‹ Les Epreuves De CharlotteChapitre 5 sur 17 · LE COUSIN DE SILBERMANN · texte numérisé non relu

LE COUSIN DE SILBERMANN

On m'a dit que tu savais très bien l'allemand, petile. Tu ne le sentiras donc pas dépaysée auprès de nous. Et puis tes cousins et cousines parlent aussi le français quand ils le Acculent, n'est-ce pas, enfants? >>

Ce disant, le cousin de Silbermann se tourna vers les enfants, mais n'en obtint aucune réponse. Franz, Ludwig- et Friederich ne levèrent même pas la tête. On eût dit que la question ne les concernait nullement. Wilhelmine et Marguerite se regardèrent en ricanant, on ne sait pourquoi. Et la voix de la cousine de Silbermann s'éleva maussade et fâcbée :

« Gaspard, quand tu auras fini tes compliments, tu voudras bien te rasseoir, n'est-ce pas? Le café refroidit.

LE cousLN DE SILBERMANN, avec empressement.

Mais certainement, Hilda, tout de suite, tout de suite. Je te demande bien pardon, je ne songeais plus au café....

Et s'embroui liant dans une pbrase d'excuse,

M. de Silbermann reprit sa place, tout penaud, avec l'attitude confuse d'un enfant qui vient d'être réprimandé.

Charlotte s'étonna, à part elle, dans son petit bon sens précoce encore mûri par les épreuves, que le cousin de Silbermann autorisât sa femme à le tancer comme on tance un écolier, et ses maussades enfants à le traiter sans le respect et les égards qui sont dus au chef de la famille. Rien n'était plus choquant que ce spectacle. Sa surprise en fut si grande qu'elle se mit à examiner attentivement le cousin de Silberman, à l'égal d'une sorte de curiosité. Et il produisit sur elle une singulière impression. Il lui fit l'effet, non pas d'un vieux monsieur comme son grandpère, mais d'un grand enfant dont la figure aurait vieilli et dont les cheveux auraient grisonné sans qu'il fut jamais parvenu à l'âge d'homme.

Et Charlotte ne se trompait pas; elle avait bien jugé, avec son intelligence ferme et droite. Le cousin de Silbermann n'était qu'un grand enfant. Il n'avait ni énergie, ni volonté. L'air sans cesse effaré, affairé, distrait et dans la lune, ses souliers délacés, sa cravate remontant dans son cou par-dessus son faux col, il lui était arrivé de sortir ayant un chapeau sur la tête et en

tenant un autre à la main. Un jour, en soirée, il avait tiré de sa poche une chaussette en guise de mouchoir. On le voyait parcourir la ville pour se rendre à ses affaires, les lunettes remontées sur le front, (enant sous son bras une serviette bourrée de papiers dont il perdait la moitié en route, courant toujours, essuyant son front en sueur, passant sans les voir devant les personnes qu'il connaissait le mieux, et tirant, en revanche, de grands coups de chapeau à celles qu'il n'avait jamais vues.

Le cousin de Silberman n'avait guère plus de cervelle qu'un vieil oiseau ou qu'un vieux bébé; il passait dans la vie sans y rien comprendre, à la fois crédule à l'excès et rebelle aux vérilés les plus élémentaires, dépourvu de discernement et de jugement, éternelle dupe de sa famille et de son entourage. Mais il faut lui rendre justice, il gardait du temps passé des manières affables et courtoises et un fond de politesse bien tenace, puisque les sarcasmes de la cousine Hilda n'avaient pu en triompher. Cette urbanité surprenait par contraste dans un milieu où la grossièreté était élevée à la hauteur d'un principe. Le cousin de Silberman était d'ailleurs un excellent homme, si tant est qu'un homme puisse

être excellent quand il est incapable de diriger ses enfants et tremble devant sa femme comme un petit garçon.

Oui, le cousin de Silberman tremblait devant sa femme, il n'y a pas à dire; et pourtant la cousine Hilda ne s'emportait jamais, ne criait jamais, ne discutait jamais. Mais elle avait une façon de le regarder de ses petits yeux de poule qui le faisait rentrer sous terre. Et puis elle était si têtue, si têtue, elle opposait à toute influence une telle force d'inertie, qu'avec elle il fallait toujours céder. Vouloir la raisonner, c'était proprement essayer de raisonner une borne. Si bien qu'on ne savait plus si le cousin Gaspard était devenu si faible parce que sa volonté avait dû se briser contre un mur, ou si la cousine Hilda était devenue si autoritaire, sous des apparences endormies, parce qu'elle avait compris que le cousin Gaspard ne lui résisterait jamais. Sans doute l'amalgame s'était fait tout seul, et on ne saurait jamais qui avait commencé.

Quand le déjeuner fut achevé, Mme Poise manifesta le désir de rester quelques moments seule avec M. et Mme de Silberman pour les entretenir de la situation de Charlotte. Elle voulait régler avec eux la question de pension, leur dire

quelles étaient les ressources — bien faibles, hélas! — que le bon-papa avait laissées à sa pelite-fille, leur faire part des intentions de son tuteur au sujet de l'éducation et de l'instruction qu'elle devait recevoir, — en un mot s'entendre avec eux sur tous les détails matériels, car Mme Poise était une personne d'ordre et de tête; si elle manciuait de sensibilité et de naturel, elle avait en tout cas le sentiment de son devoir et tenait à honneur de remplir convenablement la mission dont l'avait chargée le tuteur de Charlotte en lui confiant l'enfant.

Tandis que s'échangeaient des propos peu gais sur le sort de Charlotte, cousins et cousines avaient emmené la petite au jardin et lui en faisaient les honneurs à leur manière. Le jardin était vraiment superbe. Ce fut une joie pour Charlotte de penser qu'elle pourrait passer des journées dans ce coin de verdure, où la beauté des fleurs la consolerait de la maussaderie des gens. Il était on ne peut plus mal soigné, mais pittoresque dans son désordre et son abandon. Charlotte se promenait entre les plates-bandes incultes, admirant les roses, les lis, les œillets, les glaïeuls qui y croissaient au hasard. Wilhelmine et Marguerite l'accompagnaient et enga-

gèrent la conversation en allemand. Vous savez déjà que Charlotte possédait cette langue à peu près aussi bien que sa langue maternelle, de sorte que les cousins et cousines qui s'étaient bien promis de la tourner en ridicule, en furent pour leur courte honte et durent se passer de la charitable et spirituelle distraction sur laquelle ils comptaient si bien.

WILHELMINE

Quel âge avez-vous?

Douze ans et demi. Et vous?

WILHELMINE, avec aigreuv.

Qu'est-ce que cela peut bien vous faire de savoir l'âge d'une grande demoiselle comme moi Vous êtes d'une indiscrétion!...

CHARLOTTE, avec uïi étoYinement naïf.

Mais vous m'avez bien demandé le mien? Gela ne peut pourtant rien vous faire non plus !

WILHELMINE, d'un air 'majestueux.

Moi, je vous l'ai demandé par politesse, pour vous faire plaisir, pour avoir l'air de m'intéresser à vous.

CHARLOTTE, toujouvs naïvemeut.

Moi aussi, je vous l'ai demandé par politesse.

Je VOUS assure que cela ne m'intéresse pas du tout non plus.

wiLiiELMiNE, ricanant.

Tous êtes bien aimable; je vous remercie. CHARLOTTE, ttvec vivacité.

Je suis comme vous, je dis la même chose que vous. Pourquoi serait-ce bien quand vous le dites, et serait-ce mal quand je le répète? »

Wilhelmine ne répondit rien — et pour cause. Mais comme elle avait très mauvais caractère, elle devint rouge de dépit. Décidément la conversation était mal engagée. La grande cousine ne s'attendait pas à trouver tant de défense et de jugement chez une petite fille, et elle était furieuse que cette bambine se permît de lui répliquer et d'avoir le dernier mot.

Charlotte, qui se repentait déjà de son mouvement de vivacité, reprit gentiment au bout d'une minute de silence :

« Quel beau jardin vous avez! J'adore les fleurs; je serai bien contente de venir me promener ici et les respirer. »

Wilhelmine demanda, la curiosité l'emportant sur le dépit :

« Chez votre grand-père, je suppose que vous deviez avoir aussi un jardin? »

Oh oui ! Il y en avait un immense, avec toutes sortes de plantes et d'arbusles rares. [Étourdiement.) Mais il était beaucoup mieux soigné et entretenu que celui-ci. Il n'y a pas de comparaison.

wiLHELMiNE, sèchemeiit.

Aussi votre bon-papa a-t-il fait tant de dépenses qu'à sa mort il a fallu vendre la maison, et il vous a laissée presque sans fortune. Il n'y a pas de plantes rares dans notre jardin, mais nous ne devons rien à personne. »

Ce fut au tour de la pauvre Charlotte de devevir rouge comme une cerise, et ses yeux se remplirent de larmes. Sans doute la petite fille avait eu tort de parler sans réfléchir; mais la réponse de la grande cousine indiquait un tel manque de cœur que Charlotte en resta confondue, et qu'elle ne se sentit même pas le courage de relever ce vilain propos.

Le tour du jardin s'acheva presque en silence; Charlotte ne répondait plus guère que par monosyllabes aux questions de ses cousines; encore Wilhelmine et Marguerite trouvèrent-elles moyen de lui faire plusieurs remarques désobligeantes sur la façon dont elle était habillée, dont elle

marcha il, dont elle était coiffée, entremêlées de critiques à l'égard des Françaises. Telle était la manière dont ces aimables filles comprenaient l'hospitalité.

Le soir, quand Charlotte se coucha dans son aiTreux petit lit de fer aux draps rudes et mal bordés, elle se remémora tous les incidents de la journée et se mit à pleurer amèrement en étouflant ses sanglots sous la couverture pour que Mme Poise ne l'entendît pas. Car elle sentait confusément, avec son intelligence développée* par le chagrin, que des consolations qui ne viendraient pas du cœur ne sauraient non plus trouver le chemin du sien, et que Mme Poise ignorait, hélas! les paroles qui calment et qui réconfortent. La pauvre Charlotte répétait tout bas désespérément : « Je les déteste, je les déteste, je les hais. Ils sont hôtes, ils sont méchants, ils sont laids, pouah, pouah! » Puis tout à coup, au milieu de sa colère et de sa douleur ,lui revinrent des paroles souvent répétées par son bon-papa : « Il ne faut haïr personne. Il faut aimer son prochain comme soi-même. Il faut voir le bon côté des gens. « La pauvre petite, soudain calmée, murmura doucement, comme si elle répondait à son grand-père : « Oui, bon papa, je tâcherai,

oui, mon cher bon-papa. » Et elle se dit qu'après tout elle était sans doute injuste à l'égard de sa nouvelle famille, qu'ils étaient raides et disgracieux avec elle parce qu'ils manquaient un peu d'affabilité et qu'ils ne la connaissaient pas encore; mais tout cela changerait certainement quand elle ne serait plus pour eux une étrangère, et quand ils auraient vu combien elle était disposée à les aimer et à leur faire plaisir. C'est sur ces bonnes pensées que la petite fille finit par s'endormir.

Charlotte fait de beaux projets.

Il y avait déjà quinze jours que la pauvre petite Charlotte avait été transplantée à Regeiberg et qu'elle essayait courageusement de se faire à sa nouvelle existence, supportable sans doute pour un autre enfant, puisqu'il n'y avait pas à souffrir au point de vue matériel, mais bien pénible pour la petite fille dont le cœur et l'intelligence étaient si développés. Mme Poise était restée une semaine entière chez les Silberman, bien cjue la cousine Hilda, fidèle à ses principes qui consistaient à considérer l'impoli-

tesse comme une vertu, ne l'en eût nullement priée. Mais il faut le dire à la louange de Mme Poise, elle n'avait pas voulu quitter Charlotte avant qu'elle ne l'eût vue s'acclimater un peu dans ce pays étranger, au milieu de cet entourage où tout était si nouveau pour l'enfant. Et maintenant Mme Poise, qui ne pouvait prolonger plus longtemps son séjour, venait de partir pour Moscou; elle se rendait chez une princesse russe, en qualité de lectrice et de dame de compagnie, engagée sur le renom de ses belles manières et\de sa haute distinction. Charlotte l'avait accompagnée à la gare et lui avait fait ses adieux en pleurant. Ce n'est pas que Mme Poise se fût jamais montrée ni bien tendre ni bien maternelle pour son élève, nous le savons; mais son départ rompait le dernier lien qui rattachait Charlotte au passé et à la patrie, et la petite fille s'y cramponnait désespérément :

« Madame, chère madame, vous ne m'oublierez pas, s'écria Charlotte en sanglotant, au momoment où Mme Poise s'apprêtait à gravir le marchepied du wagon en combinant son élan de façon à le concilier avec la dignité dont elle ne se départait dans aucune circonstanccï Vous m'écri-

rez quelquefois, vous ne m'abandonnerez pas? »

Mme Poise faisait rarement preuve d'une sensibilité exagérée; pourtant elle se sentit remuée par le désespoir de l'enfant, et un sentiment qu'elle n'avait jamais éprouvé que pour elle-même, celui de la pitié, s'éveilla tardivement dans son cœur. Elle eut comme dans un éclair la vision du triste sort de la petite fille, de son abandon moral, et ce fut d'un ton presque affectueux qu'elle lui répondit :

« Oui, ma chère Charlotte, je penserai à vous et je vous écrirai, je vous le promets. Vous aussi, vous me tiendrez au courant de votre santé et de vos études. Travaillez bien votre piano. Peut-être aurez-vous besoin plus tard, ma pauvre petite, de posséder un talent et de vous en servir.... »

Et pour ne pas perdre l'habitude de ramener tout à elle et de se mettre en avant, elle ajouta :

« Que serais-je devenue, mon Dieu, sans mon instruction et les talents d'agrément que j'avais cultivés dans ma jeunesse? Qui m'aurait dit qu'un jour je me verrais réduite, moi, Mme Poise, à en tirer mes moyens d'existence? »

La pauvre petite Charlotte continua d'une voix à peine distincte :

5i LES ÉPREUVES DE CHARLOTTE.

« Et quand vous m'écrirez, vous... vous me parlerez de mon bon-papa, puisque moi je ne pourrai jamais parler de lui à personne, que perponne ici ne le connaît bien ni ne l'aime.... »

Le souvenir du bon-papa, évoqué par Charlotte, dissipa instantanément l'émotion de Mme Poise, en lui remettant en mémoire ses déceptions et ses rancunes contre M. de Silberman par qui elle se croyait lésée; et ce fut d'un ton redevenu soudain pointu qu'elle répondit à Charlotte, en se dégageant de son étreinte :

« Si votre bon-papa l'avait voulu, ma chère enfant, nous n'en serions pas là, vous et moi. Nous aurions pu vivre tranquillement ensemble toutes les deux, sans séparation ni exil. Par une générosité mal entendue, il a comblé des indifférents tandis cju'il privait d'une récompense bien méritée les personnes dévouées de son entourage. »

Sur ces paroles, d'où le tact aussi bien que le cœur étaient complètement bannis, Mme Poise se tourna vers la cousine Hilda et lui fit ses adieux en la remerciant de sa bonne hospitalité. Or l'opinion de Mme Poise sur celte hospitalité était tout juste l'opposé de celle qu'elle lui exprima. Mais Mme Poise avait pour principe de

« conserver toujours les apparences », comme elle le disait, et d'être aimable avec tout la monde; ce n'était pas pour rien que la petite Charlotte l'avait qualifiée de « grosse chatte qui rentre les griffes », au temps heureux où il lui était permis de dire tout ce qui lui passait par la tète à son bon-papa.

Rentrée dans la maison qui devait être la sienne, Charlotte se souvint des promesses qu'elle avait faites à son grand-père quand elle était allée prier sur sa tombe et lui dire adieu, et la petite fille, vaillante et courageuse, résolut de les mettre aussitôt à exécution.

« Yoilà ce qu'il faut que je fasse, se dit-elle; ie vais bien travailler mon piano. Je me perfectionnerai autant que possible dans l'allemand. Je tâcherai de me rendre aimable, de ne pas me fâcher pour des petites choses, de m'habituer au caractère des gens, et peut-être que cousine Hilda, Wilhelmine cl Marguerite finiront par m'aimer un peu. Et quand je seiai giande et que j'aurai bien travaillé et réuss' à passer tou? mes examens, je retournerai lans le ^Jays ie bonpapa; je prendrai avec moi toutes les pauvres petites filles qui n'ont plus ni grand-père ni grand'mère, ni parents, ni personne pour les ai-

mer. Surloutje ne serai pas pointue et sèche avec elles comme Mme Poise l'a été avec moi, parce que je sais trop combien cela fait souffrir. »

Ces résolutions naïves dénotaient un bon sens, un cœur et une énergie bien rares chez une enfant de cet à^e. Oui, Dieu soit loué! la petite fille avait une âme vaillante, et chaque jour elle devait en donner de nouvelles preuves.

Charlotte fut bientôt au courant des habitudes de la maison. L'oncle Gaspard se rendait régulièrement tous les jours, le dimanche excepté, à son usine, où il manipulait des produits chimiques; il rentrait le soir couvert de taches des pieds à la tête et dans un désordre qui tenait bien plus encore à sa nature qu'au genre de travail auquel il se livrait. Frantz passait ses journées dehors sous prétexte de se rendre aux cours de l'Université, mais en réalité pour boire de la bière et fumer des pipes dans toules les brasseries de la ville. Ludwig et Friederich allaient en classe au gymnase le matin et l'aprèsmidi. Seules restaient à la maison la cousine Hilda, Wilhelmine et Marguerite. Wilhelmine en sa qualité de jeune fille à marier, dont l'éducation passait pour terminée, — comme sont terminées les choses qui n'ont jamais commencé

— n'avait soi-disant plus rien à faire qu'à se croiser les bras dans l'attente d'un mari. Marguerite, par la même raison qu'elle devait être aussi un jour une demoiselle à marier, se préparait à cet état en n'en faisant pas davantage.

ce D'ailleurs, le travail de tête, c'est bon pour les garçons », déclarait la cousine Hilda d'un ton péremptoire.

Encore eût-elle dû ajouter : « bon pour les garçons en général mais pas pour les miens en particulier », car, en vérité, le « travail de tête » ne paraissait pas accabler ses fils.

Le petit cœur de Charlotte, qui était avide d'affection, cherchait en vain à qui s'attacher autour d'elle. La cousine Hilda ne lui accordait pas la moindre attention; elle était absorbée tout entière par sa tendresse maternelle qu'elle entendait d'ailleurs d'une façon toute particulière. Aimer ses enfants consistait pour elle à leur laisser faire tout ce qu'ils voulaient sans jamais leur imposer aucun devoir ni contrainte, et sans travailler en quoi que ce soit au développement de leur àme ou de leur intelligence.

Certes, ce n'était pas ainsi que le grand-père de Charlotte comprenait l'éducation; il avait conscience de ses devoirs; il voulait faire d'elle

une vraie femme, à l'esprit solide, à l'âme bien trempée. Aussi l'infinie tendresse qu'il lui portait ne l'empêchait-il nullement de la répriman-^ der quand elle le mérilait.

Le cousin Gaspard n'existait pas : il était anonyme. Franz ne daignait se montrer qu'aux heures des repas, pendant lesquels — quand il était de bonne humeur — il se livrait à de grosses facéties qui suscitaient l'hilarité générale. En sa qualité d'étrangère, Charlotte ne pouvait en goûter le sel. Mais un vague instinct lui disait d'ailleurs que ce n'était pas dommage et qu'elle n'y perdait rien — au contraire. ^Vilhelmine et Marguerite, bornées, sottes et vaniteuses, ne lui inspiraient aucune sympathie; à chaque instant se trahissait leur basse et vilaine jalousie à l'égard de leur petite cousine qu'elles dénigraient sournoisement, se poussant du coude et ricanant à ses moindres gestes, dont rextrême et naturelle distinction étonnait leur vulgarité et passait à leurs yeux pour de la pose et de l'afféterie. Ludvvig était un gros garçon plein de soupe, aux joues rouges, tendues et luisantes comme un ballon du Louvre, pensait Charlotte. Il s'endormait après le dîner et ronflait sur ses livres au lieu d'apprendre ses leçons — si fort, si fort que

ChaiioUe se demandait comment un petit garçon pouvait faire tant de bruit avec un seul nez. Non, avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de s'attacher à aucun de ces gens-là.

Restait Fricdcricli dont nous n'avons encore rien dit. Agé de quatorze ans, grand pour son âge et bien découplé, son physique était beaucoup plus distingué que celui de ses frères et de ses sœurs. 11 avait d'assez beaux yeux noirs, bien que trop ronds et trop enfoncés, et un visage pâle et allongé qui au premier abord, ne manquait pas de charme. Mais sa physionomie était déparée par un je ne sais quoi de fourbe et de cauteleux, et de toute sa personne émanait quelque chose de mou, d'apathique, d'équivoque et d'efféminé, qui produisait une impression pénible et finissait même par inspirer une sorte de répulsion. Charlotte avait remarqué que Friederich ne regardait jamais personne en face, et que tous ses mouvements étaient gauches et contournés; mais comme il était en outre d'une taciturnité extraordinaire, elle supposa charitablement que cette manière d être tenait à une timidité exagérée, et son bon petit cœur en éprouva pour lui de la pitié.

Bien qu'il fût on ne peut plus grossier et désa-

grcable avec ses parents, auxquels il ne disait jamais ni bonjour ni bonsoir, ne répondant même pas à leurs questions et recevant les marques de leur sollicitude avec une hargneuse indifférence, Friederich était, à n'en pas douter et Ton ne sait pourquoi, le favori de sa maman. Elle avait une façon de lui dire « liebes Fritzele », en le regardant avec un air attendri et des yeux humides, qui faisait commettre à la pauvre petite Charlotte des péchés d'envie — mais d'une envie si légitime que personne, en vérité, n'aurait pu la blâmer de ce sentiment. Pauvre enfant! comme elle eût voulu, elle aussi, être appelée ce liebes Loltchen », et comme elle eût répondu autrement aux caresses et aux paroles affectueuses que ne le faisait ce maussade Friederich — toujours tête basse, l'air buté, ses épais sourcils noirs froncés au-dessus de son grand nez, et sa bouche de travers aux coins abaissés vers le menton dans une moue d'éternelle mauvaise humeur I

Et comme c'était étrange de grogner toujours, de ne parler que par monosyllables, de garder obstinément les yeux fixés sur le plancher, quand on avait un papa et une maman qui vous chérissaient, qu'on était un petit garçon choyé et

heureux, que le jardin était rempli de fleurs et d'oiseaux, et que le beau soleil du bon Dieu, brillant joyeusement, répandait de la gaîlé au cœur même de ceux qui souffrent! Friederich était une énigme pour Charlotte! Elle avait vu des enfants turbulents, batailleurs, désobéissants, emportés, mais un petit garçon hypocrite, sournois, sans gaîté, sans jeunesse, toujours, toujours de mauvaise humeur,... non, cela dépassait vraiment la compréhension.

En réalité, Friederich était un enfant dont les accès de méchanceté et de taciturnité quasi maladifs indiquaient un état d'esprit inquiétant qui eût éveillé l'attention d'une mère moins apathique que la sienne. Mais la cousine Hilda ne voyait rien — ou du moins ne voulait rien voir. C'est si commode de se faire aveugle et sourd! On évite ainsi non seulement tout sujet d'angoisse, mais encore toute lutte et tout tracas. Et ainsi s'écoulait la vie de la cousine Hilda, entre sa tasse de café ou de thé et son tricot, sans que jamais lui vînt à la pensée qu'elle ne remplissait pas son devoir maternel. Enfants, soyez reconnaissants envers les mamans qui grondent, car ce sont celles-là qui aiment.

A force de réfléchir à la bizarrerie cle Friederich, la pauvre petite Charlotte se persuada que son cousin devait avoir un chagrin caché dont personne ne se doutait — ou une maladie, et en ceci elle ne se trompait pas, car c'en est une, et la plus terrible de toutes que le manque de cœur. Elle se dit que si elle parvenait, par sa patience et sa bonne grâce, à gagner l'amitié et la confiance de son cousin, peut-être il consentirait à lui avouer ce dont il souffrait et qui le rendait si sombre. Alors elle le soignerait, elle le consolerait, elle deviendrait pour lui une confidente et même une seconde petite maman, et sa tendresse et ses soins triompheraient de cette insupportable maussadcrie qui répandait un malaise dans toute la maison.

Et qui serait contente? Ce serait la cousine Hilda, quand elle verrait le « lieber Fricderich «, devenu affectueux et gentil, échanger son air sournois et renfrogné contre un air franc, joyeux et ouvert, comme en ont les petits garçons heureux et en paix avec leur conscience. Reconnaissante à Charlotte de sa bonne influence, elle finirait par lui témoigner, en récompense, une affection quasi maternelle.

Tels étaient les naïfs projets que Charlotte méditait le soir, dans son lit, en attendant le sommeil qui ne voulait pas venir. Ils étaient l'indice d'une âme noble et généreuse où rien de mesquin n'avait accès. Hélas! la petite fille ne savait pas qu'il existe des natures ingrates sur lesquelles aucune influence ni bon procédé n'a de prise. 11 n'y en a pas beaucoup, heureusement; mais, c'est triste à dire, l'aimable Frlederich était de celles-là I

L'aimable Friederich.

Charlotte ne pouvait rester abandonnée à ellemême toute la journée. Les enfants de cet âge ont besoin d'un travail sérieux et régulier — quoi qu'en pensât la cousine Hilda — et la petite était d'ailleurs trop studieuse pour consentir à perdre son temps. De plus, sa fortune se trouvait si réduite qu'il devenait urgent qu'elle apprît à se suftire, ainsi que lui avait dit Mme Poise avec emphase.

Il fut donc convenu que Charlotte irait le matin et l'après-midi au pensionnat des Sœurs

de Saint-Joseph, où elle étudierait son piano et apprendrait le dessin. Le soir, elle ferait ses devoirs, repasserait ses leçons à la maison. Mme Poise avait dû dépenser les trésors de son énergie pour régler ces détails avec la cousine Hilda, qui opposait une force d'inertie effrayante à tout ce qui pouvait déranger en quoi que ce fût le ronron monotone de son existence endormie.

Dès le lendemain du départ de Mme Poise, Charlotte, portant ses livres et ses cahiers dans un joli cartable, vestige de ses élégances passées, se rendit au pensionnat accompagnée du cousin Gaspard qui, hors de chez lui et loin des regards de sa femme, devenant un tout autre homme, causa gentiment avec la petite fille jusqu'à la porte du couvent.

Le pensionnat des Sœurs de Saint-Joseph était situé dans une rue assez déserte de Regelberg, au milieu d'un beau et vaste jardin ombragé de grands arbres. L'aspect en était à la fois agréable et imposant, et la vue des religieuses avec leurs visages calmes et reposés produisit sur Charlotte une douce impression.

La matinée se passa à installer Charlotte en classe, à la présenter aux élèves et aux religieuses, et à lui faire subir un petit examen sur

l'aimable FRIEDERICH. 67

lout ce qu'elle avait appris. Elle émerveilla maitresses et élèves par son savoir au-dessus de son âge, et par son excellente prononciation do l'allemand qui était presque irréprochable.

Quand l'heure du déjeuner sonna, la petite fille, qui devait rentrer chez ses cousins pour les repas, se trouva fort embarrassée. Personne n'était venu la chercher, et elle ne connaissait pas du tout le chemin qui menait à la maison. D'ailleurs, n'étant jamais sortie sans être accompagnée, elle eût craint de se risquer seule pour la première fois dans un pays étranger. Au bout d'un quart d'heure d'attente, elle allait faire part de son embarras à la sœur tourière, quand la lourde porte cochère s'ouvrit, et elle vit entrer Friederich, que sa mère avait chargé de ramener Charlotte et qui avait fait en route l'école buissonnière.

En l'apercevant, Charlotte eut un mouvement de joie; elle jugea de bon augure pour ses projets que ce fût Friederich, plutôt qu'un des autres, qu'on eût envoyé à sa rencontre; elle allait donc pouvoir commencer sur-le-champ la bonne œuvre qu'elle s'était naïvement promis d'entreprendre.

Friederich, sans lui dire bonjour, selon son

excellente habitude, lui coula un de ces regards obliques dont il était coulumier. Que voulezvous? le pauvre garçon ne pouvait jamais regarder en face; ce n'était pas sa faute, sans doute; c'était une légère infirmité; on devait l'en plaindre au lieu de l'en blâmer. Ainsi pensa Charlotte avec indulgence.

Dans la rue, la petite fille, le cœur un peu serré par le mutisme de son cousin, se demanda comment elle allait engager la conversation, et voyant briller le beau soleil, elle ne trouva rien de mieux que de dire :

« Quel beau temps! Comme il fait bon! n'est-ce pas, Friederich, qu'on n'est jamais tout à fait malheureux quand le soleil brille? «

Pas de réponse. Friederich marche en lançant les cailloux devant lui avec le bout de ses souliers, l'air buté, la tête en avant et les yeux fixés sur le sol.

Pourquoi ne me répondez-vous pas, Friederich? Est-ce parce que je vous parle en français? Mais votre papa m'a dit que vous saviez très bien le français. Si vous le préférez, je vous parlerai en allemand. »

Toujours même silence. Cette fois, Friederich

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ramasse une pierre et la jette à un chien qui passait près de lui. La pauvre bote s'enfuit en poussant un hurlement plaintif.

Ce n'est pas bien, ce que vous venez de faire là. Pourquoi jeter des pierres à ce pauvre chien? Vous lui avez fait mal, et lui marchait tranquillement sans s'occuper de vous. »

Pour toute réponse, Friederich ricane et continue à lancer des cailloux dans la direction du chien qui est, heureusement, hors de sa portée.

La pauvre Charlotte se sentit bien découragée par la façon dont l'aimable Friederich accueillait ses avances; son petit cœur se serrait à l'étoufler et elle eut bien envie d'abandonner la partie. Mais ce petit cœur tendre était aussi un cœur vaillant. Charlotte se dit que le chemin des âmes ne se trouve pas du premier coup ; pour arriver à celle-ci, qui lui paraissait particulièrement impénétrable, il fallait s'armer de persévérance et de bonne humeur. Et d'ailleurs, en quoi eût consisté le mérite si la tache avait été facile?

Charlotte jugea qu'il valait mieux changer de conversation, et que ses observations au sujet du chien allaient mal disposer Friederich. Com mencer par des reproches n'était pas le moyen de

gagner sa confiance et son amitié. Tâchant de surmonter la triste impression que lui avait causée la brutalité du petit garçon, elle reprit, au bout d'un moment de silence :

« Comme c'est beau, Regelberg! On dirait une ville de l'ancien temps. Les beaux arbres! les belles collines! Autrefois mon bon-papa m'a raconté qu'il y avait à Regelberg, au milieu d'un parc, un superbe château en ruines. Vous me conduirez le visiter, n'est-ce pas? »

Pas de réponse.

CHARLOTTE, Continuant.

Moi, j'adore les vieilles villes, et les beaux châteaux, et les forêts, et les rivières, et les fleurs, et les nuages, et le soleil, et tout!... et tout!... C'est si beau tout ce c{ue le bon Dieu a fait! Mais c'est encore les forêts que j'aime le mieux. Une fois, quand j'étais toute petite, j'ai été me promener dans un bois avec mon bon-papa. Nous sommes arrivés près d'un ruisseau, e1 tout autour, dans le gazon, il y avait des muguets qui embaumaient. J'en ai cueilli un gros bouquet. Mon Dieu, comme ils sentaient bon! La nuit, quand je ne dors pas, je me rappelle cette belle promenade, la plus belle que j'aie jamais faite, et à force d'y penser je crois sentir le parfum

Friederich ramasse une pierre et la jette a un chien.

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des muguets comme s'ils étaient encore dans ma chambre. — Aimez -vous les muguets, Friedericli? »

Pas de réponse.

Peut-être aimez-vous mieux les pervenches, ou les jacinthes, ou les glycines? Ob! voilà ce qui sent bon encore, les glycines! Il y en avait des tas, des tas sur le perron de notre maison, chez mon bon-papa. Nous avions aussi une tonnelle au fond du jardin, toute couverte de jasmin. J'allais m'y asseoir après le déjeuner avec un livre de la Bibliothèque rose (presque toujours de Mme de Ségur, ce sont ceux que je préfère) et ma grande poupée Vermeille. J'y ai passô des journées délicieuses. (Avec un gros soupir.) J'étais contente dans ce temps-là. »

Silence. Les enfants continuent à marcher. Les petits pieds de Charlotte trottinent vite, vite pour suivre l^ricderich, qui fait de longues enjambées et ne s'occupe nullement de régler son pas sur celui de sa cousine.

CHARLOTTE, gentiment.

J'étais contente dans ce temps-là parce que j'avais un bon-papa qui m'aimait et à qui je disais tout ce que je pensais. Maintenant, je suis

bien triste parce que je suis toute seule. Mais je serai encore contente si vous voulez devenir mon ami. Moi, je vous aime déjà beaucoup. Si cela peut vous faire plaisir, je vous ferai réciter vos leçons, je vous prêterai mes livres de la Bibliothèque rose! J'en ai apporté de très jolis. Nous les lirons ensemble, vous verrez. Je vous expliquerai ce que vous ne comprendrez pas. Voulez-vous être mon ami, Friederich? »

Quiconque eût été témoin de cette scène se fût senti attendri et ému de pitié par l'exquise bonne grâce de la petite fille et les touchants efforts qu'elle tentait pour vaincre la maussaderie de son cousin. Mais l'aimable Friederich était, nous l'avons dit, ce qu'on appelle vulgairement un être indécrottable; il avait un caractère incompréhensible, et sûrement Charlotte ne s'était pas trompée en supposant, avec son bon sens enfantin, qu'il devait y avoir quelque chose de quasi maladif dans la façon d'être de son cousin,

Charlotte sentit cette fois son courage l'abandonner pour de bon; néanmoins elle lutta encore un moment, et très vile, d'une voix essoufflée aussi bien par la marche que par l'angoisse, elle dit:

l'aimable FRIEDERIGH. 75

« Aimez-vous lire? Qu'est-ce que vous lisez? Avez-vous lu des livres français? Connaissezvous les Deux Nigauds^ Un bon petit Diable^ le Généra l Bourakinet. . . »

Pas de réponse! Les enfants tournent à un angle de la rue et se trouvent en face de la maison.

Ainsi que toutes les natures vivaces et ardentes, Charlotte avait des tendances à l'emportement. Voyant ses efforts inutiles et quelle dépense d'énergie elle avait faite en pure perte, son petit visage expressif se couvrit d'une vive rougeur, et elle s'écria :

ce Mais vous n'entendez donc pas que je vous parle? Vous êtes donc sourd et muet à la fm? Pourquoi ne répondez-vous pas un mot, rien, rien, rien, depuis le temps que je me creuse la tête à chercher un sujet de conversation qui ait l'air de vous intéresser? »

Cette fois, complètement exaspérée par le silence intolérable de son camarade, Charlotte s'arrêta tout net et saisit le bras de l'aimable Friederich.

« Mais regardez-moi donc, à la fin ! vous regardez toujours les cailloux. Qu'est-ce que je vous ai fait? Pourquoi ne me dites-vous rien? Répon-

dez-moi quelque chose, n'importe quoi, tout de suite, tout de suite, je le veux; vous entendez?»

Et comme Friederich s'obstinait dans son mutisme avec une force de caractère qui eût été très remarquable s'il l'avait appliquée à autre chose, et se contentait de ricaner méchamment, la petite fille, poussée à bout, hors d'elle, se jeta sur son cousin et lui appliqua de toutes ses forces une vigoureuse paire de soufflets : v'ian ! v'ian! un sur chaque joue.

A ce moment précis, les enfants arrivaient devant la maison, et la cousine Hilda, qui s'était mise sur le pas de la porte, son éternel tricot à la main, pour guetter leur retour, aperçut son favori, son « lieber Friederich » — dans quelle situation, mon Dieu! Sa casquette était tombée sous le choc des deux claques magistrales qu'il avait reçues, et ses joues en étaient devenues de toutes les couleurs. 11 faut convenir que Charlotte n'y avait pas été de main morte.

D'indignation, la cousine Hilda laissa choir son tricot; elle s'élança sur Charlotte et, lui saisissant le bras, elle lui dit d'une voix étranglée :

« Petite mallieureuse, étes-vous folle? qui vous a permis de toucher à mon cher garçon, mon gentil Fritzclc?

l'aimable FRIEDERICH. 77

CHARLOTTE, indignée aussi et à plus juste titre.

Votre garçon n'est pas un cher garçon ni un gentil Fritzele, madame; c'est un très vilain garçon, au contraire. Je lui dis que je veux être son amie, je lui raconte une foule de choses tout le long du chemin; et lui ne me répond pas un mot, pas un seul! vous m'entendez? C'est lui que vous devez gronder et non pas moi. Il faut que vous le grondiez?

LA COUSINE HiLDA, avec uu rive de mépris.

Et c'est parce que mon garçon ne parle pas que vous vous permettez de le souffleter? C'est un peu fort, par exemple! Sachez, Mademoiselle, que nous ne sommes pas une famille de bavards et que nous avons trop de raison pour perdre notre temps en vaines paroles. Voilà ce que c'est que d'être frivole et dissipée, on ne s'accommode pas de la société des gens sérieux....

CHARLOTTE, interrompant.

Ce n'est pas être sérieux que de ne pas parler. Et quand on ne parle jamais, c'est qu'on ne pense jamais non plus. Alors, si l'on ne fait que manger et boire tout le temps sans rien dire, on n'est plus des personnes, on est des bêles habillées. LA COUSINE HILDA, iroiiique.

Je vous fais mon compliment, vous discourez

à merveille. Mais en attendant, notre dîner rciroidit. Rentrez à la maison, mademoiselle, et ne vous avisez plus de toucher à mon garçon, n'estce-pas? Autrement, je vous renverrai de chez moi et j'écrirai à votre tuteur pour l'instruire de vos violences inimaginables. »

Sur ce, la cousine Hilda, se tournant vers Friederich, voulut serrer cette pauvre victime dans ses bras. Mais il repoussa l'étreinte maternelle et dit d'un ton hargneux :

« Laisse-moi donc tranquille; j'ai faim, moi. Voilà une heure que nous devrions être à table. »

Telles furent les premières paroles qu'il prononça de la journée.

YII

Grands nettoyages.

Le lendemain de celte scène, au momenl où Charlotte s'apprêtait à partir pour le couvent, son modeste petit chapeau de paille bien campé sur ses beaux cheveux blonds, sa robe noire sans une tache soigneusement brossée, et ses petites mains gantées, elle vit surgir dans le corridor la cousine Hilda dont l'aspect produisait une impression plutôt désagréable. Elle était drapée dans un vieux mantelet de cachemire noir, bordé de franges effilochées qu'elle portait à la maison sur un jupon de tricot rouge en guise de robe

de chambre, et sa tète se hérissait d'une innombrable armée de papillotes.

« Bien entendu, dit la cousine d'un ton sec, ce n'est plus mon pauvre Friederich qui ira vous chercher à la pension. Je vous enverrai Ludwig et je suppose que vous vous conduirez avec lui d'une façon décente. »

A ces mots, Charlotte, qui était très impressionnable, sentit les larmes lui venir aux yeux. Mais, non moins ficre que sensible, elle les refoula par un violent effoit de volonté, et ce fut d'une voix calme qu'elle répondit :

« Soyez tranquille, ma cousine; je ne dirai plus rien et je ne donnerai plus jamais de gifles à personne. »

LA COUSINE niLDA.

Oh! soyez une écervelée et une furieuse si cela vous fait plaisir; mais ne vous avisez plus de toucher à mes fils. D'ailleurs Ludwig ne se laisserait pas faire comme mon Friederich, pauvre cher garçon, qui supporte tout sans se plaindre. {La cousine Hilda pousse un soupir d'attendrissement et de commisération.)

Mais, ma cousine, si cela vous dérange, de me faire conduire et chercher, je pourrai bientôt

reconnaître mon chemin et aller toute seule quand je serai un peu moins dépaysée.

LA COUSINE HILDA

Oh! certainement, il ne faut pas que vous comptiez tous les jours sur une garde d'honneur! Les petites Françaises sont donc bien sottes cfu 'elles ne peuvent faire un pas sans avoir quelqu'un à leurs trousses? Quelle habitude extraordinaire ! »

Friederich et Ludwig transformés par la tendresse maternelle en « garde d'honneur », c'était sans doute un peu excessif. Si la cousine Hilda s'en fût tenue ta cette hyperbole, la chose n'aurait pas eu d'importance. Mais dénigrer sans cesse la patrie d'une pauvre petite fille en exil et sans défense, ce n'était pas l'indice d'une bien belle âme. La cousine Hilda, rancunière et vindicative, n'avait pas pardonné au grand-père de Charlotte l'opposition qu'il avait faite naguère au mariage de son neveu. Chargée de famille, elle avait accepté la garde de la petite fille à cause de la somme relativement importante qu'elle recevait en échange de ses soins. Mais elle n'éprouvait que de l'antipathie pour la pauvre Charlotte, dont la grâce et la beauté faisaient ressortir la vulgarité et la gaucherie de ses propres enfants.

et dont la présence l'humiliait dans son sot orgueil.

Ce fut en effet la face rouge et luisante du gros Ludwig que Charlotte aperçut à la sortie de classe, et le retour s'effectua sans encombre. Charlotte d'ailleurs n'eut garde de faire la moindre tentative sur le cœur ou l'intelligence de Ludwig. Ce garçon, épais et endormi, ne lui inspirait aucune sympathie. Sans doute, sa physionomie était moins sournoise que celle de son frère, et il ne se renfermait pas comme lui dans un mutisme farouche et accablant. Mais il avait l'air parfaitement stupide, et ce qu'il disait indiquait une nature si grossière et si nulle qu'il eût mieux fait de le garder pour lui, incontestablement.

Depuis son arrivée à Regelberg, Charlotic, qui souffrait cruellement de la hideur et de la saleté de sa chambre, s'était promis de tâcher de l'arranger, ou du moins de la nettoyer de façon à la rendre habitable. L'amour de l'ordre et de ce qui est joli et soigné était inné chez la petite fille; cette chambre mal tenue et malpropre la mettait au supplice.

Justement la cousine Hilda recevait au salon, avec l'aide de Wilhelmine, quelques bonnes

Charlotte aperçut Ludwig à la sortie de classe.

dames du voisinage, qui, sous couleur de séance de tricotage, se réunissaient une fois par semaine pour dauber sur toutes leurs connaissances. Marguerite était allée passer la journée chez une petite amie. Charlotte jugea le moment favorable pour se livrer à son travail sans être dérangée ni déranger personne.

Elle commença par jeter un regard circulaire autour de sa pauvre chambre, et d'un coup d'œil navré elle embrassa le misérable lit de fer, la couverture de laine grise, le pot à eau, la cuvette et le seau crasseux, les murs à la tapisserie maculée et déchirée, la répugnante peau de renard mangée, tachée, arrachée qui lui servait de descente de lit, et surtout l'horrible papier graisseux qui bouchait le carreau cassé. Non, décidément, il était impossible de rêver une chambre plus misérable ni plus affreuse, et il faudrait déployer une rare industrie pour parvenir à la rendre habitable. Sans compter que la pauvre Charlotte n'avait rien en sa possession qui pût remplacer les horreurs dont cette pièce était meublée. Et il s'agissait aussi de ne pas froisser la cousine Hilda par des demandes indiscrètes ou des changements trop apparents, puisque, telle qu'elle était, elle avait jugé la chambre

très sufrisante pour y loger la petite fille. Faire la moindre réclamation eût été l'ollenser et s'attirer de plus en plus les fâcheux efï'cts de son antipathie.

« Comment se peut- il, pensa Charlotte pour la centième fois, que la cousine Hilda consente à se servir de choses cassées, abîmées, et à vivre dans une maison si laide et si sale, jamais frottée, jamais balayée, — enfin, c'est-à-dire, jamais balayée à fond — et môme si elle était très pauvre, ce serait étonnant tout de même, car on peut toujours nettoyer ses meubles, il me semble?...

« Et ce qui m'étonne le plus, se dit encore Charlotte, c'est que le cousin Gaspard qui appartient à la même famille que mon cher bon-papa, qui dans le temps était un beau monsieur comme lui, se résigne à manger dans des assiettes ébréchées et à être servi par une grosse bonne jamais débarbouillée, ni peignée, qui porte ses souliers en savates, sans entrer les talons. Moi, rien que de la regarder, je n'ai plus faim.... Mais voilà; cousin Gaspard ne dit jamais rien, parce qu'il a trop peur de la cousine Hilda, et la cousine Hilda prétend que tout ça c'est des manières bonnes pour les gens qui veulent faire de l'csbrouffe — de resjrrou/fe, comme elle dit. — Pourtant ce

n'est pas pour esbroufïer les personnes qu'on aime à être propre et bien habillé, il me semble. C'est pom' se faire plaisir à soi-même.... »

Charlotte réfléchit un moment à ce problème, et sentar;t bien qu'elle n'en trouverait jamais la solution elle chercha de nouveau à résoudre celui, plus intéressant pour elle, de l'arrange ment et de l'embellissement de sa chambre.

Pour le lit il n'y avait rien à tenter, il fallait garder l'horrible couverture grise, sous peine à la fois de geler la nuit et d'offenser grandement la cousine Hilda. L'aspect en était d'ailleurs moins désagréable depuis que la petite fille le faisait elle-même; au moins prenait-elle soin de border draps et couverture que la grosse Katel avait pour habitude de laisser pendre élégamment jusqu'à terre sans se donner la peine de les replier sous le matelas.

« Cet affreux petit renard est vraiment dégoûtant, se dit Charlotte en jetant un regard navré sur la descente de lit pelée. Il n'y a rien à en faire. Je vais le plier soigneusement et le cacher dans un coin. J'espère que la cousine Hilda ne s'en apercevra pas. »

Charlotte tira ensui'e d'une boîte où elle serrait ses pauvres richesses plusieurs images et

photographies. Elle passa en revue la tapisserie maculée et déchirée, et elle épingla des images sur les taches et les trous les plus apparents.

a Ce n'est pas bien propre ce cjue j'arrange là, pensa-t-elle. C'est un peu faire le ménage à la façon des chats, comme disait Mme Poise, qui devait s'y connaître, puisque, quand j'étais petite, je croyais qu'elle avait été chatte. Mais ce n'est pas ma faute vraiment, et cela vaut encore mieux cjue les marques de doigts de Katel sur la muraille. »

Ceci fait, l'industrieuse petite fille ouvrit sa malle qui lui servait de placard; elle en tira une serviette, la trempa dans l'eau, y mit du savon; puis, courageusement, elle attaqua le marbre de sa toilette, et commença à le frotter de toutes ses forces.

La pauvre enfant travaillait dur : on ne saurait croire combien c'est difficile de nettoyer un marbre, quand l'habitude aussi bien que les objets nécessaires pour ce travail font défaut. Au bout d'une heure de consciencieux efforts, rouge et suante, Charlotte se laissa tomber sur une chaise, n'en pouvant plus. Certes le résultat n'était pas merveilleux, il eût fallu d'autres mains que celles d'une enfant de douze ans pour

triompher d'une crasse invétérée depuis des années; mais enfin les plus grosses taches avaient disparu et l'aspect de la toilette était beaucoup moins repoussant.

Après un moment de répit, Charlotte s'attaqua bravement à la cuvette et au pot à eau. Que n'avait-elle une brosse en sa possession! Ce terrible récurage aurait marché plus vite et n'eût pas autant écorché, rougi les petites mains, éraillé les ongles délicats. Mais Charlotte n'osait rien demander à la servante. Et puis Dieu sait ce que devait être une brosse dont Katel s'était servie !

Ce second travail ne fut guère plus aisé que le premier, et là encore Charlotte ne réussit qu'à demi. Mais les difficultés étaient si grandes qu'il fallait se contenter d'un à peu près supportable et ne pas exiger l'impossible.

Sa répugnante besogne achevée, la petite fille tira de sa précieuse boîte les chers portraits qu'elle y conservait comme un trésor et les déposa sur la cheminée, non sans avoir pris d'abord l'utile précaution de l'essuyer soigneusement.

Au milieu, bien en évidence, elle plaça une grande ptiotographie de son bon-papa; puis, à droite, une autre plus petite due au talent de

M. le curé qui l'avait faite un jour dans le jardin, après un déjeuner au château. Cette dernière, Charlotte la préférait, parce qu'elle y retrouvait mieux son cher bon-papa de tous les jours, celui qui en vêtement d'intérieur et un chapeau de paille sur la Icto prenait la petite fille par la main et la promenait pas à pas autour du jardin en lui disant le nom de toutes les fleurs. A gauche elle mit la photographie du château : la façade et le perron enguirlandés de glycines qu'elle avait décrits avec tant de succès à l'aimable Fricderich. Puis encore — en arrière, il est vrai, à une distance respectable du bonpapa et de la maison — celle de Mme Poise dans une pose à la fois digne et prétentieuse, la tête surmontée d'un énorme chignon de coques, trop luxueux pour être vraisemblable, et le lorgnon braqué sur le nez. Jusqu'alors Charlotte ne lui avait jamais fait les honneurs de sa cheminée; mais dans l'exil et l'abandon elle se raccrochait à tout ce qui lui rappelait le passé, et le visage même de Mme Poise lui devenait cher.

Là se bornait le pauvre trésor de Charlotte : c'était tout ce qu'elle possédait sur la terre. Petits garçons et petites filles choyés et entourés, tant aimés, lant gâtés que vous n'appréciez

même plus votre bonheur, songez qu'une enfant de douze ans, à l'àme vibrante de tendresse, n'avait plus rien autre en ce monde que quelques photograpliics et le souvenir d'un bon-papa disparu 1

yiii

Ce qui en résulte.

« Maintenant, se dit Charlotte, ma chambre est encore bien vilaine, mais au moins est-elle presque propre. Je puis y laisser la photogragraphie de bon-papa sans qu'elle s'y trouve trop mal. Pauvre bon-papa! qu'aurait-il dit s'il m'avait vue nettoyer cette horrible toilette? Et la désagréable Héloise qui m'accusait de faire la « fîérotte ^) et la « maîtresse j'ordonne »! Je l'entends encore : « Mademoiselle Charlotte qui est

si orgueilleuse.... » (Réfléchissant,) Je n'étais

pourlant pas si orgueilleuse, il me semble. Mais voilà : je déteste autant les Héloïses mielleuses et pincées que les Katels grossières et dégoûtantes....

« Je demanderai à cousine Hilda la permission de prendre deux ou trois petites plantes dans son jardin, se dit encore Charlotte; il y en a tant que cela ne la gênera pas beaucoup! Je les mettrai dans des pots sur ma cheminée et sur la table où je range mes livres. Voilà qui embellira ma chambre! et puis cela donne du courage pour travailler d'avoir des fleurs devant les yeux. Quand j'apprendrai une leçon trop ennuyeuse ou que j'aurai à faire un problème très difficile, un coup d'œil à mes (leurs me rendra des forces et fera revenir mes idées. Et, comme c'est amusant d'arroser les fleurs! j'achèterai un petit arrosoir.

« Le plus ennuyeux de tout, c'est cet affreux papier qui remplace la vitre. Mais je sais que cousine Hilda a de l'argent à moi; je la prierai de m'en donner pour faire remettre un carreau. J'espère qu'elle ne se fâchera pas, puisque c'est moi qui le paierai. »

Tout en songeant et en formant ses humbles plans qui eussent attendri le cœur d'une maman, Charlotte s'était assise, n'en pouvant plus, après

des travaux aussi inaccoutumés. Elle en était là de ses projets quand la porte s'ouvrit et elle vit entrer Wilhelmine.

« Que faites-vous donc, Charlotte? dit la grande cousine. On ne vous a pas aperçue depuis le dîner. Maman m'envoie voir où vous êtes. »

Les intentions de Wilhelmine étaient sans doute excellentes; par malheur elle les exprimait d'un ton si inquisitorial qu'on eût dit un juge d'instruction mettant un accusé sur la sellette. Cette entrée inopinée avait déjà surpris Charlotte, et l'air soupçonneux de sa cousine acheva de la démouler. Aussi, bien qu'elle n'eût rien à se reprocher, la petite tille devint rouge comme une cerise et resta silencieuse.

WILHELMINE, t/'w/i aiv de plîis 671 plus niccoutent.

Eh bien, n'entendez-vous pas ce que je vous dis? Pourquoi vous cachez- vous dans votre chamljre? Qu'est-ce que vous avez fait toute la journée?»

Rien n'empêchait Charlotte de répondre qu'elle avait lu ou écrit; mais outre qu'elle ne savait pas mentir, même pour les petites choses, la question de sa cousine la prenait à Timproviste, et toujours rouge jusqu'aux oreilles elle dit d'un ton embarrassé :

« Je... j'ai.... j'étais en train de nettoyer un peu.

wiLiiELMiNE, étonnée.

Comment, vous étiez en train de nettoyer? Et de nettoyer quoi, s'il vous plaît?

CHARLOTTE, de plus en plus embarrassée.

Je... je nettoyais la chambre,... c'est-à-dire, la toilette,... c'est-à-dire.... «

Charlotte, sentant bien qu'elle s'est engagée dans une voie dangereuse, prend le parti de se taire et n'ajoute plus un mot.

Les yeux de Wilhelmine se promènent comme ceux d'un commissaire-priseur tout autour de la chambre. Elle examine d'un air malveillant et soupçonneux les images piquées au mur, les photographies disposées sur la cheminée, et tous les pauvres embellissements imaginés par Charlotte. Tout à coup ses regards tombent sur une grande flaque d'eau qui s'étale au beau milieu de la chambre.

WILHELMINE, avec un rire ironique.

Ah! bien, si c'est ce que vous appelez nettoyer!... Je vous en fais mon compliment, par exemple. Voilà ce qui arrive quand on veut se mêler de ce qui ne vous regarde pas; il en rcsuile toujours des sottises. Votre chambre est

dans un bel étal!... (D\in ton de compassion affectée.) Et la pauvre Katel qui se donne tant de mal l)Our la faire!

CHARLOTTE, vivemeut.

Vraiment, ma cousine, Katel se donne tant de mal pour la faire? Je vous assure que personne n'aurait jamais pu s'en douter.

wiLiiELMixE, sèchement.

Vous êtes une petite orgueilleuse et une faiseuse d'embarras. Vous pensez nous humilier avec vos prétentions à l'élégance et au grand genre. (Wilhelmine prononce ces derniers mots en français : cccrand cltenre^^.) Mais nous ne faisons qu'en rire, je vous en préviens. Ce n'est pas à nous que vous pourrez en imposer. Ma belle demoiselle, vous êtes bien la petite-fiUe de votre grand-père : vous serez, comme lui, vaniteuse, prodigue et brouillonne. » (Wilhelmine dit encore ce mot en français : « prouillonne » — toute fière de connaître si bien les moindres subtilités de la langue.)

Que l'on attaquât son cher bon-papa dont le souvenir était toute sa richesse, Charlolte ne pouvait le supporter. De rouge, elle devint pcàle d'émotion, et se leva toute droite en grandissant sa petite taille.

CHARLOTTE, tremblante de colère.

Méchante! laide! jalouse! je vous défends de dire du mal de mon bon-papa, vous m'entendez? Je ne vous le permellrai jamais.

wiLiiELMiNE, ricanant.

Ce n'est pas un petit bout de femme comme vous qui me fera peur ni m'empêchera de parler, je suppose? Votre bon-papa nous dédaignait parce que nous sommes des gens simples, [avec em- 2ohase) des gens qui vivent de la vie de famille; mais s'il était de ce monde il serait peut-être fort aise, après toutes les dépenses qu'il a faites, de partager notre modeste existence. »

A ces mots, que la vilaine fille prononça d'un ton de mépris affecté, Charlotte, hors d'elle, s'élança sur sa cousine; elle lui saisit les poignets, et, les tordant de toutes ses forces, elle s'écria :

ce Taisez-vous, taisez-vous, je veux que vous vous taisiez à l'instant.... «

Au même moment, la mère de Wilhelmine qui passait près de là, entendant des éclats de voix inaccoutumés, entra dans la chambre de Charlotte.

LA COUSINE iiiLDA, Stupéfaite.

Mais cette enfant est enragée, elle est folle, elle

a le diable au corps. Mon pauvre Friederich, ma pauvre Wilhelmine, elle me les martyrise, elle me les tuera.... »

Wilhelmine contemple ses poignets osseux que l'étreinte de Cliarloltc n'a même pas rougis et dit d'un ton larmoyant :

« Mademoiselle me bat parce que je la gronde d'avoir jeté de l'eau dans sa chambre et de s'être permis d'y mettre tout sens dessus dessous, sous prétexte que rien n'est assez beau pour elle. Et là-dessus, mademoiselle m'appelle sotte, vilaine, jalouse, et je ne sais quoi encore!

LA COUSINE HiLDA, rendue furieuse par ce récit, plus adroit que conforme à la vérité.

Je ne vous frapperai pas, mademoiselle, parce C{ue ce n'est pas dans nos habitudes. Mais vous allez vous mettre à genoux et demander tout de suite pardon à Wilhelmine. »

Le cœur fier de Charlotte se révolta à l'idée d'une punition aussi humiliante et surtout aussi imméritée; comme la plupart des enfants d'ailleurs, la petite hlle avait au plus haut degré le sentiment de la justice.

« Non, ma cousine, répondit-elle toute frémis santé, je ne vous obéirai pas; c'est Wilhelmine, au contraire, qui devrait me demander pardon.

Personne n'a le droit de mal parler d'un grandpère devant sa petite-fille, et c'est ce qu'elle vient de faire.

LA COUSINE HiLDA, cl'iui ciir majestueux.

Je ne sais pas ce qui s'est passé; mais je suis sûre que ma fille ne peut avoir mal agi, et je ne souffrirai pas qu'une étrangère fasse la leçon à ma fille. Votre tuteur vous a confiée à nous pour que l'on vous élève et non pour que nous supportions vos caprices. Je vous le répète, demandez à l'instant pardon à Wilhelmine. «

En disant ces mots, la cousine Hilda appuya ses grosses mains sur les épaules de Charlotte et voulut la faire plier. L'enfant sentit bien que ses forces ne résisteraient pas à de semblables battoirs; mais d'un mouvement brusque elle se dégagea et dit, en s'efforçant de dominer l'émotion qui lui serrait la gorge :

« C'est inutile, ma cousine. Je vous obéirai et je demanderai pardon à Wilhelmine, si vraiment vous trouvez qu'une personne qui insulte un grand-père devant sa petite-fille mérite qu'on lui fasse des excuses.

LA COUSINE HILDA, algvcment.

Je trouve qu'une petite fille qui ose lever la main sur une jeune demoiselle plus âgée qu'elle,

et aussi, accomplie que ma fille Wilhelmine, mériterait assez une correction exemplaire et doit s'estimer bien satisfaite qu'on la lui épargne. »

Charlotte se tourna vers Wilhelmine, et les yeux étincelants, la voix vibrante d'indignation, elle lui dit d'un air fier :

ce Eh bien alors, puisqu'il paraît que j'ai eu tort, je vous demande pardon, Wilhelmine.

— Et moi, je veux bien vous pardonner, répondit Wilhelmine d'un air à la fois magnanime et majeslueux. »

Sœur Maria-Joséfa.

Charlotte était assise devant son pupitre. A sa droite, Maud Potter, une petite Américaine, puisait dans un grand sac caché sur ses genoux des honbons au gingembre qu'elle croquait les uns après les autres avec une rapidité vertigineuse, sans un moment d'arrêt. A sa gauche, Barbara Kumpf, une grosse fille à la figure plate et aux cheveux filasses, somnolait sur un livre de fables tourné à l'envers. Charlotte, les yeux fixés devant elle, regardait dans le jardin par la fenêtre

entr'ouverte un acacia en fleurs dont les grappes odorantes se balançaient doucement sous la caresse d'un vent léger. Enfoncée dans sa rêverie, Charlotte n'entendait ni ne voyait plus rien de ce qui se passait autour d'elle, et de grosses larmes coulaient lentement, une à une, de ses pauvres yeux qui avaient tant pleuré, qui devaient tant pleurer encore !

La voix de sœur Maria-Joséfa s'éleva mécontente dans la classe :

« Allons, mesdemoiselles, un peu plus d'attention, je vous prie. Personne ne travaille aujourd'hui. Vous n'êtes pas en classe pour dormir ou bavarder, j'imagine. »

Au son de cette voix qui était pourtant fort douce, même quand la sœur Maria-Joséfa la grossissait pour en imposer aux paresseuses, Charlotte tressauta sur son banc et fut rappelée à la réalité. En même temps, une main se posa doucement sur son épaule : la sœur Maria-Joséfa avait quitté son pupitre, et, debout devant elle, la regardait d'un œil pénétrant :

« Vous souffrez, mon enfant? lui dit-elle en français, qu'elle parlait fort bien; voulez-vous quitter la classe? »

Charlotte, sans répondre, fit un signe négatif;

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