LE CHRISTIANISME ET LE TRAVAIL
Le problème du travail préoccupe aujourd'hui les esprits. A la suite de Proud'hon qui condamne, par des blasphèmes retentissants, la théorie chrétienne et sociale du travail, des philosophes et des économistes nouveaux qui se glorifient d'appartenir à l'école révolutionnaire, et qui rêvent un ordre social fondé sur la négation de Dieu, prétendent que le Christianisme est l'ennemi du travail, de l'ouvrier et du capital; l'ennemi des éléments essentiels au progrès et à la prospérité des peuples civihsés.
J'ouvre l'histoire ecclésiastique et les livres sacrés, et je vois, au contraire, dans cette expression authentique de la pensée chrétienne, dans les exemples qu'ils donnent et dans les préceptes qu'ils renferment, que l'Eglise ordonne le travail par ses paroles et par des faits éclatants; qu'elle a relevé et glorifié l'ouvrier dans la personne de l'esclave à qui seul incombait la tâche humiliante de se livrer aux travaux manuels, dans la société païenne ; qu'elle em-
pêche la richesse de se corrompre et de corrompre, et que la prospérité mémo temporelle des peuples civilisés dépend aussi du respect et de la pratique intégrale de ses enseignements. N'oublions pas cette grande leçon, il faut la répéter, à cette heure opportune, à ceux qui Fignorent et à ceux qui l'oublient.
La loi sociale du travail est un commandement divin. Avant la chute, Adam et Eve travaillaient, mais sans effort et sans douleur. Après la chute, au moment où la malédiction divine frappe l'humanité dans sa source, nous entendons cette parole : Tu(ja(jncras ton pain à la sueur de ton front. Plus tard. Dieu fait à Thomme et aux premières familles humaines ce commandement, rjui exprime aussi le principe du progrés, de la civilisation et de la prospérité sociale: Croissez.; multipliez- vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soumettre la terre par le travail, c'est-à-dire, faire sortir de ses entrailles tous les trésors qu'elle renferme, tous les fruits nécessaires à la conservation des familles nouvelles et fécondes qui vont couvrir de leurs flots la surface de la terre fertilisée. Le savant qui découvre et approfondit les lois des forces physiques cachées dans l'univers obéit, comme le laboureur qui ensemence les champs, à l'ordre de
Dieu qui commande à l'iiomme de s'emparer de la terre, et d'en extraire ses trésors.
La richesse matérielle et la fécondité des familles, ces deux conditions de prospérité temporelle pour les nations, voilà ce que nous découvrons dans cette parole de Dieu.
Avec le grand prophète inspiré qui a écrit les psaumes, le précepte divin du travail s'embellit des charmes d'une poésie qui en adoucit les sévérités douloureuses.
« Heureux ceux qui craignent le Seigneur et qui marchent dans ses voies.
Parce que vous mangerez le fruit du travail de vos mains, vous êtes heureux, et vous le serez encore à l'avenir.
Votre femme sera dans l'intérieur secret de votre maison comme la vigne qui porte beaucoup de fruits.
Vos enfants s'assoiront autour de votre table comme les jeunes rejetons de l'olivier.
Ainsi sera béni celui qui craint le Seigneur.
Que le Seigneur vous bénisse du haut de Sion, afin que vos yeux puissent voir les biens de Jérusalem pendant tous les jours de votre vie.
Et que vous voyiez encore les enfants de vos enfants et la paix régner dans Israël (1). »
Mais voici le Christ qui va donner à la loi sa consécration divine et son absolue clarté.
(\) Ps. CXXVII.
Le ClirisL a fait, sans ellusion de sang, et par la puissance incomparable de sa parole, la révolution sociale la plus profonde dont l'iiistoire ait conservé le souvenir. Je ne parle pas seulement de l'aifranchissement des esclaves, je parle aussi de l'émancipalion du travail et de la réhabilitation de l'ouvrier. Au moment où le Christ vient sur la terre, le travail est considéré comme une œuvre indigne d'un homme libre, le travail et l'esclave étaient également l'objet du mépris des philosophes et des écrivains les plus distingués de la Grèce et de Rome. Il fallait relever l'honneur et la dignité du travail.
Ce fut l'œuvre du Christ.
Mais les hommes sont ingrats, et tandis qu'ils accordent l'honneur de solennelles funérailles, aux frais de l'Etat, aux agitateurs socialistes qui ont flatté les plus mauvais instincts de la foule, ils déclarent la guerre au Christ, et ils poursuivent même jusqu'à son image. Et, cependant, le Christ a signé de son sang, sur le gibet où il fut cloué, l'acte d'affranchissement de l'ouvrier !
Bossue t rappelle dans un sobre et magnifique langage cette conditiou servile et ce labeur matériel de Jésus-Christ.
« Tout son emploi, tout son exercice est d'obéir à deux de ses créatures. Et en quoi leur obéir ? dans les plus bas exercices, dans la pratique d'un art mécanique. Où sont ceux qui se plaignent, qui murmurent, lorsque leurs emplois ne répondent
pas à leur capaciLé, disons mieux, à leur orgueil? Qu'ils viennent dans la maison de Joseph et de Marie, et qu'ils y voient travailler Jésus-Christ. Nous ne lisons point que ses parents aient jamais eu de domestique, semblables aux ' pauvres gens, dont les enfants sontles serviteurs... Jésus, fils d'un charpentier et charpentier lui-même, connu par cet exercice sans qu'on parle d'aucun autre emploi ni d'aucune autre action. On se souvenait dans son Église naissante des charrues qu'il avait faites, etla tradition s'en est conservée dans les plus anciens auteurs. Que ceux qui vivent d'un art mécanique se consolent et se réjouissent : Jésus-Grist est de leur corps : qu'ils apprennent en travaillant à louer Dieu et à chanter des psaumes et de. saints cantiques : Dieu bénira leur travail, et ils seront devant lui comme d'autres Jésus-Christ (1) ».
C'est parmi des artisans et des pécheurs que Jésus-Christ choisit les premiers compagnons de sa mission religieuse, et Paul aime àrappeier s juvent aux premiers fidèles qu'il leur donne lui-même, par sa vie, la leçon et l'exemple du travail. Il conjure les Thessaloniciens de rester fidèles à la pratique du travail, il leur répète qu'il travaille luimême de ses mains, le jour et la nuit, et qu'il ne veut être à charge à personne. Quelle sagesse et quelle force surnaturelle dans ces préceptes et dans-
(1) Éléoalions sur les niysléres. — XXe semaine. — VIII<' Élé- Valion.
ces conseils de rapôtro qui veut sauver des périls de l'oisiveté et des humiliations de la mendicité ses premiers disciples! Quelle autorité quand il rappelle que celui qui ne travaille pas no doit pas manger (1), et quand il affirme avec éclat, en face de cette société païenne qui poursuivait de son mépris les artisans et les esclaves, la nécessité et la dignité divine du travail !
Cet exemple de saint Paul ne sera pas perdu, el loin de rougir de l'humble condition des apôtres et de la mère du Sauveur, les Pères de la primitive Église aimeront à rappeler leur travail pénible, et ils trouveront, dans ces souvenirs glorifiés par le christianisme, des enseignements pour combattre l'orgueil coupable et les préjugés des premiers chrétiens.
Écoutez saint Jean Chrysostome, aucun autre orateur n'égala l'audace fière de sa parole et de son défi aux contempteurs du travail manuel : « Oui, nous sommes les disciples de celui qui a été nourri dans la maison d'un charpentier, et qui a daigné avoir pour mère la femme de cet artisan... Si vous considérez la profession des apôtres, aucune n'était grande et honorable, car si le faiseur do tentes est au-dessus du pêcheur, il est au-dessous de tous les autres artisans... Saint Paul, vil ouvrier, se tenait à la disposition du public dans son atelier, et, l'outil à la main, professait la vraie philosophie et fensei-
(1) s. Paul. Épilre aux Thessalonicicns. Ch. IV.
gnait aux nations, aux villes, aux provinces, bien qu'ignorant et sans éloquence... il tient l'aiguille, en cousant des peaux, il parle avec des hommes constitués en dignité; et non seulement il n'a pas honte de cette occupation, mais, dans ses épîtres, il dit publiquement quel était son métier comme s'il en eût gravé l'annonce sur un cippe d'airain... Quand vous verrez un homme qui fend le bois, ou un autre qui, enveloppé de fumée, travaille le fer avec un marteau, ne le méprisez pas. Pierre, les reins ceints, a tiré le filet, a péché, même après la résurrection du Seigneur. Paul, après avoir parcouru tant de pays, et fait tant de miracles, se tenait assis dans son atelier, cousant ensemble des peaux, pendant que les anges le révéraient, que les démons tremblaient devant lui ; et il ne rougissait pas de dire : Ces mains ont subvenu à mes besoins et à ceux de mes compagnons (1). »
Le christianisme sauvera encore une fois du naufrage de la barbarie et de la corruption, par son exemple et par ses paroles, le monde qui tombe par l'horreur du travail dans la misère et dans les hontes de la luxure.
Aussi, les héritiers de l'enseignement des apôtres et les continuateurs de leur mission sociale ici-bas insistent, eux aussi, sur la nécessité du travail, et
(I) s. Jean Ghrysoslome. 1 Cor. Homilia.ïX. — De S. Dabijla. 3. — De Laudibus s. Pauli, Homilia IV. — In illud: saluUilc Priscillam et Aquilam. Homilia I.
depuis le Christ jusqu'à nous, Ic^Lnèaie enseigiieiiient n'a jamais cessé de se faire entendre.
Soyez toujours occupé à quelque travail, écrit saint Jérôme aux premiers moines; faites des corbeilles de jonc, sarclez la terre, tracez des sillons égaux dans lesquels vous sèmerez des légumes, et où vous ferez couler une eau vive. Si l'oisiveté était une bonne chose, écrit saint Jean Chrysoslome, la terre donnerait spontanément tous ses produits, sans semence et sans culture, mais nous ne voyons rien de pareil. Il dit encore cette parole : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, exprime un châtiment et un supplice, en réalité, c'est un avertissement, c'est un moyen de vous amender et de guérir les blessures que le péché vous a faites (1).
L'institution mon?stiquc exprime le degré suprême du christianisme et de la perfection ; elle est l'expression la plus sévère et la plus élevée de la pensée de Jésus-Christ, et c'est elle qui consacre à tous les moments de la durée de l'Église, par l'exemple toujours vivant de ses moines, la haute dignité et la nécessité morale du travail. Au témoignage de saint Augustin, les moines des monastères de l'Urieut vaquent à la prière et à l'étude, mais ils filent la laine, confectionnent leurs vêtements et ceux de leurs frères, et cultivent la terre qui doit les nourrir (2). Les solitaires de la haute
fly llierou. Ad liuslic. monach. — S. Chrys. In illwl : Salut aie Priscillftm.
(2) S. Aug. De moribus Eccl. calh.. I, 31,
Egypte partageaient leur travail entre le labourage et les divers métiers, et l'on trouvait, parmi ces religieux, des familles entières de tisserands, de charpentiers, de corroyeurs, de foulons. Le monastère était le vaste atelier où régnaient les principes de la démocratie chrétienne, et cette égalité sans envie, dans le labeur, dans le jeûne, dans la pénitence, dans la pratique austère et courageuse des hautes vertus qui furent le caractère surnaturel de l'œuvre de Jésus-Christ.
Ces amants passionnés de la solitude, saint Antoine, saint Pacôme, saint Hilarion, attirèrent autour d'eux d'innombrables compagnons. A tous, ils imposèrent une même loi, le travail. «Lorsque vous êtes assis dans votre cellule, dit saint Antoine, que trois choses vous occupent continuellement, le travail manuel, la méditation des psaumes, et la prière. » Dans ces monastères primitifs, qui réunissaient quelquefois jusqu'à six mille hommes sous la conduite d'un même abbé, tous les m.étiers étaient exercés. Les moines de la Thébaïde, les cénobites des bords du Nil étaient laboureurs, moissonneurs, fabricants de nattes, charpentiers, corroyeurs, tailleurs, foulons, cordonniers. « Les frères du même métier,' dit saint Jérôme, se réunissent dans une même maison, sous l'autorité d'un préposé : par exemple, ceux qui tissent le lin sont ensemble, ceux qui font des nattes forment un même groupe, les tailleurs, les charpentiers, les foulons, les cordonniers, forment également des
groupes distincts, et chaque semaine on rend compte de leur travail au père clu monastère... » Quelquefois dans les temps de disette, on voyait des navires partir des ports de l'ÉgypIo : ils allaient porter dans les contr(3es désolées Taumône do CCS héroïques travailleurs qui produisaient tant et consommaient si peu (1).
La même pensée inspire les législateurs monastiques de l'Occident. Les fds de Saint-Benoît passent de la prière à l'étude, de l'étude au travail manuel. Ils labourent et cultivent les terres incultes de l'Allemagne, qui leur doit sa première initiation à la vie civilisée des peuples modernes. Sous le nom de moines de Gîteaux, ils défrichent les forêts de Bourgogne, cultivent les terres, endiguent les rivières et les fleuves, et couvrent de pâturages, de récoltes et de moisso'.is les vallées abandonnées, les terrains marécageux et stériles, les champs bouleversés et ravagés par les incursions violentes des ennemis.
Et quand les ennemis du christianisme excitent les passions envieuses de la foule contre les richesses de ces moines, de ces fils de Saint-Benoît, de Saint-Bernard, de l'abbé de Bancé, quand ils font entendre des déclamations intéressées et violentes contre les donations faites par les largesses des souverains, dans les siècles passés, ils oublient que ces largesses qui datent des premiers temps de riiistoirc de notre pays, consistaient souvent en
(1) Paul Allard. Les esclaves chrétiens, p. 4G8.
terres incultes, sauvages, abandonnées, et que ces richesses follement enviées par les ennemis paresseux de la propriété représentent le travail vaillant, opiniâtre et intelligent des moines, pendant la longue suite des siècles passés; ils (lublient, enfin, que ces richesses étaient un héritage fidèlement conservé, et tout imprégné des sueurs de plusieurs générations de moines, qui trouvaient dans les inspirations et dans les espérances surnaturelles de leur foi chrétienne la force et la persévérance d'un travail joyeux et fécond.
Un seul fait que j'emprunte à M. Mignet nous fera comprendre le développement prodigieux des institutions monastiques et leur influence au point de vue du travail agricole et industriel.
La communauté de Fulda, en Allemagne, fondée par saint Boniface au milieu d'une immense solitude, prit successivement possession de la plaine, du monastère, des champs, des hois, des eaux, des pâturages environnants. Elle y transporta des succursales de moines et de cultivateurs. Elle fonda des colonies dans toute la Thuringe, la Bavière, sur les deux rives du Rhin et du Mein. Elle éleva des forteresses sur les hauteurs et entoura de fossés et de remparts les bourgs et les villes qui lui appartinrent. Elle posséda trois mille métairies en Thuringe, trois mille en Hesse, trois mille en Franconie, trois mille en Bavière, trois mille en Saxe. (1)
(1) Mémoire sur l'inslruch'on de l'ancienne Germanie danx la sncivlêde l'Europe occidenlate. 'Mij.'net. Tableau des inslilutions ■
I\ii'courez, ajoute M. Périn clans son beau livre sur la richesse, le prolyptique d'Irminon, le cartulaire (le Saint-Pierre de Chartres, l'histoire de l'abbaye de Saint-Denis, vous trouverez des résultats, non pas aussi prodigieux, sans doute, mais toujours étonnants, quand on pense aux obstacles que le travail monastique devait surmonter.
La démonstration est faite, et les historiens les plus hostiles à rÉgiise chrétienne ont rendu hommage à cette vérité, que les moines ont défriché lEurope, créé le patrimoine national et relevé, dnns l'estime des peuples, le travail négligé par les derniers représentants de la puissance romaine et négligé par les barbares devenus leurs héritiers dans la domination du monde.
Soit que l'on considère l'histoire des grands ordres monastiques, soit que l'on étudie les principes fondamentaux de la morale chrétienne, on est bien forcé de reconnaître qu'il n'y a pas antagonisme entre l'Eglise et les progrés matériels des peuples, que le christianisme n'est pas la condamnation de la richesse, et que la religion est aussi utile aux intérêts temporels qu'aux intérêts spirituels des individus et des sociétés.
« }lsl-]\ vrai, écrit le chef auguste de la catholicité, que, dans l'Eglise et en suivant ses ensei-
I i (tes mœurs de l'Lglise au moyen dqe- Traduction de Cohen.
— Histoire des classes ouvrières en France, par M. Levasseur.
— La Charité, par Champagny. — Histoire de l'esclavage, par Vallon.
gnements, l'homme ne puisse arriver, au point de vue du bien-être physique, à ce degré de civihsation qu'il pourrait atteindre, s'il était débarrassé de tout lien et de toute dépendance vis-à-vis d'elle ? Gomme il nous est facile de répondre par les paroles d'un écrivain peu suspect de partialité pourl'Éghse: Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'autre objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci.
« En effet, la première cause de la prospérité, c'est le travail, d'où découlent les richesses publiques et privées, les perfectionnements de la matière et les découvertes ingénieuses. Or, le travail, qu'on le considère sous sa forme la plus humble qui est le travail manuel, ou sous sa forme la plus noble qui est l'étude de la nature, pour en connaître les forces et les appliquer aux usages de la vie, qui l'a jamais mieux encouragé que la religion de Jésus- Christ conservée pure et inaltérable dans l'Église ?
« Le travail fut toujours dédaigné, et il l'est toujours là où le christianisme n'étend pas son bienfaisant empire... Si donc le travail est une source de richesses, et si la richesse publique est un signe de civilisation et de perfectionnement humain, au point de vue du bien-être extérieur et physique, on ne peut mettre en doute que l'Éghsc a des droits, historiquement incontestables, à la reconnaissance des sociétés (1). »
(1) Mandement de Mgr Pecci, archevêque de Pcrouse, aujourd'hui S.S. Léon XIII.
Un second fait me frappe quand j'étudie les harmonies de la religion chrétienne et du travail : je vois que la religion est l'arôme qui empêche la richesse de se corrompre et de corrompre les sociét('s.
Le travail, sous l'effort puissant de l'homme, est un principe de richesse, mais la richesse engendre le luxe, et le luxe, par une loi qui semble fatale, engendre le mépris du travail et la décadence des peuples, dans les hontes du sensualisme et de l'oisiveté.
Ouvrez l'histoire et vous verrez l'éclatante confirmation de cette loi.
Au premier âge du monde, au temps où les peuples, stimulés par les besoins de la conservalion de la vie et par le souvenir de la révélation primitive, travaillaient dans la simplicité et l'ignorance du luxe, nous rencontrons l'antique race des Pélasges qui a laissé des traces profondes de son habileté dans l'art de travailler la matière et de cultiver les champs. Les grands poètes de cette époque lointaine qui mariaient dans leurs chants harmonieux les dieux et les hommes, célèbrent les douleurs et la dignité du travail. Les héros, les guerriers dont ils vantent les exploits ne tiennent pas toujours Tépée et ne lancent pas toujours leurs
flèches sur les champs de bataille : ils pratiquent la vie champêtre, connaissent la culture de la terre et vivent au milieu de leurs troupeaux. Paris, Anchise, Ulysse et les frères d'Andromaque, Agamemnon et Achille, les personnages les plus célèbres chantés par Homère, expriment par leur vie que le travail était honoré et pratiqué des peuples dont l'histoire se perd dans les récits poétiques des temps fabuleux.
Les premiers Romains, à l'exemple de ces Grecs célébrés dans les chants d'Homère et d'Hésiode, pratiquent le travail, avec le mâle courage et Topiniâtre persévérance qui font le prix de celte race appelée à dominer la terre. Le père laboure dans la famille romaine avec ses enfants et ses serviteurs ; la matrone vaque aux soins du ménage, et si l'orgueil du patricien lui fait considérer avec mépris les métiers des artisans, c'est, du moins, l'homme libre, ce n'est pas encore l'esclave qui travaille de ses mains. Derrière le soldat romain qui étendait au loin ses conquêtes, et traçait avec l'épée les limites de ses propriétés, tous les jours plus étendues, marchait le colon, l'agriculteur ; le soldat vainqueur déposait l'épée, prenait la charrue, et faisait sortir du champ qui était le prix de la victoire la richesse de sa famille et de son pays.
C'est la première page et le moment le plus glorieux de l'histoire du vieux monde ; mais tournez le feuillet, et voici le moment de l'oisiveté et de l'ignominie.
Le travail a produit la ricliesse,^ la richesse a développé les forces redoutables du sensualisme et des passions qui menacent l'homme ù l'heure périlleuse delà prospérité, La guerre du Péloponèse est finie, les esclaves se multiplient, les hommes libres leur abandonnent lo travail ; les oisifs affluent à Athènes, où ils espèrent vivre aux dépens de TEIat; la mollesse, l'oisiveté, la table, la luxure deviennent l'opprobre de cette race trop riche qui ne sait plus travailler. C/est l'agonie qui commence avec une honte que rien ne saurait effacer.
liome subit la même loi. Les peuples que le Romain a vaincus se vengent de leurs défaites par le luxe et l'immoralité qui déshonorent leur vainqueur. L'opulence asiatique envahit Rome avec les richesses, les arts corrompus, les rhéteurs sophistes, et l'ardente passion de volupté de la Grèce abattue. Le travail cesse, l'oisiveté règne avec la misère qui approche ; les grands demandent au fisc et aux exactions les plus injustes l'argent qu'ils ne peuvent plus demander au travail. L'orgueil, le sensualisme cL la débauche attirent à Rome, devenu le grenier de l'empire, la multitude des affamés qui veulent jouir. « Rome devient un séjour de délices et d'oisiveté, et les peuples de rilalie qui, un ou deux siècles auparavant, avaient refusé le droit de citoyen romain, quittèrent en foule leurs villes, leurs ateliers et leurs cultures, pour venir s'établir dans la capitale et y jouir des plaisirs et de l'exemption de travail ({u'elleoffraitàses habitants.»
Le travail qui est encore une vertu chrétienne répugne à la nature, et les philosophes anciens qui exprimaient la pensée publique en lui donnant la consécration de la science, traduisaient dans des formules qui nous étonnent leur mépris pour le travailleur : « Les laboureurs et les artisans, écrit Platon, sont privés de la faculté de se connaître euxmêmes ; c'est pourquoi on estime leur profession vile et sordide, et par conséquent indigne d'un honnête homme. » Aristote déclare que leur existence est dépravée, qu'ils sont incapables de vertu. Gicéron, dont on aime à rappeler les magnifiques enseignements sur l'immortalité de l'âme, la justice, le devoir, partage le préjugé de la société païenne ; il méprise le travail de l'homme Hbre ; « c'est l'esclave, et l'esclave seul qui doit travailler, car un artisan est un homme vil et sordide et la vertu n'entre pas, ne peut pas entrer dans un atelier. »
« Les arts manuels, dit Xénophon, déforment le corps, obligent à s'asseoir à l'ombre ou près du feu, ne laissent du temps ni pour la répul)lique, ni pour les amis. » — « Sont indignes d'un homme libre, selon Gicéron, les gains des mercenaires et de tous ceux qui louent leur travail. Le salaire n'est autre chose que le prix de la servitude. Le petit commerce est honteux. Le travail des artisans est ignoble. Rien de libre ne peut tenir boutique... Les ouvriers, les boutiquiers, forment la lie de la cité... la popu-
LES ERREURS SOCIALES DU TEJlTS PRÉSENT 287
liicc est une multitude composée d'esclaves, de journaliers, de scélérats et de pauvres (1). »
Voilà sous quel aspect le travail apparaissait au génie antique, et c'est avec ce dédain blessant que Cicéron raille l'artisan dans son Traité des devoirs.
Aussi, lorsque les premiers chrétiens entreprennent, à la suite du Christ et des apôtres, la réhabilitation surnaturelle du travail, lorsque la hiérarchie ecclésiastique s'établit et s'affirme avec les prêtres, les diacres, les clercs ; lorsque les travailleurs, les fossoyeurs (fossores), qui creusaient de leurs mains les retraites cachées dans les catacombes, occupent le premier rang dans Tordre des clercs, les païens expriment hautement leur scandale etleurdédain profond pour la secte audacieuse qui rêve ainsi de trans* former le monde et d'asseoir une église nouvelle sur les ruines du paganisme. Ils raillent avec Gelse « ces cardeursde laine, cesfoulons, ces cordonniers; tourbe ignorante et grossière qui se tait devant les chefs de famille et les vieillards. » Ils sont bien de cette école de pharisiens qui disaient en montrant le Christ avec dédain : N'est-ce pas le fils d'un artisan?
Mais le christianisme arrête les sociétés humaines
1^ Platon. La Republique. - Arislote. Polit., iv. 8. — Xénophoii. OEconom., iv, 12. — Cicéron, De officiis, i, 42. Pro Flacco, 18. Pro dumo, 33. — « A la lin du lye siècle écrit yi. Allard, le rhéteur payen Thémislius parle des arts manuels comme en parlaient Platon et Arislote, Cicéron et Sénèqu'i ; il leur donne le nom de servitude, et nie <iue ceux qui les exercent puissent jamais posséder la sagesse. Oratio xxi. »
sur les pentes de la décadence, et il porte avec lui dans sa doctrine et dans ses préceptes l'élément divin qui conserve au travail sa dignité, et qui empêche la richesse de corrompre les peuples par le sensualisme et l'abus coupable et prolongé des joies matérielles qu'elle peut leur procurer.
Sous Tempire de la loi chrétienne, jamais le travail libre ne perdra sa dignité, parce que les raisons supérieures qui le rendent obligatoire pour tous les hommes, ont un caractère définitif et indépendant des peuples, des races, des civilisations, des temps et des lieux.
Le travail chrétien est une expiation de la faute qui pèse sur l'humanité, et de même que devant Dieu tous les hommes, sans distinction de rang, de fortune ou de lieux, portent le poids des conséquences de cette faute originelle, de même qu'ils naissent tous avec le caractère d'abaissement qui établitleur filiation naturelle avec le premier homme et la première femme, ainsi tous les hommes sont soumis à la loi du travail. Ce n'est pas seulement à l'esclave, ce n'est pas seulementà une race maudite, c'est à tout le genre humain que Dieu a dit dans la personne d'Adam : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.
Et tandis que l'ouvrier païen, condamné, par sa naissance, à exercer un métier, se considérait comme un coupable frappé par la justice des dieux, privé des caractères essentiels à la dignité humaine, et méprisé avec justice et avec raison par les classes
riches qui formaient une caste privilégiée, douée d'une âme particulière, aujourd'hui l'artisan a conscience de sa dignité personnelle, il sait que la loi du travail, sous des formes diverses, est une loi universelle imposée par la volonté supérieure de Dieu à tous les hommes, qu'il ne perd rien de sa noblesse naturelle, parce que ses mains taillent la pierre, forgent le fer, coupent le Lois, et qu'il a sa place marquée dans la grande assemblée des hommes qui s'inclinent devant Dieu.
Les grandes pensées de renoncement, d'effort et de sacrifice sans cesse rappelées par le christianisme qui est avant tout la religion du courage, soutiennent l'artisan aux heures inévitables de lassitude et de paresse, quand il se sent entraîné par le poids même de sa nature et par ses inclinations redoutables vers les douceurs puissantes de l'oisiveté. Travailler, c'est se vaincre : on ne travaille pas toute sa vie, par attrait ; on est })orté, quand on est pauvre, à chercher la richesse par une voie rapide et facile et par les vicissitudes quelquefois favorables des révolutions sociales ; mais, pour se vaincre soi-même, et pour entretenir l'ardeur persévérante et méritoire du travail, il i'autle secours d'une pensée supérieure, la conviction chrétienne de l'expiation parle travail et par le sacrifice volontaire. C'est bien cette haute pensée qui a rempli de moines les déserts et les monastères de la primitive Eglise ; c'est elle qui défend l'ouvrier chrétien contre les séductions de la paresse et les irritations de la souffrance.
Voilà ce qui a manqué au paganisme, et l'absence de ces principes supérieurs que le christianisme est venu révéler à la terre devait amener fatalement le mépris social de l'ouvrier et l'abandon du travail.
Le paganisme justifiait, d'ailleurs, les passions humaines par l'exemple des dieux et des déesses. Le sensualisme ou le désir opiniâtre et dominant de la jouissance est le caractère du vieux monde, qui n'a jamais connu le caractère élevé du travail et de la richesse. Il est évident que le païen de la décadence romaine ne voyait dans la richesse qu'un moyen efficace et facile d'arriver à la jouissance matérielle, à la satisfaction violente des sens par la table et la luxure ; et la richesse ainsi comprise devient la cause nécessaire de cet affaiblissement des caractères, de cet abrutissement des âmes, de cette universelle et sordide corruption qui marque et flétrit les derniers jours du vieux monde Mais le christianisme change et élève le caractère de la richesse amassée par l'épargne laborieuse ou reçue par héritage. Il nous apprend ce que les grands orateurs chrétiens et les Pères de l'Eglise rappelaient si souvent aux chrétiens de l'Orient, c'est que les riches sont en ce monde les représentants et les intermédiaires de Dieu auprès des pauvres qu'ils doivent secourir. Il nous apprend encore que Dieu n'accorde pas à l'homme la richesse pour satisfaire ses instincts mauvais et ses passions matérielles, qu'il doit renoncer par le sacrifice volontaire et quelquefois douloureux, aux joies qu'il pourrait se
procurer, ([n"i\ doit mùine se déiaire au profil des pauvres et des malheureux d'une'partie de sa fortune, et résoudre ainsi ce problème ardu des rapports de la pauvreté et de la richesse dont la froide et égoïste raison des philosophes ne connaît pas la solution.
Et certes, l'Évangile et les homélies des Pères de l'Église les plus célèbres rappellent souvent les dangers de la richesse, les devoirs rigoureux du riche envers le pauvre, l'obligation impérieuse de faire, par un abandon volontaire, le sacrifice que le pauvre accompht par résignation, et l'on ne peut rehre, sans frayeur, les menaces et les anathèmes répétés de Jésus-Christ contre le riche qui oubhe son caractère et son devoir.
C'est par cet enseignement divin que le christianisme prévient les effets redoutables de l'abus des richesses, et qu'il fait servir à la prospérité sociale et à la civilisation, des biens qui ont servi à précipiter la ruine du monde païen, et qui sont encore aujourd'hui une occasion d'abaissement et de corruption pour les peuples émancipés de l'autorité de Dieu.
J'ajoute, enfin, quel'Éghseaémancipéles esclaves, et que cette première émancipation accomplie sans violence, par l'ellicacité souveraine d'une doctrine nouvelle, a été le point de départ de la réhabiHtation de l'ouvrier.
C'est vraiment un spectacle hideux que celui de l'esclavage à l'avènement de Jésus-Christ.
Quand je pense à ces millions d'esclaves, de créatures humaines qui couvraient la surface de la terre, aux derniers jours de Rome; quand je les vois accouplés,muselés, fouettés, foulésaux pieds comme des bêtes de somme par une poignée de riches insolents qui prétendaient qu'un peu d'or donne le droit de tout faire ; quand je les vois passer, comme d'immenses troupeaux et servir de cortège à ces femmes orgueilleuses qui étalaient dans la Voie romaine un luxe insolent ; quand je les vois se rouler euxmêmes, honteux et dégradés, sans conscience de leur dignité d'homme et flétris de tous les vices, dans les ténèbres de l'ergastule ; quand je vois Pollion les jeter aux murènes qu'il veut engraisser, sans provoquer ni Tétonnement ni la colère ; Cléopàtre essayer sur eux la puissance des poisons mortels; des monstres, fous de sang et de débauche, des empereurs romains les diviser par couples, et les forcer à s'entr'égorger pour amuser du spectacle de leur sang et de leurs tortures un peuple haletant de passion et de luxure; quand je pense, encore une fois, qu'il y avait des millions d'hommes ainsi traités par l'homme, j'éprouve un sentiment profond d'indignation et de douleur, et je me demande avec
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anxiété, à la vue de ce crime approuvé et protégé par des mœurs, des passions, des haines séculaires, s'il y aura sur la lerre un homme assez grand pour faire entendre enfin le cri de la justice, pour faire trembler ces tyrans, espérer les esclaves, et tomber ces chaînes qui n'étaient pas seulement un outrage à la dignité humaine, et qui étaient encore un outrage et un défi à la justice même de Dieu !
« Dieux ! quels pauvres petits hommes, s'écrie Apulée, à la vue des esclaves condamnés à tourner lameule ou àpétrir la farine, la peau livide, marbrée de coups de fouet ; de misérables haillons couvrent leur dos meurtri ; quelques-uns, pour tout vêtement, portent un tablier autour des reins ; tous n'ont que des lambeaux de tunique qui laissent voir leur nudité. Marqués au front, la tête rasée, les pieds serrés par un anneau ; le corps déformé par le feu, les paupières rongées par la fumée brûlante et les ténèbres enflammées, les yeux presque privés de lumière ; saupoudrés, comme des athlètes, d'une sale et blafarde poussière defarine. » [Mêtam. IX). Et Plaute, plus énergique encore, dépeint ainsi les misères des esclaves qui pétrissent la farine dans le ■pistrinum : « Là pleurent les;méchants esclaves qui mangent \a,polenta; là retentissent le bruit des fouets et le cliquetis des chaînes ; là le cuir des bœufs morts déchire la peau des hommes vivants. » (Plaute, Asinaria, I, 1, 20-23.)
C'était l'esclave qui travaillait; affranchir l'esclave, c'était affranchir le travail.
Le Christ ne pouvait pas prêcher la guerre sociale et demandera la fortune des armes et aux représailles des esclaves le triomphe divin de la dignité humaine. Lorsque Spartacus, à la tète des gladiateurs et des esclaves, mit en pièces les légions romaines, les vieux soldats de Sylla, et paya d'une mort héroïque, sur le chemin de la Sicile, le courage de sa révolte, il agit en héros, et l'histoire a conservé son souvenir glorieux; mais ce héros est encore un homme qui préférait la gloire de mourir à la honte de vivre esclave ; pour triompher de cette institution de l'esclavage qui tenait par des racines p-i profondes à la vie même des peuples anciens, il fallait plus qu'un héros décidé à mourir, il fallait le Christ, c'est-à-dire Dieu, et des moyens divins.
La tentative d'émancipation avait été faite et elle devait échouer. Il y avait alors à Rome et dans les provinces romaines une armée immense et frémissante qu'un capitaine de génie aurait pu conduire à la victoire et à la ruine de l'État. Eunus soulève deux cent mille esclaves, dans la Sicile; Spartacus en comptait plus de soixante-dix mille dans son armée ; avec eux, Catilina fait trembler Rome à deux doigts de sa perte; la flotte de Sextus Pompée était composée d'esclaves fugitifs, et Tacite nous apprend qu'un demi-siècle avant la venue de Jésus-Christ une dame romaine fut mise en accusation parce que son armée d'esclaves, répandue dans la Calabre et mal surveillée, inquiétait la sûreté de l'Etat. Il y avait donc là une grande armée qui aurait pu faire
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Il no révolution sanglante et terrible, aux ordres d'un aventurier de génie, et venger la dignité humaine trop longtenps violée dans l'esclave. Mais l'esclavage n'aurait pas disparu de la terre ; l'homme n'aurait pas retrouvé le sentiment de. sa personnalité ; la civilisation n'aurait pas avancé et le monde n'aurait pas connu des jours meilleurs. Les vainqueurs, irrités, auraient usé de représailles terribles à l'égard des vaincus, ces esclaves vainqueurs, mais encore ignorants et barbares, auraient fait des vaincus leurs esclaves, ils auraient donné au monde épouvanté le spectacle abominable d'une orgie de débauche et de vengeance, qui aurait laissé dans l'histoire une page honteuse, et qui aurait provoqué un long cri de malédiction dans la postérité.
Le Christ ne pouvait pas davantage commander subitement l'émancipation immédiate de ces milliers d'esclaves. Avant d'en faire des hommes libres, il fallait en faire des hommes, et apprendre à ces créatures abruties et plongées dans les vices dont Plante, qui fut esclave et tourna lameule, nous a conservé le souvenir, à se connaitre, et à comprendre ce ({ui fait la grandeur et le prix de la vie humaine.
La révolution sociale a été faite, le jour où le Christ a dit que tous les hommes ont la même na-ture, la même origine, la même destinée et un seul maître, celui qui est aux deux; elle a été faite le jour où le Christ a dit aux pharisiens qui voulaient le tenter : Le second commandement est semblable au
premier ; tu aimeras ton prochain comme toi-même; elle a été faite le jour où le Christ, inaugurant la loi d'amour qui devait remplacer la loi dure de la haine .qui domine l'histoire du vieux monde, a dit aux hommes : Aimez-vous les uns les autres [i). Ce jourlà, l'humanité cessait d'être divisée en deux grandes catégories : les vainqueurs et les vaincus; les hommes libres et les esclaves : la fraternité universelle était proclamée, et avec elle naissait l'idée de la grande famille humaine fondée dans le sang du Christ et sous le regard de Dieu.
Proclamer quetousles hommessont égaux devant Dieu, qu'ils ont tous la même nature, la même origine, et la même destinée; enseigner qu'ils doivent être unis par la communauté de foi, d'espérances, de participation aux sacrements, de soumission à la même autorité visible et qu'ils forment un corps vivant dont le Christ est la tète et dont ils sont les membres, n'est-ce pas briser les fers de l'esclave, abolir les castes, et condamner l'odieux préjugé des païens qui refusaient une âme à Tesclave et qui ne voyaient en lui qu'une chose inférieure même aux animaux ?
Avec quelle fierté, saint Paul continue l'enseignement du Maître ! Il rappelle aux Colossiens qu'après la régénération par Jésus-Christ, tous les hommes, de quelque condition et de quelque pays qu'ils
(1) s. Math., xxiii, 8, — S. Marc, xii, 31. — S. Jean, iv, 11, >1, 23.
soient, sont égaux aux yeux de Dieu, « car il n'y a ^ plus ni Gentil ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni barbare ni Scythe, ni esclave ni libre, et Jésus-Christ est tout en tous (1). » Et tout homme marqué du caractère divin du Rédempteur doit se rappeler « que nous ne sommes point les enfants de Tesclave, mais de la femme libre, et que Jésus-Christ nous a acquis cette liberté (2). »
L'esclave, ainsi relevé devant sa conscience et devant l'homme, peut encore servir ses maîtres, il a dépouillé le caractère abject de l'esclave, il est devenu le serviteur, plus tard, il sera serf, et enfin il deviendra un jour l'ouvrier libre des temps modernes. Mais, déjà, dans la condition de serviteur, il sait qu'il a des devoirs, mais il n'oublie pas qu'il a des droits. Jamais la sagesse païenne n'aurait connu ces devoirs et ces droits, et ne les aurait exprimés avec cette élévation surnaturelle que je relève dans ces paroles de l'apôtre saint Paul :
« Serviteurs, obéissez avec crainte et respect dans la simplicité de votre cœur, à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, comme à Jésus-Christ même. Ne les servez pas seulement lorsqu'ils ont l'œil sur vous, comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes; mais faites de bon cœur la volonté de Dieu, comme étant serviteurs de Jésus-Christ. Servez-les avec affection, regardant en eux le Seigneur et non les
(1) s. Paul, m. V, 11.
(2) s. Paul, aux Galat., iv, 31.
hommes, sachant que chacun recevra du Seigneur la récompense du bien qu'il aura fait, qu'il soit esclave ou qu'il soit libre.
« Et vous, maîtres, ayez de même de l'affection pour vos serviteurs, ne les traitant point avec rigueur et avec menaces, sachant que vous avez les uns et les autres un maître commun dans le ciel, qui n'aUra point d'égard à la condition des personnes {i). »
C'était bien un langage nouveau que cet apôtre faisait entendre à la terre, quand il continuait ainsi l'enseignement du Seigneur. Aussi, comme il insiste quand il écrit aux Romains, aux Golossiens, aux fidèles de Gorinthe ; il leur rappelle, avec la même autorité, que Dieu est indifférent aux conditions humaines, et que toutes les créatures sont égales devant lui. Relisez la belle épître de saint Paul à Philëmon et vous verrez avec quelle tendresse, ce prisonnier qui attendait sa délivrance s'exprime sur Tesclave Onésime devenu chrétien : a Peut-être, écrit-il, cet esclave vous a-t-il quitté pour un temps, afin qu'il vous fût rendu pour toujours, non plus comme un simple esclave, mais comme celui qui d'esclave est devenu un frère bien-aimé; à moi, en particulier, et à vous bien davantage, puisqu'il vous appartient et selon le monde et selon le Seigneur. Si donc vous me considérez comme
(1) s. Paul, aux Eph.. vi, 45.
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étroitement uni à vous, recevez-le comme moimême (l). »
La parole des apôtres continuera de retentir sur les lèvres de leurs successeurs dans le gouvernement do l'Église ; elle rappellera sans cesse la dignité de riiomme dans Tesciave ; et les Pères de l'Eglise, comme les docteurs les plus célèbres, laisseront dans leurs commentaires des livres sacrés l'expression ardente de leur amour, de leur tendresse pour ces artisans que le paganisme avait accablés de son mépris. « Les esclaves, dit saint Ambroise, doivent être regardés par leur maître comme des êtres d'une nature semblable à la sienne. » — «Sachez-le, dit saint Grégoire de Nysse, vous ne différez de votre esclave que par le nom, et cet homme est en tout votre égal. » — « Que l'un ne prenne point rang parmi les libres, s'écrie saint Jean Chrysostome, et l'autre parmi les esclaves. Les lois du monde connaissent la différence des deux races, mais la loi de Dieu l'ignore. « Saint Grégoire le Grand écrit cette belle parole : « C'est agir d'une manière salutaire de faire que les hommes créés libres dans leur principe, et que le droit des gens a soumis à l'esclavage, soient, par le bienfait de leurs maîtres, rendus à la liberté dans laquelle ils sont nés (2). »
(1) s. Paul, à fliiUmon, v, 15, 16, 17.
11) « Ne croyez point qu'il soit au-dessous de votre dignité delre baptisé, riche, avec les pauvres, maîtres, avec vos esclaves. Vous no vous ah.iisàHZ ])!is autant f|ue le Christ, en (|ui vous
300 LES ERREURS SOCfALES DU TEMPS PRÉSENT
Mais il ne ftiuL pas que l'esclave affranchi meure de faim. Les grands monastères s'ouvrent devant lui, sans doute, avec l'espérance d'une vie honorée et utile, mais tous les esclaves ne sont pas appelés à la vie monastique. « Donne la liberté, dit saint Chrysostome, avec une certaine somme d'argent à l'esclave qui t'a servi. » Et quand ces riches orgueilleux qui cherchent à justifierleurégoïsme intraitable par des considérations humanitaires répondent qu'ils préfèrent conserver leurs esclaves que de les condamnera la misère : « Si vous agissiez ainsi par chanté, leur répond saint Chrysostome, vous leur apprendriez un métier, et ensuite vous les rendriez libres, et c'est ce que vous vous gardez défaire. Je sais bien que ma parole vous est à charge, mais je fais mon devoir et ne cesserai de parler (1). »
Ces paroles ont eu d'autres résultats, écrit Ozanam; ellesfîrent plus qued'accomphr un devoir, elles reconquirent un droit pour l'humanité opprimée, et chaque jour, se multipliaient ces affranchissements que (Constantin avait autorisés dans les églises les jours de fête. Il semblait qu'il n'y eût pas de joie possible si des esclaves n'étaient émancipés par bandes, et si, au sortir des églises, l'hymne du jour
êtes aujourd'hui baptisés, et qui, pour votre salut, a pris la forme d'un esclave. En ce jour où le baptême vous transforme, toutes les anciennes marques ont disparu : le Christ a été imposé à tous, comme forme uni(jue. » S. Grég. de Nazian. Oralio xl. In sanctum baptisma.
(1) S. .1. (^hrys. //; eplsi. i, ad Gor.,hom. xl.
n'était répété par une foule qui secouait ses fers et les jetait loin derrière elle.
Hermès, préfet de Rome, converti par le pape Alexandre I", sous le règne de Trajan, renvoie ses douze cents esclaves avec des présents, le jour de son baptême. Chromatius, converti par saint Sébastien, atTrancliit quatorze cents esclaves ; sainte Mélanie, la jeune, en renvoie buit mille, etdistribueaux pauvres le prix de ses propriétés. En 625, le concile de Reims suspend de ses fonctions l'évoque qui aura vendu les vases sacrés pour tout autre motif que celui de racbeter les captifs.
Le mouvement d'affrancbissement ne ralentit pas, et Ibistoire de l'Eglise nous apprend que des saints illustres fondent des ordres religieux consacrés à délivrer les captifs et les esclaves dans les pays infidèles. Mais déjà l'esclave, aux premiers âges du cbristianisme,instruit, baptisé et protégé par sesmaîtres, cet esclave qui priait avec eux dans les catacombes et qui mourait avec eux dans l'ampbithéâtre en confessant Jésus-Christ, avait recouvré sa dignité d'homme en recevant la consécration du chrétien : Tesclave antique avait disparu.
Il avait compris celte fiére parole de saint Jean Chrysostome à des hommes du peuple qui se querellaient dans le forum : « N'as-tu pas honte, ne rougis-tu pas, de te conduire comme un animal sauvage, de ravaler ainsi ta noblesse ? Tu, es pauvre, mais tu es libre, tu es ouvrier, mais tu es chrétien (1). (1) S. J.Chrys. In Math., xvi, 11.
Le christianisme avait fait comprendre à la terre le prix et la dignité de l'àme humaine, et il avait appris aux hommes à la connaître et à la respecter dans l'esclave comme dans l'homme libre. C'était l'idée nouvelle que les premiers Pères de l'Église et les docteurs rappelaient aux pauvres, aux petits, aux esclaves, tantôt avec tendresse, tantôt avec majesté, et aujourd'hui même, après les longs siècles qui nous séparent de l'origine chrétienne de notre histoire, nous écoutons avec attendrissement ces nobles paroles que nos pères dans la foi faisaient entendre aux esclaves timides, étonnés, qui se réunissaient pour la première fois dans le temple réservé autrefois à la prière orgueilleuse des puissants de ce monde.
« Quelqu'un de ceux qui sont présents ici dira peut-être : Je suis pauvre, et à ce moment-là je serai couché dans mon lit ; je suis une femme et je serai surprise au pétrin ; neserai-je point méprisé? Aie confiance, ô homme, le juge souverain ne fait point acception de personnes ; il ne préfère pas les doctes aux ignorants, les riches aux pauvres; même si tu es employé au travail des champs, losanges te prendront.
Ne pense pas que le juge céleste recevra le propriétaire du sol, et toi, agriculteur, te laissera. Si tu es esclave ou pauvre, n'en aie pas de souci : celui qui a pris la forme de l'esclave ne méprisera pas les esclaves... Si, homme ou femme, tuas été, sous l'empire de la nécessité, attaché au pétrin ou
employé à tourner la meule, celui ([ui a rendu forts ceux qui étaient enchaînés ne passera pas sans te voir.
Celui qui de la servitude et du cachot a conduit Joseph au rang suprême, te rachètera, toi aussi, de tes afflictions pour te conduire au royaume. Aie seulement confiance, travaille, combats avec courage; rien ne sera perdu pour toi (1). »
Mais c'est bien toujours la grandeur de l'âme humaine, rachetée par Jésus-Christ, qui appelle Tattention des premiers orateurs chrétiens : « Dans la grande multitude de mes auditeurs, je jette la semence, et il est impossible qu'elle ne produise aucune moisson. Si tous ne la reçoivent pas, la moitié la recevra; sinon la moitié, au moins le tiers; sinon le tiers; au moins le dixième ; et si un seul reçoit la parole, qu'il écoute ; carce n'est pas peu de chose de sauver une seule brebis : le bon pasteur en laissa derrière lui quatre-vingt-dix-neuf pour courir après une qui s'était égarée.
Un seul homme, c'est un être cher à Dieu ; fùt-il esclave, je ne le méprise pas, car je ne recherche pas la dignité, mais la vertu ; je ne m'inquiète pas de la domination ou de la servitude, mais de l'âme (2). »
C'est par ces magnifiques enseignements que l'Église arrivait à ses fins, et qu'elle établissait ces rapports d'égalité, d'estime et d'amour dont l'eflet le plus sûr était la suppression de l'esclavage.
(1) s. Cyrille. Catéch. •KV,n.
(2) S. J. Chrys. Oe Lazaro. hom.vi, 2. De studio prœsentium,1.
Voyez le chemin parcouru et les résultats obtenus.
L'esclave païen n'a pas de nom, parce qu'il n'est pas une personne ; les lois et les tarifs douaniers l'assimilent aux animaux domestiques (i).
Il n'a pas de famille. Un maître odieux accouple les esclaves des deux sexes en vue de la reproduction, mais le mariage des esclaves est nul devant la loi. Ses enfants ne lui appartiennent pas, et quand le maître en est embarrassé, il les vend, ou il les abandonne sur la voie publique, au passant intéressé qui s'en empare quand ils ont échappé à la mort, et les prépare à toutes les hontes des esclaves de plaisir, ou aux dangers des esclaves gladiateurs.
Il n'a pas de droits religieux. Le sacerdoce, le sacrifice, les pompes du temple sont réservés aux riches, aux maîtres, aux patriciens. Il n'a pas d'espérance au delà de la tombe, et sa vie s'achève
(1) La loi Aquilia de damno infedo condamne à une même réparation celui qui a tué un esclave et celui qui a tué une bête de somme, « égalant ainsi, remarque Gains, nos esclaves et les animaux qui composent proprement le bétail domestique, comme les chèvres, les bœufs, etc. » — Gaïus, au Dig., IX, ii, 2 g 2. — « Par Hercule! a-t-on jamais vu cela, des mariages d'esclaves! un esclave prendre une épouse ! c'est contraire à la coutume de tous les peuples. » Plante. — Casina, Prologue. — »Les hommes les plus vils, écrit Sénèque, en parlant des esclaves, savent faire de grands efforts pour se dérober à leur condition ; n'ayant pas le choix des instruments de mort, ils prennent tout ce qui tombe sous leur main, et se l'ont des armes des objets les plus iriofi'ensifs » Sénèque. — C.07is. ad Marciam, 20. — Episl., 70. Pline appelle les esclaves des désespérés. Histoire nat. xvni. Aristote avait dit : « Les esclaves sont incapables de bonheur et de libre arbitre. » Politique, m, 7.
OU dans la folie qui lui ouvre les portes d'une prison, ou dans le suicide qui lui promet, selon l'enseignement des philosophes les plus célèbres, le repos mystérieux du néant.
Aujourd'hui la révolution chrétienne est faite. L'esclave est une personne ; il a une âme, il a un nom, et le baptême lui ouvre les rangs des fidèles, à côté de ses maîtres dont il est devenu l'égal et le frère. L'eucharistie lui donne droit au sacrifice, à Téclat, aux prières, à la pompe de l'église, qui est la maison de tous les croyants. Le mariage lui donne une famille et consacre la majesté de son foyer. L'extrème-onction prépare son âme à mourir avec espérance, et éclaire le chemin qui doit le mener aux joies éternelles.
C'est dans ces grands faits qu'il faut chercher renseignement chrétien et l'acte d'émancipation de l'esclave.
L'esclave émancipé, c'est déjà l'ouvrier chrétien. L'évolution naturelle des institutions politiijues et sociales, les progrès incessants de la civilisation achèveront l'œuvre commencée par le christianisme et élèveront le serf de la féodalité à la dignité plus estimée d'ouvrier libre dans une société libre, où tous les citovens sont égaux devant la loi. Si, fidèle aux grandes pensées qui ont présidé à son alîranchissement, aux origines de notre histoire, l'ouvrier reste chrétien, il conserve sa dignité surnaturelle et toute sa grandeur humaine.
Mais si, trompé par les faux mirages d'une ambition
insatiable et d'une cupidité malsaine, il oublie les gloires deson baptême et se soustrait volontairement à l'influence chrétienne, il perd encore une fois sa dignité d'homme, il descend de nouveau à la condition servile, il devient l'esclave d'un maître politique qui lui impose un mot d'ordre, et il sert avec une obéissance aveugle et déshonorée les projets révolutionnaires des intrigants à l'assaut du pouvoir.
La vraie démocratie est dans l'Église chrétienne ; elle n'est que là. L'Eghse ne fait pas entendre, par la bouche de ses prêtres, des déclamations sonores et des imprécations retentissantes contre la tyrannie du capital. Elle n'appelle pas les ouvriers à une révolte inutile et sanglante où ils laisseraient la vie après avoir perdu l'honneur.
Elle rapproche dans la fraternité, la charité, l'amour, toutes les classes de la société, tous les hommes et tous les peuples engendrés à la vie surnaturelle par le sacrifice de la même Victime. Et le moraliste qui cherche la solution du problème social à travers l'histoire et qui demande au passé des enseignements pour le présent, est frappé de cette action pacifique et sociale de l'Église dans le monde.
Il salue les dômes tranquilles de ces grands monastères, où des moines se faisaient cordonniers, charpentiers, foulons, corroyeurs, laboureurs, mêlant le travail manuel à la prière et au chant des psaumes. Il admire la glorification pratique du travail par ces femmes romaines qui passaient, sous l'inspiration chrétienne, du palais même des empo-
reurs, dans des monastères, où elles travaillaient de leurs mains à tresser des corbeilles et des nattes, à coudre des vêlements grossiers; il remonte aux apôtres qui demandaient au travail de leurs bras le pain de chaque jour; sa pensée, pleine d'admiration et de reconnaissance, s'élève, à travers la chaîne ininterrompue des ordres monastiques, depuis les moines qui labourent encore aujourd'hui la terre dans le silence austère de la vie du trappiste, jusqu'au charpentier de Nazareth, dont l'exemple a mérité à l'ouvrier les lettres de noblesse chrétienne, qui font sa grandeur devant les hommes et devant Dieu !