‹ Les errants de la gloireChapitre 2 sur 10 · UN MENUET A TRIANON · texte numérisé non relu

UN MENUET A TRIANON

(( Monsieur de La Fayette, vous n'êtes qu'un maladroit », s'écria la Reine rougissante. (( vous venez de m'écraser l'orfeil. Le menuet n'est pas la bourrée. » A ces mots, le clavecin épouvanté se tut, la harpe frissonna, une corde se rompit.

Empressé, le comte d'Artois se précipite vers sa belle-sœur Marie-Antoinette : « Le plus joli pied du monde, Madame, vient d'être effleuré par ce benêt )), murmure-t-il tout bas. (( Lorsqu'on est aussi gauche que vous, marquis, on ne se mêle pas de danser. »

« Pas de querelles ! Nous sommes ici pour nous distraire.

Messieurs, n'y pensez plus et recommençons la dernière figure de notre ballet. Cavaliers, donnez la main à vos danseuses. En avant, la ritournelle. » M. de Guéméné se trémousse au lieu de cambrer la taille, la duchesse de Fronsac a raté le chassé-croisé. Voyons, la comtesse d'Aremberg bavarde comme une pie avec M. de Coigny au lieu de compter la mesure. Que chuchotent-ils tous deux ? La Fayette boude dans un coin avec son cousin Ségur, il regrette sa province, rêve sous son front fuyant. Il bâille, éclairé par les lustres de Trianon. Se pliera-t-il jamais aux grâces de la Cour ?

(( Quelle figure de bonnet de nuit vous faites ! Sans rancune, vous prendrez votre revanche demain au jeu de paume », dit Monseigneur. — « Onze heures ! Ciel ! Je suis toute chiffonnée, soupira Marie-Antoinette, mes paniers sont aplatis à faire peur, mes rubans de gaze ne bouillonnent plus, mon panache dégringole et ma poudre s'envole. Je me sauve. Adieu, Messieurs, le Roi m'attend au château. »

A la dernière révérence, cette jeunesse espiègle pivota sur ses talons pointus. Les ailes de pigeon se couvrirent de tricornes, les chaises à porteurs filèrent dans les charmilles vers l'auberge de l'Épée de Bois. Attablé, un verre à la main, notre héros ne craignait aucun concurrent : le vin de Champagne ne l'effrayait pas.

Ségur, Dillon et le vicomte de Noailles le défièrent de vider jusqu'au matin toutes les bouteilles de la cave. L'aube filtrait par la lucarne. Était-ce le soleil ou la lune ? Les jeunes seigneurs auraient été embarrassés de le dire. La Fayette avait déjà son plumet. On l'emporta chez son beau-père, le duc d'Ayen, tandis qu'il criait à tue-tête à la cantonade : « Dites au vicomte que j'ai gagné tous les paris ! »

Versailles, gagner ses grades ailleurs que dans les antichambres.

Sa fière mine est son talisman. A première vue, le général Washington s'engoue du jeune rebelle qui a franchi les mers pour se jeter dans ses bras. Le voilà major-général à dix-neuf ans. Quelle veine ! Il imagine la tête ahurie de son colonel à Metz, lisant dans les gazettes la folle nouvelle. La bataille s'engage. Enfin il coquette avec la chance.

Souriant, plus adroit au combat qu'au ballet, il s'élance poudré avec les va-nu-pieds à la rencontre d'un régiment anglais. (( Ce garçon ne saurait m'échapper », criait lord Cornwallis avec jactance, « ce soir il dînera à ma table. » — (( Milord se vante », répondait La Fayette. Dans le feu de l'escarmouche, une balle anglaise interrompit l'invitation.

La Fayette tombe, la jambe traversée. Il roule sur cette terre accueillante où passe une odeur de chèvrefeuille. Son sang coule. Est-il bleu, est-il rouge ? Un ciel sans nuages boit la fumée des canons. Sa cantinière, une négresse café au lait, toute gémissante, enturbannée, se précipite pour panser le chérubin de son madras à fleurs. Mais Washington arrive, dégage son jeune ami. Un aide de camp le hisse à cheval. Sa blessure, on la soignera demain. Tout un peuple veille l'enfant de France et, depuis lors, les écoliers d'Amérique, dès l'âge le plus tendre, épellent son nom.

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