‹ Les errants de la gloireChapitre 4 sur 10 · LA MARQUISE DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE LA FAYETTE

Que faire à Versailles, entre chien et loup, après la collation, sinon jouer gros jeu ? Le Roi, dans une embrasure, s'installe à une table de lansquenet. La Reine, un peu plus loin, initie au cavagnol la petite marquise de La Fayette. Les partenaires habituels de Sa Majesté étaient ses dames favorites, quelques seigneurs, et parfois même un richard vaniteux, convié à perdre son argent en échange de sourires prometteurs. Malgré les médisances, chacun s'ennuyait royalement. Versailles était bien monotone ! Il faisait frisquet dans les galeries et les diamants qui brillaient sur les épaules enfarinées ne chauffaient guère. Sans doute, on aurait été mieux, les pieds sur les chenets, bien emmitouflé, mais être envié, adulé compensait le risque des courants d'air. On éternuait par plaisir : Dieu vous bénisse, marquise !

Madame de La Fayette se tenait toute droite, les cheveux tirés. Trois repentirs s'échappaient négligemment de sa coiffure : c'était encore une enfant, aussi sa mère, juchée sur son tabouret de duchesse, surveillait-elle sa vertu. Rôle facile. Adrienne avait l'âme d'un ange, d'un ange amoureux : elle aimait son mari. Que devenait le défenseur de la liberté ? Htait-il blessé, triomphant ? Voguait-il vers elle ? Adrienne soupirait I

(( Que VOUS êtes distraite, marquise, vous brouillez les cartes à plaisir », dit la duchesse de Fronsac en tendant le jeu à M. de la Marck. « Battez les cartes, cher comte, à la place de notre gentille étourdie ! » Madame de La Fayette, abandonnée dans son coin, put penser ainsi tout à son aise au voyageur. Ses lettres étaient rares, elle se récitait tout bas les passages les plus galants : « C'est de bien loin que je vous écris, mon cher cœur, et à ce cruel éloignement se joint l'incertitude encore plus affreuse du temps oii je pourrai savoir de vos nouvelles. Que de craintes, que de troubles j'ai à joindre au chagrin déjà si vif de me séparer de tout ce que j'ai de plus cher... Aimez-moi toujours, je vous aime si tendrement. »

Tandis que la jeune délaissée rêvait, un gentilhomme entra et, s'étant approché du Roi, murmura quelques mots à son oreille. L'événement devait être d'importance, car Louis XVI se leva précipitamment et pria la Reine de le suivre. A peine Leurs Majestés eurent-elles quitté le salon que les langues babillardes se délièrent.

Bientôt les portes s'ouvrent à deux battants. La Reine s'avance vers la marquise de La Fayette. Celle-ci, tremblante, timide, est prête à pleurer. Sa Majesté la rassure : « Monsieur de La Fayette est revenu d'Amérique. Il est à Paris. Il vous attend à l'hôtel de Noailles. Allez, je vous donne mon carrosse, vous direz au marquis que le Roi pardonne. » Défaillante de bonheur, la jeune femme baise la main qui daigne se tendre ; sa longue traîne se répand derrière elle dans^un froissement de satin. Que sa taille est menue ! Vite, elle court à travers la galerie des Glaces. Ses souliers blancs à bouffettes heurtent les marches de marbre. Au miroir de l'antichambre, elle rajuste son collier de ruban et se regarde tu

coulisse. Elle n'est pas très jolie, ses yeux noirs sont trop grands, mais son ovale est pur, sa bouche sait plaire. Un peu de fard aux pommettes afin que l'époux retrouve une Adrienne plus aguichante, plus femme ; ses mouches sont posées à faire peur, qu'importe, les baisers de Gilbert les auront vite fait déguerpir !

Quel honneur ! Le carrosse fleurdelisé de la Reine est tout en glaces. Les chevaux piaffent. La marquise est si joyeuse qu'elle s'amuse des saluts que la foule respectueuse envoie au carrosse. « La Reine, ce soir, va à Paris, à l'Opéra, peutêtre ? Mais non, c'est la petite La Fayette qui va retrouver son mari. » Les bois de Saint-Cloud, tout dénudés, ont l'air d'une sépia de Fragonard ; sur le bassin, la lune glisse à fleur d'eau. Voici les lanternes de Paris qui s'allument : un peu de rose, un peu de mauve, à travers le brouillard léger, le cœur d'Adrienne tire un feu d'artifice.

Le Roi est bon... Il aurait pu sévir contre le fugitif rebelle. Bah î le major-général de l'armée américaine n'aura que huit jours d'arrêt pour sa désobéissance. Si seulement il pouvait les passer seul avec elle, à la dorloter dans la maison de son enfance, rue Saint-Honoré. Ne lui avait-il pas écrit dans sa dernière missive : « Quel charmant moment quand j'arriverai, que je viendrai vous embrasser tout de suite, sans être attendu » ? Et il était là ! Peut-être allait-elle avoir un foyer, puisqu'il avait ajouté : « Ne pensez-vous pas qu'après mon retour nous serons assez grands pour nous établir dans notre maison, y vivre heureux ensemble ? » Déjà six ans qu'ils avaient échangé leurs serments à Saint-Roch. Quel vieux ménage ! Le jour de ses noces, Adrienne avait quatorze ans, Gilbert en avait dix-sept. Le cortège était imposant. Le suisse arborait des plumes neuves à son bicorne. La maréchale de Mouchy sommeillait, ô scandale ! pendant l'homélie ; la du-

chesse de Noailles pleurait de joie. Ségur et Dillon, aimables farceurs, avaient tenu, en se gaussant, le dais nuptial sur leurs têtes poudrées. Dans l'église, il y avait des pages, porteurs de muguets et de guirlandes d'aubépines. C'était en avril. C'était le printemps.

Ce 12 février 1779, le ménage La Fayette savoure la joie du retour. Le marquis a grandi, Adrienne aussi ; ils se toisent et rient. La marquise a une gorge toute rondelette, son mari s'émerveille. Gilbert revient plus doré qu'un brugnon. Il bavarde. Il a rapporté des pamplemousses et un vrai sauvage, coiffé de plumes d'aigles et de perroquets. Adrienne veut-eîle le voir?... Non, elle préfère écouter son bonheur. (( Savez-vous, mion amie, que j'ai failli mourir là-bas ? Washington venait tous les jours prendre de mes nouvelles, il m'envoya Cochrane, son médecin, en disant : (( Soignez-le comme mon fils, car je l'aime de même. » Aussi, j'espère qu'en ma faveur vous deviendrez bonne Américaine ; c'est un sentiment fait pour les cœurs vertueux. Le bonheur de l'Amérique est intimement lié au bonheur de toute l'humanité ; elle va devenir le respectable et sûr asile de la liberté. »

Adrienne est prête à chérir qui fête son mari ; mais décidément on le chérit trop en ce moment ! Le carillon de l'hôtel tinte, tinte sans arrêt. Ministres, diplomates accourent étreindre le héros. Les femmes le becquètent, le choient. Marie- Antoinette lui donne le régiment de royal dragon. Le petit-fils de Franklin vient lui offrir une épée, de la part du Congrès. Enfin, à la Comédie, pendant la représentation de VAfnour Français, une jolie actrice se penche vers sa loge et déclame en son honneur :

Voyez ce courtisan à peu près de votre âge. Il renonce aux douceurs d'un récent mariage, Aux charmes de la Cour, aux plaisirs de Paris. La gloire seule échauffe, embrase ses esprits.

Et toute la salle d'applaudir. Adrienne, dans l'ombre, fait la moue. Est-ce émotion, crainte, jalousie ? Devra-t-elle partager le cœur de Gilbert avec cette idole accapareuse, la liberté ?

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