‹ Les Epreuves De CharlotteChapitre 7 sur 17 · SŒUR MARIA-JOSEFA · texte numérisé non relu

SŒUR MARIA-JOSEFA

conservé toute sa connaissance, appelait à grands cris sa maman. Certes, cette maman-là ne s'occupait guère de son enfant, elle lui accordait moins d'attention qu'à son griffon. N'importe, l'enfant abandonnée l'adorait, cette mère si belle et si indifférente, aux clairs yeux bleus durs et froids comme l'acier. Oh! comme la petite malade joignait ses mains amaigries par la fièvre! comme elle pleurait des larmes brûlantes qui tombaient sur son pauvre visage en feu ! comme elle répétait à sa gouvernante : « Ma bonne, je vous en « prie, allez me chercher maman. Je ne l'ai pas « vue une seule fois depuis que je suis ma- « lade. Je voudrais tant la voir! » Enfin la gouvernante céda à ces supplications et se rendit dans les appartements de Mme la princesse pour lui faire part du désir suprême de l'enfant en danger. Avec quelle angoisse la petite fille attendit l'arrivée de sa mère!... Elle comptait les minutes, elle disait tout bas, frissonnante de fièvre : « Je ne veux pas mouce rir avant d'avoir embrassé maman! » Après une attente qui lui parut éternelle, elle vit revenir la gouvernante — seule! Mme la princesse faisait dire qu'elle était désolée; mais que le docteur lui avait défendu d'entrer dans la

chambre de la malade à cause de la contagion..., SŒUR MARiA-JOSÉFA, Continuant.

La petite fille n'est pas morte, elle a guéri par miracle; son visage n'a gardé aucune trace de la terrible maladie qui a failli lui coûter l'existence. Elle est devenue une demoiselle et elle a encore supporté beaucoup d'autres chagrins presque impossibles à imaginer.... Charlotte, croyez-vous que cette petite fille n'ait pas été aussi malheureuse que vous? »

Un silence. Charlotte, étouffée par l'émotion, ne peut rien répondre. Enfin elle demande d'une voix étranglée :

ce Et quand elle a été grande, elle n'est pas devenue méchante, cette petite fille?

SŒUR MARIA-JOSÉFA, souHant (loucement.

Je ne le crois pis, mon enfant. En tous cas, elle a toujours fait tout son possible pour rester bonne et elle a pardonné à ceux qui l'avaient fait souffrir.

Vous la connaissiez bien cette petite fille?

SŒUR MARIA-JOSÉFA.

Très bien, intimement.

Quel âge a-t-elle maintenant?

SŒUR MARIA-JOSÉFA. 117

SŒUR MARIA-JOSÉFA

Voyons,... vingt-cinq ans, je crois. Pourquoi me faites- vous cette question?

Et vous l'aimez beaucoup?

SŒUR MARIA-JOSÉFA.

Moi? Oh! non, par exemple, elle m'est tout ù fait indifférente. Je ne pense jamais à elle.

Est-ce qu'elle ne s'est pas faite religieuse, cette petite fille?

SŒUR MARIA-JOSÉFA, rougîssanl imperceptiblement.

Oui, peut-être;... je ne sais.... Cela ne fait rien à l'affaire....

CHARLOTTE, sc mettant à genoux devant sœur Joséfa.

Oh! ma sœur, ma bonne sœur chérie, c'est vous, cette petite fille, j'en suis sûre! ne dites pas non, je sens que je ne me trompe pas. Comme vous êtes bonne! Combien je vous admire et combien j'ai honte d'être si méchante quand je me compare à vous! Oh! je vous le promets, j'essaierai de tout mon cœur de vous ressembler. .Te ne répondrai plus des impertinences à cousine Hilda, et je tacherai d'être aimable avec Marguerite et Wilhelmine. Bien sûr qu'il y a des petites filles plus malheureuses que

moi. Je suis une ingrate d'avoir parlé comme je l'ai fait. «

Cette fois le délicat visage de sœur Maria- Joséfa s'est couvert d'une vive rougeur. Elle se lève et prend un air grave, presque sévère, pour dissimuler son émotion

« Plus un mot sur tout ceci, ma chère enfant, dit-elle à Charlotte. Vous savez qu'il nous est expressément défendu, du jour où nous entrons dans la vie religieuse, de faire la moindre allusion à notre existence passée dans le monde. Mais quand vous vous sentirez aigrie contre votre entourage, vous penserez un peu à sœur Joséfa, et vous prendrez un peu sur vous, n'est-ce pas? Songez que si votre tante et vos cousines vous agacent, vous les agacez peut-être tout autant. Il faut de la patience pour se supporter mutuellement.

Oui, mais eux ils sont ensemble, ils se soutiennent, ils s'aiment, — du moins cousine Hilda les aime — tandis qu'ils devraient avoir pitié de moi, qui suis seule et abandonnée.

SŒUR MARIA-JOSÉFA, Wl doigt SUT SES lèVTeS.

Chut! ne recommençons pas. Vous allez me faire repentir de ma confiance. En classe et bon

SŒUR MARIA-JOSÉFA. 119

courage! Il faut au moins que ma grave infraction à la règle soit compensée par un bien durable. Autrement j'aurai un gros pécbé sur la conscience — et ce sera votre faute! ^>

Journal de Charlotte.

ce 8 mai. — J'ai acheté un iDeau cahier et un porte-plume en os avec la vue de Regelberg- au bout. Puisqii'ici je ne puis parler à personne des choses auxcjuelles je pense, je vais me mettre à écrire mon journal tous les soirs avant de me coucher. Quand le cahier sera hni, je le porterai à sdiur Maria- Joséfa, et elle me dira si j'ai (ait assez d'ellorts sur moi-même pour la satisfaire.

« Dans huit jours, c'est l'anniversaire de Wil-

helmine. Cousine Hilda a dit qu'il y aurait ce soir-là une réunion de jeunes gens et de jeunes filles; on boira de la bière et Ton mangera des œufs durs. Peut-être bien je me trompe, mais j'ai peur que ce ne soit pas très amusant. C'est drôle, ici quand on veut s'amuser on boit de la bière. C'est ennuyeux pour les personnes qui n'aiment pas la bière, comme moi, par exemple, parce qu'alors elles ne s'amusent jamais.

« J'ai déjà vu célébrer une fêle chez cousine Hilda : c'était celle de Friederich. Chacun lui avait fait un cadeau, et sa maman les avait tous étalés sur une petite table recouverte d'une serviette blanche. Au milieu de la table était un pot de génariums enveloppé dans du beau papier doré, et tout autour quatorze bougies allumées, autant que Friederich a d'années. C'était très gentil, on aurait dit un petit arbre de Noël. Je croyais que Friederich allait être bien content; moi, je l'aurais été à sa place. Eh bien, pas du tout! quand il est revenu du Gymnase, il s'est enfermé dans sa chambre et il a refusé de descendre au salon. Tous les membres de la famille ont été le chercher à tour de rôle. La cousine Hilda a commencé, et c'est Ludvvig qui a fermé

la marche. Mais, en route, il s'est assis clans l'escalier et, refusant d'aller plus loin, il a tiré de sa poche une pomme qu'il s'est mis à peler tranquillement. Alors j'ai dit à cousine Hilda : « Ma cousine, voulez-vous que je demande à « Friederich de descendre? Peut-être ne voudra- « t-il pas me refuser. » Elle a répondu d'un ton « aigre : « Faites comme vous voudrez. Le pauvre « garçon est si fatigué quand il rentre du Gym- « nase qu'il n'a plus la force de s'intéresser à « rien. On travaille autrement dans nos Gym- « nases que dans vos lycées ». C'était bête ce qu'elle a dit la cousine Hilda. N'importe, j'ai été chercher Friederich tout de même. Dans l'escalier j'ai glissé sur une pelure de pomme que Ludwig y avait jetée (l'escalier en était rempli), et Ludwig a ri si fort qu'il a failli s'étrangler. C'est curieux que ça l'ait fait tant rire; ce n'est pas parce que c'est moi qui suis tombée, mais vraiment cela ne me paraît pas très drôle. Enfin tout le monde ne rit pas des mêmes choses.

« J'ai frappé à la porte de Friederich, et je lui ai dit : «Friederich c'est moi, c'est Charlotte; « descendez pour que l'on vous souhaite votre « fctc; vous me ferez bien plaisir. Toute la famille

« est au salon : on n'attend plus que vous. » ce Je crois qu'il est impossible d'être plus désagréable que Friederich. Jamais, au grand jamais, il ne dit i)onjour ni bonsoir à personne ; il ne répond pas quand on lui parle ou il répond des grossièretés; et le jour oii nous sommes revenus ensemble de la pension il m'a mise bien en colère. Pourtant, s'il le voulait, je crois que je l'aimerais tout de même — je ne sais pas pourquoi, par exemple. Mais il me semble que si on rélevait mieux, si ses parents étaient plus fermes, si la cousine Hilda ne l'abrutissait pas de gâteries, peut-être il serait moins hargneux et moins taciturne. Il faudrait d'abord qu'on lui apprît à faire des efforts sur soi-même. Il se lève quand il veul, il se couclie quand il veut, il travaille quand cela lui plaît, et ne fait rien quand il a envie de ne rien faire. Je ne suis qu'une petite fille, mais je suis bien sûre qu'un garçon auquel on n'enseigne pas à faire ce qui l'ennuie ne deviendra jamais un homme.

ce Et je suis sûre aussi que la cousine Hilda ne m'aime pas parce qu'elle comprend que je trouve son fils très mal élevé; comme elle est très orgueilleuse et pas très intelligente, chaque fois que son Friederich fait une sottise

OU dit une grossièreté devant moi, c'est contre moi qu'elle est fâchée, parce que j'en suis témoin.

« Pour me venger de son injustice, je veux continuer à essayer d'être bonne avec Friederich et de le rendre bon. Ce sera une vengeance comme sœur Joséfa les aime.... Mais voilà! comment faire? Rien ne réussit avec lui ; plus on est gentil, plus il est maussade. S'il pouvait me regarder une fois en face! Alors je saurais peut-être ce qu'il pense. Quand les gens ont toujours les yeux fixés par terre ou tournés de côté on ne peut deviner ce qui se passe dans leur cœur. Sœur Joséfa dit toujours que le regard est le miroir de l'àme. — Mais que disais-je donc avant de faire cette parenthèse? Ah! oui! Je racontais que le jour de la fête de Friederich j'ai été frapper à sa porte pour le prier de descendre et que pendant très longtemps il ne m'a pas répondu. A la fin, comme je cognais toujours doucement, il a ouvert et m'a crié d'un ton bourru :

« Eh bien, quoi? qu'est-ce que vous vou- « lez? vous ne me laisserez donc jamais tran- « quille?

« — Non, Friederich, lui ai-je répondu en

« souriant, je ne vous laisserai pas tranquille ce à moins que vous ne descendiez voir la belle « surprise qui vous attend au salon. «

« Il a grommelé je ne sais quoi; mais tout de même il a fini par me suivre, et il est entre avec moi dans le salon. Peut-être y a-t-il des moments où il essaie d'être gentil et où il ne peut pas, parce qu'il a si bien pris l'habitude d'être méchant qu'il ne sait plus comment il faut s'y prendre pour être autrement?

« Quel accueil il a fait à ces jolis objets si bien rangés! C'est à peine s'il y a jeté un coup d'œil. Pour moi, mon cadeau consistait en une cravate neuve bleue avec des petits pois blancs, parce que la sienne est bien usée et bien sale. Il l'a regardée et il a dit d'un air ])ourru : « Qu'est-ce qui me « donne ça? « — C'est moi, Friederich », ai-je répondu, très contente qu'il eût fait attention à mon petit présent. Alors il a dit : « Ah! très ce bien! Je la mettrai à Schnapp; (Schnapp, c'est ce le chien de la maison) elle lui ira à ravir. » Moi, je pensais c{u'il voulait plaisanter et je me suis mise à rire. Et puis pas du tout : il a été chercher Schnapp; il lui a passe la cravate autour du cou et y a fait un beau nœud. Schnapp était très drôle, c'est vrai; mais tout de même

c'était une vilaine plaisanterie et j'en ai eu beaucoup de chagrin. Et puis Friederich avait trop serré, si bien que Schnapp qui étranglait s'est mis à aboyer, à montrer les dents, à sauter dans le salon pour essayer de se dégager, et à force de faire des bonds, le voilà qui accroche la nappe, et qui renverse la table avec tout ce qu'il y avait dessus! L'eau des pots de fleurs se répand sur le tapis, le papier doré qui entourait le gâteau prend feu aux bougies allumées; tout le monde se précipite pour essuyer l'eau, éteindre le commencement d'incendie, enfin réparer tous les dégâts pendant que je délivrais bien vite Schnapp, qui ne sautait ni n'aboyait plus, mais qui tirait une longue, longue langue. Pauvre bête! il étranglait pour de bon!...

« Et qu'est-ce qui a été grondé? Vous croyez que c'est Friederich? Eh bien, pas du tout : c'est moi. Cousine Hilda était furieuse. Elle m'a dit : « Voilà ce que c'est que de faire « des cadeaux ridicules! Mes garçons ne sont « pas coquets, Dieu merci! C'est aux petits « Français qu'il faut donner des cravates. » Et toute la soirée elle a boudé, ne répondant rien à personne, l'air buté comme son fils —

parce que, quand la cousine Hilda est en colère, elle ne crie pas : elle grogne et elle boude, c'est encore pis. — Oh! c'est terrible, les gens qui grognent toujours! »

Journal de Charlotte. (Suite.)

ce 9 mai. — Aujourd'hui la couturière est venue essayer une robe à Willielmine pour la soirée. Cousine Hilda m'a fait chercher : elle voulait mon avis; je me demande pourquoi, puisqu'elle se moque toujours de mes soi-disant grandes toilettes. Dimanche j'avais mis ma jaquette la plus neuve pour aller à la messe au couvent. Dans le vestibule, cousine Hilda, qui sortait avec ses filles m'a examinée des pieds à la tête en ricanant, et a dit avec un clignement d'œil qui voulait être spirituel : « Regardez donc la veste de « Charlotte; on dirait un manteau de chien »

Et Wilhelmine et Marguerite de rire à leur tour, en détournant la tête avec affectation, comme pour me dissimuler cette hilarité! Mais, au fond, elles auraient été bien fâchées que je ne m'en fusse j3as aperçue. Une autre fois c'est mon chapeau garni de bluets noirs qui a servi de thème à leurs réflexions désagréables. Wilhelmine, qui prend toujours un air majestueux pour faire des observations sans aucun intérêt au sujet de choses déjà très insignifiantes par elles-mêmes, a dit d'un ton solennel et chagrin, comme si les destinées du monde dépendaient de cette remarque : « C'est très curieux, le chapeau de Charte lotte ressemble beaucoup au mien... (avec un « rire pointu)^ seulement le mien est beaucoup « plus modeste. — Heureusement, ma pauvre « Wilhelmine, » a interrompu cousine Hilda avec emphase. — Heureusement pour qui? heureusement pour quoi? Je n'ai pas du tout compris le sens de cette exclamation. Voulait-elle dire que mon chapeau avait dû coûter plus cher que celui de Wilhelmine? Mais d'abord elle n'en sait rien du tout. Et puis qu'est-ce que cela peut lui faire? Ce n'est pas elle qui l'a payé. Quand j'écrirai à Mme Poisc, je lui demanderai si elle croit que mon tuteur donne assez

d'argent pour ma pension et mon entretien chez cousine Hilda, parce que ces allusions continuelles aux dépenses bien au-dessus de leurs moyens que font « certaines personnes », qu'elle ne désigne pas plus clairement, sont ennuyeuses et incompréhensibles. — Mais comme c'est triste pour une petite fille d'être obligée de penser à l'argent!

« Puisque j'ai parlé de Wilhelmine, je dois dire que je ne comprends pas du tout son caractère. Ainsi, par exemple, il y a à Regelberg quelques dames jolies et élégantes; celles-là, elle les critique d'un air méchant, et il suffît qu'elles soient bien mises pour qu'elle les accuse, sans les connaître d'ailleurs, d'être frivoles et davoir des « cervelles d'oiseaumouche ! » Et puis, au fond, jef crois que Wilhelmine ne demanderait pas mieux que de ressembler à ces soi-disant oiseaux-mouches, et elle s'occupe de sa toilette autant et plus qu'une autre. Mais voilà, n'ayant pas de goût, elle ne réussit guère; alors elle s'en venge en dénigrant, comme le renard dans la fable de La Fontaine, qui disait que les raisins étaient trop verts et bons pour des goujats parce qu'il ne pouvait les atteindre.

« Eh bien, c'est malheureux, mais plus Wilhei mine fait d'efforts d'imagination pour ses robes^ et plus elles sont vilaines. Ainsi celle qu'ellf vient de se commander est encore plus affreuse que les autres. Que de plissés, mon Dieu! et do ruches et de bouillonnes et d'entre-deux et de petits nœuds et de rubans et de volants! Il y a de tout là-dessus! Wilhelmine n'est plus une demoiselle, c'est un porte-manteau. Et quelle laide couleur elle a choisie! Un vert criard qui fait mal aux yeux. Les garnitures sont roses; autour de la taille, pour compléter cette œuvre d'art, il y a une ceinture de soie rose avec un gros nœud qui tombe par derrière. Le pis, c'est que le mal est sans remède ; tout est tellement vilain qu'il est inutile d'essayer de rien y changer.

« Je ne sais pas si Willielmine est tout à fait sûre que sa robe soit jolie; elle tourne et retourne devant l'armoire à glace d'un air indécis en me jetant des regards soupçonneux et inquiets; dans le doute son visage prend une expression encore plus maussade qu'à l'ordinaire, et les coins de sa bouche s'abaissent en une moue qui rend sa physionomie désagréable à faire pleurer.

ce En tous cas, il y a au moins quelqu'un de content : c'est Mme Stecknadel, la couturière. Elle est grosse comme une tour, Mme Stecknadel; elle a un visage rond comme la lune, et rouge, rouge! si bien qu'on croirait qu'il y a le feu à l'intérieur. C'est comme une de ces grosses lanternes vénitiennes en forme d'orange. Elle porte des lunettes, mais elle les a toujours sur le front, et je crois que je sais pourquoi : c'est parce que son nez est si petit qu'elles ne tiendraient pas dessus. Elle pique une telle quantité d'épingles sur son corsage qu'on dirait une énorme pelote. Je crois qu'elle ne sait pas qu'elle est si grosse et si rouge et si vieille, parce que, si elle le savait, elle ne porterait pas un petit chapeau de paille comme ceux des garçons avec un ruban de moire blanche tout autour, en équilibre sur le haut d'un gros cliignon et tellement incliné en avant qu'il vient rejoindre ses lunettes.

« Non, elle ne sait pas du tout qu'elle est ridicule, Mme Stecknadel. Elle est très contente d'elle, au contraire, et très contente des robes qu'elle fait. Pour le moment, les mains croisées sur son gros ventre, la figure épanouie comme une pleine lune, elle contemple sa nouvelle

œuvre avec une admiration sans mélange; elle se recule un peu pour mieux juger l'effet.

« Eh bien, ma petite demoiselle Charlotte, « qu'en pensez-vous? me dit-elle d'une voix récc jouie. Ah! ah! vous voilà bien surprise de voir « que nous avons autant de « chic » à Regel berg « que vos Parisiennes » (Mme Stecknadel affectionne le mot « chic » qu'elle intercale à tout propos dans la conversation, et, à la façon dont elle le prononce, on croirait entendre partir une fusée : « chchchchchic! »

Elle tourne et retourne autour de Wilhelmine en s'exclamant : « Mlle Wilhelmine est ravissante ! « Mlle Wilhelmine est délicieuse! Mlle W'ilhel- « mine a l'air d'un ange ! »

« Mon Dieu, quelle idée particulière se fait Mme Stecknadel des anges !

« Et Mme Stecknadel insiste encore, tant son œuvre lui inspire d'enthousiasme :

« N'est-ce pas que c'est joli? Y trouvezcc vous quelque chose à redire? Allons, petite « Parisienne, donnez-nous franchement votre avis. >^

ce Me voici bien embarrassée. Je voudrais pouvoir dire, moi aussi, que c'est joli, mais je ne sais pas mentir, même pour faire plaisir. Il faul

pourtant que je trouve un compliment, et je réponds :

« Mais oui, c'est très réussi, madame Steck- « nadel, oh! c'est très réussi.... Seulement... « est-ce que vous ne pensez pas que peut-être... « il y a un peu trop, il y a beaucoup de garnice tures? » Et bien vite j'ajoute d'an ton admiratif : « Mon Dieu! que de peine vous avez dû « vous donner pour ces plissés, ces bouillonnes, « ces ruches! Quel ouvrage! Quelle patience! »

a Mme Stecknadel, bonne femme et pas très fine, se contenterait peut-être de cette réponse; mais Wilhelmine, dont la susceptibilité est toujours en éveil, ne s'en contente pas du tout, et elle dit d'un ton ironique :

« Laissez donc, madame Stecknadel, vous ce voyez bien que ma cousine nous méprise, et ce qu'elle juge que la moindre chose est bien « assez bonne pour nous.

ce — Tandis qu'elle-même est habillée comme ce si elle devait avoir un jour trois cent mille francs de dot, » ajoule d'un air pincé la cousine Hilda, qui paraît encore plus mécontente que sa

mie.

ee Qu'est-ce que cela veut dire ce avoir une dot »? Je ne le sais pas au juste, il faudra que je de-

mande à sœur Joséfa; mais ce que je sais bien c'est que ce n'était pas la peine de vouloir que je donne mon avis si c'est pour se fâcher ensuite. Aussi, comme j'ai senti que j'allais me mettre en colère, ce qui mécontenterait sœur Joséfa, j'ai préféré m'en aller; j'ai ouvert la porte et je suis partie sans ajouter un mot. Mais j'ai très bien entendu tante Hilda qui disait à la couturière :

« Eh bien, madame Stecknadel, vous venez « d'avoir un exemple du caractère de cette ence faut. Elle a un orgueil infernal, madame Stec- « knadel, infernal.... »

ce Rentrée dans ma chambre, je fais mon examen de conscience; je suis bien sûre de ne pas avoir ce un orgueil infernal », ainsi que le prétend cousine Hilda. Mais, ma colère passée, je reconnais que j'ai eu tort de m'en aller si brusquement et de me fâcher pour si peu de chose.

ce Mon Dieu, que va penser sœur Joséfa? elle ne sera pas contente, c'est bien sûr; elle dira que je ne sais pas tenir mes résolutions.... Oh! ma bonne sœur, ne vous fâchez pas trop! C'est si difficile pour une petite fille que personne n'aime d'être toujours patiente ! »

Oui, la sœur José la n'a pas été contente en

lisant le journal de Charlotte (la petite fille le lui apporte maintenant toutes les semaines); elle a joint les mains, et Charlotte eût été bien surprise de lui entendre dire à voix haute, tant sa préoccupation était grande :

« Pauvre enfant! quelle vie difficile! et comme « ses Jjelles qualités vont se trouver étouffées ce dans un semblable milieu! Que Dieu lui vienne ce en aide! »

Soirée chez la cousine Hiida.

Absorbée par les préparatifs de sa soirée, la cousine Hilda s'était adoucie à l'égard de Charlotte: elle lui épargnait les allusions aigres et les remarques malveillantes et paraissait ignorer son existence. La pauvre petite fille ne pouvait guère en demander davantage.

Le soir du grand jour arrivé, on prépara dans la salle à manger du jambon, des œufs, de la bière, des gâteaux secs confectionnés par la cousine Hilda et l'inévitable café au lait, qui jouait

un rôle prépondérant dans l'existence des SiJbermann. Katel, la servante, à peu près décrassée pour la circonstance et ayant devant elle, par miracle, un tablier propre, allait et venait, affairée, de la cuisine à la salle à manger en traînant la savate, car personne n'avait pu la décider à entrer les talons de ses souliers : ce raffinement de tenue était au-dessus de ses forces.

Quand tout fut prêt, on se rendit au salon où chacun s'assit en rang d'oignons dans l'attente des invités. Wilhelmine arborait, bien entendu, la robe vert chou si copieusement garnie de rose. Toute sa journée s'était passée dans des recherches et des combinaisons de coiffure destinées à soulever la stupeur et l'admiration générales. Par malheur, le résultat était d'autant plus difficile à obtenir que Wilhelmine avait fort peu de cheveux : à peine une maigre queue de rat, n'atteignant même pas les épaules, et, sur les tempes, deux grands creux qui lui faisaient un front interminable. Aussi jalousait-elle la belle chevelure blonde naturellement bouclée qui formait autour du visage de sa petite cousine une auréole d'or. Charlotte, elle, n'avait pas besoin de passer des heures devant un miroir pour se chercher une coiffure remarquable : un simple

coup de peigne, et elle était coiffée le mieux du monde.

Wilhelmine — toujours comme le renard de la fable — croyait se venger de cet avantage en feignant de le mépriser. Avec son air de dignité pleurarde, elle déclarait que les cheveux qui frisent, c'est bien mauvais genre. Elle disait ces mots en français (« maufais chenre »), avec cet accent germanique qui sans doute eût passé inaperçu dans la bouche d'une personne simple, mais dont le comique devenait irrésistible quand il s'aggravait de solennelle prétention, comme c'était le cas chez l'aimable Wilhelmine.

Charlotte était, vous le savez, d'une droiture absolue. Aussi en voulait-elle à Wilhelmine, non de sa jalousie, mais de sa mauvaise foi, car bien souvent elle avait surpris la grande cousine essayant de friser sa maigre chevelure avec un tuyau de pipe en terre (emprunté à la collection de Frantz), qu'elle chauffait sur une bougie, et se dépitant de n'obtenir que des résultats peu satisfaisants.

« Youlez-vous que je vous frise, ma cousine?» lui avait aimablement proposé Charlotte le jour de la soirée, l'ayant aperçue par la porte entreb.lillée de sa chambre, le tuyau de pipe à

la main, luttant contre ses quatre cheveux rebelles.

« Merci bien, » avait répondu Wilhelmine sèchement, c'est trop « mofais chenrc ».

Et sur cette raison qui dénotait d'autant de bonne grâce que de bonne foi, Wilhelmine lui avait fermé la porte au nez; ce dont Charlotte, haussant les épaules, s'était contentée de rire, car, en dépit de ses épreuves, la petite fille était naturellement gaie, et elle ne demandait pas mieux que de prendre les choses du bon côté, pourvu que ce fût à peu près possible.

Marguerite, la sœur cadette, n'avait pas plus de cheveux, et, ce qui est beaucoup plus grave, pas plus de grâce que son aînée. En l'honneur des invités, on l'avait mise aussi dans tous ses atours. Elle ressemblait à Friederich ; ses yeux, assez grands et noirs, pouvaient passer pour beaux; mais, comme ceux de son frère, ils regardaient bien rarement en face et étaient tout à fait dépourvus d'expression. Elle n'avait aucune jeunesse ni dans les traits ni dans le caractère; on eût dit une vieille petite bonne femme; cancanière, sournoise et sotte, elle ne pouvait guère être une compagnie pour Charlotte, que d'ailleurs elle détestait cordialement, sentant

combien sa cousine lui était supérieure de toutes les façons.

En l'honneur de la soirée, Frantz renonça à ses stations dans les différentes brasseries de la ville. Revêtu d'un costume de cérémonie qui consistait en un pantalon et un veston de velours noir, une cravate rose nouée autour d'un col rabattu, d'où émergeait son long cou qui le faisait ressembler au héron de la fable, il se promenait du salon à la salle à manger, toujours muni de son inséparable pipe en porcelaine qui formait sa plus chère société.

Le cousin Gaspard, à peu près nettoyé pour la circonstance, plus effaré que jamais, mais ne parvenant pas à être ridicule, grâce à une distinction native qui tranchait sur son entourage, allait et venait autour de la table où étaient dressés les rafraîchissements, s'enquérant auprès de sa femme avec une angoisse enfantine si l'on était bien sûr de la provenance du thé et du café, et si l'on aurait de la bière en quantité suffisante, questions que la cousine Hilda accueillait, comme tout ce qui venait de son mari, avec une indifférence complète, ne se donnant même pas la peine d'y répondre. Ludwig, débarbouillé par hasard et ses joues rouges plus luisantes que

Ikk LES EPREUVES DE CHARLOTTE.

jamais sous l'action, d'autant plus efficace qu'elle était plus rare, de l'eau et du savon, vêtu de velours comme Frantz, mais avec un veston deux fois trop long qui donnait l'illusion d'un pardessus, et en revanche des pantalons qui remontaient sur son ventre, grâce à des bretelles trop serrées, se tenait assis dans un coin près du piano, déjà endormi aux trois quarts, et projetant de se dissimuler derrière le pupitre à musique pour atteindre au plus tôt le dernier quart qui lui manquait, sans risquer d'être vu et admonesté au sujet de ce sommeil intempestif.

Les bougies étaient allumées. Cousine Hilda, en robe de soie puce, triple rangée de boucles autour de la figure, — comme c'est « mofais chcnre! » — avait pris place solennellement sur un coin du canapé. Toute la famille était à son poste, attendant de pied ferme les invités, il ne manquait plus que Charlotte et Friederich.

Timidement Charlotte entra dans le salon, et elle alla se dissimuler derrière le piano, à l'exemple de Ludwig, mais pour un motif différent : la pauvre enfant ne se sentait guère le cœur d'assister à une soirée. La mort de son grand-père encore si récente, et le peu de bienveillance qu'elle rencontrait chez ses cousins ne

pouvaient la disposer à la gaité. Pourtant, de crainte de mécontenter, elle n'avait pas osé demander la permission d'aller se coucher. La cousine Hilda n'eût pas manqué de prétendre que Charlotte méprisait leur société, la jugeait au-dessous d'elle. Et, plus que jamais, la petite fille s'était promis de faire tous ses efforts pour vivre en harmonie avec sa nouvelle famille.

A neuf heures les invités commencèrent à arriver. Charlotte vit défiler nombre de gros messieurs à longues barbes rousses, et de maigres messieurs à longs cheveux filasse, tous porteurs de lunettes. Que de paires de lunettes, mon Dieu! Charlotte n'en revenait pas. Les oculistes devaient faire fortune dans cette ville. Les dames étaient vêtues de couleurs criardes; l'épaisseur de leurs tailles frappa d'autant plus Charlotte que, loin d'essayer de la dissimuler, elles l'accentuaient encore par de larges ceintures roses, bleues, vertes, nouées comme celles des bébés ou des premières communiantes. Cette particularité suggéra même une réflexion à la petite fille : « C'est curieux, se dit-elle, en France les dames ont les épaules plus larges que la taille. Ici c'est justement tout le con-

traire. ^^ Sans doute, cette observation n'était pas d'un ordre très élevé, et était loin de valoir celles qu'une dame française de génie, appelée Mme de Staël, a faites sur l'Allemagne; mais elle était fort juste, il faut en convenir.

Quand les invités furent au complet, le cousin Gaspard recommença à manifester une grande agitation, estimant que le moment était venu d'entamer le programme des réjouissances, et n'osant pas donner le branle tant que sa femme n'aurait rien dit. Enfin la cousine Hilda mit un terme aux angoisses du pauvre homme en déclarant :

« Monsieur le professeur von Becker va nous jouer un air de flûte. Wilhelmine l'accompagnera. »

Wilhelmine se leva gauchement — faisait-elle rien autrement? — et se dirigea vers le piano d'un air on ne peut plus prétentieux.

Cette pauvre jeune fille avait la triste infirmité de ne pouvoir jamais être naturelle; elle était intimement persuadée que l'univers enlier avait les yeux fixés sur elle, et, quelque éclatant que lui parût son propre mérite, celte conviction qui ne la quittait en aucune circonstance, ôtait toute liberté à ses mouvements.^ Si vaniteux que

Les invités commencèrent à arrivi

l'on soit, il est évident que la pensée d'être toujours et partout le point de mire du monde doit finir par vous gêner : c'est pourquoi l'extrême timidité n'est souvent causée que par un très sot orgueil. Une jeune fille, bien persuadée que sa petite personne a peu d'importance, reste simple et naturelle, et par conséquent est toujours gracieuse. Mais la grâce n'était pas l'apanage de Wilhelmine; tous ses gestes étaient étriqués et maladroits, et son rire sans franchise, sans gaîté, guindé et pointu, sonnait faux et impressionnait désagréablement.

Toujours hantée par l'idée fixe que le sort des assistants dépendait de ce qu'elle allait faire, elle déploya son morceau de musique sur le piano avec tant de maladresse, qu'elle faillit l'enflammer aux bougies. Le jeune M. von Becker se précipita pour parer à ce sinistre et, dans sa hâte, laissa choir sa flûte, ce qui causa au gros Ludwig, arraché soudain à sa somnolence, une hilarité sans bornes. Charlotte quitta sa place et se glissa près de son cousin, dans l'intention de laisser le champ libre aux bras anguleux de M. von Becker qui avait la prétention de vouloir les arrondir pour tenir sa flûte....

« Eh, pi£st! dit Ludwig à sa cousine en la

poussant du coude ; vous voyez ce grand pantinlà avec sa flûte?

— Oui, » répondit tout bas Charlotte, étonnée de la question, car en vérité, si maigre que fût M. von Becker, il n'était pourtant pas un pur esprit, et se laissait parfaitement percevoir à l'œil nu.

« Eh bien, continua le gros Ludwig en se tordant de rire sur sa chaise, il est professeur au Gymnase et il dit qu'il veut épouser Wilhelmine. C'est drôle, hein? »

Charlotte ne saisit pas très bien ce que cette communication avait de particulièrement drôle; mais, jugeant inutile de contredire son cousin, elle fit un vague signe d'assentiment et se tourna vers M. von Becker, dans l'intention de l'examiner sous son nouvel aspect de prétendant à la main de Wilhelmine. Alors elle se rendit compte qu'il avait le teint livide d'un pierrot, une grosse bouche qu'il contractait péniblement, comme s'il eût craint d'avaler son instrument, et des pieds d'une longueur invraisemblable. Mais elle remarqua aussi l'air de bonté et de grande douceur répandu sur sa physionomie, ample compensation à un physique défectueux, et elle ne put s'empêcher

de regretter que ce jeune homme, qui paraissait excellent, eût eu la fâcheuse idée de vouloir épouser l'aimable Wilhelmine.

Le duo de flûte et de piano s'acheva sans trop d'encombre. Wilhelmine avait bien plaqué ça et là quelques accords d'une fausseté déchirante; elle avait par moment pressé le mouvement de telle façon que le pauvre M. von Becker suait sang et eau et ravalait ses trilles pour la rattraper; en revanche elle avait aussi ralenti sans raison, si bien qu'il dut intercaler des points d'orgue au milieu de ses vocalises. N'importe, le morceau produisit fort bon effet dans son ensemble et fut accueilli par les applaudissements de l'auditoire.

Tandis que Wilhelmine recueillait les compliments et que Professor von Becker s'effaçait d'un air modeste, comme s'il n'eût été pour rien dans cette affaire, « Frâulein >y Gertrude, amie intime de Wilhelmine, prit sa place au piano et s'accompagnant elle-même — sage précaution! — chanta d'une voix assez agréable plusieurs mélodies de Schuman n que Charlotte ne connaissait pas et qui lui parurent fort belles. La petite fille aurait bien voulu en entendre davantage. Mais la cousine Hilda brû-

lait du désir de produire Marguerite, à laquelle, dans son aveuglement maternel, elle attribuait un talent précoce, et bon gré mal gré, l'assistance dut avaler les « Variations sur Ah! vous dirai-je^ maman » gâchées, bredouillées, massacrées par ce jeune prodige.

D'autres dames et d'autres messieurs se succédèrent ensuite, les unes chantant, les autres récitant des pièces de vers, jusqu'au moment où la cousine Hilda annonça un petit intermède gastronomique, sous forme d'œufs durs et de jambon arrosés de flots de bière, auquel l'assistance fit le meilleur accueil. Jusqu'ici tout avait marché à souhait et la cousine Hilda pouvait se réjouir à juste titre du succès de sa soirée. Hélas! il ne devait pas en être ainsi jusqu'à la fin !

XUI

Fâcheux incidents.

Depuis un moment, le cousin Gaspard promenait autour de lui des regards plus effarés que jamais; quelque chose d'essentiel lui paraissait évidemment faire défaut. Enfin, n'y tenant plus, il s'approcha de sa femme et lui dit à voix basse :

« Mais, ma bonne, où donc est Friederich? »

La cousine Hilda, qui détaillait les innombrables perfections de Wilhelmine à Mme von Becker mère, ne répondit rien d'abord. D'ail-

leurs on ne savait jamais si clic n'entendait pas réellement, ou si c'était une feinte pour gagner du temps, dans l'espérance que Finterlocuteur lassé abandonnerait la partie.

LE COUSIN GASPARD, tvès agité.

Mais, ma bonne, je t'assure que tu devrais t'inquiéter de Friederich. Je ne l'ai pas vu depuis le commencement de la soirée.

LA COUSINE HiLDA, d' UYi air mécontent.

« Ach Gott!^ » que d'affaires! il est sans doute monté un instant dans sa chambre et il va redescendre.

LE COUSIN GASPARD, mslstant.

Non, il n'a pas paru au salon. Et tu sais que je voudrais le décider à nous jouer ce soir un morceau de violon. Il refuse toujours de jouer dans le monde; ce sera pour lui une excellente occasion....

La cousine Hilda, sans accorder la plus légère marque d'attention aux explications du cousin Gaspard, mais voulant avoir la paix, se lève, passe à la salle à manger et donne ordre à Katel d'aller voir si M. Friederich est dans sa chambre.

Katel redescend au bout d'un moment; elle

Mon Dieul

annonce que M. Friederich est bien dans sa. chambre, mais se refuse absolument à venir au salon. Ce disant, elle se frictionne le bras gauche avec vigueur, par un geste plus énergique que gracieux.

LA COUSINE HiLDA, Commençant à s'inquiéter aussi^ à voix basse.

Est-ce qu'il ne se sent pas bien? lui est-il arrivé quelque chose?

KATEL, à voix haute, se frottant toujours le bras.

Non, madame, pas du tout, M. Friederich se porte très bien; même qu'il m'a donné un coup de poing de toutes ses forces sur le bras pour me faire lâcher la porte qu'il voulait me refermer au nez. Seulement il a dit comme ça qu'il n'avait pas envie de se laisser ennuyer par toutes ces vieilles têtes, et qu'il allait descendre manger des gâteaux dans la salle à manger sans passer par le salon.

Le cousin Gaspard tousse très fort, dans l'espérance que cette réponse passera inaperçue, mais la douce Katel possède une voix éclatante et l'assistance n'en perd pas un mot.... Après tout, les amis de la famille doivent depuis longtemps savoir à quoi s'en tenir sur l'amabilité du petit garçon.

Marguerite, raide comme un piquet clans sa robe ballonnée, son petit visage grognon rendu plus vieillot encore par l'attention au-dessus de son âge qu'elle accorde aux toilettes et aux propos de grandes personnes, sapproche sur un signe de sa mère.

COUSINE HiLDA, à voix basse.

Marguerite, va dire à Friederich de ma pari qu'il doit descendre de suite au salon. MARGUERITE, rechignant.

Merci bien, par exemple! pour qu'il me donne des coups de pieds et des coups de poings, comme il l'a fait à Katel, je n'y tiens pas du tout.

COUSINE HILDA, n essayant même pas d'insister.

Alors va dire à Ludwig d'y aller.

Même réponse de Ludwig, accentuée par d'énergiques hochements de tête.

Charlotte, à qui ces pourparlers n'ont pas échappéj s'approche de sa cousine et lui dit gentiment :

« Voulez-vous que je monte le chercher, ma cousine? Tous voyez qu'il est déjà descendu au salon le jour de sa fête pour me faire plaisir. »

Cette phrase malencontreuse, par laquelle

Charlotte semble s'attribuer une influence sur le petit garçon que n'a pas sa propre mère, met le comble à la mauvaise humeur de la cousine Hilda qui répond sèchement :

« Faites comme vous voudrez. Si vous avez envie d'un prétexte pour quitter le salon, vous êtes parfaitement libre de vous en aller. »

Munie de cette autorisation, formulée de si aimable façon, Charlotte monte l'escalier quatre à quatre et vient frapper doucement à la porte de son cousin, comme elle l'a déjà fait quelque temps auparavant, dans une circonstance analogue.

La porte s'ouvre, et Friederich, les cheveux en désordre, l'air furibond, apparaît sur le seuil, brandissant un parapluie qu'il pointe en avant, dans l'attitude d'un soldat prêt à se défendre avec sa baïonnette contre les attaques de l'ennemi. Sa physionomie et son geste sont si bizarres qu'à cette vue inattendue Charlotte ne peut tenir son sérieux et se met à rire aux éclats.

FRIEDERICH, Toulant (les yeux furibonds.

Qu'est-ce que vous avez? pourquoi riez-vous si fort? C'est donc si drôle que cela de venir me

relancer dans ma chambre et de ne pas me laisser une minute de tranquillité?...

CHARLOTTE, riant toujours.

Excusez-moi, Friederich; je regrette bien de vous fâcher; mais si vous pouviez vous voir.... Ah! ah! ah! avec ce vieux parapluie.... Ah! ah! ah! et vos roulements d'yeux féroces.... ah! ah! ah! Je suis sûre que vous ririez aussi.... FRIEDERICH, froïiçant le sourcil et prenant un air plus sauvage encore.

Rira bien qui rira le dernier, mademoiselle. Je ne sais ce qui me retient de vous l'enfoncer au travers du corps, ce vieux parapluie.

A ces mots, prononcés d'un air féroce, l'hilarité de Charlotte redouble, malgré les elïorts qu'elle fait pour la contenir; elle entre dans la chambre sans que le petit garçon surpris songe à l'en empêcher; elle tombe assise sur une chaise et parvient à dire à grand'peine, d'une voix entrecoupée par les éclats de rire :

« Mon pauvre Friederich.... Ah! ah! ah!... ne vous fâchez pas; c'est fmi.... Ah! ah! ah! je ne ris plus. Ah! ah! ah! Mon Dieu, est-ce possible? Je crois que je n'ai jamais tant ri de ma vie!... »

Enfin la petite fille parvient à se calmer et

Friederich apparaît brandissuiU un parapluie.

s'étonne, quand elle a retrouvé son sang-froid, que son cousin, dont les colères sont parfois effrayantes, ne se soit pas jeté sur elle pour la battre. Mais Friederich n'y a même pas songé tant est grande sa suprise de la voir rire aux éclats quand il s'attendait à la terrifier. CHARLOTTE, essuyaut ses yeux.

Allons, Friederich, finissez vos sottises; donnez-vous un coup de brosse, un coup de peigne, et descendez avec moi au salon. Vous verrez que l'on s'y amuse beaucoup.

Moitié gagné par l'ascendant de sa cousine, moitié parce qu'il en a assez de sa réclusion et qu'il juge avoir suffisamment ennuyé sa famille, l'aimable Friederich répare sommairement le désordre de sa toilette et consent à suivre Charlotte. Il lâche à regret son vieux parapluie, nouvelle arme de guerre, et le dépose dans un coin de la chambre, où il compte bien le reprendre en cas de besoin.

A l'entrée de Friederich dans le salon, le cousin Gaspard se précipite au-devant de lui et lui dit aussitôt :

« Mon cher enfant, nous t'attendions pour nous jouer ta sonate de Raff; ces dames sont impatientes de l'entendre.

FRiEDERiCH, toujouvs aimable.

Qu'est-ce que ça peut me faire que ces clames soient impatientes de l'entendre! Moi je ne veux pas la jouer.

LE COUSIN GASPARD iusistant, au lieu de donner

à son fils la gifle à laquelle il a si bien droit.

Mais si, mais si, tu nous feras le plus grand plaisir; Mme von Becker, c{ui ne t'a jamais entendu, désire vivement t'applaudir. Allons, un bon mouvement. Vite ton violon et ton cahier. »

Au fond, Friederich, qui est assez bon musicien, ne demande pas mieux que d'exhiber ses talents; mais, comme il ne fait rien simplement et gentiment, il ne consent qu'après avoir mis toute la maison en branle, selon son habitude, et jeté le désarroi au milieu de la soirée.

FRIEDERICH

Et qu'est-ce qui va m'accompagner?

LE COUSIN GASPARD

Mais, Wilhelmine, comme toujours.

FRIEDERICH, très Jiaut.

Merci bien, elle joue trop mal; elle a des doigts en coton et elle fait des couacs tout le temps. C'est bon pour M. von Becker de jouer avec elle.

LE COUSIN GASPARD, clécoiitenancé et agité, Commenl faire alors? Je ne sais pas si aucune de ces dames....

FRiEDERiCH, V interrompant.

Je veux que ce soit Charlotte qui m'accompagne. Il n'y a qu'elle qui joue proprement ici.

LE COUSIN GASPARD

Mais Charlotte ne connaît pas le morceau ... CHARLOTTE, intervenant.

Cela ne fait rien, mon cousin. Je déchiffre assez hien; je m'en tirerai certainement. Nous allons essayer si vous me le permettez.

Friederich prend son violon, Charlotte se met au piano, et les enfants commencent au milieu d'un religieux silence. Le début du morceau marche très bien; Charlotte, qui est excellente pianiste, déchiffre à ravir et Friederich ne joue pas trop mal sa partie. Mais dès la seconde page voici les choses qui se gâtent : Friederich a plusieurs traits à exécuter; comme il a toujours été incapable d'un effort sérieux, il ne les a pas étudiés, bien entendu, et il ne trouve rien de mieux que de les sauter sans prévenir sa cousine. Charlotte s'en aperçoit, le rattrape habilement, et continue sa partie comme si de rien n'était; une troisième fois, une quatrième

fois Friederich recommence ce petit système qui nuit sensiblememt, comme vous pouvez le croire, à l'ensemble du morceau. Enfin on arrive à une reprise; Charlotte demande : « Friederich nous faisons la reprise? » Friederich marmotte quelque chose que la petite lille prend pour un assentiment, et elle recommence la reprise, tandis que Friederich continue la page suivante !

Vous jugez de la cacophonie! Charlotte, sans perdre contenance, répète à voix basse « Friederich, Friederich, la reprise! » Mais que fait Friederich? Il se met à dire tout haut : « Ah! vous m'impatientez, à la fm! J'en ai assez de cet ennuyeux morceau! » Il saisit son violon à deux mains, il le fait tournoyer en l'air, et en moins de temps qu'il ne faut pour le raconter, crac! il le jette de toutes ses forces contre le coin du piano et le brise en mille morceaux !

Un cri général retentit dans l'assemblée ; toutes les personnes présentes se lèvent en tumulte, croyant que l'aimable Friederich vient d'être pris d'un accès de folie furieuse. Le cousin Gaspard et la cousine Hilda répètent à l'envi, d'un air désespéré :

« Oh Frieclerich! est il possible! ton violon! un violon de prix ! un violon qui vient de ton grandpère! Quel malheur, mon Dieu! Quel malheur! » FRiEDERiCH, caliiié^ mais nullement repentant.

Ah! bien! tant pis pour vous! c'est votre faute aussi! Il fallait me laisser tranquille. Pourquoi m'avez-vous forcé à jouer? Vous savez bien que je n'ai jamais pu aller d'un bout à l'autre d'un morceau; cela me fatigue et m'impatiente.

LE COUSIN GASPARD

Justement c'était pour t'accoutumer... nous aurions voulu t'accoutumer... si tu t'accoutumais.... »

Friederich hausse les épaules et va s'asseoir dans un coin du salon à côté de Ludwig que cet incident bruyant a tiré de sa somnolence. La cousine Hilda, hors d'elle et dans son aberration, ne voulant pas faire de reproche à son fils dont la méchanceté est la juste punition de son inconcevable faiblesse maternelle, se tourne vers Charlotte qui se tient rouge et désolée, devant le piano, et lui dit d'un air furieux :

« Ceci est encore votre œuvre, mademoiselle. Sans vous mon Fritzele n'aurait pas fait ce malheur irréparable. Vous pouvez être satisfaite de votre soirée.

CHARLOTTE, Stupéfaite.

C'est moi que vous accusez, ma cousine? qu'aije fail? en quoi suis-je responsable des accès de folie de ce pauvre garçon?

LA COUSINE HiLDA, exospérée par le ton de pitié avec lequel Charlotte a dit « ce pauvre garçon ».

Oui, vous faites bien de l'appeler un pauvre garçon, car il est à plaindre en effet, de vivre en votre société. N'avez-vous pas joué tout de travers exprès pour lui faire perdre la tête et l'empêcher d'exécuter son morceau? vous savez combien mon Fritzele est timide; ce n'est pas lui qui aurait votre toupet dans le monde! un rien le déconcerte. »

Les yeux de Charlotte se remplissent de larmes; mais elle renonce à essayer de convaincre sa cousine : on ne persuade pas les gens de mauvaise foi. Pendant qu'elle subit ses injustes reproches, la grosse Katel s'occupe à réparer les dégâts causés par le doux Fritzele et balaie les débris du pauvre violon, sous l'œil navré du cousin Gaspard.

Quand le calme se fut un peu rétabli, la cousine Hilda, qui ne pouvait laisser partir ses invités sur une aussi fâcheuse impression, tâchant de reprendre ses esprits, annonça qu'on allait

faire un tour de valse. Professer von Becker se précipita pour inviter Wilhelmine; Frantz invita la sœur de von Becker; enfin, quand les couples furent formés, la cousine Hilda se mit au piano, et tout le monde commença ti tournoyer au son du Beau Danube Bleu.

Friederich dansait bien, et aimait assez la danse. Il fit valser successivement plusieurs jeunes filles de l'assemblée, qui, n'osant refuser, acceptèrent en tremblant dans la crainte de quelque nouvelle exlravagance. Puis il s'approcha de Charlotte qui regardait les danseurs, tristement assise dans son coin, et il lui dit d'un air dégagé :

« Charlotte, voulez-vous faire un tour de valse avec moi? Je suis sûr que vous dansez beaucoup mieux que toutes ces vilaines toupies.

Y pensez-vous, Friederich? Danser avec vous pour m'attirer encore des reproches? Oh! non! C'est trop triste d'être toujours grondée à la place d'un autre.

FRIEDERICH, insistant.

Allons, ne faites pas la boudeuse. Personne ne pense plus à ce qui vient de se passer ; et d'ailleurs, ce n'est pas votre faute si j'ai cassé mon violon.

Alors pourquoi ne l'avez-vons pas dit? »

Sans répondre à cette question embarrassante, Friederich prit sa petite cousine par les deux mains et la força presque à se lever. Au fond Charlotte ne demandait pas mieux que de danser; elle crut à un bon mouvement de Friederich, et se laissa faire assez joyeusement, tant la bonne petite fille oubliait vite les méclîancetés de son cousin. Les deux enfants ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent hors d'haleine. A ce moment, ils se trouvaient à côté de Mme von Becker, laquelle tenait une tasse de café au lait à la main, et s'apprêtait à la boire en prenant mille précautions, pour ne pas salir sa belle robe de soie d'un vert éclatant.

FRIEDERICH, bas à sa cousine.

Je la déteste, la mère von Becker; un jour elle s'est permis de me tirer les oreilles, sous prétexte que je lui avais marché sur le pied; et maman n'a rien osé lui dire, parce qu'elle espère que le grand benêt de « professor « von Becker épousera Wilhelmine. Hein? ce serait drôle, si elle renversait son café au lait sur sa robe! elle en ferait une tête!

Penser une chose méchante et tenter de l'cxé-

cuter n'étaient qu'un pour le petit garçon, auquel on n'avait jamais appris à se contraindre en quoi que ce fut! Ne songeant plus qu'à profiter de l'occasion pour se venger de son ennemie, il poussa Charlotte de toutes ses forces dans la direction de Mme von Becker; la pauvre enfant, pour ne pas tomber, s'accrocha instinctivement à l'imposante dame ; Mme von Becker perdit l'équilibre, et laissa choir sa tasse de café au lait sur sa robe vert pomme! Le rêve de Friedefich était réalisé! « Vous êtes une petite sotte et une maladroite, mademoiselle, s'écria-t-elle furieuse, en foudroyant Charlotte du regard.

CHARLOTTE, désoUe.

Je vous demande bien pardon, madame, mais ce n'est pas moi, je vous assure....

^me YQ^ BECKER.

Comment, mademoiselle, ce n'est pas vous? je vous ai vue, de mes yeux vue^ tomber sur moi et vous accrocher à mon bras.... Oserez-vous soutenir le contraire?

C'est vrai, madame, mais on m'a poussée exprès. ^me YQ^ BECKER, interrompant cVun ton sarcastique.

« On? quel est cet on, je vous prie? et pour quelles raisons quelqu'un vous aurait-il fait

tomber sur moi? Votre excuse est ridicule et invraisemblable. »

Charlotte désolée espère que Friederich va prendre la parole pour la défendre; elle regarde tout autour d'elle; mais le petit garçon, son méchant tour joué, s'est prudemment esquivé, et l'a laissée seule aux prises avec Mme von Becker. LA COUSINE iiiLDA, intervenant.

C'est assez de sottises pour ce soir, Charlotte; retirez-vous dans votre chambre; vous avez donné une triste opinion des petites Françaises à nos invités.

cuARLOTTE, fie pouvaut se contenir plus longtemps.

Et moi, je vous dis, madame, que c'est votre méchant Friederich qui m'a poussée sur Mme von Becker pour lui faire renverser son café au lait, parce qu'il la déteste et qu'il voulait se venger d'elle.

LA COUSINE niLDA.

Comment, vous accusez encore Friederich, cette innocente victime de votre méchanceté? Ah ! c'est trop fort, en vérité ! Rentrez dans votre chambre, vous dis-je, et certes c'est une punition plus sévère que vous mériteriez.

Charlotte quitta le salon sans essayer plus longtemps de se défendre. A quoi bon? elle

n'eût convaincu personne. Elle sentait bien que les amis de la maison lui étaient hostiles; la cousine Hilda les avait prévenus contre elle en la dépeio-nant comme une petite créature arrogante, encline au dédain et à la moquerie, et il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de faire revenir les personnes bornées sur leurs jugements. En admettant que Charlotte fût réellement l'auteur de l'accident survenu à Mme von Becker, ce n'était en tous cas qu'une maladresse; mais cette dame ne l'entendait pas ainsi, et resta toujours persuadée de la noire malice des petites françaises.

Tel est le résultat des idées préconçues.

La colombe.

Le lendemain de celte soirée mémorable, Charlotte se rendait tristement à la pension, songeant combien ses efforts étaient vains et sentant son impuissance à gagner les cœurs autour d'elle.

Moins jeune et plus expérimentée, la petite fille eût compris qu'elle n'avait pas de reproche à s'adresser et qu'elle n'arrivait pas à gagner les cœurs par la simple raison que ses cousins et cousines en étaient entièrement dépourvus. Comme elle était triste, la pauvre

llk LES ÉPREUVES DE CHARLOTTE.

Charlotte ! comme elle était seule et abandonnéo clans le vaste univers, et que Dieu lui faisait donc le chemin rude! Ah! sans doute, il voulait l'éprouver et la rendre meilleure. Il n'y a pas de mérite à être bonne quand on est heureuse; et puis, qui sait? Peut-être Charlotte, qui avait reçu tous les dons de la nature, en eûtelle tiré trop d'orgueil, si elle était toujours restée près de son bon-papa, choyée et adorée par lui....

Pendant la classe, sœur Joséfa, qui lui portait une tendresse grave et peu expansive, mais très grande, la regarda de cet œil pénétrant auquel rien n'échappait, et s'aperçut sans peine de son abattement.

A la récréation, elle s'approcha de la petite fille qui se tenait à l'écart, comme il lui arrivait souvent, n'ayant guère le cœur à jouer; elle lui prit le bras, qu'elle passa sous le sien, et lui dit doucement :

« Ma pauvre Lottchen, cela ne va donc pas? Je vois à vos yeux rouges et à votre figure bouleversée qu'il s'est encore passé quelque chose. Vous ne voulez pas suivre mes conseils et lâcher de supporter votre situation avec patience et courage?

CHARLOTTE, vivemcnt.

Oh! je vous en prie, ma bonne sœur, ne dites pas que je n'ai ni patience, ni courage, vous me feriez trop de peine. Je vous assure que j'essaie au contraire de toutes mes forces d'être bonne et de ne pas me fâclier. Mais c'est impossible. Ma cousine est trop injuste et Friederich est trop méchant. »

Et Charlotte raconta en pleurant tout ce qui s'était passé la veille, les divers incidents de la soirée et la façon dont elle s'était terminée pour elle.

SŒUR MARIA-JOSÉFA, SOlipiraut,

Ma pauvre enfant, je le reconnais, votre vie n'est guère facile aux côtés de ce garçon. Tâchez de devenir indilTérente; c'est un triste conseil, mais je ne puis vous en donner d'autre pour le moment. Puisque sa nature est malheureusement rebelle à toute bonne influence, ne vous occupez plus de lui, évitez-le autant que possible. Vous le savez, je vous avais jusqu'ici recommandé, au contraire, d'essayer de gagner par la douceur ce cœur endurci. Mais, si tous les efforts sont inutiles, il faut, pour votre repos, ne plus prêter la moindre attention à votre cousin.

C'est bien mon intention, ma bonne sœur; mais d'abord ce n'est pas très facile et puis cela me fait beaucoup de peine. J'espère toujours qu'il changera, et que si je pouvais y être pour quelque chose, si peu que ce soit, peutêtre la cousine Hilda m'en saurait gré et reviendrait de ses injustes préventions à mon égard.

SŒUR MARiA-JOSÉFA, secouaut la tête.

Je crains fort qu'il ne change jamais, ma pauvre petite. C'est sans doute une nature bizarre et particulièrement difficile qu'il eût fallu diriger d'une main ferme et non pas abandonner à soi-même, comme c'est le cas. Votre Friederich n'est même plus un enfant gâté, c'est un enfant pourri. Laissons ce triste sujet et venez avec moi. Je veux vous faire voir une petite surprise que je vous destine.

Un peu consolée, Charlotte essuya ses yeux et suivit sœur Joséfa dans le bâtiment où se trouvait la cuisine qui était immense. Devant de grands fourneaux reluisants de propreté, allaient et venaient deux bonnes sœurs en tabliers à bavette, le visage rougi par le feu. Elles saluèrent gaiement les visiteuses. Dans tout le

couvent, sœur Thécla et sœur Catherine étaient renommées pour leur inaltérable bonne humeur, et Dieu sait pourtant si elles avaient de la besogne, penchées du matin au soir sur leurs fourneaux brûlants.

Sœur Joséfa fit entrer Charlotte dans un office oij l'on serrait les légumes et les fruits. Devant la fenêtre était suspendue une jolie cage d'osier qui renfermait une délicieuse colombe blanche, ayant autour du cou une faveur rose coquettement nouée.

Oh! la jolie colombe! comme elle est blanche! comme son duvet est doux! on dirait une boule de neige.

SŒUR MARIA-J03ÉFA.

Vous la trouvez jolie? j'en suis bien aise, car c'est à vous que je la destine. C'est un présent d'une de mes anciennes élèves, qui habite la campagne, où elle s'occupe de bêtes et d'oiseaux de toute espèce. Notre mère supérieure m'a permis de vous la donner. Je sais que vous aimez beaucoup les oiseaux; vous placerez ma colombe dans votre chambre, et, en la regardant, vous songerez à sœur Joséfa. N'est-ce pas a mein lieber Lottchen? »

Le petit cœur de Charlotte se gonfla de reconnaissance. Elle saisit la main de sœur Joséfa, et, avec un geste spontané et joli qui lui était familier, elle la porta à ses lèvres.

Toute réconfortée par la bonté de sœur Joséfa et son joli présent, Charlotte revenait presque gaiement à la maison, tenant la cage avec les plus grandes précautions, quand elle rencontra sur son chemin Friederich, qui s'approcha d'elle et lui dit un : « Bonjour, Charlotte », dont la politesse inusitée surprit beaucoup la petite fille, surtout après ce qui s'était passé la veille.

Charlotte répondit froidement : « Bonjour, Friederich », et continua son chemin en pressant le pas pour échapper à la société inquiétante du petit garçon.

Mais Friederich, se hâtant aussi, rejois^nit sa cousine, et par extraordinaire engagea la conversation.

FRIEDERICH

Pourquoi donc marchez-vous si vite? Vous ne voulez pas que je revienne avec vous?

CFARLOTTF.

Je ne puis pas vous empêcher de prenare le même chemin que moi si cela vous convient.

FRiEDERicii, ricanant.

Vous n'êtes guère aimable aujourd'hui. Vous faites des yeux comme si vous vouliez m'avalcr.

Charlotte eut bien envie de répondre qu'un tel repas ne la tenlait guère; mais elle se contint et continua à marcher sans rien dire.

raiEDERicii.

Tiens! vous qui prétendez que je ne réponds pas quand on me parle, vous vous mettez à en faire autant, il me semble.

Toujours pas de réponse. Charlotte presse de plus en plus le pas.

FRiEDERiCH, ricananl toujours.

Oh! vous &avez, vous n'avez pas besoin de tant courir. J'ai de plus longues jambes que vous; je saurai bien vous rattraper, si cela me convient.

Silence.

FRIEDERICH

Vous êtes tout de même extraordinaire. Vous m'avez tenu très souvent des discours à n'en plus finir, à dormir debout, et aujourd'hui que je veux bien causer, vous voilà devenue muette.

Justement, je ne suis pas forcée d'attendre

Yolre bon plaisir. Et puis j'aime mieux ne plus rien vous dire parce que j'ai peur de vous. Yous m'avez fait assez de mal comme cela.

FRiEDERicn, avec le ton de Vinnocence indignée.

Moi? je vous ai fait du mal? C'est trop fort, par exemple! Je ne m'occupe jamais de vous, je ne parle jamais de vous à personne, comment pourrai-je vous faire du mal? Eh bien! maman a joliment raison, quand elle dit que vous êtes folle.

CHARLOTTE, se contenant avec peine.

Votre mère se trompe quand elle dit que je suis folle; mais je le deviendrai certainement si je continue à être aussi malheureuse et si vous me faites toujours gronder.

FRiEDERiCH, doKcereux.

Et quand donc vous ai-je fait gronder?

Encore hier au soir, quand vous avez cassé, comme un furieux, votre violon en morceaux et quand vous m'avez poussée sur Mme von Becker, pendant que nous dansions, si bien qu'elle a renversé toute sa tasse de café au lait sur sa belle robe verte.

FRIEDERICH

Oh! d'abord elle était très laide, sa robe, elle

lui donnait l'air d'une grosse grenouille. Ce n'est pas un malheur qu'elle soit abîmée — et puis je n'ai pas dit que c'était vous. CHARLOTTE, indignée.

Non, vous n'avez pas dit que c'était moi, mais vous l'avez laissé supposer, ce qui est tout à fait la môme chose; on peut mentir en se taisant. Vous êtes resté tranquillement au salon pendant qu'on me renvoyait dans ma chambre; cela ne vous a rien fait de me voir sangloter, et vous saviez très bien que vous n'aviez qu'un mot à dire pour me justifier.

FRIEDERICH

Mais on ne m'a rien demandé à moi!

CHARLOTTE, éclatClUt.

Oh! taisez-vous, vous êtes un lâche et un menteur, et vous savez que vous mentez. FRIEDERICH, méchamment.

Je dirai en rentrant à maman la façon dont vous me traitez. Vous allez voir comme elle va vous arranger.

Dites ce que vous voudrez : je ne puis pas vous empêcher de mentir. Je suis une petite fille bien malheureuse, mais j'aime encore mieux être à ma place qu'à la vôtre. Pauvre Friedciich!

182 LES p]PREUVES DE CHARLOTTE.

FRiEDERiCH, la singeaut.

« Pauvre Friederich. » Oh! làî là! en voilà des histoires et des manières!

Silence. Pendant un moment les deux enfants continuent leur route sans mot dire.

De temps en temps, Friederich, selon son habitude, jette des regards obliques à sa cousine; il essaie de se rendre compte si elle est fâchée pour tout de bon, ou si sa grande bonté et sa belle humeur vont reprendre le dessus, comme à l'ordinaire.

FRIEDERICH, regardant toujours en dessous sa cousine dont il continue à épier la physionomie.

<'• Il est joli, cet oiseau que vous portez dans une cage. Qu'est-ce qui vous l'a donné? »

Charlotte est agréablement surprise par la question de Friederich qui témoigne d'un intérêt sur lequel la pauvre enfant n'est pas blasée. Néanmoins la lâcheté dont son cousin a fait preuve en la laissant accuser injustement, lui a causé une si grande indignation qu'elle persiste à ne pas répondre.

FRIEDERICH, douccreux.

J'aime tant les oiseaux! Si vous voulez bien me le permettre, je vous aiderai à soigner celui-là. »

Vraiment, Frieclerich aime les oiseaux? qui s'en serait jamais douté? mais alors, s'il aime quelque chose, il a tout de même un cœur? Ce qui est fâcheux, c'est qu'il le cache avec tant de soin. Et déjà Charlotte se sentirait toute prête à s'attendrir si par malheur un souvenir fâcheux ne lui revenait à la mémoire....

Je ne savais pas que vous aimiez les oiseaux. Je vous ai vu au contraire tirer sur les moineaux dans le jardin avec une sarbacane et cela m'avait fait beaucoup de peine,

FRiEDERiCH, avec aplomb.

Moi? jamais de la vie. Vous vous êtes trompée. C'est Ludwig que vous aurez vu.

Hélas, non! Charlotte ne s'est pas trompée du tout, et voici un mensonge de plus à l'actif de Friederich.

CHARLOTTE, tristement.

Vous voyez, Friederich, qu'on ne peut pas causer avec vous. Quand par hasard vous parlez, ce n'est que pour mentir (avec douleur). Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi donc êtes-vous si faux? Vos parents vous laissent faire tout ce que vous voulez, ils ne vous grondent jamais, rien ne vous serait plus facile que d'être franc,

VOUS n'y auriez aucun mérite. Eh bien, quand même, vous ne dites jamais, jamais la vérité. C'est donc une maladie?

Cette fois ce fut au tour de Friederich de garder le silence. 11 se renferma de nouveau dans son nuitisme accoutumé. C'est un système si commode ([uand on ne se sent pas la conscience tranquille et qu'il faudrait répondre à des questions embarrassantes !

Rentrée à la maison, Charlotte installa la jolie colombe devant sa fenêtre, sur un petit balcon où elle soignait déjà quelques modestes pots de fleurs. Elle s'informa de la façon dont il fallait la nourrir, et résolut de consacrer à lui acheter des graines une partie du modeste pécule que cousine Hilda lui octroyait chaque semaine avec une parfaite mauvaise grâce, comme si cet argent n'avait pas été bel et bien la propriété de la petite lille.

Charlotte aimait tendrement la colombe qui lui rappelait sœur Josépha, et l'accueillait à son réveil par de doux roucoulements. C'était presque une société pour elle; l'enfant sentait moins la solitude quand elle travaillait ou cousait dans sa chambre maintenant qu'elle avait ce joli oiseau pour lui tenir compagnie.

Wilhelmine et Marguerite pensèrent donner des preuves remarquables d'esprit en tournant en ridicule l'affection de Charlotte pour un « volatile! » Elles en ricanaient à table entre deux tasses de café au lait. La cousine Hilda déclara d'un ton de mépris qu'il fallait être bien frivole pour s'intéresser aux oiseaux et aux fleurs, objets inutiles et par cela même indignes d'occuper l'attention des personnes sérieuses. — Hélas! chère madame, avec cette façon de raisonner, il n'y a guère que les saucisses qui soient utiles et dignes d'occuper l'attention des personnes que vous appelez « sérieuses ». — Franz et Ludwig restèrent aussi indifférents à l'existence de la colombe qu'à tous les événements, grands ou petits, qui se passaient à la maison. Seul le cousin Gaspard parut y porter quelque intérêt. Mal lui en prit d'ailleurs. A table, s'étant risqué à dire d'un ton de bienveillance : « Eh bien, petite, et cet oiseau merveilleux? qu'en faisons-nous? nous l'aimons toujours autant? ^j il reçut de la cousine Hilda un regard si foudroyant qu'il en frissonna de terreur et ne s'avisa plus jamais de faire la moindre allusion à la colombe.

Un jour où Charlotte revenait de la pension,

en rentrant dans sa cliambre elle se hemia contre Friederich qui en sortait :

« Que faites-vous donc dans ma chambre? lui demanda-elle étonnée.

FRIEDERICH

J'étais venu chercher votre encrier; il n'y a plus d'encre dans le mien et j'ai un devoir en retard à terminer. »

Friederich tenait en efTet l'encrier de la petite fille à la main, Charlotte ne lui fit pas d'autre question, elle lui recommanda seulement de le lui rapporter au plus tôt parce qu'elle allait en avoir besoin, et elle se hâta de déposer ses livres et ses cahiers pour dire bonjour à sa chère colombe et voir si elle ne manquait de rien.

Hélas î Charlotte, ne pouvant en croire ses yeux, s'aperçut que la cage était ouverte et que l'oiseau avait disparu !

Elle chercha dans les moindres recoins, elle regarda sur le balcon, derrière les pots de fleurs; rien, nulle part, la colombe n'y était plus.

Charlotte sortit de sa chambre, entra sans frapper dans celle de Friederich. Il était assis devant sa table et ne faisait aucunement ses devoirs, mais s'amusait à démonter un réveille-

matin. Charlotte lui dit d'une voix altérée par rémotion :

« Friederich, ma colombe n'est plus dans sa cage; elle a disparu. »

Le jeune garçon ne répondit pas.

Yous entendez, Friedericli, la cage est ouverte ; la colombe ne peut pas l'avoir ouverte toute seule, n'est-ce-pas? Savez-vous qui a pu commettre une action aussi méchante?

FRIEDERICH

Je n'en sais rien du tout et qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse? Je ne suis pas chargé de garder votre colombe j'imagine?

CHARLOTTE, tristement.

Oh! Friederich, c'est vous qui l'avez fait partir, j'en suis sûre I C'est pour cela que vous êtes entré dans ma chambre sous le prétexte d'y prendre un encrier. Je vous en supplie, ditesmoi où vous l'avez mise et si vous ne lui avez pas fait de mai.

FRIEDERICH

Je vous dis que vous m'ennuyez et que je n'ai pas touché à cette bête. Comprenez-vous à la fin? CHARLOTTE, pleuraut.

Et moi je vous dis que je vous pardonnerai et

que je ne me plaindrai à personne si vous pouvez m'affirmer que vous ne lui avez pas fait de mal et que vous l'avez seulement laissée s'envoler.

FRlEDERICn.

Eh bien, oui ! là, c'est moi qui ai ouvert sa cage. Mais si j'ai un conseil à vous donner, c'est de n'en rien dire à maman ni à papa, parce que je vous préviens d'avance qu'ils ne vous croiront pas.

Oh! rassurez-vous, je vous ai promis de me taire et je n'ai pas besoin de menaces pour tenir mes promesses. — Mais voulez-vous m'expliquer pourquoi vous avez fait une chose aussi méchante?

FRIEDERICH, bOUrVU.

Elle m'ennuyait, votre colombe; elle roucoulait le matin de si bonne heure qu'elle m'empêchait de dormir; j'étais obligé de me lever. Depuis que vous l'aviez, je ne suis plus arrivé une seule fois en retard au gymnase. C'était assommant. CHARLOTTE insislant, les mains jointes.

Au moins, Friederich, vous ne lui avez pas fait de mal? vous lui avez rendu la liberté? FRIEDERICH, impatienté.

Mais oui, cent fois oui, puisque je vous dis que

oui? Pourquoi et comment lui aurais-je fait du mal? Tout ce que je voulais, c'était m'en débarrasser. Je venais juste d'ouvrir la cage quand vous êtes entrée dans votre chambre.

Longtemps Charlotte pleura la perte de la colombe sans vouloir en parler à sœur Maria- Joséfa. Mais un jour où celle-ci insistait particulièrement pour savoir comment se comportait Friederich, Charlotte lui avoua la nouvelle méchanceté de son cousin.

« Ma chère enfant, lui dit sœur Joséfa navrée, vous le savez, je ne vous pousserai jamais à la révolte. Pourtant si votre cousin doit continuer à vous faire une vie aussi intolérable, je vous conseille d'écrire à votre institutrice ou à votre tuteur et de les en informer.

Je le ferai s'il le faut, ma bonne sœur; mais je préfère attendre le plus possible. Mme Poise me répondra certainement que mes épreuves ne sont rien à côté des siennes, et elle me citera en exemple son « stoïcisme » comme elle dit. Quant à mon tuteur, il est excellent; mais il n'a pas d'enfants, et je crois que les petites filles l'ennuient un peu; il n'y comprend pas grand'chose. Si je lui écris pour me plaindre, j'ai peur qu'il ne

pense que j'ai été trop heureuse avec mon bonpapa et que c'est pour cela que je ne me trouve pas bien chez mes cousins d'Allemagne.

SŒUR MARIA-JOSÉFA, SOUpivailt.

Courage alors, ma chère enfant! et que Dieu vous protège! pour moi, je ne suis que sa très humble servante, mais mon affection et mon appui ne vous feront jamais défaut. »

'^'S^iJ^.é^- %

Chez la comtesse Goldau.

En classe, sœur Joséi'a avait fait changer Cliarlotte de place pour la mettre h. côté d'une charmante petite fille de deux ans plus âgée qui s'appelait Augusta Goldau et appartenait à une des familles les plus aristocratiques de Regelberg.

Il serait d'ailleurs absurde de croire qu'on ne trouvait à Regelberg que des personnes comme les Silbermann et leurs amis. Il y avait dans cette ville, aussi bien que dans toutes les autres, un grand nombre de gens très distingués, de dames

charmantes et d'enfants parfaitement bien élevés. Charlotte avait eu la mauvaise fortune de tomber dans un milieu désagréable. La faute n'en était pas à Regelberg, comme bien vous le pensez; et la cousine Hilda et ses enfants auraient été les mêmes s'ils avaient vécu en France, au lieu d'habiter l'Allemagne.

Augusta et Charlotte se lièrent bientôt d'une véritable amitié. Elles étaient rapprochées déjà par leur commune admiration pour sœur Joséfa; puis elles s'aperçurent qu'elles avaient beaucoup des mômes goûts et du même caractère. Charlotte, plus studieuse et aussi plus intelligente c|u'Augusta, s'offrit à l'aider dans ses devoirs, à lui faire réciter ses leçons; sa nouvelle amie accepta de bon cœur, sans fausse honte ni orgueil mal placé, et sous l'influence de Charlotte elle ne tarda pas à faire des progrès c{ui enchantèrent sa maman et ses maîtresses.

Un jour Augusta annonça à Charlotte c|ue sa mère donnait une réunion d'enfants et l'avait chargée d'inviter son amie à y assister : « Maman désire beaucoup vous connaître lui dit-elle gentiment. Vous lui ferez le plus grand plaisir en venant. »

Cliarlotte remercia mille fois Augusta de son

aimable attention et promit de demander à cousine Hilda la permission de venir. La cousine n'osa pas refuser; il n'y avait aucune raison pour cela; tout le monde, dans Regelberg, connaissait la comtesse Goldau qui avait un grand nom et une grande fortune et qui élait la Providence des pauvres gens.

Le jour de la réunion arrivé, Charlolle, habillée de son mieux avec sa robe noire des dimanches et sa veste que la cousine Hilda avait qualifiée de ce manteau de chien », se rendit chez la comtesse Goldau, le cœur un peu battant et très intimidée d'être obligée de se présenter toute seule chez une aussi grande dame.

Charlotte fut introduite dans une vaste cour recouverte d'un sable fin, doux et brillant; devant elle se dressait une demeure seigneuriale où l'on avait accès par un large perron. L'aspect de ce château gothique, à la fois imposant et pittoresque, frappa la petite fille d'admiration. Un laquais en grande livrée, habit bleu à boutons d'or, culotte courte et bas de soie blancs, précédant Charlotte, lui fit traverser plusieurs salons tout dorés, aux murs recouverts de superbes tapisseries et aux plafonds décorés de peintures. [1 la fit enlrer dans une pièce tendue de soie jon-

quille où se trouvait réunie toute une société de petites filles entre dix et quinze ans qui riaient et bavardaient gaiement, faisant un bruit pareil à celui d'un essaim d'oiseaux dans une volière.

A l'entrée de Charlotte, une belle dame vêtue de velours noir se leva du fauteuil où elle était assise et vint au-devant de la petite fille.

« J'entends bien souvent parler de vous, lui dit-elle d'un air aiïable. Ma fille Augusta vous aime de tout son cœur et j'espère que vous le lui rendez. Je sais combien vous êtes intelligente et travailleuse. Je compte sur vous pour lui donner le bon exemple. »

Ces gracieuses paroles firent grand plaisir à Charlotte qui remercia du mieux qu'elle put cette belle dame si aimable. Les petites filles entourèrent Charlotte; Augusta la prit par la main et la présenta à toutes ses amies; elles la firent asseoir au milieu d'elles et chacune s'empressa à l'envi de la questionner sur Paris, sur la France, sur les merveilles qu'elle y avait vues, sur la vie qu'elle y menait. Ces questions étaient posées avec un air d'intérêt et d'aimable curiosité qui ne ressemblait en rien au ton ironique des cousins et cousines de Silbermann, et Charlotte éprouvait une véritable joie à y répondre.

Charlotte traversa plusieurs salons doré:

Quand les petites filles eurent bavardé tout à leur aise, Augusta dit à son amie :

« Si vous le voulez bien, Charlotte, nous allons jouer le morceau à quatre mains que vous m'avez appris. Pourvu que je ne fasse pas trop de fausses notes! Heureusement vous jouez avec tant de perfection la première partie que votre talent fera passer sur mon gribouillage. »

Les deux amies se mirent au piano et exécutèrent on ne peut mieux le « Menuet de l'Arlésienne » arrangé à quatre mains. Quand elles eurent fini, au milieu des applaudissements de l'assistance, d'autres petites filles jouèrent à leur tour très gentiment, bien qu'avec moins de talent. Dans tous les cas, toutes y mirent beaucoup de bonne grâce et de simplicité, ce qui est l'essentiel.

La maîtresse de la maison annonça alors qu'avant le goûter on allait tirer une loterie. Toute la société passa dans une vaste pièce au milieu de laquelle était une table couverte de livres et de jouets. Les enfants défilèrent l'une après l'autre devant Augusta et chacune reçut à son tour deux billets qu'elle prenait dans un sac de velours vert. Puis on procéda au tirage de la

loterie qui était arrangée de façon à ce qu'il n'y eût que des numéros gagnants.

Charlotte eut pour sa part un charmant nécessaire contenant des ustensiles de toilette : brosses, ciseaux à ongles, peigne, miroir à main, etc., et un joli buvard avec tout ce qu'il faut pour écrire : porte-plume de nacre, encrier de cristal, règle, crayons noirs et de couleurs; Charlotte avait remarqué ces deux objets sur la table au miUeu des autres lots, et elle fut enchantée de les avoir gagnés. Studieuse et ordonnée, elle les préférait à des jouets ou à des poupées, et pensait avec plaisir qu'en même temps qu'ils lui seraient utiles, ils orneraient sa chambre qu'elle ne désespérait pas d'embellir petit à petit.

Après la loterie, un magnifique goûter fut servi. Il y avait toutes sortes de fruits rares provenant de pays exotiques : bananes, ananas, dattes, citrons confits; puis des pâtisseries exquises et des bonbons comme Charlotte n'en avait jamais mangé, à la pistache, à la noix de coco glacée, au gingembre, à l'angélique. Le goûter achevé, la demoiselle de compagnie de la comtesse se mit au piano; les petites filles commencèrent à danser entre elles des quadrilles.

des polkas, des rondes, pour les plus petites.

Comme la journée s'achevait dans ces amusements, les mamans et les institutrices arrivèrent chercher leurs enfants. La comtesse Goldau, sachant que Charlotte était venue seule et que sa cousine Silhermann n'enverrait personne pour la reprendre, lui dit qu'elle la ferait reconduire en voiture.

« Vous êtes-vous bien amusée, Charlotte? demanda Augusta, tandis que Charlotte mettait son chapeau et ses gants.

CHARLOTTE, avec éliin.

Oh! de tout mon cœur, ma chère Augusta. Jo vous remercie mille fois de m'avoir invitée. Et puis tout le monde m'a si bien reçue, votre mère a été si bonne pour moi que je conserverai toujours le souvenir de cette belle journée. AUGUSTA, gracieusement.

C'est tout naturel. Maman vous a trouvée charmante et nous avons toutes été bien contentes de vous avoir parmi nous. Vous reviendrez encore, n'est-ce pas, passer la journée avec moi. [Se tournant vers sa mère.) Maman, vous me ferez le plus grand plaisir en invitant souvent Charlotte.

Page 1