LE DRAPEAU TRICOLORE
Oui ! la liberté, échappée d'Amérique, s'acclimatait à Paris, trouvait des amoureux qui fraternisaient si gaillardement qu'un matin, ô stupeur, les hommes découvrirent qu'ils étaient égaux.
On ne s'en doutait guère sous le chaume de Trianon où la Reine, parée modestement d'un tablier fantaisiste, attifée d'une paille enrubannée, jouait, innocente bergère, à traire les vaches et à onduler son mouton avec ses jeunes amies Polignac et Lambaile. Le gros Roi tout rond s'amusait à sa façon, forgeant serrures et pendules ; mais sa montre retardait. La Fayette avait avancé la sienne. Un quatorze juillet, le peuple gavroche s'empara d'une prison élégante dont les tours s'élevaient place de la Bastille comme un défi.
Après avoir boudé deux jours, le Roi maussade, au lieu de chasser le faisan, s'engouffre dans son carrosse à huit chevaux ; il se rend à l'Hôtel de Ville. Son bon peuple fait bien du tapage. Sur les marches du perron, La Fayette le reçoit, costumé en général de la garde nationale. Conclure à la mairie un mariage de raison entre la Cour et la ville fron-
deuse, n'était-ce pas tentant pour le citoyen talon rouge ? En un tournemain, ce prestidigitateur mélange les couleurs de Paris au panache du roi Henri et, avec une révérence, passez muscade, présente à Louis XVI trois rubans : bleu, blanc, rouge, noués maladroitement ensemble : « Sire, prenez cette cocarde, je vous le prédis, elle fera le tour du monde ! » En joie, le peuple se mit à chanter :
Que la trompette Sonne pour les hauts faits
De La Fayette, Ce héros des Français.