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LA RÉFORME SOCIALE

Les constitutions politiques, économiques et sociales des anciens peuples ; les religions sous rinfinie variété des cultes, des symboles, des liturgies; les législations, les mœurs, l'ordre social dans tous ses détails, témoignent de la croyance universelle des peuples à Texistence d'un Être Suprême qui rend son intervention sensible dans les affaires humaines, par des moyens dont il connaît l'économie mystérieuse, et qui communique aux princes de la terre une partie de son autorité souveraine.

Après avoir constaté ce fait historique, Proudhon entreprend de démontrer que, désormais, c'est un devoir impérieux pour tout révolutionnaire dévoué aux intérêts de son pays, de travailler à la réforme sociale et à la suppression de la croyance à l'existence de Dieu. Fonder l'ordre social sur un principe qui sera la négation de toutes les religions anciennes et nouvelles ; atfranchir l'esprit humain de la croyance au Dieu révélateur des chrétiens et au Dieu de la philosophie déiste, organiser, enfin, la société sur des bases nouvelle^ avec un profond

dédain de toute idée religieuse, quels que soient, d'ailleurs, son nom, sa forme et son origine, voilà le premier devoir de tout réformateur intelligent de la constitution sociale de son pays.

C'est quMl y a, selon Proudlion, un antagonisme invincible entre la Justice indispensable à la prospérité des nations et la croyance à Texistence de Dieu. Il faut choisir : ou la justice avec le progrès, la civilisation, l'accroissement de vie, ou Dieu, avec la décadence, la stérilité, la mort.

Ce paradoxe, qui est à la fois une erreur grossière et un blasphème, est le premier article de la réforme sociale rêvée par Proudhon.

« Ce qui n'est pour la théologie qu'une fiction de casuistique, est devenu, par la révolution, une vérité de fait. L'être transcendant conçu et adoré comme auteur et soutien de la justice, devient dans la pratique, un obstacle à la justice; la religion et la murale, que le consentement des peuples a faites sœurs, sont hétérogènes et incompatibles. Il faut choisir entre la crainte de Dieu et la crainte du mal, entre le risque de la damnation et le risque de l'improbité, voilà ma thèse (1). »

La société délivrée de la pensée de Dieu doit s'atfranchir ensuite du joug de l'autorité. Plus de deux mille ans avant Macbiavel et Montesquieu, Aristote avait étudié toutes les formes de gouvernement ou d'autorité : monarchie absolue, monar-

(1) Prouflhon. Delà Justice dans la Ilévolulion cl dans l'Église, t. 1", p. 96.

cliie tempérée, aristocratie, oligarchie, démocratie, république, et il avait essayé de caractériser avec son puissant génie, secondé par une vaste érudition, les qualités et les défauts relatifs de ces formes variées du pouvoir. Aujourd'hui, comme au temps d'Aristote, nous cherchons à rétablir rharmonie entre l'autorité et la nation, nous cherchons, à travers le sang des révolutions, les conditions nouvelles qui permettront à l'autorité, sous la forme de monarchie représentative ou sous le nom de république, de se faire accepter, aimer, obéir sans craindre ces secousses profondes qui mettent en péril la fortune même de la nation. Mais nous oubhons, dit Proudhon, que ce gouvernement est introuvable, et qu'il serait plus sage de réformer Tordre social par la négation du principe d'autorité. 11 ne faut ni prince, ni gouvernement, ni souverain, dans le monde qui commence et qui marque la dernière évolution politique et sociale de l'humanité.

« En tant que le personnel du pouvoir est censé régir la nation et présider à ses destinées, on donne à ce personnel et au pouvoir lui-même le nom de gouvernement, expression aussi fausse qu'elle est ambitieuse. En principe, la société est ingouvernable ; elle n'obéit qu'à la justice à peine de mort. En fait, les soi-disant gouvernements, libéraux et absolus, avec leur arsenal de lois, de décrets, d'édits, de statuts, de plébiscites, de règlements, d'ordonnances, n'ont jamais gouverné qui ou quoi que ce fût. Vivant d'une vie tout instinctive, agis-

LES ERREURS SOCfALES DU TEMPS PRPÎSEXT 183

siint au iii'é de nécessités invincibles, sous la pression de préjugés cl de circonstances qu'ils ne comprennent point, le plus souvent se laissant aller au courant de la société qui, de temps à autre, les brise, ils ne peuvent guère, par leur initiative, faire autre cbose que du désordre. Et la preuve, c'est que tous finissent misérablement.

« Enfin si l'on considère dans le pouvoir cette éminente dignité qui le rend supérieur à tout individu, à toute collectivité, on le nomme souverain : expression dangereuse,, dont il est à souliaiter que la démocratie se préserve à l'avenir. Quelle que soit la puissance de l'être collectif, elle ne constitue pas pour cela, au regard du citoyen, une souveraineté : autant vaudrait presque dire qu'une machine dans la(|uclle tourneut cent mille broches est la souveraine des cent mille fdeuses qu'elle représente. Nous l'avons dit, la justice seule commande et gouverne, la justice qui crée le pouvoir, en faisant de la balance des forces une obligation pour tous. Entre le pouvoir et l'individu, il n'y a donc que le droit : toute souveraineté répugne ; c'est déni de justice, c'est la religion (1). »

Le pouvoir est mauvais, et il faut le détruire, selon l'roudhon, parce que, depuis l'origine du monde, partout où l'histoire nous fait voir un souverain, quel que soit son nom, si modérée que soit sa puissance, à la tête d'un peuple, nous sentons

(Ij Proudbon. Z,cr Justice dans la Révolution, etc., t. H, p. lli.

une résistance sourde, invincible, toale-puissante, de la part des sujets contre l'autorité, nous voyons un antagonisme invincible qui indi(iue dans cette autorité une institution contraire à la nature même du peuple, à la nature de Fhumanité, à l'harmonie de l'ordre social ; tous ces souverains ont une fia misérable, et le peuple les fait disparaître dans les victoires de sa colère, aux jours de ses révolutions. Le pouvoir est mauvais parce qu'il est contraire à la dignité du peuple que Ton considère comme un mineur perpétuel, incapable de gérer ses propres affaires, obligé par son incapacité de confier à un tuteur électif ou héréditaire, qui prend le nom de souverain, la défense et le gouvernement de ses intérêts.

Le pouvoir est mauvais, parce que toutes les constitutions données au peuple dans les siècles passés, n'avaient qu'un but, c'était de préparer le peuple et de Thabituer à se gouverner lui-même lorsqu'il aurait atteint l'âge de la majorité. Or le peuple est arrivé aujourd'hui à l'âge de la majorité, et ce serait méconnaître ce fait important de notre histoire que d'essayer encore aujourd'hui, après tant de siècles d'expérience et de formation, d'empêcher le peuple de se gouverner lui-même, directement, sans monarque, sans président, sans souverain.

Mais la vraie raison, la raison capitale d'abolir le pouvoir, écrit Proudhon, c'est que l'homme est bon, juste, vertueux, et que tout philosophe qui

parle encore aujourd'hui de la nécessité d'une autorité, pour maintenir l'ordre et protéger les citoyens, est viclime d'nne hallucination théologique. La religi(Mi chrétienne enseigne le dogme de la chute originelle, elle professe que notre nature est mauvaise ; elle déclare qu'en vertu de cette chute et de cette altération profonde de notre nature, il est indispensable qu'une autorité armée nous gouverne, et les philosophes révolutionnaires, partisans d'une autorité même déléguée par le peuple, sont les victimes inconscientes de ces idées religieuses qui se rattachent à la pénitence, aux sacrements, à l'Incarnalion ; ils méconnaissent que l'homme est essentiellement bon, et qu'en demandant le gouvernement par l'autorité, ils le déclarent mauvais et tombent dans l'erreur.

Au nom de ces raisons, Proudhon déclare qu'il faut abolir tout gouvernement : plus d'armée, plus de juges, plus de police, plus rien au-dessus du peuple. Il attaque avec âpreté les socialistes de rp]cole révolutionnaire, qui se séparent de lui, et il croit flétrir, par des qualificatifs indignés et violents, les réformateurs hostiles à la théorie nouvelle de l'anarchie.

« Voyons en effet, le budget à la main, ce que c'est que l'Etat. L'État, c'est l'armée. — Réformateur, avez-vous besoin d'armée pour vous défendre? En ce cas, vous entendez la sécurité publique comme César et Napoléon... Vous n'êtes pas républicain, vous êtes despote. — L'État, c'est la police :

police urbaine, police rurale, police des eaux et forêts. — Réformateur, avez-vous besoin de police ? Alors vous entendez l'ordre comme Fouché, Gisquet, Gaussidière et M. Cartier. Vous n'êtes point démocrate, vous êtes mouchard. — L'Etat c'est tout le système judiciaire : juges de paix, tribunaux de première instance, cours d'appel, cours de cassation, haute cour, tribunaux de prud'hommes, tribunaux de commerce, conseils de préfecture, conseil d'État, conseils de guerre. — Réformateur, avezvous besoin de toutes ces jugeries? Alors vous entendez la justice comme MM. Baroche, Dupin, et Perrin-Dandin. Vous n'êtes point sociabste, vous êtes un routier. — L'État, c'est le fisc, le budget. — Réformateur, vous ne voulez pas de l'abolition des impôts? Alors vous entendez la richesse publique comme M. Thiers, pour qui les budgets les plus gros sont les meilleurs. Vous n'êtes point un organisateur du travail, vous êtes un rat de cave.

« L'État, c'est la douane. — Réformateur, vous faut-il pour protéger le travail national, des droits différentiels et des barrières ? Alors vous vous entendez au commerce et à la circulation comme MM. Fould et Rothschild. Vous n'êtes point un apôtre de la fraternité : vous êtes un juif. — L'État, c'est la dette publique, la monnaie, l'amortissement, les caisses d'épargne, etc. — Réformateur, est-ce là votre science financière? Alors vous entendez l'économie sociale comme MM. llumann,

Gamior-Pagès, Passy, Duclerc, et Vhomme aux quarante cens. Vous êtes un Turcaret.

a L'Élat..., mais il faut s'arrêter. Il n'y a rien, absolument rien dans l'État, du haut de la hiérarchie jusqu'en bas, qui ne soit abus réformer, parasitisme à supprimer, instrument de tyrannie à détruire (1). »

Après avoir supprimé tout culte religieux, toute autorité, tout capital, c'est-à-dire tous ces principes d'exploitation, de spoliation, de malheurs, Proudhon nous fait connaître les conditions générales de la nouvelle organisation sociale, qui, fondée sur l'anarchie ou la négation de l'autorité, se conservera dans la paix, dans l'ordre et dans Tharmonie.

Désormais,, dit Proudhon, la société se composera de groupes de travailleurs. Le commerce, l'industrie, la science et l'art, voilà le travail. Il n'est pas nécessaire de recourir à l'intervention de l'armée, de la police et des juges pour maintenir la paix dans les rangs pacifiques des travailleurs. Après Pabolition de l'autorité et du capital, le travailleur, c'est-à-dire le commerçant, l'industriel, le laboureur, le savant, l'artiste n'a plus besoin de protection. Sa protection, c'est son talent, c'est sa science, c'est son industrie. Dans cette société, transformée par l'amélioration générale de l'état économi(|ue, il n'y a plus ni forls ni faibles, ni vol, ni crime, ni guerre, ni répression, il n'existe que

Cl) Proudhon. La Voix du Peuple, 3 décembre 1849.

des travailleurs, dont les facultés et les moyens tendent sans cesse, par la solidarité industrielle et la garantie de circulation, à s'égaliser. La sanction que l'on pourrait désirer, existe dans la division des propriétés, dans l'engrenage des industries, dans le développement du luxe, dans le besoin impérieux de bien-être, besoin qui fait à tous une nécessité du travail. La société n'est pas la ruche où chaque abeille fait son travail sous le regard d'une souveraine, c'est la machine dans laquelle chaque citoyen fait l'office de broche et concourt à l'effet économique final.

Telle doit être, selon Proudhon, la réforme sociale, tel est l'idéal que tout sociaHste philosophe doit essayer de réaliser.

Au fond de cette théorie, nous voyons cette pensée qui en explique l'origine et les détails. L'homme n'a besoin ni de Dieu ni d'autorité, la solidarité des intérêts suffit pour assurer la paix et le progrès de l'humanité. Anarchie ne signifie pas désordre : anarchie signifie la paix, l'ordre par la négation de l'autorité.

« Ni la conscience, ni la liberté, ni le travail, forces pures, facultés premières et créatrices, nepeuvent, sans périr, être mécanisées, faire partie intégrante ou constituante d'un sujet ou objet quelconque : elles sont, par nature, sans système et hors série. C'est en elles-mêmes qu'est leur raison d'être, c'est dans leurs œuvres qu'elles doivent trouver leur raison d'agir.

«En cela consiste la personne humaine, personne sacrée, qui api)araît dans sa plénitude et rayonne de toute sa gloire à l'instant où, rejetant bien loin tout sentiment de crainte, tout préjugé, toute subordination, toute participation, elle peut dire avec Descartes : je pense, je suis souveraine^ et s' exaltant jusquà V enthousiasme^ je suis Dieu!... (1) »

Proudhon prend pour une vérité démontrée et indiscutable que Dieu n'existe pas, que notre âme n'est pas immortelle etque l'idéedeDieu est funeste à la justice qui relève et conserve les nations. — Affirmer n'est pas prouver, et si violentes que soient les négations philosophiques des écoles révolutionnaires de tous les temps, il y nura jusqu'au dernier jour de la terre des hommes de conviction — et ces hommes seront les meilleurs — qui verront Dieu au-dessus du firmament et l'immortalité au delà de la tombe.

Affirmer que Dieu n'existe pas, proclamer que l'homme doit s'exalter au sentiment orgueilleux de sa dignité indépendante jusiju'à se reconnaître Dieu, déclarer que l'homme fait Dieu, doit s'affranchir du joug odieux de toute autorité humaine et céleste, et que l'ordre social actuel doit être profondément bouleversé et transformé parce qu'il impli-

(1, La Révolulinn sociale démontrée par le coup d'Etat du 2 décembre. Troisième édition, p. 55. Paris, Garnier, 18V2.

que Foubli de i;i bonté naturelle de l'homme et de sa divinité, c'est bien la Ihèse révolutionnaire de Técole de Proudhon, c'est aussi l'expression d'un orgueil qui épouvante par son audace et qui étonne douloureusement la raison.

Ce n'est pas seulement par un mouvement facile et trompeur de la sensibilité de notre cœur malheureux que nous relevons la tête et que nous cherchons en dehors de nous, au-dessus de nous et de toute créature, le Dieu dont nous affirmons l'existence, c'est par un mouvement de haute et puissante raison.

Touthomme qui pense et qui réfléchit, troublé par le nom de Dieu, écoute les témoignages de l'histoire: il entend la voix des hommes de génie et des hommes les plus célèbres qui ont parlé à la terre, depuis Platon, Aristote et les Sages de la Grèce jusqu'aux martyrs chrétiens qui étonnaient et fatiquaient leurs bourreaux par li persévérance et la grandeur de leur courage; depuis ces martyrs jusqu'aux philosophes fameux et aux théologiens de grande allure qui sont la gloire du moyen âge : Albert le Grand, Bonaventure, Thomas d'Aquin; depuis ces théologiens chrétiens jusqu'aux savants qui ont révélé les lois universelles des choses créées: GaUlée, Kepler, Newton, Euler, Leibniz, Malebranche, Bacon; depuis ces témoins glorieux de l'harmonie qui règne dans l'univers jusqu'à nos contemporains les plus renommés : Guvier, Ampère, Cauchy, Faraday, Leverrier; il entend ces hommes

de génie proclamer Fexistence de Dieu, et il les voit s'incliner avec respect devant la majesté souveraine de ce grand nom. Il voit ensuite, sur tous les points de l'espace, a tous les moments do la durée, l'humanité tout entière exprimer hautement, sous le symbole et dans les formes variées de sa prière, de son culte et de sa religion, la même croyance, invincible et persévérante, à l'existence d'un Être suprême , et ce spectacle de l'humanité, affirmant sans cesse, par tant de témoignages, sa foi à une vérité contraire à toutes ses passions, à toutes les inclinations mauvaises de sa nature, malgré l'orgueil, malgré la sensualité, malgré la sécurité que trouveraient les hommes coupables à no plus craindre aucune justice, après la mort, ce spectacle le frappe, et devient pour lui le point d'appui de sa propre croyance à l'existence de Dieu.

Dans ces conditions imposantes, le témoignage de l'humanité a la plus haute valeur; mais l'homme fùt-il même étranger aux spéculations métaphysiques familières aux philosophes, ne s'arrête pas k cette première manifestation de la vérité sur l'existence de Dieu. Il regarde autour de lui, et il lève la tête. Il voit l'univers avec ses règnes éche- L innés : la matière, les plantes, les animaux, l'hfjmmc qui est le centre et la gloire de cet univers. 11 voit que des lois pleines de sagesse président à la vie, à l'évolution, au mouvement de toutes les créatures animées et inanimées, sur la terre et au firmament, et encore qu'il ignore les causes finales

et les détails infinis et pleins de lumière de chaque partie de la science universelle ou des sciences naturelles, il en sait assez pour constater le foit de l'existence de l'univers et de rincomparable grandeur de ses lois.

Or, tout effet suppose une cause, l'univers a donc une cause ; et tout effet intelligent suppose une cause intelligente, les lois harmonieuses de l'univers supposent donc l'existence d'une cause intelligente. Cette cause suprême c'est Dieu : l'univers est le signe de sa puissance, les lois de l'univers expriment sa pensée, et révèlent son intelligence souveraine. C'est ainsi que, par un élan réfléchi et puissant de la raison, l'homme s'élève à la connaissance de l'Être suprême, et je ne connais pas de science ou de découverte, il n'en existe pas, qui soit en opposition avec cette invincible affirmation de la philosophie : L'univers a une cause, cette cause, c'est Dieu. Ne dites pas, en vous appuyant sur les misérables subtilités de quelques philosophes, que nous ignorons ce qu'il faut entendre par le nom de Dieu. Depuis longtemps les philosophes discutent sur la liberté, la conscience, la raison, l'honnêteté, la justice; ils nient et ils affirment leur existence, et ils en donnent les définitions les plus contraires. Mais les réponses diverses, contradictoires même de ces philosophes ne prouvent pas que la liberté, la justice, l'honneur soient des mythes ou des inventions chimériques, et l'humanité sait bien, malgré les philosophes, que ces facultés et ces qualités

existent, et elles ont à ses yeux un objet déterminé. Ainsi en est-i] de Tidée de Dieu. Interrogez, par la pensée, tous les peuples, divisés d'ailleurs par le sang, les traditions, les mœurs, les religions, demandez-leur ce qu'il faut entendre par l'idée de Dieu, ils lèveront la main vers le firmament, et ils répondront : Dieu, c'est celui qui est là-haut!

Tous ces peuples affirment l'existence, la puissance, la sagesse et la sainteté d'une personne qui a créé le monde etqui s'appelle Dieu. Là est le point capital. Qu'importe ensuite les négalions contradictoires des philosophes et notre ignorance sur la nature entière de Dieu. Y a-t-il donc même sur la terre une réalité dont nous connaissions la nature intime et totale, et sans sortir de nous-même, quel est l'homme qui se connaît et qui pourrait expliquer sûrement la genèse et l'évolution de la pensée, du souvenir, du sentiment ?

L'existence de Dieu est donc un fait établi par la raison, et tant qu'on n'aura pas démontré que ce fait est faux, que la raison nous trompe, que le principe de causalité est faux, que le consentement unanime des peuples n'a pas de valeur, que les hommes de génie et l'humanité tout entière, sur tous les points de l'espace, à tous les moments de la durée, ont été victimes inconscientes d'une illusion funeste à l'ordre social, la thèse de l'existence de Dieu restera debout.

Mais comment cette thèse serait-elle funeste à ridée de justice et à l'ordre social ?

Nous sommes on présence de deux systèmes sur l'origine et la nature de la justice et de l'ordre moral : la transcendance et l'immanence, la thèse chrétienne et la thèse affirmée par les athées de l'école de la révolution.

Les philosophes spiritualistes et les chrétiens reconnaissent avec la raison et avec tous les peuples l'existence d'un Dieu : ils enseignent, ensuite, que Dieu est en communication perpétuelle avec ma conscience et avec ma raison, qu'il me parle pai* la conscience et par la raison ; qu'il me fait connaître mon devoir et l'ohligation de le remplir ; qu'il sera le juge de ma vie et le vengeur de la loi morale, après la mort ?

Ils enseignent encore que l'homme est libre, et qu'en vertu de sa liberté il conserve la puissance, sous sa responsabilité personnelle, ou de faire le bien, ou de faire le mal. Et quand Proudhon prétend que le christianisme enseigne que je ne suis rien, que ma liberté n'existe pas, que Dieu fait tout en moi, le bien et le mal, il attribue gratuitement au christianisme une affirmation qui serait la négation de l'ordre moral, de la justice et de la liberté !

Il y a donc au-dessus de l'homme un Etre transcendant que nous appelons Dieu. Il est le princijje et le vengeur de la loi. Telle csl la thèse des philosophes déistes et des philosophes chrétiens.

Cette affirmation de rintorvention de Dieu dans la moraie et la justice révolte Prenidhon, et après avoir attaqué les Ihéologiens chrétiens, il raille avec indiiiuation les déistes qui croient à Dieu et qui n'ont pas le courage de croire à l'Eglise et à Jésus- Christ :

« Suivant ces Messieurs, Dieu se manifeste directement à nous par la conscience ; ce que l'on appelle sens moral est l'impression même de la divinité. Par cela seul que je reconnais l'obligation d'obéir à la justice, je suis, à les entendre, croyant, malgré mes doutes, adorateur de l'Être suprême, et partisan de la religion naturelle. Le Devoir! il suffit que je prononce ce mot pour attester, contre mon envie que je suis double : moi, d'abord, qui suis lié par le devoir ; et l'autre, c'est-à-dire Dieu, qui a formé ce lien En vérité, il faut que ces doctrinaires de la foi nous prennent pour de grands enfants de croire que nous rirons avec eux du miracle, et que nous acce})terons, celui, bien plus énoi'uie, de leur lliéodicée. La possession divine, imaginée en désespoir de cause par une école limide, est le dernier hoquet de la superstition transcendante (l). »

D'où vient donc la loi morale qui s'impose à l'homme et qui dirige sa volonté f La loi morale ou la justice est en nous, dit Proudhon, d'une manière immanente, comme l'amour, conmie les notions du

(1) De la Justice dans la Révolution, etc. T. I, p. 41.

beau, de l'utile et du vrai, comme toutes nos puissances et nos facultés ; elle est un commandement de nous-même à nous-même, un commandement indépendant de la société, de l'éducation et de Dieu. C'est à moi qu'il appartient de dire : cette action est juste, et je ne reconnais à aucune puissance le droit de m'empécher de la faire; cette action est injuste, et il n'est ici-bas ni prince, ni prêtre qui ait le droit de m'obliger à la faire. Ainsi, selon Proudlion, la raison humaine remplace Dieu.

C'est bien toujours le même sophisme et le même orgueil exalté jusqu'à la folie. Dieu n'existe pas; mais l'homme est Dieu. Tel est le dernier mot de la théorie de l'immanence et de la justice révolutionnaire de l'école de Proudhon.

C'est toujours ce même paradoxe que Proudhon répète sous toutes les formes et avec toute l'impiété d'une indignation criminelle :

« D'où vient, dit-il, que l'Eglise de Rome, qui est la seule légitime au point de vue religieux, qui résume dans son histoire et dans son dogme toute tradition ou toute spéculation religieuse, d'où vient que cette Eglise souffre de toutes parts contradiction? C'est que l'âme humaine, bien qu'elle se dise religieuse, ne croit, en réalité, qu'à son propre arhitre ; c'est qu'au fond elle estime sa justice plus exacte et plus sûre que la justice de Dieu ; c'est qu'elle aspire à se gouverner elle-même par sa propre vertu.; c'est qu'elle répugne à toute constitution d'Eglise, et que sa dévorante ambition est de

marcher dans sa force et dans son autonomie. La foi à la justice propre, abstraction faite de toute piété, et même contrairement à toute piété, voilà ce qui, depuis le commencement du monde, soulève la guerre contre TEgiise et qui ranime la révolulion... Ce que je conteste à la croyance, c'est qu'elle vienne appuyer de ses hypothèses le commandement de la raison pratique expérimentale et positive, dont les révélations me sont données directement en moi-même, et par le témoignage de mes semblables ; raison, à ce titre, douée d'une certitude et d'une réalité à laquelle aucune théologie ne peut atteindre, raison enfin qui est moi-même et que je ne puis infirmer sans déshonneur, abdiquer sans suicide... La justice estl'efflorescencede notre âme. La morale est l'anthologie de l'humanité. L'intervention d'une autorité surnaturelle dans les prescriptions de la conscience, loin d'ajouter à la vertu, ne fait que consacrer l'immoralité... La loi et le législateur sont un : cela signifie que la loi est consacrée comme étant elle-même le sujet des choses, intelligent de sa propre raison, c'est-à-dire des rapports que la loi exprime. .l'ajoute que la loi porte avec elle le sceau de sa certitude, c'est-àdire qu'elle donne l'explication de tous les faits qui relèvent de sa catégorie et que, sans elle, aucun ne s'exjilique. .l'affirme enfin qu'elle possède en soi la sanction pénale, ce qui vent dire encore que tout ce qui se fait sous son inspiration est bien, que rien de ce qui se fait contre elle ne peut durer, en sorte

qu'elle est à elle-même, considérée comme sujet intelligent, sa joie ou son sup[)lice... La loi et le législateur ne sont un : or, cette loi et ce législateur sont autres que l'homme ; donc l'homme est la loi vivante, consciente, personnifiée. Lajuslice, en deux, mots, est l'humanité (i). »

Cependant si l'on examine les éléments de la justice et de la loi morale, en écartant même toute considération métaphysique, il est facile de reconnaître que cette thèse de l'immanence, si chère aux révolutionnaires est la négation de la justice, de la morale et de la raison.

En effet la loi morale est un commandement qui nous oblige à faire le bien, à éviter le mal, à respecter la propriété, l'honneur, la vie de notre prochain. Que rhomme vive en société au milieu de ses concitoyens ou qu'il reste, par hypothèse, dans une solitude absolue, l'homme à l'état civilisé et à l'état sauvage reconnaît, en lui., dans sa raison et dans sa conscience, une voix qui lui parle, une lumière qui l'éclairé, une autorité qui lui commande impérieusement de préférer le juste à l'injuste, le bien au mal.

Or, tout commandement implique aussi nécessairement l'existence d'un être qui nous est supérieur, puisqu'il nous commande, et à qui nous sommes obligés d'obéir; l'existence d'un législateur intelli-

(1) De la Justice dans la llcvoiulion, etc. T. I, p. 10. 38, 92, t. III, p. 498, 500.

gent qui a conçu la loi morale ot qiu la promuliiiie dans ma conscience et dans ma raison; l'existence, (Tun juge qui punit le violateur liln'eet responsable de la loi, rexistencc d'un Etre intellii^ent, puissant, et supérieur à toute l'humanité, puisque la loi morale s'impose à toute l'humanité ; voilà l'Etre infini qui est le principe de la morale, de la justice; c'est Dieu.

Mais dans la thèse de l'immanence révolutionnaire, il n'y a ni supérieur qui commande, ni législateur qui promulgue la loi, ni juge qui assure par des châtiments et des récompenses le respect de sa volonté.

Dans le système athée de l'école révolutionnaire, c'est l'homme qui est son maître, son législateur, son juge ; il est à la fois, par une contradiction singulière, inférieur et supérieur.

Mais s'il n'existe aucun être au-dessus de moi; si je suis moi-même, par ma volonté souveraine. Fauteur de la -loi morale, je suis libre, au gré de mon bon plaisir, de conserver cette loi, ou de la modifier et de l'abroger ; de telle sorte que ce qui est bien aujourd'hui, demain sera le mal, et comment expliqucrez-vous que la loi naturelle soit la même dans tous les temps, dans tous les lieux, malgré les différences de caractère, de mœurs, de tradition, dévie?

Si je suis mon maître, et s'il me plaît de transgresser la loi morale, je no fais tort à personne, je ne viole pas la loi promulguée par un supérieur,

je n'ai à craindre ni juge qui me demande compte de mes révoltes, ni châtiment qui en serait l'expiation violente et nécessaire?

Si je suis mon maître, et si la loi est un acte de ma volonté, la loi n'est plus en réalité une loi, car, je ne peux pas être, à la fois, mon supérieur et mon inférieur, elle est simplement une résolution ou un projet de ma volonté, que je suis libre de respecter ou de transgresser, et qui ne relève de l'autorité et de la justice de personne, et qui présente les mêmes caractères que tous les engagements que je prends envers moi-même. Une résolution n'est pas une loi.

Et si vous prétendez que je suis lié par laloi morale et par la justice, qu'elles font partie de ma nature et que je suis obligé d'obéir, la même question s'élève aussitôt dans mon esprit : pourquoi suis-je obligé d'obéir, à qui suis-je obligé d'obéir? Cette loi qui me gêne, me trouble, et qui pèse comme un joug sur ma volonté; cette loi qui m'empêche de m'abandonner au courant de mes penchants et de mes passions; cette loi qui a, par conséquent, les caractères d'une autorité supérieure qui me fait sentir sa puissance altière et implacable dans la foule et dans la solitude, partout où je me retrouve moi-même avec ma raison, ma conscience et ma liberté, cette loi, enfin, à laquelle vous prétendez que je dois me soumettre, qu'est-elle, d'où vient-elle, et pourquoi n'aurais je pas le droit d'écarter ses sollicitations importunes et de lâcher ma liberté?

Nous sommes donc sans cesse ramenés à cette alternative inévitable : ou cette loi morale, dont je constate la réalité dans ma conscience, est l'oeuvre de ma raison, et elle n'a plus le caractère obligatoire d'une loi; ou bien elle émane d'un être qui est supérieur à ma personne et supérieur à toute l'humanité qu'il gouverne, domine et menace, et elle émane de Dieu.

Quand on explique ces termes obscurs de transcendance et d'immanence, quand on traduit, dans un langage clair et accessible à tous, les pensées cachées sous ces mots, on voit mieux Terreur grossière et les contradictions qu'ils renferment, et l'esprit dégagé s'éclaire de tous les rayons de la vérité.

Commentcetteidée de Dieu, fondement nécessaire de la morale et de la justice, pourrait-elle être funeste à celte morale et à cette juslicc ? n'est-elle pas, au contraire, la condition de la morale, puisque sans elle la loi manque de principe, d'autorité, de sanclion.

Mais regardez avec plus d'attention : l'analyse funeste à l'erreur fait voir la vérité jusqu'à l'évidence. En quoi consiste donc cette morale naturelle et cette justice nécessaire à l'ordre social? La morale naturelle nous apprend — et Proudhon insiste sur ce point — à respecter la propriété,

l'honneur, la vie du prochain ; à respecter nos parents, à respecter notre parole et notre pensée par l'horreur du mensonge; à respecter, enfin, la justice et à rendre à chacun ce qui lui est dû. L'homme honnête et vertueux est celui qui pratique, sans faiblesse et avec persévérance, cette justice et ce respect qui assurent la paix, l'ordre et la prospérité des Etats.

J'admets ces explications de Proudhon, et loin de voir que l'idée de Dieu soit funeste à Faccomplissement de ces devoirs, et par conséquent à la paix sociale, je vois au contraire qu'ehe y contribue avec efficacité .

Tous ces devoirs énumérés par Proudhon, je les connais et je les retrouve exprimés sous une forme impérative dans le Décalogue et dans les commandements de Dieu : tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas; honore ton père et ta mère; voilà bien la morale naturelle et sociale de Proudhon, formulée avec rigueur dans le Décalogue. Or ce Décalogue est l'œuvre de Dieu. Je n'ai pas besoin d'étabhr ce fait et de remonter à la révélation du Sinaï.

Mais si Dieu est Fauteur des grands principes de la morale naturelle que je viens de formuler, si ces principes sont le fondement de la justice et les conditions nécessaires de la paix sociale, si Dieu les prend sous sa protection et assure leur exécution par les châtiments qui menacent le coupable et par les récompenses qu'il promet aux justes, peut-on

(lire, sans violer les règles de la logique, et sans loniber clans des conlradicLions flagrantes, (|ue l'idée de Dieu est contraire à ces principes de la loi naturelle, contraire à la justice, contraire à la paix et à la prospérité temporelle des sociétés ?

Et n'est-il pas plus logique et plus conforme à la vérité de reconnaîtreque, puis({ueridée dcDieuconserve et protège tous les principes de la morale, de la justice, de Tordre social, il faut relever, conserver et proclamer la nécessité de la croyance à l'existence de Dieu, dans l'intérêt même de Tordre social? Ne faut-il pas reconnaître, enfin, que toute tentative de réforme sociale par la négation de Tidée de Dieu est essentiellement contraire à la morale, à la justice et à ces intérêts puissants des sociétés humaines que Ton prétend protéger?

J'écarte volontairement de ces discussions les arguments abstraits et métaphysiques qui ont cependant une haute valeur philosophique; je ne veux pas fatiguer Tesprit du lecteur. 11 suffirait, en effet, d'analyser les caractères intrinsèques de la loi naturelle, de reconnaître par une délicate et profonde analyse qu'elle est nécessaire, immuable, éternelle, absolue, d'examiner ensuite et de décrire avec la même sûreté les caractères intrinsèques de notre âme, de notre conscience, de notre raison, de démontrer qu'elle n'est ni absolue, ni éternelle, ni immuable, pour conclure avec raison que la science ex[iérimentale et la logique nous défendent d'assimiler la conscience humaine et la loi naturelle,

204 LES ERREURS SOCfALES DU TEMPS PRÉSENT

c'est-cï-dire deux choses qui ont des caracLères si différents, et qu'il faut, par conséquent, clierclier en dehors de nous, au-dessus de nous, le législateur qui conçoit et impose la loi.

Le métaphysicien entre d'un élan etpar un sentier rapide dans la place où le moraliste ne peut arriver que par de longs détours. Mais ces détours sont des chemins larges, et tout homme qui cherche la vérité peut les fréquenter.

Nous retrouvons, à chaque pas, à mesure que nous avançons dans la discussion du système révolutionnaire, les mêmes contradictions et les mêmes erreurs.

L'erreur fondamentale hautement affirmée et sans cesse répétée par Proudhon, c'est que l'homme est bon, que la chute originelle est une fable et que l'homme livré à lui-même, affranchi de la surveillance de Dieu et de la foi à son existence, est appelé à s'affranchir même de toute autorité civile et humaine. L'anarchie est le second caractère de la réforme sociale inaugurée par la révolution.

La bonté naturelle de l'homme et la négation de notre inclination au mal, telle est l'erreur de Bousseau et de Proudhon, et la raison par laquelle l'école révolutionna're nie la nécessilé du pouvoir.

Cependant si vous inierrogez les peuples comme nous l'avons déjà fait, quand nous avons démontré

rexistencedc Dieu, que verrez vous^^ I/affirmalion de cetie proposition : l'homme est déclm et enclin au mal. Ecartons, si vous le voulez, les témoignages sacrés et renseignement révélé dont l'autorité est décisive pour la conscience chrétienne, restons sur le terrain des vérités purement naturelles, consultons l'histoire et la raison.

L'histoire est la confirmation éclatante de cette parole de Voltaire : « La doctrine de la chute et de la déchéance de la race humaine se trouve chez tous les peuples de l'antiquité. Aurea primo sala est œtas est la devise de toutes les nations (l). » La défaite de Japet, le précipité, dans la ihéogonie d'Hésiode; les élégies antiques de Linus pleurant le bonheur qui s'envole du berceau mémo de l'humanité; Ihistoire d'Ahriman dans le Zend Avesta des Perses; la malédiction de Brahma qui cueille des fleurs pour se rendre semblable à Dieu; la chute de Fohi instruit de la science du bien et du mal par un dragon de l'abîme; la mort d'Osiris tué par Typhon, tous ces témoignages et ceux plus nombreux eacore que les investigations philosophiques, ethnographiques et archéologiques, nous ont permis de recueillir, confirment cette conclusion du savant Dœllinger : « Les rayons d'une connaissance supérieure, d'une tradition primitive nous apparaissent ici comme brisés, étrangement décolorés et décomposés, sans toutefois qu'ils cessent d'être assez visi-

(Ij Voltaire. Essai sur les Mœurs, cli. V.

Lies pour qu'on puisse reconnaître encore leur ancienne figure (1). »

Mais je laisse à l'écart les rapports de cette tradition universelle et constante avec la révélation primitive et l'enseignement sacré de FEglise, il me suffit d'examiner, au point de vue pljilosoplii(]ue et profane, le fait imposant et universel de la tradition sur rétat actuel et anormal de l'humanité. Ce fait me permet d'affirmer qu'après avoir considéré la nature humaine telle qu'elle est aujourd'hui, tous les peuples ont déclaré que cette nature était altérée, et que l'homme n'était pas essentiellement bon et nécessairement porté au bien. L'humanité n'est pas victime d'une illusion chimérique et d'une invention intéressée de l'imagination quand elle croit à la malice humaine et à sa déchéaDce; un homme, un peuple peuvent se tromper, mais tous les hommes, tous les peuples affirmant, avec une persistance plus forte que toute négation, la réalité de la faiblesse humaine et de ses tendances mauvaises, ne peuvent pas se tromper, et un tel témoignage, dans ces conditions imposantes, est un signe authentique de la vérité.

« La passion de la jouissance et la recherche de soi-même corrompent toutes les autres facultés et se les assujétissenl. La concupiscence charnefie dans rhomme est plus qu une simple manifestation

(1) Dœllingcr-IIeindeiiLhum uud Judcntlium, p. 270. Voir aussi les témoignages recueillis par Fraalz Hetlinger. Apologie du Christianisme. T. III, p. 4-45.

OU impulsion de rinstincL nature]^ ronimo nous voyons quo cela a lieu dans ranimai, c'esl un libertinage désordonné, pervers, qui n'entre pas seulement en lutte contre les plus belles facultés de l'homme, mais encore qui fait violence à la nature elle-même, en méprisant le but assigné par elle, une impétuosité effrénée qui se précipite en aveugle et sans tendre <a aucun but utile, cherchant sa satisfaction jusque dans la destruction de la nature humaine, jusque dans la ruine du corps lui-même, enfin une rage homicide d'elle-même qui énerve et ravage sa propre force et sa propre vie (1). »

Voilà l'homme entraîné parles passions du corps; l'égoïsme et la concupiscence le pressent de toute part, le provoquent, le sollicitent, quels combats ! quelle douleur et quelle privation dans cette guerre (jui ne finit qu'avec la vie, et({ui arrachait à l'apôtre saint Paul le cri profond de tristesse que chaque génération repète en passant sur la terre : qui me délivrera de ce corps de mort !

Et puisque l'homme est déchu, puisqu'il naît avec cette puissance redoutable, qu'arriverait-il si vous supprimiez comme le veut Proudhon, le souverain, les juges, la police et l'armée? (2) Le fort écraserait le faible, le pauvre menacerait le riche, le voleur menacerait la propriété de son voisin, l'envieux, l'ambi-

(1; Frantz-IietUnger. Loc. cit.

("2, Nous avons dûmonlré au chapitre précédenl la réalité de notre déchéance par l'observation philosophirpio de nos facultés vL (le notre nature.

tieux, l'homicide attenteraient à la vie de leurs ennemis : plus de sécurité, plus de paix, plus d'ordre et de stabilité dans la société bouleversée jusque dans ses fondements: l'égoïsme, la cupidité, la sensualité, la violence, libres de toute contrainte, affranchis de toute menace, indépendants de tout souverain, entraîneraient les hommes en révolte; et les peuples expieraient bientôt par un prompt retour à la barbarie leurs tentatives trop heureuses contre l'autorité. En réalité, la suppression de l'autorité civile ne serait pas une réforme sociale, elle serait le commencement delà dissolution sociale; et les hommes audacieux ou aveugles qui auraient demandé Tanarchie, par la parole et par les armes, seraient les premiers à fuir le pays devenu le repaire des bandits, s'ils ne sentaient plus leur fortune et leur vie protégées par la force au service de l'autorité.

La mort prématurée et misérable de quelques souverains, la répulsion de certains peuples contre l'autorité civile et les révolutions sanglantes qu'elle provoque, voilà les derniers arguments de Proudhon, en faveur de la suppression du pouvoir. Mais Proudhon oublie de nous démontrer que la mort violente de ces princes n'est pas l'effet de causes particulières, politi(jues ou administratives, absolument étrangères au pi'lucipe d'autorité; il ne dit pas qu'à côté de certains souverains Impopulaires, l'his-

loirc a conservé le nom et le souvenir d'un grand nombre de rois et de princes qui ont vécu et sont morts entourés de ratlcction et de la vénération populaire, il feint d'ignorer ({u'aujourd'hui encore, en Europe, il y a des familles régnantes et des dynasties, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, estimées, respectées, aimées de la nation. Que des esprits inquiets, turbulents,- envieux, rêvent encore de renverser l'autorité pour arriver plus sûrement à la réalisation de leurs pensées criminelles et à la satisfaction coupable de leurs appétits, qui voudrait le nier? i\iais cette révolte et ce désordre de quelques révolutionnaires mécontents n'a pas de valeur contre la loi générale d'une autorité.

Si l'existence d'un pouvoir politique et social était un fait contre nature, il y a longtemps que les nations auraient secoué ce joug odieux. La permanence de cette institution tulélaire chez tous les peuples civilisés, est, au contraire, une démonstration certaine de l'harmonie et de la conformité du principe d'autorité avec les besoins, les nécessités et les intérêts les plus légitimes des individus et des nations.

La philosophie et la théologie chrétienne nous font connaître h'S harmonies de ces deux idées que l'c^'colc révolutionnaire prétend supprimer : Dieu et l'autorité. Tout est clair, ferme et profondément raisonnable dans ce haut enseignement.

Dieu a fait l'homme pour vivre en société, l'état sauvage est essentiellement contraire à sa nature et au développement nécessaire de sa vie pliysiquo, intellectuelle et morale. Or, tout homme qui vit au milieu de ses semblahles a besoin d'une autorité qui protège sa personne et ses biens contre les coups de la violence et de la force, au service de la haine, de l'envie, de l'ambition, de la cupidité du plus fort. Il a besoin d'un législateur qui règle dans la justice, la sagesse et avecbonté, les rapports mutuels des membres de la société. Il a besoin d'un pouvoir investi du droit de punir le rebelle qui se révolte contre les lois. Ainsi Dieu qui veut que les hommes ne vivent pas à l'état sauvage mais qu'ils se réunissent en société, veut aussi qu'il existe ici-bas, au sein de toute société humaine, une autorité chargée de protéger la personne et les biens des citoyens, de faire des lois politiques, civiles, administratives, et d'assurer par la crainte salutaire d'un châtiment l'exécution de ses lois. Le pouvoir est donc indispensable, il est de droit divin.

« A regarder les hommes comme ils sont naturellement, écrit Bossuet, et avant tout gouvernement étabh, on ne trouve que l'anarchie, c'est-àdire, dans tous les hommes, une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre, et en même temps tout contester; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous; où la raison ne peut rien, parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte; où le droit même

LES ERRF-UnS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT 211

(lo l;i nnluro demoiire sans force, puisi^iie la raison n"(Mi a i)oint, où par conséqncnt il n'y a ni proliriék', ni domaine, ni liion, ni repos assnrô, ni à dirtî vrai, aucun droit, si ce n'est celui du plus fort, encore ne sait-on jamais qui l'est, puisque chacun tour à tour peut le devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de monde. Savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état, et quels peuples y ont été et en quels endroits, ou comment et par quels degrés on on est sorti, il faudrait pour le décider compter Tinfini, et comprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le cœur de Thomme. Quoi qu'il en soit; voilà l'état où l'on imagine les hommes avant tout gouvernement (l). »

Or ce pouvoir dont la nécessité découle do la nature môme de l'homme, et par conséquent de Dieu qui est l'auteur de la nature, est donné à la nation. C'est l'enseignement formel de saint Tliomas d'Aquin, de Suarès, de Bellarmin et des représentants les plus autorisés de la théologie chrétienne dans rÉglise. Nous ne voyons pas, en effet, dans la révélation, que Dieu ait accordé d'unemanière immédiate et par un procédé particulier, le pouvoir civil à une caste, à une famille, à un individu.

Or, la nation ne pouvant pas, selon la très sage observation de Bellarmin, exercer par elle-même cette autorité, divine dans son origine, est obhgée de

1) Bossuet. P Averliss. aux prolesl.

la confier ou de la transmettre, soit à un homme, soit à plusieurs, soit aune assemblée. Et en ce sens, la puissance des princes, la puissance civile, quelle que soit d'ailleurs sa forme, est de droit naturel et divin et il n'appartient à personne ici-bas de se révolter contre ce droit et de nier l'autorité. Mais si le principe d'autorité est de droit à la fois naturel et divin, il n'en est pas de même de la forme du gouvernement, qui est simplement du droit des gens, car il dépend de la volonté du peuple d'établir un roi, des consuls ou d'autres magistrats.

Et Suarès résumant l'enseignement de la tradition ecclésiastique exprime sa pensée dans cette formule brève et décisive : « Le pouvoir civil dans un homme ou dans un prince émane, de droit légitime et ordinaire, du peuple et de la communauté, immédiatement ou d'une manière éloignée, et on ne peut

l'avoir légitimement par une autre voie Il faut

admettre que ce pouvoir n'est donné par la nature à aucun homme en particulier et qu'il se trouve dans la communauté, c'est-à-dire dans la nation. Cette opinion est Topinion commune, elle est certaine, et elle découle de la doctrine de saint Thomas (1). »

Les familles réunies en société publique, délèguent au souverain le pouvoir indispensable à la conservation sociale. Ce pouvoir n'est pas la résultante arbitraire des portions de pouvoir qui seraient

(1) Suarès. De Icgibus. T. III, cli. m, cli. ii. — Bellarm. De laicis.T. ni,ch. vi. — S. Thom. Siim Thcol. T. II. i[. U7, a 3, ad 3'", etc.

primitivement dans chaque individu, >lans chaque citoyen, — c'est la thèse des protestants révulutionnaircs, — ce pouvoir descend de Dieu et passe par le canal de la nation dans les mains des souverains.

L'origine du pouvoir en indique aussi l'objet et les devoirs. Puisque la puissance civile découle de Dieu, le souverain doit gouverner selon la loi et selon la volonté de Dieu. Puisque cette puissance est déléguée par la nation et pour la défense de ses intérêts, le souverain doit être le père et le souverain de ses sujets. Ces deux idées fécondées par l'observation font bien connaître l'objet, les limites et la direction dePautorité qui doit conserver un respect profond pour les droits de Dieu, pour les intérêts du pays.

Le souverain est le pasteur de son peuple, dit saint Augustin ; le souverain, c'est le père qui veille au bien commun sans rechercher le sien, écrit saint Thomas d'Aquin(l).

« Dieu, écrit Bossuet, met une image de sa gran.deur dans les rois, afin de les obliger à imiter sa bonté. Il leur déclare qu'il leur donne cette grandeur pour Pamour des peuples. C'est pourquoi, dans les endroits où nous lisons : que le royaume de David fut élevé sur le peuple, Phébreu et le grec portent, pour le peuple. Ce qui montre que la grandeur a pour objet le bien des peuples soumis. En

1) s. Tliom. he rrgiminc principum. Lib. I, c. i. Nous examinons celle quesUon, au iioiril de vue liistorirjui.', au r'liaiiitr«; qui a pour titre : La lullc sociale.

effet, Dieu, qui a formé tous les hommes d'une même terre pour le corps, et a mis également dans leurs âmes, son image et sa ressemblance, n'a pas établi entre eux tant de distinctions, pour faire d'un côté des orgueilleux, et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'a fait des grands que pour protéger les petits; il n'a donné sa puissance aux rois que pour leur procurer le bien public et pour être le support du peuple (1\ »

C'est ainsi que l'idée de Dieu, qui donne à l'origine du pouvoir civil une majesté imposante et une autorité sacrée, protège celte autorité contre ses propres entraînements et contre le vertige de l'orgueil, en lui rappelant son objet et sa dépendance à l'égard du maître de toute créature. Elle assure aussi au peuple le respect de sa liberté, de ses intérêts, de ses droits, la garantie de sa sécurité et de son progrès, parce qu'elle rappelle au souverain qu'il doit gouverner avec Dieu, pour le peuple ; et j'estime que cette théorie philosophique et chrétienne du pouvoir est plus favorable à la prospérité sociale, à la dignité de l'homme, au bonheur de tous, que la théorie paradoxale et redoutable de l'anarchie préconisée par des ambitieux, qui exploitent la crédulité publique, et par des ignorants aveuglés, qui perdent dans le sang des révolutions la paix, la fortune et la vie.

(I) Bossucl. Politique Urée de l'Écriture sainte. Art. 3, U<^ prop.

Malgré la suppression du pouvoir et la négation du Dieu, Proudliou espère que la paix régnera dans les sociétés, atfranchies par rinlluence révolutionnaire de toutes les superstitions du passé. La paix résultera nécessairement, selon lui, d'une constitution économique, de l'action commutativo des groupes industriels, de la force de collectivité, du balancement des forces agissant les unes sur les autres, en toute lijjerté, et se faisant mutuellement é(]ualion, en un mot, de la résultante des forces individuelles et collectives dans les groupes de travailleurs. Quelle pauvreté d'idées sous ces mots nouveaux, abstraits, barbares, dont le sens précis écbappe à Tattenlion la plus intelligente et la mieux soutenue !

Qui fera cette constitution économique ? qui l'imposera? qui aura le droit d'en assurer l'exécution par le cbàliment des rebelles i Qui protégera, enûn, cette liberté universelle du travail, condition d'équilibre et de paix dans les sociétés nouvelles ? Là où le pouvoir disparaît, personne ne commande et personne n'obéit. Quand on prend pour devise avec Proudhon : ni Dieu, ni maître, il n'est plus permis de parler d'une constitution qui s'impose à tous les membres de la communauté et ({ui assure la prospérité et le bonheur de chacun et de tous.

D'ailleurs une constiliUion éconoini(}uo qui, en supprimant la misère, établirait par hypothèse l'égalité provisoire de fortune entre tous les citoyens, ne supprimerait pas, de ce chef, toutes les causes de conflit, de révolte et de guerre dans le pays. L'amjjition, la cupidité, la haine, toutes ces passions sourdes, turbulentes et redoutables que l'on retrouve au fond de la nature humaine, contribuent autant que l'inégalité de fortune à perpétuer le désordre dans l'humanité.

Mais cette égalité de fortune entre les citoyens, promise par les socialistes, n'est -elle pas ellemême, non seulement une injustice, mais encore une chimère avec laquelle on agite les peuples et une utopie condamnée par la raison?

L'inégalité de fortune, ici-bas, n'est pas seulement, comme on semble le croire, l'effet de nos constitutions, de nos mœurs, de l'organisation sociale et séculaire de notre pays : elle dérive de plus haut, et il ne dépend pas de la volonté humaine de la faire disparaître ; elle est dans notre nature, dans l'inégalité qui règne entre les hommes, au point de vue physique, intellectuel et moral. L'œuvre d'un homme de talent aura toujours une valeur intrinsèque supérieure à l'œuvre d'un rustre ou d'un idiot, et par conséquent elle rapportera davantage à son auteur, et si, méconnaissant l'inégalité de valeur, vous leur accordez une rétribution égale, vous découragez le talent, et vous tarissez les sources du travail et du progrès. L'homme honnête et

LES ERREURS SOCFALES Dr TEMPS PRÉSENT "217

verlncux saura par le travail, la privaticJn, 1 épargne inlelligeiitc, se former un capital modeste qui sera la ressource de ses vieux jours ; l'ouvrier paresseux, dissi[)é, débauché, ne fera pas d'économie et sera pauvre, misérable, absolument indigent quelques jours après le partage forcé.

Si les réformateurs bruyants de l'ordre social pouvaient pénétrer jusqu'au principe même de l'inégalité des conditions humaines et de fortune ; s'ils pouvaient, par un décret tout-puissant, refaire l'œuvre du Créateur et constituer une égalité complète de talent, de vertu, de force entre les hommes; s'ils pouvaient encore supprimer la liberté humaine et soumettre au même travail leur société idéale égalitaire, ils pourraient alors espérer d'établir aussi, par voie de conséquence et par simple décret, l'égalité de fortune rêvée et promise ^lar les ennemis intéressés du capital et de la propriété. Mais qui ne voit l'incohérence et les chimères d'une telle entreprise ! Améliorer, en l'élevant, par des moyens économiques, la situation morale du pauvre, chercher par une sage organisation desbanques populaires, du crédit, de l'élévation des salaires, des caisses de secours et de prévoyance, de la stabilité de la commande et du travail, à défendre contre la misère et contre les hasards redoutables et les sévérités de la vie, la famille relevée d'ailleurs par les pensées delà foi et par les espérances chrétiennes, telle est l'œuvre qui doit tenter la charité, le dévouement, le cœur de tout homme intéressé au bonheur de ses semblables.

Mais prêcher la révolte, flatter les impulsions jalouses qui déshonorent le pauvre, exciter à la colère contre le riche, à la haine contre la propriété, à l'envie basse et criminelle, des hommes, qui enivrés par l'espérance chimérique d'une égalité impossible, attendent Tlieure des révolutions honteuses , et des revendications sanglantes, ce n'est pas servir son pays, c'est le déshonorer, ce n'est pas améliorer la situation du pauvre, c'est l'aggraver et faire de l'homme la victime méprisée ou delà misère qui l'étouffé, ou deraulorjté qui l'écrase pour le punir et venger les droits essentiels de la société.

Ce n'est pas ainsi que les réformateurs intelligenis et sincères de la société comprennent leur tâche, ce n'est pas en déclarant la guerre à Dieu, à l'autorité, au capital, qu'ils espèrent améliorer l'ordre social et l'état de l'humanité.

Relisez l'œuvre magistrale de Frédéric Le Play, le plus consciencieux, le plus profond, le plus méthodique des économistes de ce siècle et de tous les siècles. Esprit attentif, tenace et d'une implacable sévérité dans ses conclusions, il entreprend de chercher les grandes lois qui président à la vie et à la conservation des sociétés humaines, sous toutes les latitudes et dans tous les temps. A la dilTérence dea utopistes révolutionnaires qui combinent dans leur

pensée solitaire des principes mél;iiiliysiqiies mais arbitraires, cl (jui dénaturent les faits au gré de leurs abstractions, il examine les faits sociaux dans la variété infinie de leur composition. L'observation qui est le moyen le plus sûr des investigations du savant dans le domaine des sciences naturelles; la constatation rigoureuse et patiente des faits, telle est la méthode suivie par I^e Play, c'est aussi la méthode chère aux positivistes de notre temps.

Le champ observé est vaste, et fournit à cet homme de génie une riche moisson de faits. Il parcourt la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Beigiiiue, la Russie méridionale, les steppes de l'Asie ; il observe les mœurs, relève dans ses monograpliies savantes et dans ses patientes analyses des groupes sociaux, les résultats certnins,il s'arrête plus attentif à Tétude de la famille, de son passé, de son avenir, de ses moyens d'existence, et donnant ensuite plus d'étendue à ses conceptions savantes, il considère les familles rapprochées et groupées en société.

Après celte longue et minutieuse étude comparée sur les familles, les groupes sociaux, les peuples ilablis sur tous les points du globe; après avoir recueilli l'expression précise, scientifique de ce que ces familles et ces peuples demandent pour avoiricibas leur part de bonheur. Le Play s'élève à la connaissance et à l'explication de la loi universelle qui répond à ce besoin primordial, la loi essentielle à

l'organisation sociale et à la durée prospère des nations.

II faut à l'homme, aux familles, aux peuples, la connaissance et la pratique de la loi morale formulée dans le Décalogue ; il leur faut aussi le pain de chaque jour.

L'autorité paternelle complétée par l'autorité du clergé et par l'autorité du souverain assure la connaissance et l'observation de la loi morale.

La communauté qui a son expression la plus complète dans le régime patriarcal, la propriété individuelle, et le patronage qui attache le pauvre au riche, l'ouvrier au patron, voilà ce qui écarte la plaie hideuse du paupérisme et assure à l'homme son pain quotidien.

Le Play est donc un homme positif qui, après avoir parcouru et étudié les sociétés domestiques sur les points les plus opposés du globe, après avoir cherché la loi fondamentale des sociétés humaines, s'élève à cette conclusion qui est la réfutation pratique, expérimentale et décisive des paradoxes de Proudhon : il faut un Dieu qui impose la loi morale ; il faut une autorité religieuse, paternelle et civile qui assure le respect de cette loi ; il faut la propriété, l'union, le patronage affectueux qui assure l'existence matérielle du pauvre, et toute société qui oublie ou transgresse cette loi fondamentale, marche à sa décadence, tandis que toute société qui respecte cette loi marche à sa grandeur dans la paix et la prospérité.

Une iirave erreur, commune à l'roudhon et aux socialistes révolutionnaires de tous les temps, c'est de croire que lorganis.ition sociale n'a pas de fondement dans la nature et (ju'elle est née d'un contrat ou d'une constitution qu'il est permis de modifier, d'altérer, de supprimer au i^ré des caprices de la foule ou des nianifeslations changeantes de l'opinion. De là l'instabilité douloureuse et les changements rapides, successifs qui étonnent l'Europe et troublent si profondément notre pays, livré à de perpétuels essais qui compromettent son existence après avoir détruit son prestige et sa gloire.

Avant même son retour aux idées chrétiennes qui furent la lumière et la consolation de ses derniers moments, l'illustre économiste Frédéric Bastiat avait signalé et réfuté celte erreur funeste, si chère aux socialistes de notre temps :

« Relativement à la société, le monde ancien a légué au nouveau deux fausses notions qui l'ébranlent et qui l'ébranleront longtemps encore, l'une : que la société est un état hors de nature, né d'un contrat. Cette idée n'était pas aussi erronée autrefois qu'elle l'est de nos jours. Rome, Sparte, c'étaient bien deux associations d'hommes ayant un but commun et déterminé, le pillage. Ce n'étaient pas précisément des sociétés, mais des armées. L'autre, corollaire de la précédente : que la loi crée des

droits, et que, par suite, le législateur et l'humanité sont entre eux dans le même rapport que le potier et l'argile. Minos, Lycurgue, Solon, Numa avaient fabriqué les sociétés Cretoise, lacédémonienne, atli('nienne, romaine. Platon était fabricant de républiques imaginaires devant servir de modèle aux futurs instituteurs des peuples et des pères des nations. Ces deux idées sont le caractère distinctif du socialisme.

« Quiconque ignoraut que le corps social est un ensemblede lois naturelles, comme le corps humain, rêve de créer une société artificielle et se prend à manipuler à son gré, la famille, la propriété, le droit, l'humanité, est socialiste. Il ne fait pas de la physiologie, il fait de la statuaire; il n'observe pas, il invente; il ne croit pas en Dieu, il croit en luimême; il n'est pas savant, il est tyran; il ne sert pas les hommes, il en dispose ; il n'étudie pas leur nature, il la change; suivantle conseil de Rousseau, il s'inspire de l'antiquité, il procède de Lycurgue et de Platon (1). »

.\ous reconnaissons dans ces sages paroles de Bastiat, la thèse fondamentale démontrée aujourd'hui, par Le Play, avec une rigueur qui défie la contradiction, et avec une abondance d'observations et de faits qui font de ses études économiques une œuvre impérissable.

Cherchez d'abord la justice de Dieu, a dit la

(I) BastiaL. Baccalauréat et Socialisme.

S;i£Tesse éternelle, et tout le reste vous sera donne l»ar surcroît. Faites des peuples chrétiens, et vous aurez des peuples pacifiques, laborieux, qui posséderont, avec la ferme espérance des biens qui ne liassent pas, l'aisance temporelle, la paix, la dignité (^t l'honneur qui sont les biens de la vie présente.

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