LA PROPRIETE ET LA MISERE
Après avoir supprimé Tidée de Dieu et le principe d'autorité, Proudhon attaque avec une extrême violence le dernier préjugé des nations modernes, le respect de la propriété. La morale nouvelle doit remplacer la morale religieuse fondée sur l'idée de Dieu; l'anarchie qui succède au principe tyrannique de l'autorité d'un homme ou d'une assemblée, sera la loi sociale des peuples nouveaux, et ^ég^3lité absolue de tous les citoyens fondée sur la négation de la propriété et affirmée, d'ailleurs, par la révolution française, doit se faire et se fera par l'évohition fatale des idées et des événements.
« Si j'avais à répondre à la question suivante : Qio est-ce que P esclavage? et que d'un seul mot je répondisse : C'est l'assassinat, ma pensée serait d'abord comprise. Je n'aurais pas besoin d'un long
discours pour montrer que le pouvoir d'ôter à rhomme la pensée, la volonté, la personnalité est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave c'est l'assassiner. Pourquoi donc à cette autre demande : qu est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : C'est le vol, sans avoir la certitude de n'être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée.
« Oui, tous les hommes croient et répètent que l'égalité des conditions est identique à l'égalité des droits, que propricté et vol sont termes synonymes; que toute prééminence sociale accordée ou pour mieux dire usurpée sous prétexte de supériorité de talent et de service, est iniquité et brigandage : tous les hommes, dis-je, attestent ces vérités sur leur âme, il ne s'agit que de le leur faire apercevoir (1). »
La thèse égalitairc est ainsi posée par Proudhon avec une clarté absolue et un orgueil insolent et satisfait.
« La définition de la propriété est mienne, et toute mon ambition est de prouver que j'en ai compris le sens et l'étendue. La propriété c'est le vol! Il ne se dit pas, en mille ans, deux mots comme celui-là. Je n'ai d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété, mais je la tiens plus précieuse que les millions des Rothschild, et j'ose dire
\[) Proudhon. Qu'est-ce que la propriété. Cli. P^. Premier mé' moire.
qu'elle sera révénement le plus considérable du règne de Louis-Philippe (l). »
Ce n'est plus déjà la thèse des disciples de Fourier et de Saint-Simon, Ceux-ci reconnaissaient l'inégalité des hommes comme un fait naturel, indestructible, ils avaient pris pour devise : à chacun selon sa capacité et selon ses œuvres, et sans nier la nécessité de la propriété privée, sans condamner les distinctions sociales que Proudhon prétend supprimer au nom de l'égalité universelle, ils demandaient, cependant, des restrictions importantes au principe social de la propriété.
Ils réclamaient au nom du principe de leur philosophie sociale, l'abolition de tous les privilèges de naissance, sans exception, et par conséquent la destruction de l'héritage, qui est le plus grand de tous les privilèges, celui qui les comprend tous aujourd'hui, et dont l'effet est de laisser au hasard la répartition des avantages sociaux, et de condamner la classe la plus nombreuse à l'ignorance, à la misère, et trop souvent à la dépravation.
Ils demandaient encore que tous les instruments de travail, avec les terres et les capitaux qui forment aujourd'hui le fonds morcelé des propriétés parti-
(l) Syslèines des conlradidlons économiques, I. II, p. 3-29. Soixante ans avant Proudhon, Brissot avait dit : Lii propriété exclusive est un vol dans la nature : le propriétaire est un voleur. » Reclierches philosophiques sur le droit de proptHélé cl le vol. — Proudhon n'a pas même le mérite de l'originalité qu'il s'attribue avec un orgueil inqualiliable.
culières, fussent réunis en un fonds^ocial, et que c ' fonds fût exploilé par association et hiérarcliiquenient, de manière à ce que la tâche de chacun fût la mesure de son travail et Texpression de sa richesse et de sa capacité.
Le premier disciple de Saint-Simon, Enfantin, résumait cette théorie dans cette proposition : Les saint-sinioniens ne veulent porter atteinte à la constitution de la propriété qu'en tant qu'elle consacre pour quelques-uns le privilège impie de l'oisiveté, c'est-à-dire celui de vivre du travail d'autrui, qu'en tant qu'elle abandonne, au hasard de la naissance, le classement social des individus.
Proudhon est socialiste, et il attaque avec emportement ce communisme des saint-simoniens qui conservent encore, avec des restrictions importantes, le principe de l'inégalité sociale et de la propriété.
Sous le nom de collectivistes, les ennemis du capital et de la propriété obéissent aujourd'hui aux mêmes inspirations malsaines, et poursuivent, ou parles grèves ou parla violence, la réalisation des mêmes desseins.
Le collectivisme, en effet, a pour base l'expropriation collective des capitahstes et l'appropriation collective du capital ou des moyens de production.
La doctrine de ces révolutionnaires qui menacent la France et l'Europe d'un retour à la barbarie, est clairement exprimée dans un manifeste répandu récemment dans le onzième arrondissement de
Paris : « Dans l'ordre politique, Tabolition de l'État, celle de l'autorité gouvernementale, quels que soient son nom, sa forme et ses détenteurs, son remplacement par la libre fédération des jjroducteurs libres, spontanément associés, c'est-à-dire l'anarchie. Dans l'ordre économique, abolition de la propriété individuelle et de l'autorité capitaliste et la mise à la disposition de tous de toute la richesse sociale, de telle façon que chacun, travaillant selon ses facultés, puisse librement consommer selon ses besoins, c'est-à-dire le communisme. »
Nous retrouvons dans ce manifeste les deux idées fondamentales familières à Proudhon : le communisme et Tanarchie.
Les socialistes du dix-huitième siècle et de la Révolution justifiaient leurs théories égahtaires par des considérations spéculatives sur la nature humaine. Au fond, Morelly, Linguet, Mably et ces philosophes rêveurs, tourmentés de l'idéal d'une société chimérique qui ont préparé le triomphe des égaux et des partagei('rs, expriment, développent et répètent les mômes arguments. Les premiers propriétaires, disent-ils, et les premiers princes de la terre ont été des voleurs, la propriété porte encore aujourd'hui dans les mains de ses détenteurs la tache indélébile du vol primitif. — La nature a fait tous
les hommes égaux, et c'est une loi-inviolable et sacrée de se conformer à la nature, en respectant cette égalité et de distribuer les biens de la terre d'une manière égale entre tous les citoyens.
Tout gouvernement qui consacre et respecte le l)rincipe de la propriété, manque à sa mission; il lierpélue Tinégalité sociale des citoyens, la richesse d'un côté, la misère de l'autre, les satisfactions et les révoltes, l'envie des déshérités et la jouissance orgueilleuse des satisfaits. Un tel gouvernement ne répond ni aux indications inviolables delà nature, ni aux exigences de l'ordre social, il est condamné à périr.
Tel est le système économique des principaux lihilosophes du dix-huitième siècle. Ils précèdent et ils annoncent les théories égalitaires et anarchiques de l'école de Proudhon, niais ils n'ont pas encore le mérite de l'originalité.
En 1524, lorsque les paysans de la Souabe, de la Thuringe et de la Franconie se soulevèrent contre la domination ecclésiastique et féodale, lorsqu'à la suite des excitations de Mlinzer et des prédications socialistes de Stork, ils commencèrent, sous le nom d'anabaptistes, cette guerre horrible qui mit l'Allemagne à feu et à sang, ils prirent les armes, au nom de l'égaillé universelle; l'égalili'! tel fut plus tard le cri de guerre dos utopistes et des partageurs de la Révolution française. 11 y avait dans leurs rangs des mécontents exaspérés, des ignorants fanatiques, enrôlés sous le drapeau des sociétés secrètes que les chefs
'2?jO les erreurs sociales du temps présent du parti avaient organisées dans tous les défilés de la forêt Noire; il y avait aussi des faux mystiques déchaînés par les déclamations ardentes et superstitieuses des premiers disciples delà religion réformée. Mais tous ces hommes obéissaient à la même idée, suivaient la même inspiration, et dans le symbole rédigé par la secte anabaptiste, en 1525, le premier article décrète que tous les biens doivent être communs entre les membres de la communauté, et que tout pays où cette communauté n'existe pas, est en opposition avec le véritable esprit des chrétiens.
Les socialistes du moyen âge se levaient au nom de rÉvangile, au nom de l'exemple des communautés apostoliques. Les socialistes de l'heure présente prennent les armes au nom de la raison sociale et des droits supposés de la nature. Mais les uns et les autres caressent le même rêve, qui est d'obtenir, par l'abolition de la propriété, l'égaHté de tous les hommes dans la jouissance des biens de la terre.
Il suffit, cependant, d'une simple observation pour reconnaître que ces doctrines antisociales auraient pour résultat certain, l'égalité de tous dans la misère et dans la privation, et que l'âge d'or promis par les socialistes ne sera jamais qu'une dangereuse chimère.
Ainsi, la production totale de la France est de dixhuit milliards environ. 11 faut en retrancher trois milliards d'impôts ; il faudrait en retrancher encore les produits qui passent à l'étranger. Mais, sans tenir compte de cet élément, il resterait quinze milliards
LES ERREinS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT '231
à partager entre trente-six millions de I^'ançais. Or, la Irenlosix millionième partie de quinze milliards donnerait à pou près à ohacuu (juatrc cents et qu(>li{Lics francs, c'est-à-dire de vingl-deux à vingttrois sous par jour.
Ainsi le partage des biens elle nivellement socialiste des fortunes, ces rêves qui troublent, aujourd'hui, tant d'esprits révoltés et qui sont une arme de combat aux mains des ambitieux qui exploitent la crédulité publii|ue, par des promesses criminelles, feraient tomber le pauvre et l'ouvrier dans une situation très inférieure à celle qui leur est faite sous le régime de la propriété.
Mais ces données, les plus certaines de la science économique, n'arrêtent pas les socialistes ; ils ne cessent pas de faire entendre un cri sauvage contre la société et contre la propriété, et leur système de destruction universelle a des caractères particuliers de haine implacable qui le distinguent des théories humanitaires et mystiques des socialistes des temps passés.
Et d'abord, il faut bien reconnaître que le péril n'est pas circonscrit dans un état particulier, où il serait facile à un gouvernement ferme et décidé do le saisir et de l'étouffer dans son berceau. Le péril est universel. C'est là son premier caractère.
En France, en Allemagne, en AngleLei-re, en Italie, comme dans les États d'Amérique et de la Russie, une armée immense et décidée est prête, elle attend T heure favorable de se lever et de s'emparer par la force, par lecrime et par l'assassinat, du capital et de la propriété. La démonstration historique, détaillée et éloquente de cette organisation universelle du parti socialiste dans le temps présent, a été faite dans un livre concis et complet auquel nous renvoyons le lecteur (l).
Il y a trois ans, le député socialiste Bebel montait à la tribune du parlement allemand, et défiait, en ces termes, le gouvernement : « Vous ne briserez pas notre organisation. Il faudrait détruire les ateliers, les fabriques, les chemins de fer, la poste ; ce qui est impossible...
« Si, dans les années trente et quarante, vous n'avez pu empêcher la diffusion des écrits prohibés,... à plus forte raison serez-vous impuissants à arrêter la propagation de nos écrits, maintenant que les relations de notre parti sont devenues si multiples et si étendues, maintenant que dans les coins les plus reculés de TAllemagne nous avons des centaines, et à tout le moins, des douzaines de partisans sur lesquels nous pouvons absolument compter en toute circonstance. Nous avons des partisans là où vous ne les soupçonnez même pas, où
(1) I.e Socialisme conlempomin, par M. l'abbé Winlerer, député au [parlement allemand. Paris, Y. Palmé.
la police ne pénétrera jamais : nos envois peuvent leur être adressés de mille manièrent II faudrait pour contrôler noire action, étendre beaucoup le cercle de l'espionnage ; il faudrait tripler, quadrupler, centupler même le personnel de la police ; il faudrait recourir à des dépenses énormes, et augmenter les impôts. »
Et dans cette même séance, Bebel, sur de l'impunité et plein de confiance dans la puissance et dans l'avenir de son parti, faisait publiquement ce tableau de l'état de sou armée.
« Les associations socialistes possèdent aujourd'hui seize imprimeries. Une dix-septième imprimerie qui n'est pas la propriété de l'association, s'occupe cependant, exclusivement, de l'impression d'écrits socialistes... Le chiffre des affaires de nos imprimeries s'élève annuellement à la somme de 800,000 marcs. Ces imprimeries occupent plus de trois cents personnes, outre quarante rédacteurs...
« Il y a, en Allemagne, vingt-cinq grandes associations professionnelles que le gouvernement considère comme socialistes. Elles ont, à elles seules, cinquante mille membres disséminés dans douze cent soixante-six endroits. Leur recette annuelle est de 401 ,000 marcs. L'association des imprimeurs, qui passe aussi pour socialiste, n'a pas moins de 33,000 marcs en caisse... Depuis le i'"'' octobre 1875 jusqu'en 1878, elle a payé, à ceux de ses membres, ((ui étaient sans emploi, 208,258 marcs. »
L'armée socialiste est donc organisée. Ilestcer-
tain que le nombre des socialistes s'élève, en Europe et en Amérique, à plusieurs millions. L'Allemagne, seule, a mis en ligne, en 1877 ot 1878, de quatre h cinq cent mille électeurs socialistes. Les nihilistes russes et les collectivistes français forment les ailes de cette grande armée.
Les conditions nouvelles de notre civilisation ont changé les dispositions du champ de bataille. Autrefois l'Europe était divisée en souverainetés indépendantes, séparées par des mœurs, des traditions et un esprit particulier. Au sein d'un même royaume, et même d'une province à l'autre, il y avait déjà des différences profondes de caractère et d'humeur qui assuraient à chaque pays sa physionomie particulière et son autonomie. Le péril de la contagion n'était pas à craindre et les tentatives de révolte étaient localisées.
Il n'en est plus de même aujourd'hui. L'Europe forme un vaste pays, sillonné par des voies larges et rapides ; la pensée et les hommes d'action ne rencontrent plus de frontières naturelles infranchissables, la vapeur et l'électricité couvrent le globe, et le soulèvement des ennemis de la propriété a ce caractère d'universalité qui fait sa force et qui le rend redoutable pour l'ordre social sur tous les points de la terre.
Et le mouvement devient plus redoutable encore parce qu'il est à la fois la négation de l'ordre temporel et de Tordre spirituel, de l'autorité civile et de la religion. Le socialisme du moyen âge avait un
faux air de piélé qui trompail les âmes faibles ; les anabaptistes qui suivaient les chefs de^a réforme, comme les albigeois, les fraticellcs et les faux mystiques, tous ces ennemis, sous des noms elpnr des armes différentes, du principe de la propriété, s'inspiraient dans leur révolte, des textes de la Bible et des paroles de TÉvangile, interprétées par les plus mauvaises passions.
Mais les chefs du parti socialiste contemporain, n'ont jamais eu le respect de la Bible ni la foi religieuse à la parole révélée. Loin de là! Nous retrouvons l'athéisme et le malérialismc sauvage, hideux, dans les revendications révolulionnaires inscrites sur leur drapeau, (l'est bien le mot d'ordre et le système de Proudhon : guerre à la propriété, guerre à l'autorité, guerre à l'idée chrétienne, à l'idée même de Dieu. Voilà ce que voulait Proudhon , sous le nom d'athéisme, de socialisme tl d'anarchie, et quand nous lisons dans les manifestes retentissants des révolutionnaires du temps présent, des blasphèmes contre la religion, des excitations à la haine contre l'Église et contre ses ministres; quand nous voyons les croix abattues, les maisons (le Dieu menacées, des églises désignées pour l'incendie et des prêtres pour la mort; quand nous entendons autour de nous les cris de haine de ces fanatiques d'impiété, frémissants sous la main qui les retient encore et qui jettent des regards de convoitise et de colère aveugle sur tout ce qui rappelle le Christ, Dieu, la vie future, il faut bien
230 LES EITREUnS SOCIALES DC TEMPS PRESENT
recoiinaUro que la révolution qui se prépare "aura un caractère d'impitUé sauvafi;o et de fureur sanguinaire qu'elle n'a jamais eu depuis Torigine de l'humanité.
Lisez et uK^litez les documents et les déclarations |)uljliques des socialistes contemporains : ils sont dominés par une pensée : satisfaire une haine infinie, par lu destruction. « Paris sera à nous ou Paris ne sera plus (1) », avait dit Cluseret, et l'on n'a pas ouhli*' les incendies et les massacres inachevés de laConiniuno. Il laulqur! lascience, avecses révélations roduiilablus et ses terribles moyens d'action, devienne un instrument docile au service des ennemis implacables de la société, dominés, aujourd'hui jusqu'à l'aveuglement de la folio, par la pensée d'une destruction universelle.
Voici les devoirs du socialiste, énumérés par l'auteur du caté'chisme révolutionnaire (2) :
(( Le révolutionnaire est revêtu d'un caractère sacré. Il n'a rien qui lui soit personnel, ni un intérêt, ni un sentiment, ni une propriété, ni même un nom. Tout en lui est absorbé par un objet unique, par une pensée unique, par une passion unique : la révolution.
« Il a rompu absolument, au plus profond de son être, avec tout l'ordre civil actuel, avec tout le monde civilisé, avec les lois, les usages, la morale.
(1) Cluserolà Varlin, 17 fcvrior 1870.
(2) Caléchisine révolulionnaire composé par liakounine t;t publié par Karl Marx.
Il en est l'adversaire impitoyable; il ne vit que pour les détruire.
« Le révolutionnaire méprise tout le doctrinarisme et toute la science présente: il ne connaît qu'une seule science : LA DESTRUCTION. Il étudie ' la mécanique, la physique, la chimie et peut-être la médecine, mais ce n'est que dans le but de détruire. Il se li\Te, à la même fin, à l'élude de la science vivante, c'est-à-dire à l'étude des hommes, de leur caractère, de leurs conditions sociales actuelles. Son désir sera toujours la destruction la plus sûre et la plus prompte de ces ignobles conditions sociales.
' Le révolutionnaire méprise l'opinion pubUque. // a le même mépris et la même haine pour la morale actuelle, dans toutes ses manifestations. Pour lui. tout ce qui favorise le triomphe de la révolution est honnête, tout ce qui entrave ce triomphe est immoral et criminel. »
Quelle haine sourde, et quelle colère implacable dans ce tableau des devoirs d'un révolutionnaire! C'est bien la haine de Satan qui n'a ni repos ni limite, et qui veut tout détruire, pour se venger de son impuissance à atteindre Dieu lui-même. ^ Non^ Messieurs, disait, il y a quelques années, un député belge à la conférence la Libre-Pensée, non. Messieurs, entre l'ordre surnaturel et l'ordre humain, il n'y a pas d'alliance possible. Toute révolution religieuse est une réaction humaine : toute restauration divine est un recul pour l'humanité. Aujourd'hui, souve-
nons-nous-en, quand des égarés, sdus prétexte encore une fois de purifier ou d'amender les religions, veulenl nous ramener dans l'orbite des religions. Dieu est l'ennemi naturel de Tliomme, l'homme est l'ennemi-né de Dieu (l). »
Et quand ce député, rédacteur de la Revue suclaliste, exprimait ainsi avec l'audace du défi ce blasphème de Proudhon contre l'idée de Dieu, il restait fidèle aux principes de son parti et il justifiait les malheureux en révolte, qui ne séparent pas, dans leurs pensées de vengeance, les représentants do l'autorité civile et les représentants de l'autorité de Dieu.
Mais c'est principalement l'impétueux désir des jouissances qui soulève et entraîne la foule aveugle à la suite des ennemis de la propriété. Les questions spéculatives de capital, de propriété, de salaire n'ont qu'une faible action sur l'intelligence inculte de la foule ; elle se livre avec frénésie à la passion des jouissances humaines qui aiguillonne et tourmente, en ravivant ses désirs insatiables, la partie animale de sa nature, et, parce que la richesse est le moyen le plus sûr d'arriver à la satisfaction de ces désirs déchaînés, elle veut se ruer sur la richesse, et s'en emparer, partout où elle a l'espérance de la trouver.
Ce qui m'étonne dans cet assaut donné à l'ordre
(I) Le progrès de L'évolution du libéralisme belge, par M. Wutjsle, membre de la chambre des re]jréseiitaals en Belgique.— Revue générale. — Novembre 188-2.
.<ociiil,ce n'esl pasli fureur aveugle dos assaillants, c'est la frayeur naïve de certains défeiLseurs de la propriété. Pendant vingt ans, les faux savants, les philosophes im[)ies, les écrivains sans respect et sans pudeur ont parlé à cette foule, et arraché à son cœur, sa croyance à l'immortalité de l'âme et à l'existence de Dieu; pendant vingt ans des écrivains se sont fait de la plume une arme lâche au service (le leur ambition, pour étouliér dans Tâme du peuple, ses sentiments naturels et religieux, ses espérances tranquilles et profondes qui donnaient à ses souffrances le mérite d'une expiation, et à ses travaux de chaque jour le caractère de gage divin d'un bonheur suprême; pendant vingt ans, des incrédules opulents, satisfaits, repus, ont accompagné de leurs rires moqueurs, de leurs sarcasmes impies, do leurs applaudissements sans pudeur, les blasphèmes des faux philosophes contre les croyances séculaires de la France et le travail lugubre de démolition dans l'âme aujourd'hui perdue des peuples déshérités.
Et quand la ruine est complète, quand le matérialisme, Talhéisme et l'impiété ont achevé leurs ravages dans Tâme du pauvre; quand le cœur dup(3uple a perdu toute foi chrétienne et toute espérance; et quand ce peuple se dresse enfin dans un mouvement formidable, avec une colère pleine de haine et dindignation contre les prêtres qui lui parlaient de résignation, au nom d'une espérance qui n'est plus, selon lui, qu'une chimère, et contre les propriétaires qui accaparent la richesse, le luxe, en se
faisant un monopole de la jouissance, alors ces écrivains, ces philosophes, ces bourgeois pâlissent, s'effrayent et tremblent sans énergie et sans dignité, ils appellent un bras pour endiguer le torrent, et arrêter ses ravages.
Mais ce bras ne se lève pas! Et si notre esprit pouvait se plaire à un mauvais sentiment de vengeance^ nous serions satisfaits en voyant l'accomplissement sinistre d'une parole souvent répétée : quand vous aurez chassé Dieu de ce monde ; quand vous aurez arraché au cœur du peuple, sa foi et ses espérances religieuses, ce jour-là vous serez témoin d'un déchaînement de haine que vous ne pourrez pas dominer, et le torrent qui emportera les ruines de nos églises emportera aussi dans ses flots, les débris de vos demeures opulentes, livrées aux mains que vous aurez vous-même armées et déchaînées !
La foule obéit à l'instinct qui la pousse et à la concupiscence qui l'aveugle; mais les chefs du parti socialiste qui exploitent ces dispositions malheureuses de notre nature; essayent de justifier par des arguments leurs attaques violentes contre le droit de propriété.
Le principe de la propriété estétroitcment uni au principe de la personnalité. Tout homme qui peut dire : je suis, affirme déjà par cette parole si simple
le droit do propriété. Je suis, c'est-à-dire, je vis et j'ai conscience de ma vie, sous ses formes diverses ; j'ai conscience de mon corps, de mon âme et de ses facultés; j'ai conscience que je suis un êlre intelligent qui pense, un être libre qui veut, un être sensible qui éprouve et communique des impressions ; j'ai conscience, enfin, de ma raison, de mon cœur, de ma liberté.
En disant, je suis, j'aflirmc ({uc ma raison, ma conscience, mon cœur, ma volonté, que toutes mes facultés m'appartiennent, qu'elles sont à moi, qu'elles sont mes facultés; j'affirme aussi que je suis le principe ou la cause des pensées qui naissent dans ma raison, des sentiments qui naissent dans mon cœur, des décisions qui naissent dans ma volonté, et queces pensées, cessentiments, cesaffectionsetces décisions ne sont pas l'œuvre d'un autre individu, ou d'une puis.sance étrangère; et j'affirme, enfin, que je suis responsable devant Dieu, des actes libres de ma raison, de mon cœur et de ma liberté.
Les animaux n'ont pas de personnalité, et ils n'ont pas le droit de propriété. L'animal n'a pas conscience de sa nature, de ses besoins, de leur objet; il ne dit pas: je suis; il ne dit pas : je veux; il y a, simplement, un rapport naturel et physique entre son organisme, ses besoins et les objets extérieurs qui peuvent les satisfaire; et sous l'aveugle et irrésistible impulsion do l'instinct, il va, sans hésitation, à l'objet nécessaire à la conservation de sa vie.
L'homme affirme donc le droit de propriété, au
moment où sa raison s'éveille et lui apprend qu'il est un être sensible, raisonnable, libre; au moment où il prend possession de lui-même, par la réflexion cl la conscience, au moment, enfin, où il répond à toute puissance étrangère qui voudrait le faire esclave : Je ne suis pas une chose; je suis une personne, et je suis maître, sous ma propre responsabilité, de mon corps, de mon âme et de ses facultés. La négation du principe de propriété a, pour dernière conséquence, l'oubli de l'indépendance et de la dignité humaine, ou la consécration de l'esclavage; et la reconnaissance de la dignité humaine est déjà l'affirmation du droit de propriété.
Je constate un second fait, aussi évident que le premier. Après avoir reconnu son droit sur son corps, son âme et ses facultés, l'homme affirme encore son droit sur les produits de ses facultés, sur son travail, parce que ce travail n'est que le prolongement, et d'une certaine manière, une seconde incarnation de sa personnahté. Que l'homme vive par la pensée et produise une œuvre d'art, symphonie, poème, statue, peinture; ou qu'il vive d'un travail manuel, et qu'il produise une œuvre inférieure et matérielle, en frappant le bois, le fer, la pierre, le marbre, ou en labourant un champ, peu importe, il sent que ces œuvres diverses sont le prolongement et l'expression sensible de l'activité de sa pensée, ou de l'aclivité de ses bras; il sent la continuation de sa vie dans son œuvre, et après avoir dit : mes facultés sont à moi, il ajoute avec une égale cerli-
LKS KnnEîHS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT '243
liulo cl une Viinlo nutorité : le fruil ou le travail de ees facultés esta moi. "*
Si vous continuez cette analyse, vous reconnaîtrez encore (|uMl y a dans la nature humaine une impulsion secrète et universelle, vers les objets qui nous sont utiles, qui répondent à nos besoins, ou qui pouvent satisfaire nos goûts. L'homme est porté à s'approprier ces objets, à les faire entrer, pour ainsi dire, dans sa propre personne, à les considérer comme des parties de lui-même, aussi, selon la judicieuse observalion d'un prand philosophe italien, Rosmini, nous retrouvons des caractères semblables dans la personne et dans la propriété.
La personne est essentiellement exclusive, et elle ne se confond pas avec une autre ; ainsi, la propriété est exclusive de (oute autre participation.
La personne a un caractère particulier de perpétuité; elle est toujours la même à tous les moments de sa durée : ainsi la propriété est perpétuelle. Un objetqui m'appartient, est à moi, à tous les moments de la durée, tant que vit la personne dont il fait moralement partie.
La personne est inviolable. Je repousse par la force toute agression contre mon corps, contre mon âme et contre ses facultés. Je demande réparation quand j'ai subi un dommage dans ma personne ; et lautorité me doit protection contre mes ennemis. Ainsi en est-il de la propriété. Je repousse, par la force, le voleur qui veut s'emparer de mon bien, je demande réparation des dommages faits dans mon
champ OU dans ma maison, et l'État doit protéger mon bien, comme il protège ma personne contre les malfaiteurs et les violents.
C'est là, dans ce fait psychologique, dans cette analyse de la personnalité humaine et des tendances invincibles de notre nature, qu'il faut chercher le principe inébranlable de la propriété. En dehors de là, vous trouvez la volonté humaine, et si vous faites dépendre la propriété ou d'une nécessité sociale, ou de la volonté humaine et d'une concession d'un souverain, vous donnez h la propriété une base peu solide, qui s'écroulera au premier coup de la tempête des révolutions.
L'histoire confirme renseignement de la philosophie, car le fait de la propriété est universel dans l'espace et dans le temps. Partout où vous rencontrez l'homme, vous rencontrez aussi la propriété, reconnue et protégée par des lois, chez les peuples civilisés, conservée et défendue par la force, chez les peuples sauvages. Le barbare possède ses flèches, son arc, ses filets, sa tente; l'homme civilisé, possède un champ fertile, une demeure confortable; et du dernier échelon de la civilisation, jusqu'au sommet, sous des formes diverses, vous retrouvez toujours l'expression de ce besoin invincible de la nature humaine, protégé, d'ailleurs, parce commandement de la loi naturelle : tu ne voleras pas.
J'ai donné la démonstration théorique et métaphysique du droit de propriété. D'autres considérations morales s'imposent encore à notre attention.
LES KHREUIIS FOCIALES DU TE:MPS PRESENT 24.")
C'est au nom de régalité que les communistes prétendent s'emparer de la propriété. Désormais, selon CCS théoriciens, la nation doitformer un vaste atelier, dont le gouvernement sera le chef, et dont tous les membres recevront un salaire uniforme, indépendant du mérite du travail et de la capacité de l'ouvrier. L'Etiit seul est propriétaires c'est lui qui [laya les ouvriers.
Au fond, toute la tlièse des philanthropes socialistes du dix-huitième siècle, et les utopies communistes de notre temps expriment cette idée.
Or, le communisme fondé sur l'égalité des salaires, tarit les sources mêmes du travail. Le jour où l'ouvrier intelligent, laborieux, vaillant, se verra condamné à recevoir le salaire de l'ouvrier inintelhgcnt, paresseux, dissipateur, il perdra le goût du travail, et se livrant aux inclinations mauvaises, mais toujours puissantes de sa nature, il n'hésitera pas à se reposer, à. se croiser les bras, à imiter l'ouvrier l)aresseux, avec la certitude que sa journée lui sera toujours payée. Le pays perdra sur la qualité et la quantité du travail.
L'ouvrier qui est assuré de recevoir un salaire proportionné à son intelligence et à son zèle, développe en lui-même ces deux facultés précieuses : le goût et l'esprit d'ordre et d'économie. Il perfectionne
son travail, comme un arListe, à son chevalet, retouchesa peinture, avec goût, avec amour; ilfaitbien, et il fait beaucoup. Sur son salaire plus élevé, il prélève une épargne qui devient le point de départ de sa propre fortune et delà prospérité de sa famille. En demandant l'égalité de salaire, en haine de la propriété, c'est l'industrie elle-même que vous mettez en péril.
J'ajoute que, dans ce vaste ateherde lanation, il sera impossible défaire régner l'égalité des professions.
Tous les hommes ne naissent pas avec les mêmes aptitudes et les mêmes vocations. Il y a desartistes, des philosophes, des écrivains; il y aaussi des ouvriers qui devront travailler le lin, le chanvre, le bois, le fer. 11 faudra employer les hommes à des professions diverses, diviser le travail, et établir des distinctions. Mais voilà déjà l'inégalité qui revient. Il y a des arts libéraux et des arts manuels. Or, l'ouvrier employé aux travaux manuels, le laboureur, le menuisier, le maçon se croira blessé dans son droit à l'égalité, quand il voudra se comparer à l'artiste, au peintre, au sculpteur. Il sentira son infériorité dans ses vêtements, ses outils, sa nourriture, son entourage ou son milieu. Il faudra donc ou tirer au sort la profession qui sera imposée à chaque homme, — et c'est la lin de l'art, du commerce, de l'industrie, — ou faire des choix, des classements, difticiles d'ailleurs à justifier, et l'égalité cessera déjà de régner dans ces ateliers créés pour faire disparaître les inégalités.
T.ES EHREtinS SOCIALES DU TEMPS PUÉSENT 247
El les couniuinisles ne sont pas seulenienl les ennemis de la famille et de la liberté, de la famille remplacée pai* l'atelier national et le phalanstère, de la libcrlé méconnue et violée par un système qui fait tle riiomme une pièce dans une machine compliquée, mais ils tarissent les sources mêmes de ce travail qu'ils ont la prétention de relever et de rendre fécond.
L'Etat, pour ([ui l'ouvrier travaille dans son atelier national, l'Etat est une abstraction, ou tout au moins, un étranger, un indilférent, et l'ouvrier ne se sentira jamais le goût de travailler pour en-, richir un étranger. Je suis loin de méconnaître les iirands sentiments qui peuvent relever le courage r[ entretenir Tardeur de la volonlé humaine dans certaines situations graves, où de grands intérêts sont en jeu. Mais il faut bien compter avec notre faiblesse et prendre notre nature telle qu'elle est, avec ses inclinations mauvaises, ses défaillances, ses répugnances pour la peine, le sacrifice, etrclTort exigé par un long et pénible labeur.
Or, les communistes et les socialistes étouffent déjà les grands sentiments dans le cœur de l'homme, quand ils le considèrent comme un animal qui n'a ni Dieu, ni maître, ni vie future; quand ils refusent de lui reconnaître une âme et une destinée immortelle. Ils abaissent encore l'homme quand ils rhabituent à jeter un regard envieux et cupide sur toute supériorité physique, intellectuelle et morale; et à demander l'égalité de tous, dans la médiocrité
intellectuelle et dans la misère. Ils l'abaissent enfin, quand ils lui interdisent, comme un crime contraire aux intérêts du pays, la noble ambition de s'élever plus haut par rintelligence, la moralité et l'honneur d'une situation conquise par la justice et par le travail.
Croyez-vous que cet homme ainsi dénaturé, devenu jaloux, cupide et bas, cet homme en qui les plus nobles sentiments auront été ainsi détruits, croyez-vous qu'il lui restera encore assez de désintéressement et d'énergie pour faire ce raisonnement : je veux travailler pour enrichir l'Etat. Croyez-vous, en un mot, que cet homme fera, pour l'Etat, ce qu'il ne fait pas même pour sa famille désorganisée et dispersée dans le phalanstère ?
Il ne faudrait connaître ni la nature humaine, ni les motifs qui font agir la volonté, pour émettre une telle prétention. Le communisme est la fin du travail joyeux fait avec courage et avec énergie.
Vous figurez-vous, dit un économiste célèbre, un mécanicien à qui on dira : travaille mon ami, deux, trois heures de plus par jour, et dans dix ou vingt ans la société française sera plus riche. — Je ne prétends pas qu'il soit insensible à ce résultat, mais je doute qu'il travaille ces deux heures de plus. — ■ Si au contraire son maître lui dit : Cette pièce de machine que tu exécutais en dix jours, et que je te payais cinq francs par jour, ce qui te rapportait cinquante francs, je te la donne à exécuter à la tâche, tu la feras en tel temps que tu voudras, et
je le la payerai do lurme r'in([uantc francs; si son niaîU'C lui dit cela, il l'exécutera en six, sept ou huit jours, pour gagner huit, sept ou six francs. Oh ! alors, il no ménagera nTses bras, ni son temps, ni ses nuits, et il cherchera à gagner davantage, soit pour lui, soit pour ses enfants. S'il en était autrement le travail à la tâche n'aurait pas été inventé.
L"intérètpersonnel,etlelien si puissant et si tendre - à la fois, qui rattache par raffection, le cœur du père à sa femme et à ses enfants, voilà les mobiles les plus forts du travail, et ces mobiles n'existent pas dans la théorie brutale des ennemis de la propriété. Et le triste résultat de leur théorie serait de diminuer des trois quarts, peut-être, la masse de la production générale et de la richesse publique, et de diminuer dans la même proportion le salaire quotidien (le l'ouvrier. Conmie nous l'avons , déjà dit, le dernier mot du communisme, c'est l'égalité dans limmoralité et dans la misère.
Lorsque le principe de la propriété est reconnu et respecté, l'ouvrier pratique des vertus morales et sociales qui élèvent sa dignité. Il ne dissipe pas dajis de folles aventures, ou dans la satisfaction des basses passions de la nature déchue, son salaire «pi'il veut encore augmenter par une plus grande ardeur au travail. Il s'efforce, au contraire, de réaliser des économies, et de grossir son capital modeste à ses débuts, par l'épargne dans son intérieur, par l'esprit d'ordre dans ses dépenses, par le renoncement à des plaisirs qui n'égalent pas les joies calmes
et honnêtes du foyer domestique. Il rêve et il espère pour lui et pour sa famille une demeure confortable qui deviendra sa propriété, une aisance facile et suffisante qui le protégera contre les difficultés de la vieillesse et contre les hasards douloureux de la vie. Il se sent vivre encore dans les enfants qui sont l'honneur et la joie de son foyer, et toute son ambition, avant de quitter la terre est de laissera ses descendants un patrimoine et une éducation qui leur permettent d'être moins exposés que lui aux cruelles atteintes de la souffrance et de gravir quelques degrés dans la hiérarchie sociale. Le travail, la paix, l'honneur haljitent le foyer de l'ouvrier laborieux, et SCS anibitions légitimes, qui s'inspirent de la plus pure et de la plus profonde des affections, décuplent ses forces et soutiennent son courage dans le labeur joyeux de chaque jour (1).
(l)Un économiste érainent, M. Audigame, a fait lui ealcai pour évaluer ce que perd la classe ouvrière dans nos révolutions politiques et sociales, préseutées trop souvent comme un bienfait par des hommes qui exploitent la crédulité du peuple. Voici ses conclusious sur la révolution de Février. Il est inutile de faire observer que les salaires et le chiU're de la production sont aujourd'hui plus élevés. Le résultat du calcul ne change pas.
(' Si, en reprenant en bloc tous les documents accumulés, nous envisageons dans son ensemble l'état industriel du pays durant la crise, nous ne croyons pas pouvoir être traité de pessimiste en évaluant l'amoindrissemeut total de la fabrication à la moitié du chilîre normal. Or, la production manufacturière est estimée h deux milliards par an, dans lesquels les quatre industries textiles du coton, de la laine, de la soie et du lin entrent pour à peu près 1600 millions. La perte de notre grande industrie nationale a donc été d'environ 850 millions pour dix mois. Quelle a été la part du travailleur dans cet iuimense désastre? Les fabriques
m:s erhkurs sociales du temps présent 251
YI
La thèse de la propriété est donc établie et juslifiée par les raisons les plus sérieuses empruntées à l'histoire, à l'économie sociale, à la nature et aux . instincts invincibles de l'homme, aux lois nécessaires de Tordre social.
Cette thèse, Proudlion veut la renverser.
Ce qui frappe d'abord, c'est l'orgueil des déclarations de Proudhon, et sa confiance absolue dans la victoire.
« Défenseur de l'égalité, je parlerai sans haine et sans colère, avec l'indépendance qui sied au philosophe, avec le calme et la fermeté de l'homme libre. Puissé-je dans cette lutte soloi^nclle, porter dans tous les cœurs la lumière dont je suis pénétré, et montrer, par le succès do mon discours, que si Pégalité n'a pu vaincre par l'épée, c'est qu'elle devait vaincre par la parole ! (1) »
Et après avoir exposé les paradoxes, les sophis-
franijaises n'occupent pas moins do deux millions d'ouvriers. Les salaires ijouvaieiil èlre alors évalués en moyenne à 1 l'r. 25 par jour, en tenant compte des lemmes et des enfants, ce (|ui donne, pour deux millions d'ouvriers et deux cent cinfiuanle jours ouvrables, en dix mois, une somme de 615 millions. Si ie travail a été réduit de moitié, les salaires ont éprouvé une égale diminution : les ouvriers de l'industrie ont donc perdu au moins 31'2.5OU.00u fr. » Cité par AI. Béchard : EUd du païqjcrùine en France. Liv. i, cliap. ii.
(1) Premier mémoire sur la propriété. Ch. i«'.
mes, les hypothèses contradictoires par lesquels il ■prétend détruire jusqu'à l'idée même delà propriété, il conclut ainsi : «J'ai accompli l'œuvre que je m'étais proposée ; la propriélé est vaincue, elle ne se relèvera jamais. Partout où sera lu et communiqué ce discours, là, sera déposé un germe de mort , pour la propriété; là, tôt ou tard, disparaîtront le privilège et la servitude, au despotisme de la volonté succédera le règne de la raison. Quels sophismes, en effet, quelle obstination de préjugés tiendraient devant la simplicité de mes propositions (1\ »
C'est en effet, dans une série de propositions que Proudhon entreprend de démontrer l'impossibihté de la propriété. Elle est impossible parce que de rien elle exige quelque chose ; elle est homicide ; elle ruine la société ; elle est mère de la tyrannie ; elle est la négation de l'égalité. Ni le travail, ni l'appropriation, ni les lois, ni la prescriplion ne peuvent la justifier.
Tel est le réquisitoire de Proudhon.
Mais, sur tous ces points, toujours fidèle à la méthode allemande, la thèse, l'antithèse et la synthèse, cet esprit aussi violent que paradoxal soutient et défend le pour et le contre, le oui et le non, c'est-à-dire qu'il iiio, en fait, avec l'école hégélienne le principe de contradiction. Il faut citer Proudhon, quand on veut le réfuter.
Des critiques et des écrivains qui n'avaient pas lu
(I) Premier mémoire sur la propriélé.
LES EHHELnS SOCIALES Dl" TEMPS PUÉSENT 253
avec rattention du philosophe, les ouvrages de ce communiste célèbre, lui ont fait une réputation de dialecticien que rien ne justifie. Lisez les contradictions ccono iniques y l'ouvTage sur la justice dans la révolution et dans l'Église, \qb,([q\i\ mémo ires sur la propriété et ses lettres à Blanqui, vous relrouverez toujours la même violence dans les expressions, la même incohérence ténébreuse dans les idées, les mêmes contradictions voulues et recherchées, en haine de la logique, de la tradition, et par amour systématique de la contradiction, les mêmes divagations et fantaisies qui lui font oublier l'objet principal de sa discussion, Tencliaînement nécessaire des propositions, et qui Tentraînent dans des incursions inexphcables à travers l'histoire, la religion, la philosophie, etdans certaines considérations absolument 3trangères à son sujet, oi'i il s'arrête cependant avec une complaisance affectée. Les contradictions, l'obscurité, le paradoxe et la violence, tels sont les traits qui marquent cet esprit à Fallure sauvage, à qui la haine inspire quelquefois des pages éloquentes et des cris qui émeuvent la sensibilité sans jamais convaincre la raison.
Au fond de ces lettres, mémoires et traités sur la propriété vous retrouvez toujours cette objection : la justice est supérieure à tout ; elle doit toujours être entendue et respectée. Or, la justice veut 1 egahté. Voilà le premier sophisme.
Mais le bon sens résiste à ce sophisme, et il
répond, non, la justice ne commande pas l'égalité absolue de tous les hommes, elle commande de rendre à chacun ce qui lui est dû, et de proportionner le salaire ou la récompense au mérite, à l'intelligence, au travail ; la justice distributive est la condamnation de l'égalité et l'affirmation de notre liberté
Jamais, ajoute Proudhon, il ne sera permis à un homme de se constituer propriétaire d'un terrain, au nom de l'occupation, parce que tous les hommes ont le droit de l'occuper. Pardon! — Au commencement, quand la terre était ;hbre, on pouvait dire que tout homme avait le droit d'occuper la terre; mais la question n'est pas là. Nous ne sommes plus en présence d'une terre libre et sans propriétaire, nous sommes en présence d'une terre qui a été travaillée, labourée, ensemencée, fertihsée par un propriétaire. Avez-vous le droit de vous emparer, à la fois, de cette terre et de ce travail qui est personnel au propriétaire, et de déclarer que tout cela est à vous, et que le propriétaire est un voleur? Voilà la question. Avez-vous le droit de dire que tout homme ayant en puissance le droit d'occuper une terre libre, a le droit en acte de s'emparer d'une terre occupée et travaillée? Le sophisme est dans cette confusion.
Les saint-simoniens et les fouriéristcs avaient formulé cette belle proposition : à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. Proudhon qui, d'abord, avait loué cette pensée, passe
de la thèse à rantilhèse, et voulant démontrer que l'égalité de salaire entre tous les ouvriers est un devoir, il flétrit l'axiome d«ssaint-simoniens : «Cette proposition est fausse, absurde, injuste, contradictoire, hostile à la liberté, fautrice de tyrannie antisociale, et conçue fatalement sous Tinfluence catégorique du préjugé propriétaire (1). »
Et pour([uoi?
Parce que l'ouvrier qui fait un surcroît de travail, pour obtenir une rétribution plus élevée fait tort à ceux qui ne veulent pas travailler, il prend une partie de leur salaire en se chargeant d'un travail qu'ils auraient pu faire eux-mêmes à leur guise, à un autre moment. La rétribution doit être indépendante de rintelligence, du mérite et du zèle de l'ouvrier.
C'est par de tels sophismes exposés et développés avec artifice que Proudhon croit démontrer la thèse socialiste.
Mais ce qu'il repousse avec phis de colère, c'est le fermage, le loyer, le prêt à intérêt. Tout est à tous, dit Proudhon; par conséquent personne n'a le droit d'exiger soit un intérêt, soit un loyer.
Le contrat de louage est cependant juste et conforme aux indications les plus certaines de la nature humaine. Un objet m'appartient, je peux ou le conserver, ou l'anéantir; mais je préfère en céder l'usage temporaire à un autre qui veut en retirer
(1) Premier mémoire sur la propriété.
i^56 LES ERREURS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT
soit un profit, soit un agrément, sous la condition de me faire participer à une partie de ses bénéfices. Un tel contrat est parfaitement juste; et malgré toutes les déclamations des socialistes contre le fermage et Fintérèt, le genre humain continuera à reconnaître au propriétaire le droit de louer sa maison ou son cliamp, et de demander un intérêt équitable de l'argent qu'il aura prêté et qui aura servi à enrichir l'emprunteur.
On s'étonne même de trouver des raisonnements dont la faiblesse et le vice frappent les yeux, dans les écrits de ces économistes qui ont la prétention de diriger le marché national, d'éclairer les producteurs et les consommateurs sur leurs intérêts et d'assurer la paix sociale. On retrouve, d'ailleurs, tous les sophismes de Proudhon dans les ouvrages des communistes de la fin du dix-huitième siècle et des premiers jours de la révolution française. Mais tout autre est le langage de ces socialistes oubliés. Chez eux le style moule la pensée, et la réfutation est facile parce qu'ils échappent aux contradictions stériles et à l'impénétrable obscurité que Proudhon semble chercher pour dérober sa pensée.
Je ne vois pas d'arguments nouveaux dans les longs et fastidieux ouvrages des socialistes contemporains qui continuent l'œuvre de Proudlion. Marx déclare la guerre au capital qui est la source de tous les maux; Lasalle, le principal agitateur socialiste, en Allemagne, déclare la guerre au salaire qui ne répond pas au travail de l'ouvrier. Mais Fuu et
l'autre demandent l'abolition de la propriété. C'est l'État, selon eux, qui doit remplacer la famille, et c'est lui qui doit distribuer le travail et le salaire à tous les citoyens deveniTs ouvriers. Dans la société de l'avenir, il n'y aura ni Dieu, ni religion, ni famille, ni propriété, ni distinctions sociales disposées selon les lois sages delà hiérarchie; il n'y aura qu'une puissance, l'Etat, et des citoyens égaux, accomplissant leur tache dans l'immense atelier de la nation.
Une seule pensée sépare cette thèse du système de Proudhon. Les socialistes contemporains attribuent la propriété, le gouvernement et la distribulion de la richesse à l'Etat. Proudhon ne veut ni gouvernement, ni maître ; il demande l'anarchie. La thèse de Marx et de Lassalle malgré la foi'me hégélienne qu'elle affecte, marque simplement un retour au socialisme de Morelly, de Linguet, de Brissot et de Babeuf.
Ce que nous avons dit suffit pour les réfuter.
Mais cette guerre implacable des socialistes contre le capital; ces provocations publiques à la désorganisation sociale qui ont toujours un écho dans le cœur de la foule facile à égarer ; ces tentatives de confiscation du capital au profit des déshérités, sont aussi contraires aux lois essentielles de la richesse qu'aux intérêts même des ouvriers.
C'est le capital qui permet de réunir deux cents, trois cents ouvriers, dans une action commune, et de produire un résultat que chaque ouvrier pris
séparément ne produirait pas. C'est le capital qui permet au manufacturier d'agrandir ses ateliers, de perfectionner son outillage, d'augmenter sa production et de soutenir avec succès la concurrence étrangère. C'est le capital qui permet à l'agriculteur de défricher ses terres, de les féconder par des procédés perfectionnés, de détourner les eaux malfaisantes, d'augmenter les irrigations et de donner plus d'étendue et de fécondité à ses exploitations. C'est le capital qui permet, en augmentant et en perfectionnant la production, d'augmenter la richesse privée et la richesse sociale, et de créer le patrimoine qui assure la sécurité et la prospérité de la famille. C'est avec les capitaux que le génie de l'homme réalise les grands travaux, les vastes entreprises qu'il a conçues. Avec les capitaux on perce les isthmes et l'on rapproche les mers, on traverse les montagnes et l'on rapproche les peuples, on couvre un pays de routes et de voies ferrées, et la richesse publique passe par ces grands chemins de communication.
Le capital est donc nécessaire, et il est le résultat de l'ordre, de l'économie, de l'épargne, c'est-à-dire des vertus morales et sociales que commandent le respect. Qu'on ne parle donc plus de l'infâme capital et de l'antagonisme du capital et du travail. Le capital est la condition du travail fécond.
Les économistes qui ne se laissent pas aveugler par les passions politiques et par le désir malsain d'une popularité de circonstance expriment avec
une saisissante clarté les harmonies providentielles du capilal et du travail. Quand le capital est enfoui, le travail se ralentit ; quand l^ capital est livré à la circulation, le travail, et par conséquent le salaire et Taisance de l'ouvrier s'élèvent et se multiplient. En 1847 le capital est en pleine prospérité, et le chiffre total des affaires de l'industrie parisienne s'élève à 1,463,628,000 francs. Un an plus tard, les capitaux effrayés deviennent rares ; le chiffre des affaires tombe aussitôt à 677,524,000 francs. C'est-à-dire que, tandis que la ruine frappe les capitalistes qui vivent de profits, la misère atteint les ouvriers qui vivent de salaires (1).
L'accord du capihil et du salaire, c'est aussi l'accord du patron et de l'ouvrier, c'est la solution paciti({ue du problème social.
Mais si les idéologues et les socialistes, qui veulent ouvrir à leur propre ambition une route facile vers 1 es honneurs, continuent à déclamer contre le cap tal et contre la propriété; s'ils veulent entretenir dans le cœur aigri du pauvre et de l'ouvrier un ressentiment injuste et redoutable contre la richesse et contre le patron; s'ils continuent à flatter les convoitises ardentes et les instincts mauvais des malheureux en rêvant avec les nihilistes la ruine de Tordre social et l'anéantissement de tout culte et de toute croyance religieuse, oh ! alors, il ne faut pas espérer que nous assisterons à l'avènement de
(1) Voir le manuel de M. Baudrillart. p. 151.
cette ère pacifique et prospère que les hommes de bien attendent pour leur pays, nous traverserons encore une fois une crise de sang et de honte; nous verrons la France humiliée se débattre et passer de l'anarchie à la dictature et de la dictature à l'anarchie.
Il reste enfin une dernière objection.
Nous avons examiné le problème de la propriété au point de vue du droit naturel, de l'économie sociale et de la philosophie. Mais ce qui me paraît inexplicable, c'est que des socialistes aient eu la prétention de justifier leur doctrine par l'enseignement chrétien et de couvrir leurs revendications injustes et leurs déclamations contre la propriété de l'exemple des ordres monastiques, des premières communautés chrétiennes et des paroles mêmes de Jésus- Christ. Gabet, dans son Voyage en, Icarie^ Louis Blanc dans Y Histoire de la Révolution; Yillegardelle dans une Étude approfondie sur les idées socialistes, rù])(i' tent la même erreur, et Proudhon déclare que l'Eglise chrétienne est à la fois communiste et féodale, parce qu'elle crie anathème aux richesses et parce qu'elle encourage cependant la propriété pour l'exploiter à son profit.
« Il a existé dans le monde, écrit M. Thiers (1),
(1) Thiers. De la propriélé. Liv. ii. Cli.. vi.
un exemple de la vie commune dont je ne puis m'empêclîcr do dire quelques jjaots pour faire ressortir le contresens que commettent les tristes imitateurs de cet exemple unique ; je veux parler du couvent chez les chrétiens.
« Le Christianisme, connaisseur profond de la nature humaine, a substitué au suicide criminel un suicide innocent, qui ne détruit pas l'être, mais qui l'arrache à la société, pour le consacrer à la bienfaisance, à la prière: ce suicide, c'est le cloître. La vie monastique, en effet, n'est autre chose que le suicide chrétien, substitué au suicide païen de Gaton , de Brutus et de Cassius. »
Appeler la vie du cloître et le renoncement chrétien un suicide innocent, et le comparer au suicide des désespérés de la société païenne, c'est oublier ou ignorer le sens précis des mots et le caractère auguste du sacrifice monastique. Il n'y a pas de suicide innocent ; le suicide est toujours un crime. Ce moine qui renonce au monde et se retire dans un cloître où il retrouve une famille nouvelle et forte dans son dévouement surnaturel, ne se donne pas la mort. Il défriche la terre, il prie, travaille, relève, console et soutient les malheureux ; ses œuvres de bienfaisance couvrent la terre, et son zèle ardent qui se dévoue à tous parce (|u'il n'est à aucun, fait des prodiges do charité et de courage. 11 ouvre des écoles, fonde des hôpitaux, recueille les vieillards et les indigents, passe les mers et civilise les sauvages. Au sein de nos sociétés
vieillies qui tombent dans les hontes du sensualisme, il prêche le sacrifice par son exemple et par sa parole, et il fait naître dans les âmes préparées les sentiments généreux et les grandes pensées qui donnent à la vie humaine sa dignité et qui font sa grandeur.
Le suicide, c'est la fin d'une créature, c'est la mort. Loin de mourir par le renoncement au monde, le moine développe et fait grandir dans son âme la vie haute de la pensée, de l'amour et du dévouement qui s'oublie pour se donner sans mesure.
Je ne vois pas davantage la ressemblance que l'on prétend exister entre ces moines réunis pour le travail, le silence, et les sociahstes en insurrection contre la société et contre Dieu.
En effet, le premier caractère du sociahste, c'est la haine de la religion et de l'idée même de Dieu, et, par une conséquence inévitable de ces doctrines funestes, les socialistes justifient avec les saint -simoniens et les phalanstériens toutes les actions inspirées par nos mauvais penchants. Ils commencent par l'athéisme, ils finissent par le matérialisme. Or, les moines professent une doctrine essentiellement contraire à ces négations. Ils affirment Dieu, ils affirment la vérité de la religion chrétienne et ils se préparent par le sacrifice et par le renoncement volontaire de tous les instants, à mériter une récompense qui leur est promise après la mort.
LES EnnET'RS SOCIALES DU TEMPS PRESENT 2G3
Le second caractère des socialijles, c'est la haine de l'organisation sociale qui oppose une force redoutable à l'accomplissement de leurs desseins et à la réalisation de leurs espérances. La révolte ou cachée ou publique, l'excitation à la haine de l'autorité, Tanarchie ou la ruine de ce qui existe pour déblayer le terrain et assurer le triomphe, voilà le rêve du socialiste. Or, le moine est soumis aux lois de son pays, respectueux de l'autorité civile, expression de la volonté et de l'autorité divine de qui tout relève en ce monde, et jamais le moine ne prendra la parole pour exciter à la révolte contre les souverains, les déshérités des biens de la vie, consolés dans leur détresse par les espérances de la foi.
Le troisième caractère du sociahste, c'est un sentiment profond de jalousie à l'égard de la propriété qu'il attaque dans ses paroles, et un égal désir de s'en emparer pour en jouir. Or, le moine a renoncé, par un acte volontaire que la religion protège de sa majesté, à tous les biens qu'il possède et à ceux qu'il pourrait acquérir. Le sacrifice est la loi de sa vie. Pourquoi donc aurait-il des regards d'envie et des sentiments étroits de jalousie, en pensant à des biens dont il s'est dépouillé ?
Le dernier caractère du socialiste, c'est la haine au moins extérieure de la propriété, la haine qui devrait inspirer aux sociahstes et aux communistes le désir de renoncer à la propriété, si ces hommes d'erreur étaient logiques, et la résolution de ne
jamais posséder. Mais la communauté monasti(iue n'a pas ce dédain de la propriété, elle ne renonce pas à posséder. L'histoire nous l'apprend, et nos oreilles retentissent encore des déclamations envenimées des socialistes contre les biens des moines et du clergé avant le triomphe de la révolution.
D'ailleurs la loi particulière de quelques hommes de bonne volonté, d'une communauté religieuse ou d'un ordre monastique, ne peut pas devenir la loi générale d'un peuple et de l'humanité, et demander l'anéantissement de la propriété dans la nation, parce que quelques hommes de prière et de sacrifice ont renoncé à la propriété, c'est faire un acte aussi ridicule que de vouloir imposer le célibat à la nation parce que des religieux font vœu de chasteté.
Que les premiers fidèles réunis à Jérusalem, traqués par la persécution, mais inébranlables dans leurs croyances religieuses, aient formé une communauté, je le veux bien, et j'en remarque la preuve dans les actes des Apôtres et dans la mort tragique d'Ananias et de Saphira. Mais cet état est une exception. Ni les premiers évêques et les premiers papes qui ont gouverné l'Eglise, ni les apôtres qui l'ont fondée sur tous les points de la terre, ni Jésus-Christ dans ses paroles mal interprétées par des socialistes mystiques, n'ont prêché la nécessité d'une loi agraire et la guerre à la propriété. La Syrie, l'Asie-Mineure, la Grèce, l'Italie, virent se former des groupes de fidèles sous l'action surnaturelle de la parole apostolique ; mais je ne vois
LES KUnEUUS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT 265
rien de commun entre ces églises^ naissantes et le phalanstère fouriériste et nos ateliers nationaux.
Ce que l'on ne saurait contester, c'est que nous trouvons clans les enseignements des premiers évêques de l'Orient, dans les conseils des premiers apôtres et dans les paroles même de Jésus-Christ la solution cherchée du problème social.
A côté de la propriété, il y a la pauvreté qui appelle un secours. Voilà le problème dont les économistes et les chrétiens cherchent encore aujourd'hui la solution.
Il y a une solution humaine, qui pourrait le contester, sans nier l'ordre naturel ? mais elle ne suffit pas. Caisses de secours, sociétés de prévoyance, compagnonnage, corporations, cercles d'ouvriers, patronages, agitation pacifique et légale contre notre mauvais système de succession, départages et d'impôts, tous ces moyens, et ceux que le cœur des hommes de bien pourront encore imaginer, ont une action réelle et une efficacité qu'il faut respecter. Il ne faut pas laisser aux hommes de désordre et (le révolution le soin de travailler par des grèves et par des syndicats à l'amélioration matérielle du sort de l'ouvrier. Ces derniers moyens sont insuffisants, ils excitent souvent et ils rendent plus âpre le désir de jouissance qui est au fond de notre nature frappée et déchue. Ils excitent le mal sans le
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guérir, et ils laissent le pauvre avec sa haine contre le riche et ses rancunes contre la propriété.
Au moment où le Christ annonça l'Evangile à la terre, il se trouva en présence d'une société tombée dans l'ignominie des passions. Le patricien méprisait l'esclave, le Christ répond : Aimez-vous les uns les autres. L'âpre désir des jouissances et des richesses, et l'horreur du travail et de la misère dévoraient ces hommes de chair et de sang, le Christ répond : Heureux les pauvres ! malheur aux riches ! La luxure avait tout ravagé et le Christ ose parler de chasteté. Certes, ce n'était pas l'heure de recommander à ces peuples tombés si bas l'amour des biens de la terre et le respect de la propriété. Le Christ avait autre chose à faire, et il a résolu le problème social quand il a fait au riche un devoir de la charité et quand il a promis aux pauvres le royaume des cieux.
De siècle en siècle les successeurs des apôtres rappellent aux riches la loi évangélique du sacrifice et de l'aumône. Ils n'oublient pas ces éloquentes paroles, ces apostrophes hardies, ces appels menaçants que les grands orateurs chrétiens ne craignaient pas de faire entendre aux fidèles de la primitive Église :
a Quand vous vous promenez, s'écrie saint Jean Chrysostome, portant à vos oreilles ces bijoux d'un prix énorme, pensez à tous les ventres affamés, à tous les corps nus, à cause de vos parures. Qu'il vaudrait mieux nourrir tant de vies défaillantes, au
LES ERREURS SOCIALES Df TEMPS PRÉSENT 267
lieu de percer le bas de cette oreille^et d'y suspendre la nourriture de mille pauvres ! Vous précipitez vos maris dans raflultèrc, car, au lieu de les élever dans l'amour de la sagesse, vous leur apprenez à aimer en vous ce qui vous fait ressembler à des courtisanes. » In Malth. Homilia, lxxxiii, 4.
« Riche, prends garde, le pauvre pleure sa nudité devant ta maison, et tu cherches de quels marbres précieux tu revêtiras tes pavés! le pauvre le demande un peu d'argent, un peu de pain, et ton cheval jnesse de ses dents un frein d'or ? quel jugement se prépare pour toi, ô riche! La seule pierre de ta bague pourrait sauver la vie de tout un peuple d'affamés. » Saint Ambroise, De nabuthe Jezraelita, 13.
« 0 suprême démence, s'écrie encore saint Ghrysostome, le Christ se tient à ta porte, en habits de pauvre, et tu n'en es pas touché ! » llom. in Psalm.
Je ne connais rien de plus beau que ces cris hardis, éloquents, indignés, des grands orateurs chrétiens eu faveur des pauvres.
Le Christianisme n'enseigne pas l'utopie d'un état social où tous les hommes seront heureux dans la possession tranquille de la richesse. li ne révolte pas le pauvre contre la société par la promesse fallacieuse d'une égalité réglée par rÉlat, propriétaire
et distributeur des biens de la nation. 11 relève la dignité du pauvre en lui donnant Jésus-Christ pour frère et pour modèle, et il donne un prix infini ù ses douleurs par l'espérance d'un bonheur qui sera sa récompense et qui ne flnira jamais.
Mais l'Eglise ne néglige pas cependant les intérêts matériels du pauvre. Elle abaisse l'orgueil du riche en lui faisant entendre les malédictions qui retentissent dans l'Evangile contre l'abus des richesses ; elle lui rappelle que sa fortune est un don gratuit de Dieu dont il est le représentant auprès du pauvre, et elle établit ainsi une fraternité singulière et touchante entre toutes les classes de la société. Elle ne s'arrête pas là.
Elle apprend à tous les hommes que l'expiation, le sacrifice et le renoncement, sont la loi de la vie. Ce que le pauvre fait dans la condition douloureuse où il est placé par la Providence, le riche doit le faire par un sacrifice volontaire. Le superflu du riche est le nécessaire du pauvre, et quand celui-ci se voit soulagé par le sacrifice du riche et consolé par les espérances divines, pourquoi se plaindraitil de son sort ?
Mais quand un peuple a perdu la foi religieuse et quand l'athéisme et le matérialisme envahissent toutes les classes de la société, c'est en vain que les sages conservent l'espérance humaine d'établir la paix. Alors, le riche n'a plus dans son cœur l'idée religieuse qui inspire et fait naître le renoncement volontaire, le sacrifice, la charité. L'égoïsme
domine avec le goût effréné des jouissances. La convoitise et l'orgueil creusent unfebîme entre les classes de la société, et le superflu ne suffit pas même au riche ponr apaiser les désirs insatiables de sa vanité et de sa cupidité. Alors aussi le pauvre perd la résignation avec ses espérances religieuses détruites par l'incrédulité grossière, et il n'a qu'un rêve, franchir Tabîme qui le sépare du riche et se ruer sur sa proie.
Les faux politiques et les faux sages, troublés à la vue de ce désordre social, font appel à la force; mais ]a force ne répcmd plus à leur voix. Ils font et défont des combinaisons économiques et des projets de balance aussitôt condamnés que conçus; ils voudraient arrêter le flot qui monte, mais le flol monte encore et ils sont emportés.
Et les hommes qui ont chassé Dieu de ce monde comprennent alors la vérité et la sagesse de cette parole divine : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît !