LE BALCON DE VERSAILLES
5 octobre 1789
A Versailles, on souffle les chandelles ; l'heure du grand coucher approchait. Marie-Antoinette était entre les mains de ses femmes. L'une d'elles délaçait cérémonieusement son corsage busqué, une autre soubrette détachait les solitaires de sa coiffure pyramidale.
Sans souci de l'étiquette, la duchesse de Tourzel apporte le pâle Dauphin aux yeux de pervenche. Cette nuit, le lutin refuse de s'endormir : passant ses menottes fragiles autour du col de sa maman, il réclame, entre deux baisers, une belle histoire viennoise. Sa sœur. Madame Royale, balbutiait sa prière et demandait à Dieu dans une oraison enfantine de bénir ses parents et d'embrasser sa grand'mère Marie-Thérèse.
Quelle est cette rumeur grandissante ? Pourquoi ces clameurs, ce piétinement infernal sur le pavé ? Un mot domine la multitude, bondit de bouche en bouche : « l'Autrichienne ».
l6 LES ERRANTS DE LA GLOIRE
Le peuple, qui jeûne depuis l'aurore, exige du pain sur l'air des lampions ; une harengère s'écrie : « Ah ! Elle voulait nous affamer, cette gueuse, on va lui enlever le goût des brioches. »
Houleuse, furieuse, la foule arrache les grilles du château, défonce les portes. Les révolutionnaires valsent : pourtant le luxe les intimide ; ils glissent sur les parquets cirés. Une belle bouquetière se mire à toutes les glaces. Un boucher effronté s'assied sur le trône. Un marchand ambulant s'esclaffe : (( Voilà le plaisir. Mesdames, voilà le plaisir ! »
Affolée, Marie-Antoinette se précipite, traînant ses enfants, chez le Roi par le petit couloir dérobé. Hurlements, pétarades se rapprochent : la famille royale allait-elle périr dans son palais ?
La Fayette, où êtes-vous pour protéger vos souverains ? Il accourt, écarte de ses m^ains d'aristocrate la foule hargneuse, pénètre dans la chambre où le Dauphin craintif se cachait sous le fichu de la Reine. Il supplie Sa Majesté d'apparaître au balcon, malgré les piques tachées de sang. — (( Quoi, avec vous ? sur le balcon, pour voir ces poissardes qui, d'un geste horrible, menacent de me tordre le cou » — (( N'hésitez pas, Madame, je réponds de votre vie. »
En présence de cette reine malheureuse et du général populaire, par enchantement la foule vociférante se tait. La Fayette charmant, ployant un genou chevaleresque devant Marie- Antoinette, lui baise longuement la main.
La Reine était jolie, La Fayette galant, le Parisien est toujours sensible à l'audace et à la beauté : <( Vive le général et vive la Reine ! »
Le lendemain, la famille royale rentrait dans la capitale, et le peuple confiant disait : (( Désormais nous aurons du pain : Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron ! )>
PALAIS DE SCHŒ.NBKLN.N
LA GLORIETTE, DA.NS LES JARDINS DE SCHŒNBRl N.\