LA MORALE NOUVELLE
Proudhon a écrit le programme savant et détaillé de la morale sans Dieu. Ferme et puissant quand il déduit les conclusions rigoureuses des principes faux et révolutionnaires de sa théorie ; sincère jusqu'à l'audace la plus violente quand il se défend et quand il attaque, il a horreur des chemins détournés» des restrictions mentales et prudentes, de la philosophie timide qui se croit sage et savante parce qu'elle sait attendre, en mesurant avec parcimonie laliment jeté à la haine déchaînée de ia foule ; il attaque et il poursuit ses ennemis le visage découvert, en face, avec une brutalité sans artifice ; il dit hautement sa pensée aux démocrates pusillanimes, qu'il épouvante par le retentissement insolent de ses blasphèmes, au peuple qu'il méprise et dont il raille, avec une âpreté mordante et dédaigneuse, la mobilité aveugle et les votes contra-
dictoires, aux doctrinaires spiritualistcs de toutes les écoles qui osent encore, au lendemain d'une révolution libératrice de la pensée humaine, parler de ce Dieu tout-puissant, qui « commande l'amour et ne mérite que la haine » ; et après avoir cru détruire ce qui reste aujourd'hui des croyances séculaires de l'humanité religieuse et du vieil édifice chrétien, il entreprend de fonder la morale, la politique, l'ordre social tout entier sur la négation radicale de Dieu,
C'est bien cet homme qui est le créateur de la morale indépendante, positiviste et athée. Mais dans son dédain résolu des réticences pusillanimes, il appelle sa morale, la morale sans Dieu, et il ne cherche pas ta couvrir sa pensée, hautaine dans sa colère, d'un nom vague et contesté.
Au cours do mes longues études sur les erreurs morales et sociales du temps présent, j'ai toujours rencontré les principes et le programme que Proudhon a formulés, et qui attendaient l'heure d'une publicité plus retentissante.
Je veux donc examiner cette morale nouvelle exposée par Proudhon, rechercher ses origines, discuter ses principes, en démontrer l'impossibilité, en dégager les conséquences redoutables pour l'ordre moral et pour l'ordre social. La question politique m'intéresse peu, je la livre sans regret aux esprits chargés de la dénouer. J'ai une autre ambition, c'est de défendre la raison au nom de la raison, et de laisser voir qu'en réalité, c'est nous philosophes
Les erreurs sociales du temps présent 3 chrétiens qui protégeons l'âme, la conscience, la liberté, toutes les facultés et tous les droits qui sont notre honneur et qui fout notre dignité.
Je reste sur le terrain de la philosophie pure et je discute un des plus graves problèmes qui aient occupé l'esprit humain.
Cette morale indépendante n'est pas seulement un danger redoutable pour notre honneur et pour l'avenir de notre pays, mais elle contient encore une impossibilité et un défi : une impossibilité, parce que la morale n'est plus la morale quand elle cesse d'être l'affirmation impérieuse et absolue de Dieu, de la liberté humaine, de notre immortahté ; un défi, parce que les athOcs de Técole de Proudhon et les défenseurs de la moi aie nouvelle ont la prétention d'imposer une règle de mœurs à la volonté humaine, malgré Dieu, dont ils contestent l'existence, et malgré la raison dont ils méconnaissent les lois fondamentales, après avoir proclamé, dans un langage dont la pompe égale le vide, sa souveraine autorité.
Pour régler la liberté humaine et la contenir dans ses emportements tumultueux, il faut autre chose que de simples formules retentissantes, il faut une autorité qui commande, il faut une volonté supérieure à l'homme, une personne qui peut et qui veut se faire obéir.
La morale indépendante exposée par Proudhon date de nos dernières révolutions, et plus particulièrement de la révolution française, dont Telfort
puissant avait pour but principal d'affranchir l'humanité do la crainte de Dieu.
Ne parler de Dieu ni pour l'affirmer ni pour le nier, se passer de lui, et créer dans ces conditions une morale sociale nouvelle dont le développement serait l'œuvre des philosophes de l'avenir, telle est, selon Proudhon, la pensée qui domine et explique les faits principaux de la révolution française.
« La révolution, écrit Proudhon, en écartant avec le péché originel Thypothèse de Dieu, ne la nie pas elle-même : interprète du droit social et de la raison scientifique, elle ne se croit pas qualité suffisante pour nier ou affirmer ce qui dépasse la raison et l'expérience. Restant dans la sphère des manifestations humaines, elle se borne à dire que l'idée de Dieu est étrangère à la morale humaine, qu'elle est même nuisible à la morale ; non que Dieu soit mauvais en soi, qu'y a-t-il de mauvais en soi? mais parce que son intervention dans les affaires de l'humanité n'y produit que du mal, par les conséquences, les abus, les superstitions et le relâchement qu'elle entraîne.
« La révolution était trop sage pour toucher à des idées de cette espèce. Elle savait qu'avant elle tous les fondateurs et réformateurs de sociétés s'étaient attachés, dans l'intérêt de la morale, à
épurer Tidée divine. Tel est le Dieu, disait-on, telle sera la société. N'est-ce pas ce que font encore aujourd'hui les religionnaires dissidents, qui, jugeant le Dieu-Christ au-dessous de l'époque actuelle, poursuivent une détermination plus en rapport avec la susceptibilité de leur raison et l'étendue de leurs lumières? La révolution avait observé, au contraire, que la qualité ou perfection du sujet divin est chose h peu près insignifiante; qu'il peut être indifféremment ange, homme, étoile ou phallus, pourvu qu'il obtienne le respect ; que c'est par le respect ou la religion qu'il exerce son action sur la morale, et c'est contre la religion en tant qu'élément de moralité que la révolution se prononçait.
« En résumé, la révolution a positivement entendu affranchir la morale de tout mélange mystique ; par là elle s'est radicalement séparée, non seulement du christianisme, mais de toute religion passée, présente et à venir (1). »
Que le lecteur nous pardonne de citer ces paroles d'audace et ces blasphèmes d'impiété. Il faut lire ces textes pour connaître la pensée du créateur de la morale indépendante et le but qu'il veut atteindre.
Au dix-huitième siècle, et sous le règne de Voltaire, certains philosophes niaient la vérité de la ré-
(1) Proudlion. Delà Justice dans la Rcvohilion et clans l'Église, t. I", p. 214.
vélation chrétienne et la divinité de Jésus-Christ, mais ils proclamaient hautement l'existence et la nécessité d'une cause première. Ils disaient, volontiers, la montre nous fait croire à l'horloger, et le monde, avec les lois éternelles de son harmonie, nous fait penser à Dieu. C'était le premier pas ou la première étape de la négation athée.
Fidèle à la tradition déiste, Robespierre affirme encore l'existence de l'Être suprême, mais la logique révolutionnaire est plus forte que lui, l'erreur avance, et les philosophes, partisans de la neutralité absolue sous le faux nom de positivisme, déclarent qu'il ne faut s'occuper de Dieu, ni pour l'afiîrmer ni pour le nier, mais qu'il importe d'organiser la vie humaine et la vie sociale sur des bases nouvelles, en dehors de lui.
C'est la seconde étape de l'athéisme, qui précède la négation radicale et le cri de haine des révoltés.
Ce qui me frappe, cependant, quand j'étudie cette page sombre de notre histoire, c'est de voir que, dans ces jours de colère sauvage où le vertige du sang trouble l'esprit jusqu'à la folie, dans les entraînements et l'exaltation d'une vengeance impie dont le souvenir épouvante, ces hommes de la Révolution ont reculé devant l'audace de se déclarer publiquement athée et de jeter à Dieu ce défi de la négation, qui appelle un long cri d'indignation et qui émeut jusqu'à la frayeur l'àme de tout un pays, quand ce pays n'a pas perdu le souci de son honneur et quand il n'est pas condamné par la
Providence à disparaître dans la barbarie ou à subir le châtiment prochain du joug de l'étranger.
Il y a, d'ailleurs, dans la révolution française, deux moments qu'il ne faut pas confondre ; et quand on prétend justifier les origines de la morale indépendante, il est urgent de s'expliquer sur ce point et de faire savoir à quel fait important, à quel principe social on entend donner ses préférences, et rattacher la morale des temps nouveaux.
Lorsque, dans la nuit du 4 août, la noblesse, entraînée peut-être par un élan téméraire, dans sa générosité magnanime, renonça à tous ses privilèges, et fit à la patrie un sacrilice inspiré par l'amour du peuple, par le désir de la paix, par un sentiment courageux d'égalité chrétienne, la noblesse donna un grand exemple et acquit un titre incontestable à la reconnaissance de la postérité.
Tout ce qu'il y a de beau, de généreux dans ce grand mouvement de l'Assemblée, dans cette Assemblée qui comptait dans ses rangs quarantesept évoques, trente-cinq abbés ou chanoines et deux cent huit curés, tout ce qu'il y a de beau dans ces résolutions qui marquent une date importante de notre histoire, est admiré, loué sans réserve par tous les Français, sans distinction de CLillo et de condition.
Mais il y a un second moment dans cette histoire, un moment sombre et sanglant, qui rappelle la défaite de l'honneur, de la justice et de la liberté. Les églises profanées et saccagées; les prêtres outragés,
déportés, égorgés ; des milliers et des milliers de citoyens riches et pauvres, hommes, femmes, enfants, tués par des bandits fous de sang ; les noyades de la Loire, les mitraillades de Lyon, les journées de la guillotine de Paris, cette longue et épouvantable orgie de sang et de crimes dans les ténèbres d'une haine féroce et d'une effroyable révolte contre Dieu, contre l'Eglise, contre les gloires delà France, oh! tout cela me fait horreur, et j'aimerais mieux être attaché au pilori, plutôt que de glorifier ou d'excuser une révolte qui pèse comme un crime sur la conscience de notre pays.
Or les défenseurs de la morale civique ne font pas de distinction et ne séparent pas ces deux moments de la Révolution. Ils glorifient tous ces actes néfastes que je viens de rappeler. Ils ne voient dans ces crimes qu'un effort puissant de tout un peuple, pour chasser Dieu de la raison, des lois, de la société, et pour assurer, enfin, le triomphe définitif de la morale indépendante, de la morale sans Dieu.
La conclusion de cette affirmation, c'est que tous les peuples de l'Europe, qui n'ont pas traversé, comme nous, l'épreuve sanglante de la révolution et qui conservent le nom de Dieu dans leurs lois, dans leurs institutions, dans leurs actes publics, ne pratiquent pas la vraie morale, et sont victimes des préjugés aveugles de la superstition.
Une autre conséquence de cette affirmation, c'est que, pendantplusdeq^uinze siècles, et jusqu'en 1793,
LES ERREUnS SOCrALES DU TEMPS PRÉSENT 9
la France cUe-mèine n'a pas eu la connaissance de la vraie morale, et qu'il faut déchirer toutes les pages de notre histoire qui rappellent le souvenir des grands capitaines, des héros, des hommes de génie et des souverains qui ont eu la faihlesse de se courber devant Dieu. Dans ce système, la morale n'est pas éternelle, elle ne découle pas de la nature même de l'homme et de ses rapports avec sa un dernière ; non, elle est relative, depuis l'origine du monde, l'humanité s'est trompée, et les peuples ne connaissent enfin la morale, que ({uand ils cessent de croire en Dieu.
Exposer ces erreurs et ces prétentions, c'est déjà les réfuter et les condamner. Je ne m'arrête pas à discuter avec un philosophe qui ne craint pas d'affirmer que le genre humain tout entier n'a jamais connu ses devoirs naturels, et que c'est lui, le philosophe inspiré des temps nouveaux, qui possède seul le secret de la morale, et qui s'attribue la mission de le faire connaître au peuple qu'il prétend émanciper.
Ne croyez pas, cependant, que ces philosophes réformateurs, ennemis implacables de toute autorité, soient des amis du peuple et qu'ils respectent sa dignité; ce qu'ils révent sous le nom retentissant de démocratie, ce n'est pas l'amélioration morale du peuple, son élévation intellectuelle et morale, sa participation à l'administration publique, l'affirmation tranquille mais inébranlable de ses droits, loin de là; ce qu'ils rêvent, c'est la
domination par la multitude; et jamais un pliilosoplie chrétien n'aurait parlé du peuple et de la volonté nationale avec l'ironie indignée et le mépris violent que je signale dans ces paroles de Proudhon :
« On s'est dit qu'en définitive, pour donner l'investiture au prince, pas n'était besoin d'une onction pontificale, qu'il n'y avait qu'à rassembler les citoyens, et que chacun déposant son suffrage en présence de l'Etre suprême, le souverain surgirait, comme par une évocation prophétique, de l'assemblée du peuple. Hélas! on s'est vite aperçu qu'en substituant l'investiture du peuple à celle de l'Éghse on tombait dans une superstition pire; qu'au lieu d'améliorer le pouvoir et de le consohder on le dépravait ; de sorte qu'on se trouvait avoir sacrifié le fruit de dix siècles d'élaboration politique aux hallucinations d'une démagogie sans tradition, sans idée, et livrée à la fureur de ses instincts. Religion pour religion, Turne populaire est encore au-dessous de la sainte ampoule mérovingienne. Tout ce qu'elle a produit a été de changer la mé~ fiance en dégoût et le scepticisme en haine (l). »
Quelle satire mordante du suffrage universel et de l'opinion publique dans ces paroles :
« Le peuple français est parqué en trois ou quatre troupeaux, recevant d'un chef leur mot
(I) Proudhon. Delà Jaslice dans la liévoluiion, elc, t. II, pp. 9 et 10.
d'ordre, répondant à la voix d'un coryphée, et pensant juste ce qu'il a dit. Certain journal a, dit-on, cinquante mille abonnes : à six lecteurs par abonnement, cela fait trois cent mille moutons broutant et bêlant au même râtelier. Appliquez ce calcul à toute la presse périodique, et vous trouverez qu'il existe, de compte fait, dans notre France raisonneuse et libre, deux millions de créatures recevant chaque matin, des journaux, la pâture spirituelle. Deux millions ! mais c'est la nation tout entière qu'une vingtaine de petits bons hommes mènent par le nez (1). »
Laissons ces origines de la morale nouvelle et cherchons ses préceptes et son objet.
Voici le système Proudhon :
L'homme doit trouver en lui-même, dans sa nature et dans ses tendances, le principe, les règles et l'objet de la morale séparée de Dieu.
Dés qu'il réfléchit, l'homme se reconnaît une nature douée de sensibilité, de raison et de volonté; il voit autour de lui et au-dessous do lui des êtres et des choses qui lui sont inférieurs, parce qu'il sont privés des facultés qui n'appartiennent qu'à lui, et il affirme sa supériorité et son droit.
(1) Prou'Jhoa. Lellre à M. Blanqui sur la propriété, deuxième mémoire.
Il reconnaît encore en lui une activité générale, qui lui permet d'exploiter la terre, de la féconder, de lui faire produire des fruits qui sont une source de richesse, et d'affirmer son droit d'appropriation sur ce sol qui, ainsi labouré, travaillé, devient son œuvre, sa chose, sa propriété.
Au-dessus de cette force matérielle de ses bras et de cette activité générale qui lui permet de faire fructifier la terre, il y a des facultés qui atteignent un objet plus élevé. L'homme s'interroge, il sent en lui la raison, ou le besoin de la lumière, de la vérité, de la science, et il affirme son droit de connaître ici-bas la vérité, et d'exprimer librement sa pensée, toute sa pensée.
La pensée est le droit de la raison ; le sentiment et l'affection sont les droits du cœur, car l'homme sent aussi battre son cœur dans l'inquiétude et le besoin de posséder d'un objet qu'il veut aimer. Le droit au foyer domestique, aux affections pures et profondes de la famille et des siens, découle de ce besoin primordial du cœur humain.
Mais l'homme ne vit pas ici-bas solitaire, en face de la nature inanimée, qu'il dompte par son activité générale et par la force de ses bras. Il vit en société, il rencontre son semblable ; il reconnaît en autrui les facultés et les droits qu'il a lui-même, et après avoir constaté ses droits, il affirme ses devoirs.
Il fait ce raisonnement : l'activité générale, la raison et la volonté qui constituent ma nature, et
LES ERREURS SOCfALES DU TEMPS PRÉSI:NT 13
lui assurent une incontestable supériorité sur la matière, ces facultés sont le principe de ma dignité, de la dignité personnelle, et le fondement de mes droits. J'exige pour moi le respect de tous les membres de la société.
Or les autres citoyens, ayant une nature semblable à la mienne, ont avec moi une même dignité personnelle, les mêmes droits, le même titre au respect, et toute la morale est exprimée par cette formule claire et féconde : « Respecte dans toimême et dans ton semblable la dignité personnelle. »
Hors, de ce principe, qui rend absolument inutile toute idée de Dieu, de religion, d'immortalité, la raison ne voit rien. Ce principe est tout, le reste n'existe pas.
« L'homme est constitué de telle façon, que nonobstant les passions qui l'agitent, et dont sa destinée est de se rendre maître, nonobstant lesmotifs de sympathie, d'intérêt commun, d'amour, de rivalité, de vengeance, qu'il peut avoir vis-à-vis de tel ou tel individu, il éprouve en sa présence, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, une certaine reconnaissance de sa propre humanité, et conséquemmcnt, un certain respect que son orgueil même ne saurait vaincre.
« Sentir et affirmer la dignité humaine, d'abord dans tout ce qui nous est propre, puis, dans la personne du prochain, et cela sans retour d'égoïsme comme sans considération aucune de divinité ou de communauté : voilà le droit.
14 LES ERREURS SOCrALES DU TEMPS PRÉSENT
(( Êlre prêt en toute circonstance à prendre avec énergie, et au besoin contre soi-même, la défense de cette dignité : voilà la justice.
« Gela revient à dire, que par la justice, chacun de nous se sent à la fois, comme personne et collectivité, individu et famille, citoyen et peuple, homme et humanité. Sentiment facile à constater, d'abord par la réprobation que soulève en nous la vue de toute injure faite par un homme à un autre homme ; puis par le remords que nous ressentons des injures dont nous sommes nous-mêmes les auteurs ; enfin, par la honte que nous éprouvons en présence d'un coupable, comme si ce coupable était nousmême (1). »
L'homme vertueux est celui qui respecte la dignité humaine ; l'homme vicieux, celui qui l'oublie et la méconnaît par un acte coupable de sa volonté. La paix intérieure que nous éprouvons après avoir fait le bien, c'est toute la récompense que nous pouvons espérer. Le trouble et le remords qui suit la faute, c'est tout le châtiment qu'il faut craindre. Au delà, le philosophe ne voit ni vie future, ni récompense divine, ni châtiment surnaturel. Désormais, ces mots n'ont plus de sens et doivent être bannis de la morale et de la philosophie.
Et puisque cette morale nouvelle découle de notre natu'.'e ou de notre constitution, elle se
(1) Prou^llion.La Justice dans la liévoiidion, etc., t. l", p. 216.
LES ERRKUnS SOCIALES DU TEMPS PRESENT 15
manifeste à nous, par elle-même, et dans notre raison, dans notre conscience, il ne faut plus croire qu'elle nous soit communiquée, ou par une révélation, ou par rinstruction que tout homme reçoit dans la société.
Il faut renoncer, selon Proudlion, aux vieilles légendes chrétiennes des révélations successives de la vérité surnaturelle ou morale faite par Dieu, au Sinaï, dans les temps anciens, sur la montagne, dans les temps nouveaux. Il faut écarter aussi l'erreur des philosophes, (jui attribuent à la société la puissance qu'elle n'a pas, de créer, d'inventer la morale, et de faire accepter ses inventions par tous les membres de la communauté. La morale est indépendante de la révélation et de l'éducalion, elle naît de la réflexion et de l'attention de tout homme sur sa nature, sa vie et ses facultés.
Voilà la morale civique, dégagée de tout alliage mystique, pure de toute idée de Dieu, de loi éterncîUe, ou de vie future, et puisque l'Etat est investi, par la société, du droit de protéger la dignité de chaque citoyen, c'est-à-dire son honneur, sa femme, sa propriété, sa vie, c'est l'Etat qui devient le protecteur de la morale exprimée désormais par la loi.
Sous les noms divers de morale civique, do morale positiviste et de morale indépendante, les faux philosophes enseignent la même doctrine, la doctrine que je viens d'exposer, et qu'il faut discuter pour en connaître les vices profonds et les
dangers redoutables pour la dignité humaine ellemême et pour l'avenir des sociétés.
Le précepte du respect de la dignité humaine, qui est le fond de la morale civique, est très ancien, il est bien antérieur à la révolution française, il remonte aux origines mêmes du christianisme, et j'ajoute que ce précepte est plus moral, plus étendu dans la doctrine chrétienne ; et tandis que les faux philosophes de notre époque, inspirés par un sentiment étroit, ne commandent que le respect et la justice envers nos semblables, l'Évangile et les lettres des apôtres nous commandent l'amour et le dévouement. « Aimez-vous les uns les autres », écrit l'apôtre Saint-Jean. « Aime ton prochain comme toi-même», avait dit le Seigneur ; et depuis dix-huit siècles, ce magnifique précepte de l'amour développé jusqu'au sacrifice et au dévouement le plus absolu, devenu la loi de l'Église et la règle des âmes généreuses, a produit les vierges, les apôtres, les confesseurs, les martyrs, et les œuvres innombrables de charité, qui attestent sur tous les points du monde chrétien l'efficacité de la parole de Dieu, la sainteté de l'Église et la réalité puissante d'un amour qui ne recule pas devant la mort.
Il est donc injuste et contraire aux enseignements les mieux connus de l'histoire de prétendre que les
hommes de la révolution française et les créateurs de la morale civique ont proclamé, les premiers sur la terre, la nécessité du respect et le principe de notre dignité.
Mais ce principe du respect delà dignité humaine qui a un objet précis, clair, incontestable dans la théologie chrétienne et dans la philosophie spiritualiste de tous les temps, n'a pas de sens dans le système de la morale civique, et ces moralistes qui proclament bien haut le principe de la dignité humaine, nient tous les éléments qui concourent à former cette dignité. C'est une contradiction que je tiens à signaler.
Tout concourt dans le christianisme à élever la dignité humaine à une hauteur que la raison livrée à elle-même n'aurait jamais connue. Le sacrifice de la croix est le plus haut témoignage de l'incomparable dignité de l'âme que le Christ est venu sauver; Tiniliation surnaturelle du baptême, l'action puissante et transformatrice de TEucharistie, le mystère et la seconde vie de l'âme sous l'influence de la grâce, la présence permanente des trois personnes divines dans l'âme du juste, lempluin Del sanctum est qaod estis vos ; apud eum veniemus et mansionem apud eum faciemus, le prolongement radieux de la vie de cette âme dans les joies surnaturelles de la vie éternelle, tout concourt à nous donner une idée singulière de notre haute dignité et à commander le respect qui est un hommage rendu à notre propre grandeur.
La déification de l'homme par la grâce et sa préparation à la gloire occupent une place trop importante dans l'économie du christianisme, pour qu'il soit nécessaire d'insister sur cette partie de notre argumentation.
Je comprends même ce qu'il faut entendre par dignité humaine dans le système des philosophes déistes qui ne croient pas cependant à la révélation chrétienne, et encore que cette dignité soit ici étrangement amoindrie, et qu'il y ait une différence considérable entre l'homme et le chrétien, il reste vrai, néanmoins, que ces philosophes affirment l'existence de l'âme et son immortalité.
C'est l'âme qui, par sa nature spirituelle et par ses facultés, assure à l'homme, avec la dignité, sa supériorité sur toute la nature; c'est l'immortahté de cette âme ou sa durée, dans les siècles des siècles, qui fait sa grandeur au milieu des réalités éphémères qui constituent la nature matérielle, et qui disparaissent dans le tourbillon delà vie. Aussi toute philosophie qui affirme que nous avons une âme, que cette âme est libre et spirituelle, qu'elle nedoi"; pas mourir; une telle philosophie, si incomplète qu'elle puisse être, exprime une pensée juste quand elle commande le respect de notre dignité.
Mais si vous niez l'existence do Dieu ; si vous niez l'existence de l'âme, sa spiritualité, son immorlahté; si vous affirmez, par conséquent, qu'il n'y a pas de différence essentielle entre l'homme et les
animaux, vous niez le fondement de la dignité humaine, et vous abolissez la loi du respect.
Or les inventeurs de la morale civique repoussent avec dédain les théologiens qui continuent à enseigner, dans un siècle de lumière, les légendes ridicules des siècles de ténèbres, et ils attaquent avec la même violence les philosophes déistes qui ont la faiblesse de croire à l'existence de Dieu et à notre immortalité. Plus de Dieu, plus d'àme, plus de vie future, guerre sans trêve à ces idées surannées, tel est le mot d'ordre de l'école de Proudhon.
Sur quoi donc fonder le principe de la dignité humaine ? L'homme n'a pas une âme spirituelle ou immatérielle, dit Proudhon. Mais s'il en est ainsi, il n'y a plus de différence essentielle entre l'homme et les autres créatures animées, il n'y a plus de supériorité humaine en un mot, sur les animaux; toutes les créatures sont égales par nature, et que devient ma dignité?
L'homme pense, sent et veut; — c'est vrai; — mais, si je n'ai pas une âme, — et c'est votre affirmation, — je ne vois aucune différence entre la pensée, le sentiment et la volonté dans l'homme, et ces mêmes facultés dans les animaux. Il y a peut-être une différence de degré dans leur développement, mais il n'y pas une différence essentielle ; et chez l'homme comme chez les animaux la volonté, la sensibilité, l'instinct, ne sont plus que des modifications matérielles du cerveau.
Je vais plus loin. Les phénomènes physiques de
la matière inanimée : chaleur, lumière, magnétisme, électricité, ne sont que des modifications de la matière ou des corps, quel que soit, d'ailleurs, le nom que vous donniez aux éléments de la matière et au composé de ces éléments.
Or voyez-vous une différence essentielle entre les phénomènes matériels et les phénomènes de la pensée, de la sensibilité, de la volonté ? Si tout est matière, ici-bas, Thomme, les animaux, les minéraux ; s'il n'y a plus une différence profonde d'essence, entre les genres, s'il n'y a partout en ce monde qu'une seule cause, la matière, c'est la même cause qui produit des effets différents ; et dès lors celte même cause, dans toute la variété de ses effets psychiques, vitaux et physiques, constitue une dignité, et me commande le respect. La dignité dans ce système erroné n'est plus un privilège de la nature humaine ; elle est commune à toute la nature, sans distinction, et au même degré.
Si l'homme tout entier n'est que matière vivante, organisée comme le répètent les matérialistes ; si la pensée et la volonté sont simplement des mouvements ou des vibrations particulières des molécules du cerveau, ces molécules n'obéissent pas à l'âme, puisqu'on nous dit que l'âme n'existe pas, elles obéissent donc comme tous les corps, comme toute matière organique ou inorganique, à la fatalité, aux lois physiques qui règlent l'univers, et l'homme comme la plante, l'animal et
le minéral n'est qu'une partie du grand tout dont l'univers est formé, et un positiviste matérialiste a pu dire : Le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile, mais que devient alors, dans ce système matérialiste, ce qu'on appelle avec tant de persistance le principe auguste de ma dignité ?
Proudlion s'indigne, d'abord, à la pensée de l'amour que nous pouvons avoir pour les animaux, et qui découle en réalité, de son étrange théorie. Il écrit dans un langage pittoresque : « Notre philozoïë se réduira toujours à la pratique anglaise : bien nourrir les animaux, les bien soigner, les bien croiser, afm d'en obtenir plus de lait, de graisse, de poil, de viande, et moins d'os, c'est-à-dire afin de les manger. Et de quelque douceur que nous usions à leur égard, ce n'est point, sachons-le bien, par considération de leurs personnes, c'est par souci de notre délicatesse (1). »
Fort bien. Mais cette pratique anglaise est-elle conforme à la justice dans l'hypothèse de la morale civique et matérialiste? voilà la question. Voyezvous une différence entre l'éleveur qui croise les animaux pour obtenir des produits supérieurs, et le riche colon ou le patricien orgueilleux qui croise ses esclaves pour arriver au môme résultat ? Voyez-vous une différence entre le chasseur qui tue les animaux, le cannibale qui dévore la chair humaine, et le soldat qui égorge son ennemi sur le
(1; La JuMce, etc., 1. 1'^, p. 220.
champ de bataille? Si vous voyez là une différence; si ce rapprochement vous indigne et vous révolte, je vous demanderai si vous n'êtes pas victime d'un préjugé ridicule ou d'une sensibilité qui ne convient pas à un philosophe, car, lorsqu'on pose en principe qu'il n'y a ni Dieu, ni âme, ni vie future, quand on fait tomber les barrières qui séparent les hommes et les animaux, l'on est facilement entraîné à écrire cet aveu qui justifie notre affirmation :
« Qui nous garantit que nous seuls avons la pensée, et quand nous décrivons cette plante, quand nous analysons cette roche, qu'il n'y a pas en eux quelqu'un qui nous regarde?
a On me dit que cela répugne. Pourquoi ? Que la pensée ne peut résulter que d'une centralisation organique ; qu'ainsi, lorsque je regarde ma main, je suis bien sur que ma main ne me regarde pas, parce que ma main n'est qu'une partie de l'organisme qui produit en moi la pensée, laquelle sert pour tous les membres ; qu'il en est de même des plantes et des pierres, qui sont, comme les poils et les os de mon corps, des parties du grand organisme (lequel pense, peut-être, s'il ne dort, nous n'en savons rien), mais qui, par elles-mêmes ne puîusent pas... Si je ne puis jurer que le monde, ce prétendu non-moi, ne pense pas, je ne puis pas jurer non plus qu'il pense : cela dépasse mes moyens d'observation. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il y a prodigieusement d'esprit dépensé
LES Ennr.uRS sociales du temps phésent 23 dans ce non-moi, et que je ne suis pas le seul, moi, qui Tadmire (1). »
Ces paroles, qui exprimeraient un paradoxe et une erreur grossière dans la philosophie spiri tualiste et dans la théologie chrétienne, sont logiques dans la morale matérialiste et dans la thèse de Proudhon. De celte hypothèse qui attribue une âme à toute la nature, au panthéisme, il nV a qu'un pas, et ce pas on le franchit vite quand on prétend que le monde n'est pas l'effet d'une cause supérieure, et que tous les êtres ont la même nature et la même deslinée.
Voilà donc des philosophes qui ont la prétention de régénérer la morale, d'affranchir l'esprit humain du joug odieux des superstitions, d'enseigner sous le nom de morale civique, positiviste, indépendante, une doctrine nouvelle à la hauteur des progrès de la raison et au pas de la civilisation ; un seul précepte leur suffit pour indiquer tous les devoirs et toute la grandeur de cette morale ; le respect delà dignité humaine; puis, par une série de raisonnements qui découlent de leur principe erroné, ils nient tout ce qui fait la dignité humaine, tout ce qui rend l'homme digne de respect et ils nous attribuent l'origine, la nature et la deslinée des animaux.
C'est notre première conclusion.
1, La Justice, (Ac, t. pr, p. 30.
Ce qui me frappe encore dans cette morale indépendante et positiviste, c'est la confusion perpétuelle de la morale et de la légalité. Cette confusion est pleine de périls. Il est important de la signaler.
La morale implique nécessairement l'existence d'un Dieu créateur et législateur, l'existence d'une conscience éclairée par Dieu sur ses devoirs, la réalité d'une vie future où le législateur récompense la conscience fidèle à sa loi et punit le violateur obstiné de ses commandements.
La légalité est tout autre chose. Une assemblée politique fait des lois qui sont promulguées. Ces lois obligent à faire un acte visible, un acte qui tombe sous les sens, et qui appartient au for extérieur, car le législateur politique ou civil ne pénètre pas dans la conscience; il ne peut pas s'en occuper. Ces lois sont protégées par une sanction temporelle, par une peine corporelle : l'amende, la prison, l'exil, Téchafaud.
Or tout moraliste qui nie l'existence de Dieu, la réalité d'une âme douée d'une conscience, et la réalité d'une vie future garantie et sanction de la loi, nie, par le fait, la réalité de la morale, et ne reconnaît ici-bas qu'une puissance, l'Etat; (ju'un sujet, le citoyen; qu'un acte obligatoire, la légalité.
En effet, la morale nouvelle est une doctrine ou
une théorie qui nous fait connaître nos devoirs de citoyen. Le mot latin civis indique clairement la raison de cette définition et le caractère fondamental de cette morale. Or nos devoirs envers la patrie sont formulés dans les lois, et, par conséquent, tout citoyen qui est fidèle à observer les lois de son pays est un homme honn(Me et vertueux.
Et puisqu'il est entendu et démontre que la morale civique est la seule morale conforme à la science et à la vérité ; puisque toute religion et toute philosophie spiritualiste est jugée, condamnée, repoussée; le citoyen, fidèle observateur des lois de son pays, accomplit tout son devoir et doit bannir tout autre souci.
Par conséquent, si l'État décide, par des lois, que le mariage n'est pas indissoluble et que le divorce est un droit, le bon citoyen doit le croire ; si l'État décide que la religion est une légende indigne de la raison des peuples modernes et qu'il est temps de détruire la religion, de fermer les églises et de chasser les prêtres ou de les égorger, le bon citoyen doit obéir; si l'État décrète (jue la distinction du riclio et du pauvre est contraire au droit naturel, qu'il faut s'emparer des biens de la nation pour en faire un partage égal entre les citoyens, — le citoyen vertueux doit obéir.
Entre les philosophes civiques, positivistes et indépendants, les uns reconnaissent ouvertement la vérité de cette conclusion ; les autres, plus timides ou plus honteux, hésitent, reculent et défendent,
20 LES ERREURS SOCrALES DU TEMPS PRÉSENT
cependant, leurs principes, sans avoir le tiiste courage d'en inférer toutes les conclusions.
Dans ce système monstrueux, c'est l'Etat qui décrète ce qui est bien et ce qui est mal ; c'est l'État qui est le protecteur et le créateur de la morale et de la légalité; c'est TÉtat qui est le maître des volontés et des biens de tous les citoyens; la vertu consistera désormais dans la soumission aux lois, le vice dans la révolte contre les lois ; et ces lois, quelles qu'elles soient, sont toujours et nécessairement justes, légitimes, obligatoires, puisqu'elles émanent de l'Etat, c'est-à-dire de l'autorité qui décide par elle-même, et en dernier ressort, ce qui est bien et ce qui est mal.
C'est la tendance fatale de tous les matérialistes, partisans de la morale positiviste, d'attribuer à l'Etat une puissance tyrannique et formidable, de supprimer les responsabilités privées, d'étouffer l'initiative et la liberté individuelle, de briser les résistances particulière et collectives, et de préparer l'égalité de tous les citoyens dans la servitude la plus honteuse, sous la domination d'un pouvoir anonyme ou inconscient chargé d'élever, d'instruire et de nourrir tous les citoyens. A l'Etat seul appartient le gouvernement politique, civil, intellectuel, moral, religieux, commercial et industriel du pays. C'est le césarisme, moins la franchise, sous le masque d'un système de philosophie.
Ce système est connu, d'ailleurs, dans l'histoire de la philosophie, sous iQnomhavbaTedestalolatrie.
Si la foi'tuno des révolutions ou lo hasard des uvéncmonts appelait sur le trône un tyrî»n odieux, si un pays avait ainsi la honte de voir à sa tète un Tibère, un Néron, un Galigula, qui ferait des lois exécrables pour satisfaire son ambition, sa cupidité, ses passions, alors, en vertu de ce principe qu'il n'y a plus de distinction entre la légalité et la morale, le pays serait obligé d'obéir à ces lois ; ce tyran aurait le droit de faire de telles lois et d'en assurer l'exécution par la force.
La révolte indignée des citoyens courageux contre la force serait une fauto, un acte illégal, condamné par la morale des temps nouveaux.
Que ce despotisme s'exerce par un seul homme investi d'une puissance souveraine, ou par une assemblée d'hommes violents et audacieux, issus du choix aveugle et ignorant d'une foule égarée, le fait est le même, les lois conservent le même caractère, et la raison d'État consacre le despotisme des oppresseurs et les ignominies des opprimés.
Je comprends fort bien les protestations des chrétiens et du philosophe spiriluahste contre cette théorie et contre les monstruosités qui en sont l'effet inévitable, car le philoso|ihe spiritualiste croit à Dieu, à l'âme humaine, à l'immortalité ; il compare les lois faites par les hommes à la loi faite par l'autorité supérieure de Dieu, et promulguée dans sa propre conscience. Il découvre une opposition radicale entre les lois odieuses de la puissance humaine et les lois souverainement
justes de Dieu ; il déclare qu'il n'y a ni droit ni loi contre ce droit supérieur, et contre cette loi supérieure émanée de Dieu. Au nom de Dieu, il résiste aux caprices formulés sous le nom de lois par une autorité humaine, despotique et injuste ; il dit au pouvoir humain : Ma conscience me commande d'obéir à Dieu et me défend d'obéir à une loi injuste et condamnée.
Là est le principe sacré de la résistance de la conscience contre la force et contre la tyrannie.
Mais cette défense naturelle manque au moraliste athée. Il ne peut pas dire :
Votre loi est opposée à Dieu, — il ne croit pasà Dieu.
Votre loi est injuste, en opposition avec une loi supérieure, — il ne connaît pas de loi supérieure, et antérieure à la volonté de l'homme.
Votre loi blesse et révolte les droits de mon âme et de ma conscience, — il ne croit pas à, l'existence d'une âme douée de conscience.
Votre loi appelle sur vous le châtiment de la justice éternelle, — il ne croit ni à un juge divin ni à notre immortalité.
Le souverain n'a plus qu'à se défendre des coups de force de ses sujets, et les sujets n'ont que des coups de force pour se défendre contre la tyrannie.
La force prime le droit.
Il resterait peut-être encore un prétexte de résistance au moraliste athée; il pourrait dire au souverain qui abuse de la force : Je résiste, parce
que vous violez mon droit, parce que vos lois sont un attentat à ma liberté, à ma propriété, à ma vie.
Mais le despote répond : Tous vos droits découlent ou de Dieu qui, en vous créant, vous a donné des facultés et vous a imposé des devoirs qu'aucune puissance humaine ne peut vous empêcher de remplir, ou des lois émanées soit d'un homme soit d'une assemblée qui représente la nation.
Or, vous ne pouvez pas invoquer un titre accordé jmr Dieu à sa créature pour Taccomplissement d'un devoir, puisqu'il est entendu par les défenseurs de la morale positiviste que Dieu n'existe pas.
Vous ne pouvez pas invoquer un droit conféré par la loi, car c'est moi qui fuis la loi, et c'est précisément contre cette loi que vous avez la témérité de vous révolter. Donc vous n'avez pas pour vous le droit.
Puis, même dans l'hypothèse où le droit serait pour vous, si je trouve plus agréable, plus utile et plus conforme à mes intérêts ou à mes passions de gouverner en despote et de m'cmparer de votre femme, de vos enfants, de vos biens ; si la force est pour moi, je fais litière de vos droits, je ne m'occupe ni de vos réclamations parce que je suis le plus fort, ni de la postérité dont je ne connaîtrai jamais le jugement, car les morts ne reviennent pas sur la terre pour entendre la sentence de la postérité, ni d'un juge après la mort, puisque je dois
mourir tout entier, je satisfais mes caprices et mes passions.
Sic volo sic jubeo, sit pro ratione volunlas.
L'histoire des anciens peuples de l'Asie et des souverains contemporains de l'intérieur de l'Afrique, le despotisme des Césars aux derniers jours de l'empire romain, et le despotisme aussi violent des révolutionnaires aux jours sombres de la Terrreur, témoignent bien que ces théories ne restent pas longtemps dans les régions de la spéculation, qu'elles se réalisent, à leur moment, dans des faits dont le souvenir épouvante, et que la force est souveraine là où la crainte de Dieu cesse de régner.
Les morahstes athées qui repoussent avec intolérance l'idée d'une vie future et d'un châtiment des révoltés contre la loi, reconnaissent, néanmoins, la nécessité d'une sanction, en ce monde, et d'une punition infligée aux coupables; ils estiment que cette sanction existe et qu'elle est toute dans la douleur causée par le remords.
C'est là une illusion profonde, et il suffît d'analyser le remords de la conscience pour comprendre que si la morale n'a pas d'autre sanction, elle n'en a aucune et qu'elle est fatalement livrée aux révoltes impunies de notre liberté.
Voici, d'abord, la théorie de Proudhon : « J'appelle vertu, en général, rénergie plus ou moins active avec laquelle le sujet, homme ou nation, tend à déterminer ses mœurs, à faire prévaloir sa dignité, à la rétablir si elle est atteinte. Mais cette vertu, comme tout ce (jui tient au mouvement et à la vie, est sujette à des titubations et à des relâchements î elle a des défaillances, des intermittences, des maladies, des éclipses : c'est le vice, le péché, le crime.
« Le mal moral pouvant être l'effet, tantôt fie Tignorance et d'une compression excessive, tantôt de la lâcheté du sujet même, la douleur qu'il entraîne revêt dans la conscience un caractère tout diUérent, selon qu'il dérive de la première de ces causes ou de la seconde. Le péché d'ignorance ne laisse pas dans l'âme des traces vives et durables : il n'empêche pas la volonté, et la mémoire le rejette vite. Tandis que le mal commis par la lâcheté engendre un chagrin amer, poison de l'âme, qui flétrit le sujet dans son essence, atteint la vie dans sa source, et mène souvent au suicide; c'est le remords (l). »
Proudhon reconnaît donc la nécessité d'une sanction. Le châtiment extérieur infligé par la société au citoyen qui a violé volontairement la loi peut servir à assurer le respect de l'autorité civile, il faut autre chose pour assurer le respect de la morale et puisqu'il n'y a ni Dieu, ni juge, ni maître après
(I) Page 113.
répreuve de la vie, il faut placer la morale sous la protection du remords.
« Quelle est la sanction pénale attachée à la loi ?
— Tout se réjouit dans l'homme, dans la société et dans la nature, quand la justice est observée ; tout souffre et meurt quand on la viole.
« Cette sanction suffit-elle, dans tous les cas, à l'expiation du crime et au redressement de l'erreur?
— Oui.
« Les célébrations de la conscience universelle, voilà donc le seing et le sceau auquel se reconnaît Tauthenlicité de la loi morale : la joie de lame et ses remords, voilà sa sanction pénale. Tout ici se passe au dedans ; cela suffira-t-il pour assurer l'ordre? Le christianisme ne l'a pas cru; quant à nous, générations de 89 et de 93, disons-le bien haut, c'est toute notre garantie, toute notre espérance, et nous n'en voulons pas davantage. Félicité de la justice, malheur du crime, tel est, en dernière analyse, le plus clair et le plus net des biens que la République sociale promet à ses élus, l'unique prix qu'elle propose à l'homme de bien, la seule barrière qu'elle oppose au coupable : c'est toute la substance de la Révolution (i). »
Proudhon donne une grande importance à cette théorie de la sanction. Il repousse, au nom de la philosophie et au nom de la raison, toute autre
(1) La Justice dans la Révolution et dans l'Eglise^ t. I«', p. 267,
LES ERREURS SOCfALES DU TEMPS PRÉSENT 33
saiiclion extérieure, qui serait l'œuvre de Dieu. Je pourrais me contenter de répondre que si l'homme n'avait à craindre que le châtiment de la conscience, il serait facilement entraîné à la révolte et qu'il n'aurait pas de peine à triompher du préjugé incommode qui attache une valeur sérieuse au remords; mais je veux bien serrer de près la question et examiner les éléments philosophiques du témoignage de la conscience et du remords.
Voici "les faits intimes que l'observation de la conscience me permet de constater dans le remords qui nous trouble après un acte mauvais, hbrement accompli :
Il y a d'abord un sentiment de douleur causé par la sainteté, la bonté, Tinfinie grandeur de la personne offensée, c'est-à-dire de Dieu. En effet, la loi violée par la liberté coupable de l'homme n'est pas une formule abstraite, elle n'est pas davantage un commandement formulé par l'autorité purement civile ; aux yeux du chrétien, la loi est la parole même de Dieu, entendue, au for intérieur, dans le sanctuaire de la conscience. Aussi toute faute grave est une révolte volontaire, délibérée, libre enfin, et par suite coupable contre l'autorité de Dieu. Le chrétien a conscience de cette révolte ; et le retour de sa pensée sur les attributs divins, considérés en eux-mêmes et dans leurs rapports avec la créature, excite dans l'àmc du coupable la tristesse et la douleur.
Au second moment, le coupable considère le
trouble causé par sa faute dans l'ordre moral et dans le plan divin. L'ordre qui règne fatalement dans le monde physique, au firmament, sur la terre et dans l'espace, rem.pli de créatures privées de raison, doit régner librement dans le monde moral, par la soumission libre et méritoire de toute créature intelligente, au commandement de Dieu.
Tout acte faux, mauvais, coupable, de la créature, brise l'accord, la paix, l'harmonie dans le monde moral, comme pourrait le faire, au firmament, un soleil ou une planète qui s'écarterait de son orbite, et cesserait d'obéir à sa loi. L'acte mauvais a dans nous et autour de nous un retentissement grave et des effets dont nous ignorons l'étendue. Ce désordre connu, vu, senti par le coupable, accroît la force et la douleur du remords.
Au troisième moment, la créature qui se sent en dehors de l'ordre, et dans un état violent, irrégulier, douloureux, voit, dans sa pensée, le châtiment encouru par sa révolte, après la vie, et l'incertitude invincible de l'heure de la mort, qui viendra à nous comme un voleur ; cette appréhension simultanée de la mort et du châtiment divin l'épouvante et la remplit de terreur. Dieu, l'ordre divin, la conscience, la vie future, c'est-à-dire tout ce qui est nié par les morahstes positivistes, voilà ce qui constitue le remords, au sens philosophique et chrétien, au sens vrai de ce mot.
Or c'est la loi du remords, d'être un châtiment pour les âmes délicates, et de ne pas être un châ-
liment, de ne plus exister pour l'homme profondément mauvais, c'est-à-dire pour le coupable le plus criminel, dont les révoltes appellent cependant et méritent le plus grand châtiment.
En effet, plus une âme est délicate, mieux elle voit la perfection de Dieu, la beauté de Tordre moral, le trouble causé par les prévarications de riiomme, la sévérité redoutable du juge et la rigueur du châtiment, et cette vue donne au remords un caractère douloureux, poignant. L'histoire des saints et l'étude des âmes chrétiennes les plus vertueuses nous révèlent ce caractère particuher du remords et ces amertumes singulières de certaines consciences tourmentées jusqu'au scrupule, par la crainte et l'horreur d'une faute dont le souvenir ne disparaît jamais.
L'homme pervers, au contraire, a perdu ou n'a jamais eu Fidée et le sentiment des effets d'une faute, ni de la grandeur de Dieu, de l'ordre moral, de la vie future ; il a senti, d'une manière aveugle, instinctive et sourde, un certain mécontentement intérieur après une action mauvaise, criminelle ; il en a éprouvé une douleur passagère et superficielle, mais il a bientôt triomphé de ce scrupule et de cette douleur qu'il attribue à la faiblesse des préjugés. L'habitude du crime rend totalement insensible au remords.
D'ailleurs, dans le système matériaUste et athée, le remords n'a pas de fondement. Comment le coupable aurail-il du chagrin d'avoir offensé la sain-
36 LES ERREURS SOCfALES DU TEMPS PRESENT
teté de Dieu, puisque Dieu n'exisLe pas ? Pourquoi serait-il triste d'avoir troublé l'ordre moral, puisque Dieu n'existant pas, Tordre moral est l'œuvre du hasard et des conventions intéressées des hommes qui gouvernent le monde ? Pourquoi craindrait-il, enfin, un juge inflexible, après la mort, si ce juge n'existe pas et si le néant est le terme suprême de la vie ?
Dans le système de la morale positiviste et athée, le remords est donc un préjugé, et le coupable doit bannir toute crainte quand il n'a pas à craindre la justice des hommes et le châtiment du bourreau.
D'ailleurs, l'analyse philosophique de la conscience nous fait connaître encore l'inanité de la sanction de la morale athée, d'une manière saisissante, quand nous considérons les plus grandes vertus et les plus grands crimes que l'esprit puisse concevoir.
La vigie signale sur la mer un navire en détresse ; douze matelots, pères de famille, embrassent leur femme, leurs enfants et sautent dans une chaloupe : ils vont au secours des naufragés.
La mer est grosse, les lames sont terribles, les coups de vent soulèvent les vagues en montagne, les douze matelots, inspirés par un grand courage, avancent vers le navire, mais un coup de vent plus terrible renverse la chaloupe, et ces héros disparaissent au fond des eaux. Ces hommes ont fait, certes, un acte héroïque de vertu, au point de vue de la morale chrétienne et de la morale nouvelle. Or,
je VOUS demande quelle récompense vous leur promettez, VOUS qui ne croyez pas à l'immortalité, et ce que vaut, dans ce cas, la théorie de la récompense par le témoignage de la conscience ? Je vous demande quelle récompense vous promettez au soldat qui meurt sur le champ de bataille pour la défense de son pays, au martyr qui meurt pour affirmer sa foi, à tout homme qui meurt pour défendre une grande idée, son prochain, sa patrie ?
Est-ce que les actes do vertu les plus glorieux seraient les seuls sans récompense et sans honneur?
Un misérable parricide tue son père, sa mère, ses sœurs, et après avoir commis ces crimes, se brûle la cervelle. Il va, selon vous, négateurs de l'immortalité, dans le repos profond et infini du néant. Quel sera séh châtiment, que devient votre théorie du chàtimeilt par la conscience, et faudra-t-il dire que les plus^grands crimes restent impunis et que les misérables ne perdent jamais le privilège de se soustraire à l'expiation ?
Singulière théorie qui conserve le principe de la sanction dans les mots et qui le nie dans la réalité !
« A vrai dire, écrit Proudhon, le repentir est la seule réparation valable du péché, la seule qui réhabilite le.coupable, car c'est la seule qui guérisse du remords et qui rende Testime. Là où le remords n'apparaîtrait point, on peut voir un ennemi, une béte féroce. Un monstre ; il serait à peine permis de trouver un coupable (l). »
(1) La Justice, etc., t. I«', p. 114.
Si le coupable qui n'a plus de remords est une bêle féroce, il faut le tuer et défendre la société. Je ne pense pas que les disciples de Proudhon acceptent cette conclusion radicale, qui découle cependant des principes que le maître ne craint pas d'affirmer.
Embarrassé pour la défense de son système, Proudhon déclare qu'un criminel sans remords est à peine un coupable, c'est une erreur, et c'est la proposition contraire qui est vraie. Plus un homme est coupable, plus sûrement aussi il endurcit sa conscience et il étouffe le remords. La parole du livre inspiré exprime une haute vérité de Tordre moral : Ils boivent Vlnlqmté comme Veau. L'habitude du crime tue le remords.
Et nous voilà amenés à celte conclusion. Dans le système positiviste et athée, -la loi morale n'a pas de sanction. Elle n'a pas la sanction d'une vie future niée par les positivistes ; elle n'a pas la sanction éphémère et d'ailleurs insuffisante du remords, étouffé par l'habilude invétérée du crime.
Or une loi qui n'a pas de sanction n'est pas une loi, elle ne contient pas un commandement, elle est, simplement, l'expression d'un conseil qu'on est libre d'accepter ou de refuser ; et tout coupable qui se révolte contre la loi morale privée de sanction peut dire : Il me plaît de secouer le joug de la loi et de me révolter contre des formules qui sont un obstacle à mes passions, que pouvez-vous contre moi ?
Rien.
Les erreurs sociales du temps présent 39 Le monde moral reposant sur des lois que l'on peut transgresser impunément et à volonté, voilà donc le système positiviste et athée. N'est-ce pas 15, en réalité, la négation complète déridée même de cette loi et de cet ordre moral que Ton prétendait affirmer et venger ?
Mais ce caractère de négation que je viens de signaler est plus sensible encore quand on examine le principe de la morale nouvelle et athée. Toute cette morale est exprimée dans cette formule empruntée à Proudhou : Respecte la dignité humaine en toi et dans ton prochain. Là est toute la justice et toute la perfection de l'homme ici-bas.
Or respecter la dignité humaine dans son prochain, c'est lui rendre ce qui lui est du, c'est ne voler ni sa femme, ni ses biens, ni son honneur, ni sa vie. Et c'est précisément parce que ces préceptes sont placés sous la protection de la force et font partie du code qui garantit l'ordre dans la société, que nous avons vu la morale nouvelle se confondre avec la légalité.
Or la morale embrasse autre chose que des actes extérieurs, soumis au contrôle extérieur de l'autorité civile. Elle embrasse une quantité de devoirs dont les uns sont intérieurs et s'accomplissent
dans la conscience, et dont les autres ne relèvent pas du code civil.
Ainsi, dans le premier ordre, il y a les mauvaises pensées, les mauvais sentiments, les mauvais désirs. Ouvrez, un instant, ce livre si simple et si profond, le catéchisme. Au chapitre des principales révoltes qui troublent l'ordre moral, que voyezvous ? L'orgueil, l'avarice, la luxure, l'envie, la gourmandise, la colère et la paresse. On leur donne même, dans la langue théologique, la dénomination de péchés capitaux, c'est-à-dire que ces révoltes sont les plus graves dans l'ordre moral. Eh bien ! je vous le demande, ces révoltes que je considère un instant dans la conscience, avant toute manifestation extérieure, cet orgueil, ces envies sourdes, ces colères pleines de haine, ces dépravations du cœur dans les ténèbres de la conscience, ces joies animales et violentes que rien ne trahit au dehors, qu'en ferez-vous, et par quel moyen voulez-vous les prévenir ou les réprimer?
La loi civile est étrangère au monde intérieur. A qui donc aurez-vous recours pour les punir ? Et si vous ne pouvez ni les réprimer ni les punir, que pensez-vous d'un système de morale où l'on est obhgé d'autoriser et de laisser impunies de telles révoltes contre la morale et contre le bien ?
Mais, non seulement ces actes mauvais intérieurs sont tolérés, ils sont même autorisés dans les théories de la morale nouvelle et athée, car ils ne sont pas défendus par la loi civile qui règle les
LES ERREimS SOCIALES DT' TEMPS PRÉSENT 41
rapports mutuels des citoyens. Et nous voici en présence de cette étrange contradiction.
J'ai un ennemi détesté qui est un obstacle à mes intérêts. Je le hais dans ma pensée, j'appelle sur lui tous les maux delà terre; je le poursuis d'une haine implacable et violente ; je me réjouis de ses infortunes; je lui souhaite la mort. — La morale nouvelle me dit : c'est permis. — Mais si je fais un acte extérieur pour exprimer ma pensée, et si je fais du mal à cet homme, la morale nouvelle répond : c'est défendu. — Je connais un homme qui possède une immense fortune et dont le luxe insolent insulte ma misère ; je jette un regard d'envie sur l'étalage de son opulence ; je voudrais m'emparer d'une partie, d'une faible partie de sa fortune, et me nourrir des miettes qui tombent de sa table ; j'éprouve un sentiment profond d'envie, de colère et de regret, quand je pense à ces richesses des prodigues. — La morale nouvelle me dit : C'est permis ; vous avez raison ; mais si j'essaye par un larcin habile de réaliser ma pensée, de satisfaire mon envie, et de m'emparer de la propriété de mon prochain, la morale nouvelle m'arrête et me dit : — C'est mal. — N'est-ce pas l'histoire du chasseur et du perdreau?
Au retour d'une longue chasse à travers les bois, le chasseur prend sa gibecière, il en retire un superbe perdreau : il le fait voir à son chien exténué de fatigue et affamé. Le pauvre animal se tourne, se retourne, aboie, gémit, fait mille mouvements
et meurt d'envie d'apaiser sa faim. Le chasseur continue à tenir bien liant et à balancer son perdreau. Le chien gémit, — il fait bien, — puis d'un bond il se précipite sur le perdreau, il fait mal, — et il reçoit de son maître un vigoureux coup de cravache !
C'est l'histoire de la morale nouvelle, qui permet la mauvaise intention et qui défend l'action.
Etudiez, maintenant, les fautes dans leur manifestation, et voyez môme si elles tombent toutes sous la vindicte de la loi. Pas davantage. — Que de crimes enfantés par l'orgueil, par l'envie, par la débauche, et qui ne sont ni prévus ni visés par le code civil et par le code criminel ?
Et quant aux fautes visées par le code, combien pourrions-nous en compter qui seraient commises et qui resteraient impunies, si l'homme tenté n'avait pas la crainte de Dieu ?
Que de fois l'homme, inspiré par l'envie et par la haine, trouverait un moyen infaillible de se défaire de son ennemi et d'échapper à l'action de la loi ! Que de fois le financier puissant et le banquier compromis réaliseraient encore, au détriment du prochain, des bénéfices considérables, sans avoir à redouter la justice des hommes, s'ils n'avaient pas la crainte de Celui qui voit tout, et qui sait attendre, pour laisser le temps au repentir! Comme l'homme voluptueux se hâterait de satisfaire jusqu'au suicide ses passions les plus honteuses, avec un profond mépris de la morale et des re-
mords, si cette morale n'avait pas une sanction dans la volonté de Dieu.
Il y a, d'ailleurs, un rapport intime et profond entre la pensée et l'action, entre le désir et sa manifestation par des faits. Si vous êtes impuissant à combattre la mauvaise pensée et le mauvais désir, vous êtes bien faible pour empêcher une mauvaise action. On peut dire que touteaction coupable commence dans Fàme et finit au dehors, et j'estime que l'on affirme une contradiction quand on dit qu'une action est indifférente dans la pensée et mauvaise dans les faits ou dans la réalité.
La morale nouvelle, étrangère au monde intérieur de la conscience et indifférente à toutes ces fautes qui ont leur principe et leur dénouement dans la pensée, dans le désir, dans la volonté, dans Tâme, aboutit fatalement à la négation de l'ordre moral.
Sans doute, Proudhon et ses disciples répètent, avec une emphase qui cache mal la pauvreté des idées, qu'il faut pratiquer la justice et respecter la dignité humaine, mais nous savons maintenant ce que valent ces préceptes, quand on les sépare de l'autorité de Dieu.
D'ailleurs, ce principe rigoureux de la justice est encore un principe étroit; le christianisme est plus beau dans la grandeur de ses développements et dans l'application de ses lois. Rendre à chacun ce qui lui est dû, cela suffit, écrit Proudhon, après Kant, dont il admire la vertu stoïque, et c'est toute la vortu. Miis los âmes qui s'inspirent de l'cnsei-
gnement chrétien et qui cherchent plus haut la loi providentielle et l'explication de la vie, ne s'arrêtent pas à la stricte observation de la justice envers le prochain. Elles connaissent et pratiquent le sacrifice, le dévouement, Tamour développé jusqu'au martyre : et toutes les grandes œuvres de charité qui sont Thonneur de la terre et qui ont consolé tant de misères de toute nature n'auraient jamais été fondées, si le christianisme avait pris pour devise cette formule sèche de la morale civique et athée : Pratique la justice, cela suffit.
La jeune fille qui renonce aux joies de la famille, aux fêtes du monde, aux espérances terrestres les plus brillantes et qui, vêtue d'une bure grossière, privée de toute joie humaine, s'en va, à vingt ans, s'enfermer dans un hôpital pour y soigner des maladies infectes et des malades ingrats, cette jeune fille nefait passeulement son devoir. Elle obéit à une pensée plus élevée qui soutient son courage et rayonne dans l'atmosphère épaisse de l'hôpital comme une lumière et une espérance célestes. Le missionnaire qui affronte courageusement et hbrement l'exil, la maladie, la persécution, le martyre pour faire des chrétiens là où il rencontre des esclaves, quand il pourrait vivre heureux dans la paix, l'affection et l'opulence de son foyer, ne faitil donc que son devoir?
Tous les héros de la charité, du dévouement sur naturel, élevé jusqu'au mépris de la mort, la terre ne les aurait jamais connus, les malheureux n'au-
raientjamais vu leur sourire et reçu leurs soins pleins de tendresse, si la loi égoïste et stoïque du devoir fermait toute issue au dévouement, et s'il fallait exclure de la morale nouvelle et utilitaire qui veut s'imposer aux volontés, toutes les actions qui cherchent et qui trouvent en Dieu et dans le (Uirist leur inspiration sublime.
L'amour du prochain, avec le sentiment profond du respect dont il est inséparable, est le grand précepte chrétien ; et les réformateurs modernes, malgré la fécondité de leur imagination troublée par une haine coupable, ne referontjamais la morale de rÉvangile, la morale de Jésus-Christ.
Voici donc les principaux caractères du nouveau système de morale indépendante enseignée par Proudhon :
Par la négation de Dieu, de l'âme et de notre immortalité, Proudhon nie la dignité humaine et le droit au respect, et son système ne tient pas debout.
Par la négation de la vie future, il nie la sanction heureuse ou malheureuse de la loi morale qui perd son caractère impératif, obhgatoire, absolu.
Par la confusion de la légalité et de la morale, il nie la distinction essentielle du bien et du mal, il encourage la tyrannie, et autorise les mauvaises pensées, les mauvais sentiments, les mauvais dé-
46 LES EnnEURS sociales du temps présent sirs et les actions mauvaises que la conscience défend, mais qui ne tombent pas sous le coup de la loi.
Par la négation de Dieu législateur, il nie le fondement, le principe de la morale, et il fait de celleci l'œuvre éphémère de la volonté d'un homme et de ses passions.
Par l'affirmation de Tobligation stricte de la justice, à l'exclusion de tout autre motif d'action, il condamne les œuvres plus hautes inspirées par le sacrifice et le dévouement ; il tarit la source des grandes actions qui font tout le prix de la vie.
Il faut bien, cependant, le reconnaître, cette morale indépendante, malgré ses erreurs grossières et ses contradictions éclatantes est un danger pour les esprits et pour la nation.
A l'autre extrémité de l'Europe, en Russie, des hommes, égarés dans les rêves de la philosophie allemande et dans les théories métaphysiques de Hegel, ont affirmé l'athéisme, et, sous le nom de nihilistes, ils essayent, par l'incendie, par la terreur et par l'assassinat, de déblayer le terrain et d'appliquer aux faits les principes de la morale sans Dieu. Si la France, dans une heure de vertige, se laisse entraîner par cette forme nouvelle du nihilisme que l'on désigne sous le nom de morale indépendante et athée, les mêmes causes produiront les mêmes effets, les crimes qui épouvantent la Russie épouvanteront la France, et les peuples comprendront alors, mais trop tard, que le plus grand châtiment
que Dieu puisse infliger à un peuple tombé dans l'atliéisrae, c'est de lui permettre d'être logique et de conformer sa conduite à ses négations.
Et je demande qu'on no parle pas avec tant d"Gmpliasc et do solennité de la morale civique et de Tamour que nous devons à la patrie. Le patriotisme n'est pas une découverte de ce siècle; et de tout temps la philosophie morale et chrétienne a parlé aux hommes de leurs devoirs envers Dieu, envers eux-mêmes, et envers la patrie. Le peuple juif et les peuples païens ont connu le devoir du patriotisme avant l'avènement des philosophes indépendants, et depuis l'origine de la France jusqu'à ce jour, l'histoire a conservé le souvenir des vaillantes générations et des soldats qui ont défendu autrement que par des paroles sonores et des formules vides l'honneur et les intérêts de la patrie.
Relisez cette histoire glorieuse de notre pays, à partir du jour où le peuple français, parti de ce coin de terre qu'on appelait Lutèce, refoula par une poussée souveraine ses redoutables ennemis jusqu'au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées, àl'Océan.Gomptezles grandes batailles et les brillantes victoires livrées et gagnées autour de l'oriflamme, de l'étendard et du drapeau de la nation. Refaites Thistoire de ces vaillants chcvahers et de ces hommes d'armes, téméraires jusqu'à la folie, qui ont versé leur sang sur tous les champs de bataille de la France et de l'Europe, et vous comprendrez alors que ce que nous pouvons souhaiter de meilleur aux hommes de
notre temps et aux défenseurs de la morale indépendante, c'est d'égaler leurs aïeux en courage et de laisser, comme eux, la patrie intacte et un héritage de gloire à leur postérité.