DEUXIÈME PARTIE
Or e S Te S
A gauche, le palais de Pclops. A droite, arbres et rochers. Au fond de la scène,
un tertre nu, et, au delà, la plaine dArgos, Les Khoèphores, portant les coupes des libations et les guirlandes funéraires,
sortent du palais, et se rangent en deux demi-chœurs de chaque côté du
tertre.
KALLIRHOf, ISMÈNA,
L li C H OF U II DIS K H O È P H O R F S .
KALLIRHOH.
Femmes, sur ce tombeau cher aux peuples Hellènes I\)sons ces tristes fleurs auprès des coupes pleines. L'offrande funéraire est douce à qui n'est plus.
Elles posent les coupes et les guirlandes.
Il convient, selon l'ordre et le rite voulus, Que l'illustre Élektra, la tempe deux fois ceinte, Verse au mort bien aimé la libation sainte,
LFSÉRINNYES. Jl
Et l'appelle du fond de l'Hadès souterrain. Ainsi le veut la Femme impie, au cœur d'airain. De sombres visions brusquement l'ont hantée : On dit que de l'Époux la face ensanglantée, Quand vient la nuit divine, habite dans ses yeux. Et qu'on entend parfois des cris mystérieux . Et d'horribles sanglots à travers la demeure !
ISMÈNA.
Puisse l'Hadès aussi l'entendre ! et qu'elle meure !
KALLIRHOÈ.
Assurément, son âme est en proie au remords. La mâchoire du Feu mange la chair des morts ; Mais l'invincible esprit jaillit de leur poussière.
ISMÈNA.
Quand le meurtre a rougi la terre nourricière, Quiel fleuve, ou quelle mer, a jamais effacé La souillure du sang aux mains qui l'ont versé? Elle tremble aujourd'hui, cette louve traquée, De voir enfin surgir la vengeance embusquée; Car les divinateurs ont révélé ceci.
Que le châtiment veille, et n'est pas loin d'ici. Ils savent le secret des songes et des charmes.
KALLIRHOÈ.
Pour nous, à qui les Dieux ont tout pris, sauf les larmes Soumises au destin de maîtres malheureux, Laissons notre misère, et gémissons sur eux.
ISMÈNA.
Va ! sur la noble proie, inerte et chaude encore, La meute aux yeux ardents hurle et s'entre-dévore! Nos temples, nos foyers, nos pères d'ans chargés. Nos frères, nos époux, nos enfants sont vengés : Troie est morte ! qu'Hellas meure de sa victoire !
KALLIRHOÈ.
O femmes, laissons faire au Sort expiatoire : Gardons-nous d'ajouter à ces calamités Par le contentement de nos cœurs irrités. La bienveillance sied à l'esclave lui-même.
ISMÈNA.
Nous aimons la divine Êlektra qui nous aime. Innocente des maux que nous avons soufferts. Toujours ses belles mains ont allégé nos fers. La voici. Que pour elle un jour meilleur renaisse !
Les Précédentes, ÉLEKTRA.
ÉLEKTRA.
Femmes de la maison, douces à ma jeunesse, Conseillez mon cher cœur amèrement troublé. Sur ce tertre où mes pleurs ont tant de fois coulé, Ou gît sans gloire, hélas! celui que je révère.
Que faut-il que je dise à son Ombre sévère?
Que l'Épouse m'envoie à l'Époux? Ah ! grands Dieux !
Ou faut-il que, muette et détournant les yeux,
Ayant versé trois fois la libation due.
De ce funèbre lieu je m'enfuie éperdue ?
Ne m'abandonnez pas en cet ennui mortel.
KALLIRHOÈ.
Approche du tombeau comme d'un saint autel, Et prie, en répandant la coupe funéraire, L'Ombre auguste du Chef pour Orestès, ton frère.
ISMÈNA.
Elektra ! que mon cœur chérit pour ta bonté, Vers celui que la haine et la ruse ont dompté Hausse tes blanches mains de vierge, et le supplie. Afin que toute chose un jour soit accomplie, Que la Justice éclate, et qu'il arrive enfin, L'Enfant prédestiné, le jeune homme divin. L'irréprochable fils d'une effrayante mère.
KALLIRHOÈ.
Pour tous ceux qu'il aima dans la vie éphémère, Prie, ô noble Elektra, ton père vénéré ; Et les Dieux entendront ton appel éploré.
ELEKTRA prend une coupe et s'approche du tombeau. Hermès! prompt Messager qui montes d'un coup d'aile De la pâle Prairie où germe l'asphodèle Jusques au pavé d'or des Princes de l'Aithèr, A toi d'abord, Hermès, le vin pur du Kratèr! Elle verse la libation.
Daimones très puissants, Rois de la terre antique, Qui siégez cote à cote en son ombre mystique, Toi, Dieu terrible, et toi qui fais germer les fleurs, O Déesse ! écoutez le cri de mes douleurs : Faites que l'Atréide, errant dans l'Hadès blême, Exauce le désir de son enfant qui l'aime !
Elle verse la seconde libation. Maintenant, ô mon père, entends aussi ma voix. Et, du fond de la Nuit irrévocable, vois ! Je gémis, opprimée, et ton fils est esclave ! Ta demeure est aux mains d'un lâche qui te brave. Qui tient ton lit, ton sceptre, et dévore tes biens. O Vénérable, entends mes prières ! Oh ! viens. Viens ! Se glorifiant du meurtre qui la souille, Celle qui t'égorgea nous hait et nous dépouille. Chère Ombre ! sois terrible à ce couple pervers, Et dresse le Vengeur promis à nos revers !
Elle verse la troisième libation, — Orestès sort du milie:i des rochers.
Les Précédentes, ORESTÈS.
ORESTÈS
Les Dieux accompliront tes vœux, 6 noble fille La nuée est déjà moins sombre où l'aube brille, Et la mer est moins haute, et moins rude le vent.
LESÉRINNYES. 3J'
ÉLEKTRA.
Que nous veut l'Etranger?
ORESTES
Orestès est vivant.
Il approche, il est là. — Si tu l'aimes, silence ! Ne crois pas qu'il recule ou que son cœur balance : Il vengera d'un coup son père avec sa sœur.
ÉLEKTRA.
O parole sacrée et pleine de douceur ! Orestès est vivant?
ORESTÈS
Femme, il vit. Je l'atteste.
ÉLEKTRA.
O Dieux, cachez-le bien à ce couple funeste ! Mais, Étranger, d'où vient que tu parles ainsi? Dis-tu vrai? iMon cœur bat, mon œil est obscurci. Ne me trompes-tu pas? As-tu suivi sa trace? Orestès ! Lui ! L'espoir unique de sa race ! Il respire? O mes yeux, de larmes consumés ! Que je le voie, et meure entre ses bras aimés !
ORESTÈS
Chère Elektra, c'est moi! je suis ton frère. Ecoute! Qu'il n'y ait dans ton sein ni tremblement, ni doute : Reconnais-moi, je suis ton frère! Oui, parles Dieux! Crois-en les pleurs de joie échappés de mes yeux. Et le cri de ton cœur. Je suis ton sang lui-même, Ton souci, ton regret, et ton espoir. Je t'aime!
^6 LES ÉRI NNYES.
O Princes, qui siégez dans la hauteur du ciel,
Soyez témoins! Et toi, sépulcre, saint autel.
Et toi, vieille maison des aïeux ! rochers sombres.
Feuillages qui m'avez abrité de vos ombres,
Terre de la patrie, 6 sol trois fois sacré.
Parlez tous ! Soyez tous témoins que je dis vrai,
Qu'Orestès est vivant, et que je suis cet homme !
ÉLEKTRA.
Oui, c'est toi, douce tête! Oui, toutmon cœur te nomme!
O rêve de mes nuits, cher désir de mes jours,
Que je n'attendais plus, que j'espérais toujours !
Oui, je te reconnais, 6 mon unique envie !
Mon âme en te voyant se reprend à la vie.
Ami longtemps pleuré ! Tu dis vrai, je te crois :
Tous mes maux sont finis. Tu seras à la fois
Mon père qui n'est plus, ma sœur des Dieux trahie.
Et cette mère, hélas! de qui je suis haïe.
Viens, et, me consolant de tous ceux que j'aimais,
O mon frère, sois-moi fidèle pour jamais !
ORESTÈS
Rien ne brisera plus cet amour qui nous lie : Que l'Hadès m'engloutisse avant que je t'oublie !
ÉLEKTRA.
Mais du fond de l'exil, ami, dis-moi, quel Dieu, Quel oracle te pousse en ce sinistre lieu ? Le sais-tu ? C'est ici qu'un homme lâche et sombre Se repaît de nos pleurs et de nos biens sans nombre, De l'Épouse perfide et d'un peuple opprimé !
LES ÉRI N NYES. 37
Aigisthe est là, prends garde ! — O frère bien aimé, Sais-tu l'enchaînement des noires Destinées, Le meurtre de ton père après les dix années, Et la femme sanglante, et l'impudique amant ?
ORESTÈS
J'ai vécu dans l'opprobre et l'asservissement.
Ployant mon cou rebelle au joug d'un maître rude;
Mais d'anciens souvenirs hantaient ma solitude,
Mille images : un homme aux yeux fiers, calme et grand
Comme un Dieu ; puis, sans cesse, un peuple murmurant
De serviteurs joyeux empressés à me plaire;
Des femmes, un autel, la maison séculaire.
Et les jeux de l'enfance, et l'aurore et la nuit;
Puis, dans l'ombre, un grand char qui m'emporte et s'enfuit ;
Et l'injure, et les coups, et le haillon servile.
L'eau de la pluie après la nourriture vile;
Et toujours ce long rêve en mon cœur indompté.
Que je sortais d'un sang fait pour la liberté !
Et j'ai grandi, j'ai su les actions célèbres :
Ilios enflammée au milieu des ténèbres,
La gloire du retour, le meurtre forcené.
Et le nom de mon père, et de qui j'étais né!
Oh ! quel torrent de joie a coulé dans mes veines !
Comme j'ai secoué mon joug, brisé mes chaînes.
Et, poussant des clameurs d'ivresse aux cieux profonds,
Vers la divine Argos précipité mes bonds !