Ne m'oubliez pas : myosolis
tendre; il multipliait les frais de toilette au point de chausser ses pieds invraisemblables d'élégants souliers en cuir jaune, et voire même en cuir vert — (le dernier mot du « chchchchic, » selon AYilhelmine) — dans lesquels ces appendices perdaient tout à fait leur aspect de « pieds », pour prendre celui d'on ne sait quels animaux fabuleux, inconnus jusqu'à ce jour.
Enfin il devenait avéré aux yeux de tous que le mariage ne saurait plus tarder beaucoup, et que la gracieuse Wilhelmine échangerait bientôt son nom contre le titre pompeux de Mme la « professeuse » Guslaf von Becker.
En attendant cet heureux événement, dont la perspective remplissait d'orgueil le cœur maternel de la cousine Hilda, les deux familles convinrent d'organiser une partie de campagne ensemble. On prendrait en bande un des bateaux qui sillonnent la rivière, comme les bateaux-mouches, à Paris, montent et redescendent la Seine, et le lieu de halte serait le château de Regelberg, dont les ruines situées sur mie hauteur boisée sont le but de promenade des habitants de la ville et le rendezvous des touristes. Là, on ferait un copieux goûter, tout en contemplant le paysage, mer-
veilleux à cet endroit : chacun sait que les réjouissances, quelles qu'elles fussent, n'étaient jamais autre chose chez les Silbermann qu'un prétexte pour festoyer.
Le jour convenu, par un temps splendide et un soleil radieux, les deux familles, au grand complet, se mirent en branle. Il ne manquait que le cousin Gaspard, retenu à son usine. Mais l'excellent cousin était de ceux dont l'absence, pas plus que la présence, ne se fait sentir. L'une ou l'autre passait également inaperçue.
A l'heure dite, Mme von Becker, Professor Gustaf von Becker et Fraulein Gertrude von Becker, avaient fait leur apparition dans des toilettes printanières : Fraulein Gertrude, vêtue de calicot blanc, une ceinture de cuir jaune, haute de dix centimètres, enserrant sa taille carrée, lunettes bleues, chapeau canotier avec une calotte pointue en forme de cône ou de pain de sucre, voile vert et gants de fil noir; le suave Professor von Becker, pareillement vêtu de coutil blanc et coillé d'un cône, lunettes bleues, sourire extatique sur sa blême face de Pierrot savant, et l'imposante Mme von Becker, qui ne le cède en rien à la cousine Ililda, au
point de vue de Famplear et de la majesté, le chef surmonté d'un minuscule chapeau follet deuri de roses pompon sous lequel déborde sa grosse figure au triple menton, et dont la forme en style Watteau contraste singulièrement avec l'inévitable paire de lunettes bleues qu'il surmonte.
Tout le monde se met en marche : Kâtel, suant sang et eau sous le poids d'une quantité de provisions suffisantes pour nourrir un régiment, Franz ayant Gertrude au bras, le Professor von Becker conduisant Wilhelmine dont il ne se lasse pas d'admirer les grâces pointues et le cachet vraiment parisien, au point d'en avoir des distractions et de buter contre toutes les pierres et contre tous les passants, Marguerite, Charlotte, Ludwig, venant ensuite au petit bonheur, puis les deux imposantes mères de famille, qui s'entretiennent des mérites respectifs de leurs héritiers — sujet inépuisable! — et enfin, bien loin, tout seul et en arrière, selon son habitude, Friederich le cauteleux, qui ne peut supporter la société de personne et dont personne ne peut supporter la société — méditant sournoisement on ne sait quel méchant tour de sa 'açon.
De temps en temps, quand les hasards de la marche amènent Charlotte près de Mme von Becker, celle-ci s'écarte avec une précipitation affectée et lui jette des regards vindicatifs, voulant bien lui prouver qu'elle la considère toujours comme l'auteur de l'attentat commis sur la belle robe vert grenouille, et n'est point d'humeur à le lui pardonner. La pauvre Charlotte ne dit rien; elle essaie de s'en consoler en humant le beau soleil du bon Dieu qui brille pour tout le monde, aussi bien pour les petites filles abandonnées que pour les dames imposantes et les demoiselles prétentieuses.
Les promeneurs prirent place dans un coquet bateau à vapeur. En vérité, quel temps radieux il faisait et comme la campagne était verdoyante et parfumée! Charlotte s'émerveillait de ces collines boisées et de tout ce paysage enchanteur; elle songeait combien elle eût été heureuse de faire une si belle promenade en compagnie de son bon-papa. L'air était pur et léger, et de la rivière montait une fraîcheur délicieuse. Le paysage était véritablement unique au monde. Charlotte ne pouvait se lasser de le contempler.
On arriva au parc touffu où se dressait le château de Regclberg, but de l'excursion, — trop
tôt au gré de Charlotte, qui eût voulu glisser encore longtemps au fil de l'eau sur la rivière fleurie. Le château de Regelberg date du moyen âge. Ses ruines sont parmi les plus belles et les plus grandioses qui existent. On visita l'intérieur du château rempli de statues, d'armes, de portraits, de curiosités de toute espèce, déjà connues des promeneurs, à l'exception de Charlotte qui voyait tout cela pour la première fois et restait plongée dans l'admiration.
Enfin quand la visite du château fut achevée, on choisit un endroit du parc verdoyant et bien abrité, et sur un épais gazon, cousine Hilda, aidée de la grosse Kâtel, commença le déballage des provisions : jambon, œufs durs, saucisses au cumin, bière et gâteaux secs, le menu était immuable pour ces sortes de réjouissances. Tout le monde s'empressa d'y faire honneur et de dévorer à belles dents (chez les personnes présentes toutes les émotions et tous les sentiments se traduisaient immédiatement par un creux dans l'estomac). Seule, Charlotte, assise à côté de Wilhelmine, ne mangeait que du bout des lèvres; elle ne pouvait se lasser de contempler la luxuriante verdure qui l'entourait et le paysage romantique qu'elle se plaisait à peu-
pler en imagination de fées, de seigneurs et de belles princesses de l'ancien temps.
On mangeait dans un religieux silence, à l'exception de Wilhelmine et de M. Gustaf von IJeckcr qui échangeaient de temps en temps quekiues douceurs arrosées de copieux verres de bière, quand tout à coup Wilhelmine porta la main à sa nuque en poussant un cri perçant : Ah! mon Dieu! qu'avait-elle dans le cou? quelque chose de froid, de visqueux qui se promenait sur sa peau. M. von Becker s'empressa, tout attendri, et découvrit, ô horreur! un gros colimaçon qui ascensionnait vers le chignon de Wilhelmine. Il le saisit délicatement entre ses longs doigts maigres et l'écrasa sous son pied phénoménal. Ah, li! la répugnante hôte! Wilhelmine en frissonnait de dégoût; il lui fallut un bon moment pour se remettre. Enfin le calme se rétablit et Ton recommençait à mastiquer de plus belle quand un second cri de Wilhelmine, encore plus strident que le premier, vint de nouveau troubler la quiétude de l'assemblée.
« Là, là, dans mon cou, je vous dis qu'il y en a un autre, gémissait Wilhelmine en faisant des contorsions désespérées. Oh! je vous en
prie, ôlez-le-moi, ou je crois que je vais m'évanouir.
; Le ce Professor » von Becker crut tout d'abord que Wilhelmine était le jouet d'une illusion bien explicable, causée par la sensation de froid visqueux qu'elle avait éprouvée et l'émotion qu'elle en avait ressentie. Mais point, Willieîmine ne se trompait pas : un second colimaçon excursionnait bel et bien sur son cou avec autant d'audace que le premier.
Ce fut un cri général dans l'assemblée. En sa qualité de professeur d'bistoire naturelle, le Professor von ^ Becker entama avec autant d'à-propos que de savoir un petit cours sur les us et coutumes des. colimaçons, les séjours qu'ils fréquentent de préférence, leurs mets de prédilection.... Mais Wilhelmine coupa court à cette docte conférence en disant d'un ton aigre :
« Au lieu de nous expliquer les mœurs de ces vilaines betes, vous feriez beaucoup mieux, mon cher, de tâcher de savoir comment elles ont pu grimper dans mon cou sans que nous nous en soyons aperçus. »
M. von Becker dut avouer, malgré toute sa science, qu'il n'y comprenait rien non plus. -
Les saucisses au cumin et les œufs durs engouf-
frés, toujours accompagnés de verres de bière pour en activer la digestion, l'assemblée, remise enfin de ses alarmes, s'apprêtait à entamer le dessert, quand ^Yilhelmine, absolument hors d'elle, s'aperçut qu'un troisième colimaçon grimpcdt sur son épaule sans plus de cérémonie, que les autres.... Non cette fois ce n'était plus tenable; sûrement quelqu'un- s'amusait sournoisement, sans qu'on s'en aperçût, à les ramasser et à les poser en catimini dans le cou de \\'ilhelmine.... Ce disant, Wilhelmine, prise d'un soupçon, fixa ses regards sur Charlotte, assise à côté d'elle, et tout le monde en fit autant. WILHELMINE, furieuse.
Prenez garde, Charlotte, les choses ne se passeront pas ainsi, je vous en préviens. Je ne supporterai pas plus longtemps vos sottes et inconvenantes plaisanteries.
CHARLOTTE, abasourciie.
Que voulez-vous dire, ma cousine? Qu'est-ce que j'ai fait? De quoi m'accusez-vous? Je ne vous comprends pas.
WILHELMINE
Oui, faites l'hypocrite, selon votre ordinaire. Mais vous ne nous en imposerez pas avec vos airs doucereux. C'est vous qui avez bêtement et
mécliamaicnt ramassé des colimaçons sur la route pour me les mettre dans le cou.
CHARLOTTE, Touge d'iudignation et les larmes aux yeux.
Moi, ma cousine? Mais je n'ai pas bougé de ma place et je ne vous regarde même pas. Comment vous aurais-je mis des colimaçons dans le cou? Et d'ailleurs quel plaisir pourrais-je trouver à faire une chose aussi sotte?
LA COUSINE HiLDA, intervenanL
Taisez-vous, petite menteuse. J'ai bien remarqué que vous étiez restée seule et en arrière pendant la promenade. Je comprends pourquoi maintenant : c'était pour manigancer votre vilain tour.
A ces mots, une lueur traverse l'esprit de Charlotte. Elle se rappelle tout à coup que Friederich aussi est resté seul et en arrière pendant la promenade. Elle le cherche des yeux et l'aperçoit debout, à quelque dislance de Wilhelmine, les mains dans les poches de son veston qui bombent comme s'il les avait remplies de cailloux. Elle s'élance sur le petit garçon, et d'un geste brusque, avant qu'il ait eu le temps de s'en défendre, elle lui saisit les mains, plonge à son tour les siennes dans les poches de la
Charlotte s'élance sur Friederich.
veste,... et les en retire pleines de colimaçons.
Le voyez-vous, ma cousine, que vous m'accusiez injustement, et que ce n'est pas moi qui ai voulu jouer un vilain tour à Wilhelmine?
Pauvre Gharlode, qui croyait peut-être que la cousine Hilda allait lui faire des excuses! Elle en reçut un regard de colère, et la mère de Friederich ne lui pardonna pas d'avoir une fois de plus démasqué son cher lîls. Wilhelmine, un peu honteuse d'avoir accusé Charlotte avec tant d'acharnement, ne savait plus trop quelle contenance garder; Professer von Becker, partagé entre ses sentiments de naturelle douceur et son désir de se poser en champion de sa chère idole, se demandait s'il ne ferait pas bien d'allonger une paire de claques à son futur beaufrère ; Marguerite et Ludwig en voulaient à tout le monde du goûter interrompu. Mme von Becker et Gertrude von Becker regardaient d'un air de blâme celte petite fdlc, qui se permettait d'être innocente de ce dont toute une imposante famille l'avait accusée. Enfin, le malaise se répandit parmi la société, et la cousine Hilda, résumant l'impression générale, dit à haute voix :
« Yoici une journée charmante qu'on a trouvé moyen de nous gâter encore, et qui s'achève bien tristement. Rentrons à la maison; il n'y a plus de plaisir ici pour personne. »
Et elle ajouta en soupirant : « Pauvre Friederich! pauvre victime! »
Ceci était de trop. L'assemblée ne fit pas ■chorus.