Charlotte et un pot à eau ébréché. Sous la table un seau et un broc en zinc si crasseux qu'ils n'avaient jamais dû être nettoyés... La pauvre Charlotte n'était pas une petite tille vaniteuse. Si elle tenait aux choses bien arrangées et élégantes, c'est parce qu'elle aimait d'instinct tout ce qui est joli, et parce qu'elle avait un goût beaucoup plus développé c{ue ne l'ont en général les enfants de son âge.

L'aspect sordide et surtout malpropre de cette vilaine chambre lui serra le cœur. Elle restait sur le seuil, ne pouvant se décider à entrer. Mme Poise, choquée aussi, non dans son goût.

comme Charlotte, mais dans son amour de l'ordre et de la correction, demanda :

« C'est ici qu'habitera Charlotte?

. — Certainement, répondit avec aigreur Mme de Silbermann à laquelle n'avait point échappé la pénible surprise des voyageuses. Sans doute ce n'est pas une chambre de princesse; mais chacun fait ce qu'il peut. Mes filles et mes garçons s'en contentent bien. Je pense que Charlotte saura en faire autant. »

Mme Poise aurait pu répondre qu'il n'est pas nécessaire d'être une princesse pour coucher dans un réduit propre et se laver les mains dans une cuvette de dimension vraisemblable. Mais elle garda prudemment cette réflexion pour elle, ce qui prouve que la politesse française n'est pas aussi inutile qu'on voulait bien le dire chez les Silbermann.

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Première tournée.

Le lendemain malin, quand Charlotte enlra, suivie de Mme Poisc, dans la salle à manger où la bonne crasseuse les avait conviées d'un air maussade à se rendre pour le premier déjeuner, elle trouva comme la veille cousins et cousines rassemblés autour de la table et se bourrant, sans souffler mot, de pain, de beurre, de miel, et de café au lait. Mais cette fois, le chef de famille était présent, et lui du moins parut s'apercevoir de l'entrée des deux voyageuses. Il se leva pour venir à leur rencontre, salua Mme Poise, et s'adressant à Charlotte :

« Bonjour, ma petite Gharlotle, lui dit-il d'un air affable; voyons que je te regarde avant de t'embrasser. Tu me rappelles tout ce que j'ai quitté depuis si longtemps et qui était presque sorti de ma vieille mémoire : ma famille et ma patrie. ^^

Charlotte se tenait bien droite devant l'oncle de Silbermann, et le regarda en face, dans les yeux, sans fausse timidité ni hardiesse, en petite fille franche et bien élevée qu'elle était. Le vieux cousin contempla ses yeux bleus candides et fiers, ses jolis cheveux blonJs aux reflets d'or, son petit visage rond que la nature avait fait joyeux et ouvert et dont les belles couleurs pâlissaient et se ternissaient sous l'influence d'un chagrin au-dessus de son âge :

ce Comme tu ressembles à ton grand-père, ma pauvre petite! lui dit-il en soupirant. Tu as ses yeux et ses cheveux. Et quelle bonne frimousse éveillée ! Une vraie petite Française ! »

Ces bonnes paroles, les premières, les seules que Charlotte eût entendues depuis son arrivée à Regelberg rendirent un peu courage à la petite fille — à douze ans on espère si vite! Elle eut un élan de tout son être vers le cousin qui avait connu et aimé son cher bon-papa, qui lui, du

moins, songeait à évoquer son souvenir, et se levant sur la poinle des pieds, ce fut de tout cœur qu'elle lui passa ses bras autour du cou et l'embrassa bien fort sur les deux joues.

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