LA COMTESSE
Certainement, ma chère petite. Par malheur,
tu sais que nous allons bientôt partir pour Bade, Mais à notre retour, ton amie pourra venir nous voir aussi souvent qu'elle le voudra. Pour ma part, je serai très aise que tu sois en aussi bonne société. »
Charlotte remercia encore mille fois sa nouvelle amie d'un si aimable accueil. La comtesse Goldau ne voulut pas la laisser partir sans l'avoir comblée de bonbons et de friandises, et elle fit porter à la voiture un bouquet de fleurs magnifiques, qu'elle avait donné ordre de cueillir pour Charlotte dans le jardin.
Quand Féquipage de la comtesse s'arrêta devant la maison des Silbermann, Wilhelmine et Marguerite, attirées par le roulement de la voiture, se mirent à la fenêtre et virent descendre leur petite cousine chargée de paquets et de fleurs. Elles l'attendirent au haut de l'escalier, et Wilhelmine lui dit avec une aigreur où perçait sa vilaine jalousie :
« Eh bien! Charlotte, vous êtes contente de de votre journée? Vous avez pu faire vos embarras tout à votre aise?
CHARLOTTE, avec clouceur.
Pourquoi aurais-je fait des embarras^ ma cousine? C'eût été très ridicule de ma part, et je ne
vois pas d'ailleurs quelle espèce d'embarras j'aurais pu faire.
WILHELMINE
Enfin, vous avez déployé vos grâces de princesse. Vous étiez à votre afTaire, n'est-ce pas, au milieu de toutes ces personnes prétentieuses qui nous regardent du haut de leur grandeur parce que nous sommes des gens modestes et que nous n'aimons pas « l'esproufïe ».
CHARLOTTE, disslmulant V envie de rire que lui
cause toujours la façon dont Wilhelmine prononce
le mot esbrouffe.
Mon amie Augusta est on ne peut plus smiple et ne songe nullement à regarder les gens du haut de sa grandeur. Quant à la comtesse....
WILHELMINE, interromjoant.
La comtesse! vous en avez plein la bouche! Comme si cela pouvait avancer à quelque chose de fréquenter des comtesses!
Cela avance beaucoup quand elles sont bonnes et affables comme l'est celle-ci. Une journée passée en la société de gens aimables fait du bien et rend meilleur.
wiLHELMiNE, rîcanant.
Tiens, vous avez donc besoin de devenir meilleure? Je vous croyais une petite pcrfcclion, la huitième merveille du monde.
^ cnARLOTTE, tranquillement.
Je ne suis pas une perfection, et j'ai bien besoin en effet de devenir meilleure et plus patiente, quand ce ne serait que pour apprendre à supporter vos injustes taquineries. »
Wilhelmine se tut, très mortifiée de rester court devant la réplique de sa petite cousine, qu'elle s'était si bien attirée par ses sarcasmes empreints d'autant de sottise que de jalousie.
Charlotte entra dans sa chambre et commença à défaire ses nombreux paquets sans plus s'inquiéter de ses cousines. Mais la curiosité l'emporta chez elles sur le dépit; elles suivirent Charlotte et restèrent debout devant elle à la regarder.
WILHELMINE
Qu'est-ce que c'est que ce joli nécessaire? C'est votre amie qui vous l'a donné?
Je l'ai gagné à la loterie, ainsi qu'un beau buvard que je vais vous montrer si cela vous amuse.
WILIIELMINE.
Yolis avez bien de la chance d'avoir des amies qui vous font d'aussi beaux présents. Nous avons quelquefois rencontré cette Goldaa à des concerts ou au théâtre; elle ne daignait pas nous regarder. Mais vous, vous êtes étrangère. Gela suffit pour qu'elle vous invite.
CHARLOTTE, étoimée.
Pourquoi m'inviterait-elle parce que je suis étrangère? cela ne s'expliquerait pas. Si elle m'a fait venir chez elle, c'est tout simplement parce que je suis l'amie de couvent de sa fille. En classe nous sommes assises à côté l'une de l'autre et nous passons toutes nos récréations ensemble.
WILHELMINE
Est-ce qu'elle donnera bientôt encore des réunions, cette Goldau?
Je crois que oui. En tous cas, elle m'a dit de revenir la voir. (Faisant un violent effort sur ellemême.) Si vous le désirez, ma cousine, je tâcherai de vous faire inviter.
WILHELMINE, vivemeut.
Merci bien, par exemple! je n'y tiens pas du tout. Nous ne sommes pas des gens à flatter les
comtesses et à leur faire des platitudes. Nous saurons très bien nous en passer.
Charlotte haussa les épaules sans rien dire. La mauvaise foi et le dépit de sa cousine étaient si évidents qu'il n'y avait pas à discuter, et le mieux était de se taire.
Visite au château de Regelberg.
Le jeune professeur Gustaf von Becker, flûtiste de talent et aspirant à la main de l'aimable Wilhelmine, multipliait ses visites d'une façon significative. On l'avait vu se présenter plusieurs fois tenant un bouquet de Vergiss mein nicht^ qu'il offrait d'un air pénétré à son idole; il se livrait à un luxe effréné de cravates, passant par toutes les gammes de l'arc-en-ciel, depuis le jaune le plus éclatant jusqu'au rose le plus