‹ Les Epreuves De CharlotteChapitre 6 sur 17 · SŒUR MARIA-JOSEFA · texte numérisé non relu

SŒUR MARIA-JOSEFA

elle sentait que si elle parlait elle allait éclater en sanglots, tant son pauvre cœur était gonflé de tristesse.

SŒUR MARIA-JOSÉFA.

La cloche ne va pas larder à sonner. Sortez dans le jardin; j'irai vous y rejoindre aux pieds de la statue de la Sainte Vierge après la classe. »

Charlotte rangea ses cahiers et ohéit, tandis que sœur Maria-Joséfa disait d'un air navré à la grosse Barbara Kumpf, endormie sur son livre :

« Barbara, Barbara Kumpf, m'entendez-vous? Mais, mon enfant, la classe n'est pas un dortoir. »

Sœur Maria-Joséfa était de toutes les religieuses du couvent celle que Charlotte préférait. Elle paraissait toute jeune, vingt-cinq ans à peine, et elle avait sous la cornette un beau visage fin et pâle éclairé par deux grands yeux noirs au regard profond. Ses manières étaient empreintes d'une grande distinction et il y avait de la noblesse dans ses moindres mouvements. Sœur Joséfa excitait l'intérêt et la curiosité de ses élèves; à la récréation on racontait qu'elle appartenait à une grande famille autrichienne, qu'elle portait un nom princier; on chuchotait bien des

histoires sur sa vocation, mais on avait grand soin de se taire à son approche, car elle en imposait aux plus rebelles, et les religieuses, la supérieure elle-même, la traitaient avec une sorte de respct qui n'échappait pas aux élèves.

Quand les petites filles se furent dispersées, au son de la cloche annonçant la récréation, sœur Joséfa s'engagea, de son pas léger qui glissait plutôt qu'il n'appuyait, dans la grande allée ombragée de marronniers en fleurs, et vint rejoindre Charlotte au fond du jardin ainsi qu'elle le lui avait promis. Elle s'assit à côté d'elle sur un banc de pierre.

SŒUR MARiA-JosÉFA, doucemeut.

Vous avez du chagrin? ma pauvre petite. Je vous observe depuis votre arrivée chez nous : il y a sur votre visage une tristesse au-dessus de votre âge. Ouvrez-moi votre cœur. J'essaierai de vous consoler.

CHARLOTTE,- se raidissant.

Ce n'est pas la peine d'essayer, vous ne pourrez y parvenir. Alors j'aime mieux ne pas me plaindre, cela ne sert à rien, n'est-ce pas? qu'à ennuyer tout le monde.

SŒUR MARIA-JOSÉFA, sans SB fâchev.

Pas tout le monde, mon enfant. Il est des gens

Sœur Maria-Joscfa s'assit à côté de Charlotte.

SŒQR MARTA-JOSÉFA. 109

qui compatissent au chagrin des autres ei qui sont lieureux de pouvoir le soulager.

CHARLOTTE, civec amertume.

Le chagrin des petites filles n'intéresse que leur maman ou leur papa, et moi je n'ai ni maman ni papa. J'avais un bon-papa, il est mort, il m'a laissée toute seule; alors cela ne fait plus rien à personne que je pleure.

SŒUR MARiA-JOSÉFA, prenant la main de Charlotte.

Parlez-moi de votre bon-papa, c'est un soulagement de parler des êtres qu'on a chéris, et, moi, je serai heureuse de vous entendre. Je suis sûre qu'il devait être bien bon et qu'il vous aimait tendrement. «

A ces douces paroles, qui trouvèrent le chemin de son cœur, la pauvre petite perdit sa raideur d'emprunt; elle fondit de nouveau en larmes, et, saisissant la main de sœur Joséfa, elle la porta à ses lèvres par un geste d'une humilité touchante.

Pardon, oh pardon! ma bonne sœur, de vous répondre si mal! Mais j'ai tant de chagrin, les gens sont si méchants, je suis si malheureuse!... Mon Dieu! mon Dieu! personne ne m'aime, personne!

SŒUR MARIA-JOSÉFA.

Tous avez perdu votre bon-papa, vous êtes orpheline : il n'est rien de plus triste pour une enfant et vous avez raison de vous juger malheureuse. Mais enfui vous n'êtes pas sans famille, vous avez des oncles, des tantes, des cousines qui s'intéressent à vous, j'en suis sûre, et qui vous aiment.

CHARLOTTE, cVune voix entrecoupée.

Non, ma sœur, c'est bien vrai que je n'ai personne. Mon cousin est vieux, il a peur de tout le monde et surtout de sa femme; il tremble toujours et il n'a même plus le courage de penser. Ma cousine est allemande, elle me déteste, je ne sais pas pourquoi; et puis, du reste, elle n'aime personne, excepté ses enfants — et si vous saviez comme elle les aime drôlement! Jamais elle ne se donne la peine de les diriger ni de les gronder; c'est facile d'aimer de cette façon, cela ne coûte pas grand 'peine. AVilhclmine et Marguerite sont laides et jalouses; Franlz est à la brasserie, il boit de la bière toute la journée et le soir il recommence — on ne le voit jamais; Ludwig a toujours des indigestions, et Friederich, je crois qu'il est un peu fou; quelquefois ses yeux regardent si fixement qu'ils me font peur.

SŒUR MARIA-JOSÉFA. Ul

SŒUR MARIA-JOSÉFA, réfléchissant,

Êtes-vous bien sûre de ne pas exagérer, ma bonne petite? Souvent le chagrin rend injuste, et les natures très impressionnables comme est la vôtre souffrent à l'excès de choses qui certes n'en valent pas la peine.

CHARLOTTE, secouctnt la tète.

Non, non, ma sœur, je vous assure que je n'exagère pas. J'ai essayé d'être bonne, d'être complaisante, d'être patiente : je voudrais tant que l'on m'aime! Mais cela n'a servi de rien. Maintenant je sens que je deviens méchante aussi.

SŒUR MARIA-JOSÉFA, vivemcnt.

Oh! non! petite Charlotte, ce serait affreux! Il faut rester bonne, il faut le devenir chaque jour davantage, au contraire. La révolte est inutile ou malfaisante. Comment s'appellent votre cousin et votre cousine?

Mon cousin s'appelle Gaspard de Silbermann. 11 y a très longtemps, quand il était jeune homme,

— cela ne paraît pas possible qu'il ait été jeune!

— il est venu à Regelberg pour étudier des choses dans une grande usine; et puis il a épousé une demoiselle de la ville et il y est

toujours resté. La cousine Hilda ne m'aime pas; moi je l'aurais aimée de tout mon cœur, presque comme une vraie maman, si elle l'avait voulu; mais maintenant je ne l'aime pas non plus; elle est trop injuste et trop ennuyeuse, et elle gâte trop ses enfants, qui sont de vilains enfants. »

Sœur Maria-Joséfa ne put s'empêcher de sourire, tant la petite était à la fois risible et touchante dans l'explosion de sa douleur naïve. 11 y avait en Charlotte quelque chose de si sincère et de si vivace qu'elle inspirait une irrésistible sympathie à toutes les personnes de cœur. Mais, hélas! son triste entourage n'était guère capable de la comprendre ni de l'apprécier.

Sœur Joséfa resta silencieuse; elle avait entendu parler des Silbermann, et elle comprenait maintenant combien la petite fille, à l'àme ardente et avide d'afîection, devait souffrir dans un pareil milieu. Elle savait que M. de Silbermann n'était qu'un pauvre homme et sa femme une intelligence bornée : les enfants maussades et mal élevés, fort peu intéressants et fort peu sensibles, comme tous les enfants gâtés.

Oui, en vérité, le sort de la petite fille était à plaindre.

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CHARLOTTE, timidement.

Vous ne dites plus rien; est-ce que je vous ai fâchée ?

SŒUR MARIA-JOSÉFA.

Non, mon enfani, la franchise ne me fâche jamais. Je ne dis rien parce que je songe à vous, et je cherche de quelle façon je pourrais vous faire le plus de bien et donner un peu de joie et de paix à votre petit cœur désolé.

Vous voyez que je suis une petite fille bien malheureuse et qu'il n'y en a pas de plus malheureuse sur la terre, puisipie vous ne trouvez rien à dire pour me consolei".

SŒUR MARL\-josÉFA, doiicemeut.

Vous vous trompez, ma pauvre enfant! .l'ai connu des petites filles aussi malheureuses que vous et peut-être pkis encore....

CHARLOTTE, l' interrompant d'un air buté.

Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai, il n'y en a pas, et, en tous cas, s'il y en a, elles sont devenues méchantes comme je le deviendrai sûrement.

SŒUR MARiA-JOSÊFA, la regardant d'un air pénétrant.

Écoutez-moi, Charlotte : j'ai connu, très bien connu, une petite fdle, fort jolie, disait-on, riche.

noble, d'une grande, très grande famille — sachez que son père était un prince! Eh bien, cette petite fille a passé toute son enfance avec des domestiques, entre les mains des femmes de chambre et des gouvernantes, complètement abandonnée par ses parents, ne les voyant jamais, ne recevant jamais d'eux un baiser ou une caresse. Le père était très loin, au Caucase — vous savez où est le Caucase? ~ la maman toujours au bal, au théâtre, dans des fêtes de toute sorte. Elle n'était pas méchante, cctle maman, mais elle ne vivait que pour le monde, et elle n'avait plus le temps de penser à son enfant. Un jour la petite fille fut très malade; les domestiques la soignaient tant bien que mal ; quand ils avaient envie de sortir, ils la laissaient toute seule, abandonnée, brûlante de fièvre; elle mourait de soif, et souvent il n'y avait personne pour lui donner un verre d'eau. Et cette petite fille devint si malade, si malade que tout le monde pensa qu'elle allait mourir. Son visage et tout son corps s'étaient couverts de gros boutons rouges; le docteur aéclara qu'elle avait la petite vérole. G'étai une épidémie qui sévissait dans la ville, beaucoup de gens en étaient morts. La petite fille, qui était fort intelligente et qui avait

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