‹ Les Erinnyes (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · KLYTAIMNESTRA, KASANDRA, TALTHYBIOS, EURYBATÈS · texte numérisé non relu

KLYTAIMNESTRA, KASANDRA, TALTHYBIOS, EURYBATÈS

LE Chohur des Vieillards, Femmes

DE KlYTAI MNEST RA.

KLYTAIMNESTRA

Viens, Kasandra! Sans doute il est pesant et rude. Le joug du sort contraire et de la servitude;

LES ÉRI NN YES. Ij

Mais tu tombes aux mains de maîtres bons et doux Oui prendront ta misère en pitié. Viens, suis-nous. Kasandra reste immobile.

TALTHYBIOS

Femme, entends-tu ?

EURYBATÈS

La Reine, 6 femme, t'a nommée.

KLYTAIMNESTRA

Elle reste muette et comme inanimée.

Je n'ai pas le loisir d'attendre, Esclave ! Viens ! Les brebis, près du feu, bêlent dans leurs liens ; Le.s taureaux, couronnés des saintes bandelettes. Vont mugir, en tirant leurs langues violettes ; L'orge se mêle au sel, le miel au vin pourpré ; Le parfum brûle et fume, et le couteau sacré Près des vases d'argent reluit hors de la gaine. Kasandra reste immobile.

Cette femme en démence a les yeux pleins de haine D'une bête sauvage et haletante encor.

Va ! nous te forgerons un frein d'ivoire et d'or. Fille des Rois ! un frein qui convienne à ta bouche, Et que tu souilleras d'une écume farouche !

Elle entre dans le palais^ suivie de ses femines. Kasandra est restée immobile.

l6 . LESÉRINNYES.

TALTHYBIOS, EURYBATÈS

ih Choeur des Vieillards, KASANDRA.

TALTHYBIOS

Le langage d'Hellas ne t'est-il point connu?

KASANDRA

Dieux! Dieux! La coupe estpleine, et mon jour est venu!

EURYBATÈS

Malheureuse ! Pourquoi gémis-tu de la sorte ?

KASANDRA

Oiie ne suis-je égorgée, ô Dieux, et déjà morte ! L'irrévocable Hadès m'appelle par mon nom. Où suis-je?

TALTHYBIOS

Sous le toit royal d'Agamemnon.

KASANDRA

O demeure! de l'homme et des Dieux détestée! Dans quel antre inondé de sang m'as-tu jetée, Cher Apollon?

EURYBATÈS

Elle a, certes, le flair d'un chien !

LES ÉRINNYES. I7

TALTHYBIOS

On dirait qu'elle sent l'odeur d'un meurtre ancien, Ou qu'un souffle augurai offense ses narines.

KASANDRA

Que la sombre maison penche et croule en ruines !

rURYBATÈS.

Pourquoi la maudis-tu si désespérément?

KASANDRA

Arrête ! En vérité, c'est un égorgement

Monstrueux, et le brave est dompté comme un lâche.

Hâtez-vous ! Écartez le taureau de la vache !

Ah ! ah ! le voile épais l'enserre de plis lourds ;

Elle frappe, il mugit, elle frappe toujours ;

La fureur de ses yeux jaillit comme une flamme,

L'odieuse femelle ! Et le mâle rend l'âme !

TALTHYBIOS

Quel meurtre lamentable annonce-t-elle ainsi?

KASANDRA

Cher Dieu, pour y mourir, tu m'as traînée ici !

EURYBATÈS

iMaintenant, elle pleure et gémit sur soi-même. Un Dieu, dis- tu! Lequel?

KASANDRA

L'Archer divin qui m'aime !

TALTHYBIOS

Il t'aime, et te poursuit de sa haine! Comment?

KASANDRA

Ah ! j'ai trompé son âme et trahi le serment; Et c'est la source, hélas! de mes longues tortures. Mon regard plonge en vain dans les choses futures : Jamais ils ne m'ont crue ! et tous riaient entre eux, Ou me chassaient, troublés par mes cris douloureux. Et moi, dans la nuit sombre errant, désespérée. J'entendais croître au loin l'invincible marée, Le sûr débordement d'une mer de malheurs; Et le Dieu sans pitié, se jouant de mes pleurs. De mille visions épouvantant mes veilles. Aveuglait tout mon peuple, et fermait ses oreilles Et je prophétisais vainement, et toujours ! Citadelles des Rois antiques, palais, tours! Cheveux blancs de mon père auguste et de ma mère, Sable des bords natals où chantait l'onde amère, Fleuves, Dieux fraternels, qui, dans vos frais courants, Apaisiez, vers midi, la soif des bœufs errants. Et qui, le soir, d'un flot amoureux qui soupire Berciez le rose essaim des vierges au beau rire ! O vous qui, maintenant, emportez à pleins bords Chars, casques, boucliers, avec les guerriers morts, Échevelés, souillés de fange et les yeux vides ! Skamandros, Simoïs, aimés des Priamides ! O patrie, Ihos, montagnes et vallons, Je n'ai pu vous sauver, vous, ni moi-même ! Allons ! Puisqu'un souflJe fatal m'entraîne et me dévore.

J'irai prophétiser dans la Nuit sans aurore; A défaut des vivants, les Ombres m'en croiront ! Pâle, ton sceptre en main, ta bandelette au front, J'irai, cher Apollon, 6 toi qui m'as aimée ! J'annoncerai ta gloire à leur foule charmée. Voici le jour, et l'heure, et la hache, et le lieu, Et mon âme va fuir, toute chaude d'un Dieu !

EURYBATÈS

C'est la vérité, femme ! et je ne puis m'en taire. Car ce bruit lamentable a couru sur la terre. Il est vrai que ces murs malheureux, autrefois, Ont vu couler le sang et les larmes des Rois; Mais ces calamités ne doivent plus renaître.

TALTHYBIOS

Repose- toi sans peur aux sûrs foyers du Maître.

Ton père est mort, ta ville est en cendres, les Dieux

Ont ployé ton cou libre au joug injurieux;

Car il nous faut subir la sombre destinée,

Et c'est pour la douleur que notre race est née.

Les Dieux seuls sont heureux toujours. Mais sache bien

Que ta vie est sacrée, ô femme! et ne crains rien.

KASANDRA

hisensés! vous aussi vous ne m'aurez point crue ! Écoutez ! La clameur lointaine s'est accrue. Oh ! les longs aboiements ! Je les vois accourir. Les Chiennes, à l'odeur de ceux qui vont mourir. Les Monstres à qui plaît le cri des agonies, Les Vieilles aux yeux creux, les blêmes Êrinnyes,

20 LESERINNYES.

Oiii flairaient dans la nuit la route où nous passions!

Viens, lugubre troupeau des Exécrations,

iMeute, qui vas, hurlant sans relâche, et qui lèches

Des antiques forfaits les traces toujours fraîches!

Viens ! viens ! Il va tomber sous la hache, et crier

Son dernier cri, le Roi des hommes, le guerrier

Brave et victorieux, sous qui s'est écroulée

Ta muraille, Ilios, hautement crénelée!

O mon peuple, ô mon père, 6 mes frères, voyez

Et réjouissez-vous : vos maux sont expiés.

Ah ! ah ! Le Chef divin, le destructeur des villes,

Il s'est pris au riant visage, aux ruses viles,

A la bouche qui flatte, à l'œil faux, à la main

Qui caresse et l'assomme inerte au fond du bain !

FURYBATÈS.

Malheureuse! tais-toi! ta parole est terrible.

TALTHYBIOS

Passe, avant de parler, tes oracles au crible, Divinatrice! ou clos ta bouche avec ton poing.

KASANDRA

Misérables vieillards, ne m'écoutez donc point. Et toi ! toi dont l'œil d'or dans mes yeux se reflète, Reprends ton sceptre avec ta double bandelette. Céleste Archer !

Elle jette son sceptre et arrache ses bandelettes. Je sens le souflîe de la mort.

Et ma chair va frémir sous le couteau qui mord. Et, dans l'Hadès fleuri de pâles asphodèles,

LES ÉRI N NYES. 21

Les Ombres des aïeux vont m'accueillir près d'elles! Mais, un jour, je serai vengée. Il reviendra, Celui qui but ton lait fatal, Klytaimnestra ! Le Vagabond nourri d'inexpiables haines.

Le monstrueux Enfant des races inhumaines. Le Tueur de sa mère, à lui-même odieux. Et toujours flagellé par la fureur des Dieux! Maintenant, qu'on me lie, et qu'un seul coup m'achève! Et que je dorme enfin!

Elle veut entrer dans le palais, et recule. Oh ! le lugubre rêve ! Sentir l'airain me mordre à la gorge, et mon sang Ruisseler tout entier de mon corps frémissant! Je n'ose pas, vieillards! j'ai peur! un noir nuage M'aveugle, et la sueur inonde mon visage.

EURYBATÈS

S'il est vrai, n'entre pas, malheureuse! va, fuis! Nous resterons muets. Fuis Argos!

KASANDRA

Je ne puis.

Il faut entrer, il faut que la Chienne adultère Près du Maître dompté me couche contre terre. C'est un suprême honneur, au seul lâche interdit. Que de braver la mort. Allons !... Et sois maudit. Palais, antre fatal aux tiens, sombre repaire De meurtres, où le fils tuera comme le père. Nid d'oiseaux carnassiers gorgés, mais non repus! Parla foi violée et les serments rompus,

Par l'affreuse vengeance et le Festin impie, Par les yeux vigilants de la ruse accroupie, Par le morne Royaume où roulent les vivants, Par la terreur des nuits, par le râle des vents. Par le gémissement qui monte de l'abîme, Par les Dieux haletants sur la piste du crime. Par ma Ville enflammée et mon peuple abattu. Sois éternellement maudit! maudit sois-tu!

Elle entre dans le palais.

Li;S Précédents, li; Choeur des Vieillard^-

TALTHYBIOS

Puisse Zeus démentir ses paroles amères !

EURYBATÈS

Hélas! c'est le souci des hommes éphémères

De suivre, en trébuchant dans l'ombre du chemin,

La mourante lueur d'un jour sans lendemain !

TALTHYBIOS

Quel homme peut se dire heureux sous les nuées?

EURYBATÈS

Comme les grandes eaux qui s'en vont refluées Et semblent disparaître à l'horizon dormant, Les biens qu'on croit saisir reculent brusquement.

LESERINNYES. 2^

TALTHYBIOS

Nui ne peut retenir de ses mains inhabiies Le tourbillon léger des phalènes mobiles.

EURYBATÈS

Et nul aussi ne peut arrêter dans son cours Le torrent déchaîné des lamentables jours !

AG AME M NON, dans le palais,

A moi! je suis frappé mortellement. Infâme ! A moi!

TALTHYBIOS

Grands Dieux! quel cri funèbre!

AGAMEMNON

Arrête, femme !

Je meurs.

EURYBATÈS

C'est l'Atréide! Un invincible effroi Rompt mes membres. Courons! on égorge le Roi.

TALTHYBIOS

Non ! Pour moi, chers vieillards, ce n'est point ma pensée .

Sans armes, et si vieux! la tâche est insensée!

Et les bras les plus forts et les plus résolus

Ne rendent point la vie à ceux qui ne sont plus.

EURYBATÈS

O malédiction de la femme prophète!

24 LESÉRINNYES.

Les Précédents, K L YT A IMN ESTR A.

KLYTAIMNESTRA. — Sa robe est tachée de sang. Elle tient une hache.

Moi, moi, je l'ai frappé! c'est moi! La chose est faite.

Ah! ah! j'ai très longtemps rêvé cette heure-ci.

Que les jours de mon rêve étaient lents! Me voici

Eveillée, et debout! et j'ai goûté la joie

De sentir palpiter et se tordre ma proie

Dans le riche filet que mes mains ont tissu.

Qui dira si, jamais, les Dieux mêmes ont su

De quelle haine immense, encore inassouvie,

Je haïssais cet homme, opprobre de ma vie!

Trois fois je l'ai frappé comme un bœuf mugissant,

Et, trois fois, le flot tiède et rapide du sang

A jailli sur ma robe, ineffable rosée!

Et plus douce à mon cœur qu'à la terre épuisée

Ta fraîche pluie, ô Zeus, après un jour d'été!

TALTHYBIOS

J'admire ton audace, et reste épouvanté.

KLYTAIMNESTRA

Je l'atteste, louez ou blâmez, que m'importe! J'ai frappé sûrement, vieillards! la bête est morte.

LES ÉRINNYES. 2J'

EURYBATÈS

O femme, quel poison du noir Hadès venu, Quel fruit maudit poussé hors d'un sol âpre et nu, Ont corrodé ta bouche et ton sang? Quelle rage A soufflé dans ton cœur ce monstrueux courage D'égorger ton époux de ces mains que voilà, Et qu'as- tu fait aux Dieux pour avoir fait cela?

KLYTAIMNESTRA

Mes mains ont accompli l'action que j'ai dite. Ellle est bonne! et je m'en glorifie.

TALTHYBIOS

Ah! maudite!

Mais, au seul bruit du crime horrible où tu te plais. Tu seras loin d'Argos chassée, et sans délais. En exécration au peuple, vagabonde.

Et hurlante, semblable à quelque bête immonde. Tu fuiras sans repos, demain comme aujourd'hui. Et ton chemin criera sur tes traces!

KLYTAIMNESTRA

Et lui!

Et lui qui^ plus féroce, hélas! qu'un loup sauvage, Du cher sang de ma fille a trempé le rivage, De celle que j'avais conçue, et que j'aimais. Aurore de mon cœur éteinte pour jamais. Joie, honneur du foyer! de ma fille étendue Sur l'autel, et criant vers sa mère éperdue, Tandis que l'égorgeur, impitoyablement.

Aux Dieux épouvantés offrait son cœur fumant!

Lui, ce père, héritier de pères fatidiques,

On ne Fa point chassé des demeures antiques,

Les pierres du chemin n'ont pas maudit son nom!

Ht j'aurais épargné cette tête? Non, non!

Et cet homme, chargé de gloire, les mains pleines

De richesses, heureux, vénérable aux Hellènes,

Vivant outrage aux pleurs amassés dans mes yeux,

Eût coulé jusqu'au bout ses jours victorieux,

Et, sous le large ciel, comme on fait d'un Roi juste,

Tout un peuple eût scellé dans l'or sa cendre auguste?

Non! que nul d'entre vous ne songe à le coucher

Sur la pourpre funèbre, au sommet du bûcher!

Point de hbations, ni de larmes pieuses!

Qu'on jette ces deux corps aux bêtes furieuses.

Aux aigles que l'odeur conduit des monts lointains.

Aux chiens accoutumés à de moins vils festins!

Oui! je le veux ainsi: que rien ne les sépare.

Le dompteur d'Ilios et la femme barbare,

Elle, la prophétesse, et lui, l'amant royal.

Et que le sol fangeux soit leur lit nuptial!

EURYBATÈS

Tu l'as tuée aussi!

KLYTAIMNESTRA

Penses-tu que j'hésite?

J'ai tranché le blé mûr et l'herbe parasite. Quant à ses compagnons, complices ou témoins De son crime, ils sont morts. Mais de plus nobles soins Que la vaine terreur d'une foule insensée. Désormais, 6 vieillards, agitent ma pensée.

LE SÉRINNYES. 27

Allez! dites au peuple assemblé tout entier

Que le sceptre est aux mains d'un vaillant héritier,

Du fils de Thyestès, que j'aime!

TALTHYBIOS

O Dieux ! 6 Terre !

Nous, vivre sous les pieds de ce lâche adultère? Est-ce à la sainte Argos qu'un tel opprobre est dû, Femme?

EURYBATÈS

Mais le jeune homme indignement vendu, L'enfant d'un noble père et d'une mère impie. Ores tes est vivant!

KLYTAIMNESTF<A.

Qu'il vive, et qu'il expie La honte d'être né de ce sang odieux!

Je consens qu'il grandisse, éloigné de mes yeux, Sans patrie et sans nom. C'est assez qu'il respire. L'exil est dur! La mort irrévocable est pire.

TALTHYBIOS

Grands Dieux! Ton fils aussi, femme, tu le tuerais?

KLYTAIMNESTRA

Son père a bien tué ma fille! Je le hais.

Je hais tout ce qu'aima, vivant, ce Roi, cet homme.

Ce spectre ! Hellas, Argos, la bouche qui le nomme.

Le soleil qui l'a vu, l'air qu'il a respiré.

Ces murs que souille encor son cadavre exécré,

Ces dalles que ses pieds funestes ont touchées, Les armes des héros par ses mains arrachées, Et les trésors conquis dans les remparts fumants, Et ce que j'ai conçu de ses embrassements!

EURYBATÈS

Courons! Crions la mort du Roi. Ou'Argos se lève!

TALTHYBIOS

Il faut saisir la hache et dégainer le glaive, Et traîner le tyran par les pieds hors des murs! Les actes les plus prompts, amis, sont les plus sûrs.

EURYBATÈS

Certes! allons! 11 faut que la foule accourue Dans ce palais fatal, furieuse, se rue. Hâtons-nous !

KLYTAIMNESTRA

C'est assez, vieillards, et tout est bien. L'épouvante est au seuil de chaque citoyen. Le fils de Thyestès, de l'éclair de sa lance. Sur toute bouche ouverte a cloué le silence. Faites ainsi. Sinon, par l'homme châtié Qui gît là! par les noirs Daimones! sans pitié Pour votre barbe blanche et pour vos larmes vaines. L'inexorable airain épuisera vos veines : Vous mourrez tous, vieillards! J'en jure un grand serment.

TALTHYBIOS

Reine Klytaimnestra, tu parles hardiment.

Nous remettons aux Dieux la vengeance prochaine!

LESÉRINNYES. 2C)

EURYBATÈS

Mais SI la foudre, un jour, sur ton front se déchaîne, Si l'expiation se mesure au forfait.

Souviens-toi, femme !

KLYTAIMiNESTRA.

Soit. J'en subirai l'effet.

Quittez ce vain souci dont votre âme est chargée. Allez!

Les vieillards sortent.

KLYTAIMNESTRA, seule.

J'aime, je règne! et ma fille est vengée! iMaintenant, que la foudre éclate au fond des cieux : Je l'attends, tête haute, et sans baisser les yeux!

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