‹ Les errants de la gloireChapitre 3 sur 10 · YORKTOWN · texte numérisé non relu

YORKTOWN

La Fayette agace la Cour et la ville avec son idée fixe de venir en aide à ses nouveaux amis. Quel quémandeur ! Il envoie message sur message, les courriers bondissent sur les pavés du Roi, il barbe les ministres, supplie sa femme, importune son beau-père. Un peu plus, il aurait écrit à Dieu et à

ses saints. Impatienté, Maurepas disait : (( Si on laissait faire ce diable obstiné, il déménagerait Versailles à la cloche de bois. »

Mais peu importe au petit marquis. Il a tout aplani. La flotte royale aux proues dorées a suivi le sillage de son frêle esquif. Nos frégates mouillent dans la baie de Chesapeake. Sur la côte, plate comme une punaise, il n'y a même pas une cabane à lapins. Des poissons volants badinent dans les mâts, les dauphins en chœur aboient, leur barbiche hors de l'eau : (( Vive la République ! »

Le Roi de France a fait alliance avec les insurgés de là-bas sans se douter, le pauvre, que sous ces étoiles luisantes la fleur de lis allait se flétrir. Mais aujourd'hui, tout est au bonheur, l'armée française campe joyeuse à côté des troupes américaines.

Le 19 octobre 1781, dans les filets tendus par le général Washington, les homards d'Angleterre sont venus accrocher leurs pattes. La bataille est gagnée, une fringante musique éclate : (( Le monde est à l'envers. )> Ce sont les paroles d'un air à la mode que scandent les hautbois et nasillent les cornemuses. Les prisonniers défilent. Lord Cornwallis est à leur ittt. Six mille Anglais se rendent. Quelle pêche miraculeuse ! Et pourtant, ce sont des braves, eux aussi.

Les combattants s'admirent. Si messieurs les Anglais sont rasés, astiqués, si leurs bottes sont cirées dès l'aurore, les Américains sont en loques ; ils n'ont pas pris le temps de faire un bout de toilette. Au milieu de cette poignée de vaillants, Washington a fière allure et La Fayette s'écrie : <( Messieurs, la pièce est achevée, le cinquième acte vient de finir. L'épilogue, vous le jouerez en France, chez nous, mais je serai mort depuis longtemps ! »

Hélas, il faut partir ! Sa femme amoureuse, jalouse des

belles aux visages dorés, le réclame. Il prend congé de son général bien-aimé. « Adieu, mon fils », dit Washington touchant tendrement sa joue rose. « Adieu, mon père », répond La Fayette, les yeux mouillés de larmes qu'il laisse couler sans honte le long de son nez pointu.

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