LA PRISON D'OLMUTZ
Loué, raillé, sifflé tour à tour par cent bouches gouailleuses, le premier favori de la Révolution paye bien cher le plaisir de la popularité : La Fayette languit en prison. Depuis trois ans, les Autrichiens l'ont verrouillé à Olmutz, dans le pays des Bohémiens, pour lui apprendre à jouer avec la liberté.
Il est seul dans un cachot fétide, sans lumière, sans nouvelles, seul avec ses chimères. Il rêve ; son crâne est devenu chauve, « le Blondinet » a perdu ses jolies boucles. Grelottant la fièvre sur une méchante paillasse, ses pensées tourbillonnent. Décidément, la révolution a galopé plus vite que son cheval blanc ! Le pauvre, il a été désarçonné, banni. Sans la fuite, sa itiQ poudrée eût parfumé le panier rouge.
L'illusionniste ne regrette rien. Adieu, pimpantes journées de juillet, apothéoses dans la poussière dorée du Champ de Mars ! Mais le Roi, la Reine sont-ils encore au Temple ? La France est-elle meurtrie, piétinée par les ennemis ? Le peuple a-t-il pu croire à sa traîtrise ? Cette pensée l'obsède, son cœur chavire. Hélas î qu'il fait noir dans ce trou. Il n'aime pas ce pain rassis ! Washington lui enverra-t-il quelques douceurs, du thé, des crackers, une noix de coco ? Si sa femme bien-aimée était près de lui pour jouer aux échecs ? Est-elle vivante, captive, proscrite ?
La sentinelle s'arrête, un verrou grince, la porte s'ouvre : un fantôme. Madame de La Fayette entre, enroulée dans une cape de deuil, avec son petit sac en veau, suivie de ses deux filles. Elle avance, souriante, pour partager la captivité de son mari. (( Adrienne ! )> — (( Gilbert ! )> — Il n'osait la
l8 LES ERRANTS DE LA GLOIRE
toucher, il n'osait la questionner. Des glas assourdis semblaient tinter autour de son pâle visage.
Au crépuscule, sa femme lui raconta toute tremblante que sa grand'mère, sa mère, sa sœur, tassées dans une charrette, avec des sourires d'anges, étaient montées sur l'échafaud. Les époux mêlèrent leurs larmes et leurs tristes caresses. Aux âmes éprouvées la joie du revoir fait peur !
Depuis lors, Adrienne n'eut que l'ambition d'être comme elle l'a dit maintes fois une a fayettiste » et, lorsqu'elle ferma les yeux, on l'entendit murmurer au compagnon de sa vie : « Je suis toute à vous... »