‹ Les Erinnyes (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · ELEKTRA · texte numérisé non relu

ELEKTRA

O fils d'un héros mort, crains ta mère inhumaine ! Pour ses enfants, hélas ! elle est chaude de haine.

Malgré mes pleurs, mes cris, l'étreinte de mes bras, A peine reconnu, mon frère, tu mourras !

ORESTÈS

Rassure ton cher cœur. Va ! le Dieu qui m'envoie

Saura bien aveugler ces deux bêtes de proie.

Je l'envelopperai sûrement du filet

De la ruse, tout lâche et défiant qu'il est ;

Et, si Zeus Justicier m'approuve et me seconde,

Je le tuerai, comme on égorge un porc immonde !

Pour ma mère, les Dieux justes m'inspireront.

Puisque l'heure est venue, il convient d'être prompt;

La soifdu sang me brûle et le Destin m'entraîne.

Femmes, qu'une de vous se hâte vers la Reine,

Et dise: « Un voyageur, qui nous est inconnu,

« O fille de Léda, dans Argos est venu.

« Il annonce — que Zeus fasse mentir sa bouche ! —

(( Qu'Orestès est couché sur la funèbre couche. »

A Èlektra.

Elle viendra, joyeuse ! Et toi, ma sœur, gémis ; Accuse hautement les Destins ennemis ; Sur le père et le fils, sur notre race éteinte. Répands toute ton âme en une ardente plainte; Lamente-toi, ma sœur! lève les bras aux Cieux! Pleure ma mort enfin, et laisse agir les Dieux.

Une des femmes rentre dans le palais, Orestès prend une coupe et s'approche du tombeau.

Père, père ! Entends-moi dans l'argile trempée De larmes. Tu n'as point, par la lance et l'épée. Rendu l'âme au milieu des hommes, ô guerrier!

Comme il sied, le front haut et le cœur tout entier. Un bûcher glorieux de grands pins et d'érables N'a point brûlé ta chair et tes os vénérables ; Et ta cendre héroïque, aux longs bruits de la mer, Ne dort point sous un tertre immense et noir dans l'air. Non! comme un bœuf inerte et lié par les cornes, Et qui saigne du mufle en roulant des yeux mornes, Le Porte-sceptre est mort lâchement égorgé! Père, console-toi : tu vas être vengé!

// verse la libation,

KALLIRHOÈ.

La clémence est semblable à la neige des cimes :

Immortellement pure en ses blancheurs sublimes,

Elle rayonne au cœur des sages, ses élus;

Mais quand le sangla touche, il n'en disparait plus :

La souillure grandit sans cesse, ronge, creuse,

Et la neige s'écroule en une fange affreuse.

O jeune homme irrité, laisse aux Dieux de punir !

ISMÈNA.

Non! c'est dans le passé que germe l'avenir;

C'est la loi qui commande à la race perverse

Qu'un sang nouveau, toujours, paye le sang qu'on verse ;

L'inévitable mal revient à qui l'a fait.

Et chaque crime engendre un plus sombre forfait.

Qu'importe la clémence à la Justice auguste?

Venge ton père, ami! car cela seul est juste.

ÉLEKTRA.

Une vague terreur fait trembler mes genoux! Du fond de ce tombeau, mon père, inspire-nt)us !

40 LESÉRINN\ES.

ORESTÈS

L'Infaillible a pesé ceux-ci dans sa balance, Ce qui sera, sera. Tout est dit.

Klytaimnestra paraît sous le portique. Orestès l'aperçoit. Ah! Silence!

Quelqu'un vient. Dis-moi, sœur! cette femme qui sort Du palais, grande et blanche, et pareille à la mort. Quelle est-elle? Quel est son nom? Toi qui m'es chère, Réponds-moi. Tout mon cœur a frémi.

ÉLEKTRA.

C'est ta mère !

Les Précédents, KL YTAIMN E STR A .

KLYTAIMNESTRA, à Èlektra.

Est-ce l'homme?

ÉLEKTRA.

C'est lui.

KLYTAIMNESTRA

Certes, j'ai vu ces yeux Dans mes songes! Cet homme a le front soucieux. C'est quelque mendiant vagabond, plein de honte Ou de frayeur. — Approche, Étranger. On raconte

LES ÉRI N N YES. 41

Que tu nous portes un bruit de mort. Est-il vrai? Je suis Klytaimnestra. Parle, je t'entendrai.

ORESTÈS

Noble femme, il est dur, et sans doute peu sage, D'apporter brusquement un funèbre message, Et c'est répondre mal au bienveillant accueil Que de parler de mort sur les marches du seuil ; Mais je pense que, si la nouvelle est mauvaise. Elle est d'un intérêt trop grand pour qu'on la taise.

KLYTAIMNESTRA

Tu penses prudemment. Rassure tes esprits :

Par quelque autre, plus tard, nous aurions tout appris.

Notre hospitalité ne t'en est pas moins due.

Reine, je cheminais dans la montagne ardue,

En Phocide, et non loin de Daulis. Vers le soir.

Près de moi, sur la route, un homme vint s'asseoir,

Déjà vieux, et courbé sur un bâton d'érable.

Nous causions. Il me dit : « Un Dieu m'est favorable,

« Ami, puisque tu vas au pays Argien.

c( Mon nom est Strophios, de Daulis. Garde bien

(( Ce nom dans ton oreille, afin que l'on te croie;

(( Car, souvent, qui se fie en aveugle est la proie

(c De la ruse, et les soins tardifs sont superflus.

« Va donc. Dis aux parents d'Orestès qu'il n'est plus;

(( Que dans l'urne d'airain sa cendre est enfermée;

(( Et sache de sa mère aup^uste et bien aimée

« S'il faut que je la rende ou la garde en ces lieux. (( Ce qu'elle ordonnera sera fait pour le mieux. » Reine, ainsi m'a parlé le vieil homme. J'ignore Le reste. Mais, demain, dès la première aurore, Je retourne à Daulis. Que dirai-je en ton nom? Veux-tu qu'il rende l'urne où sont les cendres?

KLYTAIMNESTRA

Non.

Tu diras qu'il la garde, et qu'il l'ensevelisse.

ÉLEKTRA.

O race misérable et vouée au supplice ! iMon frère, ma dernière espérance ! Je meurs.

KLYTAIMNESTRA

A quoi sert de pleurer? A quoi bon ces clameurs? Les cris n'éveillent point les morts.

ÉLEKTRA.

O chère tête !

Les Dieux ont englouti dans la même tempête Le père plein de gloire ec le fils malheureux. Tu n'es plus, frère !

KLYTAIiMNESTRA.

Assez tant larmoyer sur eux !

Crains plutôt de gémir sur toi-mênie, insensée!

ÉLEKTRA.

Sombre Exécration, sur nos fronts amassée, Est-ce ton dernier coup?

LESÉRINNYES. 43

KLYTAIMNESTRA

Non, si tu n'obéis.

ÉLEKTRA.

Vivant ou mort, toujours chassé de ton pays.

Frère, tu dormiras dans la terre éloignée :

Ta cendre de mes pleurs ne sera point baignée !

KLYTAIMNESTRA

Les ordres que je t'ai donnés, médite-les. Tu feras sagement. — Suis-moi dans le palais, Etranger. Il convient que tu parles au Maître, L'avis étant de ceux qu'on ne peut pas remettre.

A Élektra et aux Khoèphores.

Pour toi, pour vous aussi, femmes, sur ce tombeau Versez le vin funèbre, apaisez de nouveau Par les chants consacrés l'Ombre irritée encore, Et rendez à mes nuits le sommeil que j'implore

Elle rentre dans le palais^ suivie d'Orestès.

ÉLEKTRA, KALLIRHOÈ, ISMÈNA,

LE C H 01; U R DES K H O È P H O R E S . KALLIRHOÈ.

Cette femme n'a point reconnu son enfant !

Sans doute il est aimé d'un Dieu qui le défend. Aussi bien il est doux, après les nuits sans nombre, De n'entendre plus rien d'invisible dans l'ombre, En arrière, et de voir avec des yeux hardis L'aube croître et le jour tomber. Je vous le dis : Elle croit qu'il est mort, et l'embûche est certaine !

Hélas ! toujours l'attente, et l'angoisse, et la haine. Après la sombre veille un sombre lendemain, Et jusques au tombeau toujours l'âpre chemin ! Qu'avons-nous fait, ô Zeus, pour cette destinée? Quel crime ai-je commis depuis que je suis née? Et mon cher Orestès, ou donc est son forfait? Nos pères ont failli; mais nous, qu'avons-nous fait? Si pour d'autres il faut que l'innocent pâtisse, Qu'est-ce que ta puissance, 6 Zeus, et ta justice?

KALLIRHOÈ.

Fille d'Agamemnon, toi qui parles ainsi. Dans la sainte Uios qu'avions-nous fait aussi, Quand, sur les flots battus par l'aviron rapide, La fatale Hèléna suivit le Priamidc ?

Hélas! l'enfant, la mère, et le père et l'aïeul. Tout un peuple a payé pour le crime d'un seul!

ÉLEKTRA.

O femmes, il est vrai, grandes sont vos misères.

ISMÈNA.

Exaucez nos désirs et nos larmes sincères : Sur le seuil qui jadis nous fut hospitalier Couvrez ces deux enfants de votre bouclier!

Ah ! puisque la Justice auguste est son partage, Rendez à l'héritier son antique héritage, Chers Dieux!

KALLIRHOÈ.

Le Maître est mort, que nous avons aimé. Dieux! gardez-nous son fils.

ÉLEKTRA.

Inconnu, désarmé, Il est seul contre tous !

ISMÈNA.

Non ! Dans ce noir repaire Il entre accompagné du Spectre de son père !

ÉLEKTRA.

O Roi des hommes, viens, grande Ombre! c'est Fins tan t.

Précède au bon combat le jeune combattant;

Habite dans son cœur, roidis sa main virile.

Père ! et ne laisse pas la vengeance stérile

Épargner le voleur du sceptre et du foyer,

Trop impur pour que Zeus songe à le foudroyer !

KALLIRHOÈ.

Et ta mère, enfant?

46 LESÉRINNYES.

ÉLFKTRA.

Dieux ! Eh bien ! que dis-tu d'elle ?

ISMÈNA.

Rien, sinon que l'Hadès est un gardien fidèle!

On entend des cris dans le palais. Un serviteur traverse la scène en courant.

Les Précédents, le SERVITEUR.

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