‹ Les erreurs sociales du temps présentChapitre 6 sur 24 · LE DIVORCE · texte numérisé non relu

LE DIVORCE

L'homme qui change de femme fait conscience neuve; il ne s'amende pas, il se déprave.

(Proddhon. De la Justice dans la Iiévo~ hilion, etc., t. IV, p. 246.)

Dans ses premiers écrits, Proudhon se déclare opposé au divorce ; il défend sa pensée par de puissantes raisons. Plus tard, emporté par sa haine contre toute intervention de l'idée religieuse dans les questions sociales et jaloux, cependant, de conserver à rinstitution du mariage son caractère auguste, il prit sous sa protection le système odieux du concubinat légal. Le mari séparé de sa femme n'est plus digne des privilèges sociaux et de l'estime accordés, par la loi et par l'opinion publique, aux personnes unies par le lien sacré du mariage; mais il n'est pas juste de le condamner à une vie de privations, qui répugne essentiellement à certaines volontés faibles et facilement entraînées. Il faut une institution inférieure au mariage et favorable aux inclinations de la nature humaine : le conçu-

50 LES ERREURS SOCfALES DU TEMPS PRÉSENT

binât légal répond, selon Proudlion, à ces nécessités (1).

Il y a des pensées justes, élevées, des considérations pleines de sagesse et riches d'observation dans l'argumentaiion de Proudbon, quand il combat le principe du divorce ; et, tout en faisant la part des erreurs graves et des paradoxes violents familiers à cet esprit révolutionnaire, j'aime à citer les paroles qui établissent l'incontestable supériorité des lois canoniques et de la législation affectueuse' de l'Église sur les lois civiles qui règlent l'institution du mariage dans notre pays.

« Le mariage, écrit Proudhon, est chose organique. Il appartient au pouvoir législatif de prendre l'initiative de toute loi concernant les rapports d'intérêt et d'ordre domestique auxquels donne lieu la société conjugale; il ne lui appartient pas de toucher à cette société. Le mariage est-il une institution d'une moralité absolue ou douteuse, une institution en progrès ou en décadence"? On peut discuter à cet égard tant que l'on voudra : jamais un gouvernement, une assemblée de législateurs, n'auront, à cet égard, à prendre d'initiative. C'est au développement spontané des mœurs, à la civilisation générale, à ce que j'appellerai la Providence humanitaire, de modifier ce qui peut être modifié, d'apporter les réformes que le temps seul révèle. Et voilà,

(1) Le concubinage ou le concubinat est une conjonclion naturelle, contractée librement par deux individus, sans intervention de la société et sous réserve de séparation ad libiluin.

pour le dire en passant, ce qui a empêché le divorce de s'établir en France. Après de longues et sérieuses discussions, après une expérience de quelques années, lelégislateuradù reconnaître qu'une question aussi délicate et aussi grave n'est pas de son ressort ; que le temps était passé pour nous où le divorce aurait pu entrer dans nos institutions sa7is danger pour la famille et sans offense pour les mœurs, et quen voulant trancher le nœud, le gouvernement courait le risque de dégrader précisément ce qu'il voulait ennoblir.

« Sur la question du divorce, la meilleure solution est encore celle de l'Église. En principe, l'Église n'admet point que le mariage régulièrement contracté puisse être dissous; mais, par une fiction théologique, elle déclare, en certains cas, qu'il n'existe point ou qu'il a cessé d'exister. La clandestinité, l'impuissance, le crime emportant mort civile, l'erreur sur la personne, etc., sont pour elle autant de cas de dirumption de mariage. Peut-être serait-il possible de satisfaire également aux besoins de la société, aux exigences do la morale et au respect des familles, en perfectionnant cette théorie, sans aller jusqu'au divorce, au moyen duquel le contrat du mariage n'est plus en réalité qu'un contrat de concubinage (1). »

La question si grave du divorce, agitée aux époques tourmentées de notre histoire moderne, a

(1) Les Confessions d'un révolulionnaire, vi. — 24 février. — Gouvernement provisoire. — Édition de 1849.

conservé son intérêt et son actualité puissante. Aujourd'hui même, au sein des controverses passionnées qu'elle suscite dans notre pays, elle prend un caractère particulier de gravité sociale ; et déjà des esprits sérieux, libres des préjugés antireligieux répètent, sans le savoir, la parole de Proudhon, qui appelait de ses vœux le retour à la législation canonique du mariage et la solution concordataire de la question.

Mais les gouvernements humains redoutent, avec une crainte aussi injuste que déplorable, une solution qui impliquerait la reconnaissance des droits de l'Église et du caractère religieux du mariage ; ils oublient que cette question sociale intéresse au plus haut point la conscience et l'avenir éternel des âmes ; ils ne voient pas qu'un lien indissoluble unit les questions religieuses et les questions sociales. Tordre naturel et Tordre surnaturel, et que la paix sociale de la France est intéressée à la solution chrétienne et pacifique du débat.

Cependant T Eglise n'a jamais méconnu le droit de TÉtat dans les questions civiles, temporelles et sociales, afférentes au mariage ; elle a toujours respecté ses droits incontestables et déterminés, mais elle n'a pas sacrifié les droits de Dieu ; elle a toujours professé cette doctrine, que j'aime à retrouver dans le passage de Proudhon que je viens de citer : « 11 n'appartient pas à TÉlat de toucher à la société conjugale. »

« On ne peut douter, disait naguère, dans un

document remarquable, le Chef vénéré de l'Eglise, ([ue Jésus-Christ, le fondateur de l'ÉgUse, n'ait voulu que le pouvoir religieux fût distinct du pouvoir civil, et que l'un et l'autre fussent libres et conformes à l'accomplissement de leur mission; il faut toutefois ajouter qu'il est utile à l'un et à l'autre, comme de l'intérêt de tous les hommes, que l'union et la concorde s'établissent entre eux, et que, dans les questions qui, pour divers motifs, sont communes aux droits et à la juridiction des deux, celui à qui les choses humaines ont été confiées doit, dans une mesure juste et rationnelle, dépendre de celui ({ui a la garde des choses célestes (1). »

Le moraliste qui étudie cette question si grave du divorce, ne doit pas s'inspirer de considérations étrangères à l'institution du mariage, ni des passions politiques et antireligieuses qui aveuglent aujourd'hui un trop grand nombre d'esprits. On parle avec un sentiment inexplicable d'une tradition républicaine méconnue par les adversaires du divorce, et d'une dernière forteresse occupée par l'Eglise chrétienne dans la famille, par la consécration religieuse qui unit les deux époux. Quelle triste confusion! Le principe républicain n'est pas ici en question ; il reste absolument étranger au débat. Il faut prendre cesquestions de plus haut, et examiner, avec l'indépendance et l'impartialité qui appartien-

'.I) Encyclique de S. S. Lfiou XIII sur le mariage.

nent aux études philosophiques et morales, si le divorce est favorahlc au progrès, à la moralité, au perfectionnement social que tout gouvernement légitime doit désirer pour son pays, ou s'il n'est pas, au contraire, une cause fatale d'abaissement, de décadence et d'infortune pour les individus et pour les nations. Tout ce que je dirai du divorce, je le dis du concubinat légah Autoriser un homme à rompre le lien du mariage et à vivre librement, sans lien nouveau, avec une autre femme, à terme ou pendant toute sa vie, c'est autoriser le divorce avec un caractère plus honteux et sous une forme cachée.

C'est l'histoire qu'il faut d'abord interroger : c'est elle qui nous apprendra, par l'expérience des temps passés et par l'expérience plus douloureuse des temps présents, qu'il n'est pas facile d'arrêter le mal quand on a commis l'imprudence de le déchaîner ; que le caractère essentiel de toutes les passions, c'est d'être insatiables ; et qu'en favorisant les passions par le divorce, au lieu de les contenir par le sacriflce, on énerve les volontés, et on fait les passions souveraines dans un Etat qui perd l'énergie essentielle à l'accomphssement des devoirs austères du patriotisme et de la vertu.

Que voyons-nous à Rome, où régnaient le divorce et la répudiation? Nous voyons le divorce reconnu

et justifié par les prétextes les plus futiles, pratiqué par les hommes les plus célèbres, et dégénéré par une corruption fatale jusqu'à l'amour libre qui est la négation même du mariage et de sa dignité. Paul- Emile renvoie sa femme, parce qu'elle le gène (1); Sulpicius Gallus renvoie la sienne, parce qu'elle est sortie la tète découverte; Antistius Veter, parce qu'elle s'était entretenue en secret avec une affranchie des basses classes; P. Sempronius, parce qu'elle avait assisté aux jeux à son insu (2); Cicéron répudia Térentia, après trente ans de mariage, parce qu'il avait besoin d'une nouvelle dot pour payer ses dettes ; et Publia congédia sa femme, parce qu'elle parut se réjouir de la mort de TuUiola (3). Térentia épousa successivement quatre maris ; Tulliola, trois; et le dernier, Dolabella, la répudia lorsqu'elle était enceinte. Brutus, le vertueux Brutus, renvoya Claudia pourépouserPorcia. Cicéron, qu'il consulta àcesujet, lui conseilla de se hâter pour arrêter les bruits, et montrer qu'il le faisait, non pour obéir à la mode, mais afin de s'unir à la fille du sage Caton. Titinnius, de Minturnes, n'épousa l'impudique Fannia qu'avec l'intention de la chasser pour inconduite, en gardant sa dot (4) ; spéculation qui avait trop d'imitateurs à Rome. Plus souvent encore, on se séparait d'accord, sans aucun motif, ou parce

(I) Plulanjue, vie de Paul-Éinile.

(•2) Valère-Maxitne, vi-3, 10.

^3) IMutarqur-, Vie de Cicéron.

(i; Plutarque, Vie de Marins,

qu'on avait contracté déjà des engagements d'un autre côté (1), César eut trois femmes ; Auguste, quatre ; et les autres membres de sa famille, cinq ou six. Certaines femmes comptaient les années par leurs maris et non par les consuls : Niimquid jam iclla repiullo eruhescit, postqitam illustres quxdamel nobiles fœminœ, non consiclum numéro, sed maritorum, an nos suos compulant, et exeicnt matrimonii causa, nuhiDil repudli (2).

Lisez Suétone, Juvénal, Tacite et les grands écrivains qui ont signalé, flétri, stigmatisé les hontes et les crimes de la décadence romaine, et vous serez épouvanté en voyant à quel degré d'abjection était tombé ce peuple qui avait un si grand mépris de l'unité et de l'indissolubililé du mariage. A l'exception do Claude,, tous les Césars furent des infâmes.

Empereurs, sénateurs, chevaliers, plébéiens, riches et pauvres, dominés, entraînés par la passion insatiable dos plus honteuses jouissances, pervertis jus(]u'à la moelle dos os, pratiquaient publiquement et audacieusement ce crime contre nature que je ne veux pas nommer, et qui est le châtiment éclatant du mépris eriniinel du mariage et de la femme. Ecoutez Sénèque ; je ne le traduirai pas : Transeci puerorum infelicium grèges, agmina exoletorum per nationes coloresque descripta, quos post transacta convivia, alice cubicull conticmeliœ expectant.

(1) Cic, Ad Fann., viii-7.

{i) Sénèque. (te Ih'nef.. iii-"2G. Voii' aussi Pline, vn-15.

Si VOUS visitez les rues do Pompéi, vous verrez, sur les fresques qui souillent encore aujourd'hui les murailles, le tableau décrit par Sénèque. On ne viole jamais impunément les lois fondamentales de l'ordre moral. Souvenez- vous de la vie des Césars racontée par Suétone et des scènes abominables de Gaprée, esquissées par Tacite, dans l'histoire de Tibère !

César Cantii a relevé les signes redoutables de rabaissement moral du peuple romain aux derniers moments de son histoire; licite même des faits que ma plume se refuse à reproduire, faits relatés par les historiens du temps, avec un sang-froid et une ironie qui restent comme un défi à la pudeur chrétienne, à la pudeur même naturelle. Mais ces temps sont éloignés ; étudions les révélations et les enseignements du temps présent.

Il semble que l'honorable rapporteur de la loi sur le mariage, en 1882, ait voulu rendre la tâche facile au moraliste qui veut juger le divorce par ses résultats, dans la société moderne et chez les peuples civilisés. Dans la séance du 8 mai 1882, M. de Marcere s'exprimait ainsi :

« Il est évident que l'état le plus favorable à la société est l'union des ménages ; moins il y a de ménages désunis, et plus l'ordre social est fortifié : la situation sociale d'un pays peut donc s'induire de

58 LES ERREURS SOCIALES DU TE:\rPS PRESENT

l'état des familles. Quel est l'effet produit par le divorce chez les nations où il est pratiqué ? Vous allez en juger pardes chiffres, qui ontune éloquence à nulle autre pareille, et que je vous demande la permission de citer.

« En Angleterre, il y a 22 séparations de corps et divorces sur 10,000 mariages; en Ecosse, 23; dans les Pays-Bas, 41; en Allemagne, 35; en Russie, entre orthodoxes, 17, entre catholiques, 1, entre prolestants, 70; en Norwège, 27 séparations de corps et divorces ; en Belgique, 48; en France, 90 séparations de corps seulement, sans compter les séparations amiables.

« De manière, Messieurs, quelerégimede la séparation de corps est plus défavorable en France que le régime du divorce et de la séparation de corps réunis dans tous les autres pays de l'Europe.

« Voilà une démonstration absolue, fondée sur des faits indéniables, et qui prouve que le régime du divorce est moins défavorable à l'union des ménages et à Tordre social que la séparation de corps. »

Il n'est pas nécessaire, je crois, d'être rompu aux discussions philosophiques et aux habiletés de la dialectique, pour démontrer le vice de l'argumentation développée avec art et sincérité par l'honorable rapporteur delà commission. Ne voit-on pas qu'il y a absence de Hen logique entre les prémisses du syllogisme et les conclusions ? Avant même de discuter le tableau inexact qui vient d'être fait et

LES ERUECRS sociales DU TEMPS PRÉSENT 50

(juejevais réfuter, en restant simplement sur le terrain de la discussion philosophique, on pourrait voir avec raison la condamnation du divorce et Téclat de ses effets déplorables dans les paroles de M. de Marcère, et reprendre ainsi l'argument

Puisqu'on France la proportion des ménages désunis par la séparation de corps est de 90 sur lO^OOO, malgré les tristesses, la solitude et les douleurs de répoux séparé, condamné à vivre seul, sans affection, sans foyer, ne voyez-vous pas que la proportion sera plus grande et que les ménages désunis seront, certainement, bien plus nombreux, le jour où répoux séparé n'aura plus à craindre cet isolement du cœur, ce froid morne du foyer si pénible avec la séparation de corps, le jour, enfin, ou il aura l'espérance de contracter une seconde ou troisième union, qui sera, dans sa pensée, la joie renouvelée de sa vie?

Par conséquent, en m'emparant de la statistique inexacte que je viens de citer, je pose une conclusion légitime et essentiellement contraire à la thèse de r honorable rapporteur : Ne décrétez pas le divorce ; n'augmentez pas, par une prime que la morale condamne, le nombre déjà trop considérable de ménages désunis. Je ne le demande plus au nom des intérêts de la religion; je le demande au nom des intérêts les plus sacrés de notre pays. Et puisque vous reconnaissez, avec raison, i\u\[ faut repousser une loi qui .répare les familles et prépare les divisions intestines contraires à la paix

sociale, repoussez la loi du divorce, et conlentezvoLis du régime de la séparation de corps.

Mais les chiffres ont un faux mirage qui égare la vue, et quand M. de Marcère prétend qu'il y a en Allemagne trois fois moins d'époux désunis qu'en France, et que la proportion est seulement de 35 divorces par 10,000 mariages, il commet involontairement une erreur que je me fais un devoir de relever. Voici la vérité.

Et d'abord la statistique des divorces en Allemagne n'existe pas. Le fait certain, c'est qu'un étranger qui vit pendant quelque temps dans la société allemande est frappé d'entendre parler du divorce comme d'une coutume naturelle, et de rencontrer à chaque instant^ dans le cercle de ses relations, des personnes divorcées. Il est également certain qu'il s'est formé, il y a quelque temps, en Allemagne, une ligue d'honnêtes gens pour demander au Reichstag le rappel de la loi sur le mariage civil obligatoire, et arrêter la progression redoutable des divorces dans l'Etat allemand. On pourrait voir déjà dans ces deux faits une présoniption sérieuse en faveur de la thèse que nous défendons, et qui ne reconnaît pas la supériorité morale de l'Allemagne sur notre pays.

Mais s'il n'existe pas de statistique officielle, il

existe cependant des statistiques particulières absolunaent authenti(]ues, dressées, soit par les tribunaux civils de (|ucl({ues Etats, soit par les ministres évangéliques, qui procédaient aux unions avant la loi qui rend obligatoire le mariage civil.

Voici ce que nous apprend la statistique officielle de la Saxe pendant la période qui précède immédiatement l'application de la loi sur le mariage civil. En 1872, 73 et 74, il y a eu 1,865 dissolutions de mariage, soit 621 par année, prononcées par les tribunaux. Or, la population moyenne de la Saxe étant alors de 2,658,000 habitants, et le nombre de mariages annuels de 24,000, il résulte qu'il y a eu, annuellement, 258 divorces par 10,000 mariages, tandis qu'en 1873, la France n'a compté que 75 séparations pour 10,000 mariages. — La statistique municipale de Berlin compte, pour 10,000 mariages, 387 divorces, en 1873 ; 427, en 1877, et 556 en 1878, c'est-à-dire une progression continue et une moyenne de 4, 5 et bientôt 6 pour 100, tandis qu'en France les séparations s'élèvent à peine à 1 pour 100, dans les plus mauvaises années.

Consultez ensuite la statistique officielle dressée par rÉglisc évangélique, en 1874. Cette année, la population protestante des huit anciennes provinces prussiennes a été de 12,785,000 âmes; il y a eu 102,000 mariages et 369 divorces ou séparations par 10,000 mariages, c'est-à-dire que la proportion a été GLNo FOIS plus grande qu'en France, dans

celte même année. Dans le Hanovre et le Schleswig-Holstein, le divorce est plus facile et encore plus fréquent.

. Le savant et consciencieux auteur auquel j'emprunte ces renseignements précis, habite TAllemagne, la connaît depuis longtemps, et ajoute ces graves paroles, qui répondent encore à un argument captieux en faveur du divorce et de sa moralité : « La même statistique réduit à néant celte autre assertion que le divorce est plus favorable aux naissances légitimes. Dans la population protestante, dont l'état civil était tenu par les pasteurs, la proportion des naissances illégitimes était du dixième environ du total des naissances. La proportion exacte, pour Tannée 1874, est 96 pour 100. Or, la proportion totale de l'illégitimité, pour la population prussienne tout entière, étant de 7 1/2 pour 100, et la population protestante, qui pratique le divorce depuis trois siècles et demi, formant les deux tiers de la nation prussienne, une simple opération fixe à 5 pour 100 la proportion des enfants naturels chez le tiers restant, auquel le divorce était interdit. Ainsi voici qui est bien établi : le régime du divorce, au lieu d'être supérieur, sous ce rapport, à celui de Tindissolubilité du mariage, correspond, en Prusse, à une proportion double de naissances illégitimes. Nous sommes bien loin du chitfre de 35 divorces par 10,000 mariages, donné comme la moyenne de l'empire d'Allemagne, et opposé aux 90 séparations par 10,000 mariages

constatés en France. On serait bien plus près de la vérité en multipliant ce chiffre de 35 par 10 (l|.

Au moment où j'écris ces considérations, en 1882. le nombre des divorces suit, en Allemagne, une marche rapide et croissante : il a fallu établir, au tribunal provincial de Berlin, une nouvelle chambre uniquemonl occupée à juger les demandes en divorce; et l'on prévoit déjà, d'après Texpérience dos premiers mois de cette année 188*2, que le nombre des divorces, à Berlin, dans cette seule année, sera d'au moins 7 pour 100 de celui des mariages.

L'honorable M. de Marcère disait, dans la séance du 8 mai 1882 : « Les hommes ne changent pas; ce qu'ils sont ici, ils le sont par delà la frontière, dans les provinces rhénanes, en Belgique, en Suisse, dans l'Europe occidentale tout entière : par conséquent les résultats qu'a produits le divorce dans ces différents pays, sont bons à connaître; ils peuvent servir de base sérieuse à une démonstration. »

En présence des résultats que je viens de signaler, j'estime qu'il est utile de rappeler ces paroles. Oui, la nature humaine est toujours la même ; elle se présente avec les mômes faiblesses, les mêmes instincts et la même inclination redoutable au mal. Ce que le divorce a fait, à deux pas de

(1: Le Moniteur universel. — Le Moniteur à l'êlranr/er. — Berlin, 24* mai.

nos frontières, en Allemagne, il le fera chez nous ; le fleuve ou les montagnes qui séparent les hommes, ne modifient pas leurs sentiments et ne changent pas leurs inclinations. Si donc le divorce a augmenté dans des proportions lamentables le nombre des mariages désunis en Allemagne ; si ce nombre s'élève à 7 pour 100 de celui des mariages; s'il favorise ainsi l'abaissement moral et la désorganisation sociale en excitant les convoitises sensuelles ; s'il diminue l'énergie du caractère dans la lutte contre les douleurs et contre les devoirs austères de la vie ; s'il a une telle action dissolvante chez un peuple qui n'a pas cependant l'inconstance frivole et la légèreté maladive du caractère français, n'avons-nous pas raison de nous effrayer et de redouter, pour notre pays, cette institution fatale à la prospérité morale et à la grandeur des nations ?

Je sais bien que les partisans du divorce voient autre chose que l'intérêt social dans l'indissolubilité du mariage. Lorsque M. Léon Renaud défendait le divorce à la tribune de la Chambre des députés, dans la séance du 13 juin 1882, il ne se contentait pas de résumer et de répéter les arguments vieillis de Treilhard. A ses yeux comme aux yeux de la plupart des orateurs et des écrivains qui ont traité cette question, le divorce est une conquête révolutionnaire, une victoire de la société civile sur l'Église catholique, un acte d'émancipation de l'État moderne et la conséquence nécessaire des

principes républicains. Avec quelle âpreté violente M. Léon Renaud jetait cette accusation injuste à rÉglisc catholique et méritait les applaudissements des ennemis les plus implacables de toute religion !

tt Au point de vue du respect de la famille, du caractère sacré qu'ont les consentements sur lesquels repose le mariage, notre code, inscrivant le divorce dans ses dispositions, est. bien supérieur à votre droit canon, tout plein de réticences et de subtilités. L'idée qu'il a de la famille est bien autrement haute que celle que l'Eglise s'en est faite. Elle est d'un spiritualisme plus pur, plus élevé. »

Je n'ai pas à défendre ici Tinstitution chrétienne du mariage, et je neveux pas expliquer, par les textes magnifiques de l'Ecriture etdelaTradition,son élévation, sa grandeur, son incontestable supériorité morale sur le mariage civil; mais ce que je veux dire, c'est que les passions politiques et religieuses enveniment le débat, irritent les esprits, et ne laissent plus à la pensée troublée des orateurs la liberté d'entrer dans les régions sereines où l'âme voit la vérité.

Non, nous n'agitons pas ici une question rehgieuse ; nous défendons une thèse sociale, morale, en dehors même de l'autorité et des enseignements de la religion. Non, la thèse du divorce n'est pas nécessairement liée aux prmcipes républicains. L'Assemblée républicaine de 1848 n'a pas voté le divorce, la Chambre républicaine de 1880 l'a repoussé. Proudhon, l'un des chefs les plus vio-

lents et les plus audacieux du parti républicain, le condamne et le flétrit avec indignation. Aujourd'hui même, dans l'Assemblée de 1882 et dans le parti républicain, beaucoup et des plus illustres, refusent de le voter, parce qu'il introduirait des germes dangereux de dissolution, de discorde et de haine dans le pays. Non, l'idée du divorce n'est pas née avec la Révolution française, et depuis trois cents ans les pays protestants l'expérimentent avec des résultats et des désastres qu'il nous faut étudier.

Quand donc cesserons-nous de donner à l'Europe le lamentable spectacle de nos divisions amères ? quand cesserons-nous de juger la valeur d'une thèse morale, sociale ou philosophique, par le caractère politique de celui qui la défend? La vérité et la paix de la France n'ont rien à gagner à ces débats envenimés; et lorsque j'entends certains orateurs déclarer qu'il faut décréter le divorce, parce que l'Église le défend, je suis tenté de leur demander pourquoi ils ne décrètent pas la polygamie et le mariage entre consanguins au premier degré, puisque l'Église le défend.

Laissons ces procédés dangereux de discussion, a Je constatais, l'année dernière, a dit M. Léon Renaud dans la séance du 13 juin, que toutes les législations du monde, à l'heure actuelle., sauf celle de l'Espagne, du Portugal et de la nôtre, admettent le divorce ou sont sur le point de Tinstituer, comme celle de l'Italie... Regardez toutes les grandes na-

LES ERREURS SOCrALES DU TEMPS PRÉSENT G7

(ions du monde : est-ce qu'elles sont effrayées des conséquences sociales du divorce ? Ce n'est pas une institution nouvelle dans ces pays... Reculent-ils devant ses effets moraux et sociaux (l)? »

C'est l'argument déjà développé par M. de Marcèreavec ampleur et précision. Nous savons maintenant ce qu'il faut penser des conséquences nécessaires du divorce en Allemagne. Mais celle réponse ne suffit pas : interrogeons les autres nations.

En 1799, un évèque anglican déclarait, au parlement d'Angleterre, que le divorce était devenu une source d'adultères. Cependant que de difficultés entassées pour rendre plus difficile la faveur du divorce ! Le divorce complet, restreint au cas d'adultère, devait être prouvé parle parlement, accepté d'abord par la cour ecclésiastique, et suivi d'une condamnation contre le coupable, prononcée par la cour des Common Laïcs. Les frais, en cas d'appel, pouvaient s'élever à 30,000 et 40,000 francs.

La loi du 28 août 1857 a établi une cour unique, qui ne siège qu'à Londres ou à Middlesex. Elle est chargée des divorces et causes matrimoniales, en Angleterre et au pays de Galles, à l'exclusion de l'Ecosse et de l'Irlande, et oblige les demandeurs à

(I) Chambre des députés, 13 juin 1882.

des frais considérables. Ainsi le divorce, qui existe en principe, est modéré dans ses résultats, par les frais de procédure, par les difficultés de recourir à la juridiction compétente, et enfin par l'enquête sévère du qucen's proctor, officier spécial chargé de constater que la demande en divorce ne cache pas une demande par consentement mutuel, défendue par la loi.

Or, malgré les restrictions sévères de cette législation, qui n'a rien de commun, qui ne présente aucune analogie avec la loi votée dans notre pays, que voyons-nous ? Les comptes rendus des tribunaux anglais nous révèlent un état lamentable d'immoralité. Bien souvent, après que le juge a prononcé le divorce, le qiteens proctor fait casser ce jugement, parce que la femme, le mari et l'amant s'entendaient pour fournir des preuves d'adultère. « D'autres fois, c'est le mari, fatigué de sa femme, qui lui tend des pièges infâmes, et la malheureuse, incapable de prouver son innocence, est condamnée et laisse la place à sa rivale (1). »

Voici des chiffres précis, cités par un auteur qui sait recourir aux sources et se défendre des exagérations : « La loi anglaise, qui a succédé à la réforme de Henri VIII, n'autorise le divorce que pour un cas d'adultère, et le parlement seul a le droit de le

(1) Van Weddingen, l'Encyclique de S. S. Léon XIll sur le mariage. Cet excellent travail est l'œuvre d'un esprit élevé, versé dans la connaissance de la philosophie, de la théologie et de l'histoire.

prononcer. Il y a quelques années, le docteur Phillimore demanda, à la Chambre des communes, la modification de la loi sur les divorces ; et la discussion qui suivit, y révéla des faits curieux. L'évêque de Rochester, anglican, affirma que, sur dix demandes en divorce pour cause d'adultère, il y en avait neuf où le séducteur était convenu d'avance avec le mari de lui donner les preuves nécessaires, pour réussir dans la demande, de l'infidélité de sa femme. Pendant les cent cinquante ans qui précédèrent le régne de George P^ il n'y eut que cinq divorces; de 1715 à 1775, sur soixante ans, il y eut soixante divorces ; de 1775 à 1800, sur un espace de vingt-cinq ans, il y en eut soixante-quatorze ; enfin pendant les trente premières années de notre siècle, le parlement en prononça quatre-vingt-dix. Cette multiplicité croissante fut le principal argument de M. Phillimore; et l'ouest frappé d'étonnement,en calculant que, sur un espace de cent quinze ans, le nombre des divorcés, en Angleterre, a, non pas centuplé, mais neuf fois centuplé (1).

Rappelons, pour compléter ces renseignements, qu'en 1869, on comptait, en Angleterre, cent cinquante-neuf divorces définitifs ; et en 1880, deux cent soixante-dix-huit. GependanU'opinion publique s'effraye et proteste, en Angleterre comme en Allemagne, contre le divorce. Toutes les portes se ferment devant la femme divorcée qui se marie, et

(Il M. P. Lofebvro, (ht Divorce, p T'i.

70 LES ERREURS SOCfALES DU TEMPS PRÉSENT

la loi n'oblige pas le ministre anglican à bénir celte seconde union.

Ne croyez donc pas que cette liberté du divorce ait contribué, en Angleterre, à élever le niveau de la moralité, à diminuer le nombre des adultères et des infanticides. Il serait temps de renoncer à ces illusions et de voir de près, avec courage et avec sang-froid, le mal qui dévore cette grande nation. Sur 253,000 habitants que comptait la ville de Glascow, en 1838, il y en avait, selon le témoignage autorisé du premier magistrat du comté de Louark, 80,000, aussi païens et aussi abrutis que les Hottenlots d'Afrique (1). On compte aujourd'hui plus de 110,000 misérables prostituées dans la seule ville de Londres (2). « 11 y a tout lieu de craindre, écrit M. Pasbley, que, par suite de la dégradation et de la misère des classes les plus pauvres, V infanticide ne soit devenu un mal vraiment général (3).

Voici encore le meurtre légalisé des enfants naturels, que l'on met en nourrice chez des femmes appelées dry-nurses^ et qui savent pourquoi ces enfants leur sont livrés. Et le trafic des enfants sur la place publique ! Relisez donc le livre conscien-

(1) Firsl rcporl from llie sclcd commilee, etc., 14 june 1838, q. 2491-7568.

(2) Voir : The greatesl of our social evils proslUulion, par un médecin anglais. — 1857. — Rendu. De l'Instruction primaire en Anr/tclcrre, p. 12.

(3) Kày-Pauperisme, p. 138. — Rapport de M. Ghadwick sur l'Elat sanitaire des pauvres. — Coup d'œil sur l'Angleterre, ch. IV, par M. Lenuré.

cieux de M. Léon Faucher : Etudes sur l'Angleterre ; consultez les révélations de M. Kay sur les misères morales des populations industrielles de f Angleterre (1), et dites-nous ensuite, après avoir entendu et pesé ces dépositions accablantes, si le divorce a relevé le niveau moral de ce peuple, en qui le mal est devenu si profond, qu'il semble impossible à la puissance humaine de l'extirper.

Qu'on ne cite donc plus avec trop de complaisance rexempledesgrandesnationsmodcrncs, pour justifier l'établissement du divorce dans notre pays ! Ces grandes nations souffrent du mal qui les dévore qui détend tous les ressorts de l'organisme social. Si nous avons assez de modestie pour nous croire inférieurs aux Allemands et aux Anglais, ayons, au moins, assez de patriotisme et assez de fierté nationale pour les suivre sur le chemin de leur grandeur, sans les imiter dans les faiblesses coupables qui les déshonorent.

On oublie trop, d'ailleurs, quand on établit la comparaison entre les divers Etats de l'Europe sur les effets possibles ou réels du divorce, de tenir compte de la différence de discipline, de traditions^ de mœurs ou de tempérament. Le divorce pourrait être iaoffensif, au point de vue de la dignité du foyer et de la paix sociale, chez les peuples de race flamande, saxonne ou germaine, et produire des effets désastreux chez les peuples latins. La phi-

(1) Social Cuiidilion of Ihc pcoplCi t. I, p. 373-37 i.

losophie sociale commande d'établir une comparaison entre choses semblables, et, dans le cas présent, entre peuples de même race : or nous savons que les éléments nécessaires de cette comparaison font ici défaut, puisque le divorce n'est admis ni en Espagne, ni en Portugal, ni en Italie.

L'épreuve attendue a été faite d'ailleurs, dans notre pays ; nous en connaissons les résultats. La France, toute pénétrée encore des principes chrétiens qui avaient fait sa grandeur, dans le passé, ne demandait pas le divorce dans les cahiers de 1789. Un seul cahier exprimait ce vœu : c'était celui de la noblesse de Paris, représenté par Louis-Philippe Egalité.

Mais il y avait à cette heure troublée de notre histoire et dans les classes les plus élevées de la société, des hommes influents, aveuglés par les sophismes ridicules et par les paradoxes déclamatoires de la mauvaise philosophie de Rousseau. En 1791 à l'Assemblée constituante, ces pohtiques philosophes ne pensent encore qu'à secouer le joug de l'Eglise ; ils demandent la sécularisation du mariage, le mariage civil. Mais, le 20 septembre 1792, à l'Assemblée législative, ils font un pas; ils se souviennent de cette parole de Condorcet : « Il faut consacrer pour la première fois, dans les institutions d'un grand peuple, la Hberté et l'égalité delà nature. »

Ils volent le divorce : voyez la progression.

L'homme sera libre à l'égard de Dieu, libre à regard de rÉglise, libre, enfin, à l'égard de ses semblables : il ne relèvera que de lui-même, de sa raison et do sa volonté. Or le mariage indissoluble est la négation de cette liberté, car il enchaîne la volonté humaine à Dieu, à l'Eglise, à l'épouse : il faut briser ce lien et faire cesser le préjugé tyrannique de l'indissolubilité conjugale.

11 faut être logique et avancer.

Puisque l'homme ne relève que de sa volonté, puisqu'il doit être son maître à tous les moments de la vie, il a le droit, à tout moment, et sans raison ni prétexte, au nom de l'indépendance essentielle et permanente de sa volonté, de rompre le lien conjugal. Il est superflu de déterminer des cas de divorce et de forger de nouvelles chaînes pour la liberté. L'homme divorce quand il veut, parce qu'il le veut; le mariage n'existe plus, c'est l'amour libre qui l'a remplacé.

Voici les tristes résultats de cette épreuve du divorce dans notre pays :

En 1707, la division introduite par le divorce dans d'innombr.ibles fandlles, frappe l'attention des législateurs. Favarl, rapporteur d'une enquête ordonnée par l'Assemblée législative, compte déjà vingt mille ménages désunis, et s'exprime, en ces termes, à la tribune de l'Assemblée : «. Vous frémiriez si je vous présentais le tableau fidèle des victimes que le libertinage et la cupidité ont

amoncelées sur la France, au nom d'une loi qui n'avait pour objet que de rendre le mariage plus heureux et plus respectable, en rendant les époux plus libres. »

Le 2 thermidor an III, un orateur de la Convention, M. Mailhe, est aussi indigné dans son appréciation de la loi du divorce : « La loi du divorce, s'écrie-t-il, est plutôt un tarif d'agiotage qu'une loi ; le mariage n'est plus en ce moment qu'une affaire de spéculation ; on prend une femme comme une marchandise, en calculant le profit dont elle peut être l'objet, et l'on s'en défait aussitôt qu'elle n'est plus d'aucun avantage : c'est là un scandale vraiment révoltant. » — Et le 15 thermidor, le même orateur ajoutait: « Vous ne pourriez arrêter trop tôt le torrent d'immoralité que roulent ces lois désastreuses. » — Le 31 mars 1808, Gillet, député de Seine-et-Oise, disait aux membres du Corps législatif : « Nous ne voulons pas établir le divorce; nous voulons, au contraire réagir contre les scandales de la loi de 1792 et des décrets qui l'ont suivie. » Avant Gillet, le 17 mars, Carion Nisos avait déjà flétri le divorce en ces termes : « Divorce, nouveau lien, éternelle recherche du bonheur, systèmes de droits qui jettent l'homme dans une inconstance sans terme et sans fin, et ne produisent, en dernier résultat, que le dégoût et le désespoir. »

Le nombre des divorces égal à celui des mariages, dans les trois premiers mois de 1793 ; des époux qui demandent le divorce, huit jours après leur

Les erreurs sociales dt' temps présent 75 serment de fidélité ; deux cent cinq divorces prononcés, uniquement pour incompatibilité d'humeur, dans le seul mois de nivôse an III; le mariage devenu, suivant l'orateur Suinois, une véritable prostitution, tels furent les résultats bienfaisants de la fameuse loi de 1792. « Les conséquences de la loi furent déplorables, écrit M. Laferrièro ; la fragilité des mariages provoqua un véritable dévergondage, galant dans les classes polies, brutal dans les autres, qui eut son apogée dans cette curieuse époque du Directoire, oîi les vertus viriles de la Révolution coudoient les corruptions les plus raffinées de la Régence. »

Frappé de ces conséquences funestes, mais trop intéressé à conserver pour lui-même ce qu'il voulait refuser aux autres, le premier Consul se contenta d'entourer le divorce de sérieuses restrictions. Malgré ces restrictions sévères du titre \l du Gode civil, que l'on prétend supprimer aujourd'hui, il faut chercher ailleurs la raison de la diminution des désordres après 1804. Je ne parlerai pas seulement de la réaction religieuse qui commence, à la fm de thermidor, et continue avec les années, dans toute la France. A ce moment la foi chrétienne en réveillant les consciences et en ramenant les fidèles dans les temples que le Concordat vient d'ouvrir, protège l'homme contre ses propres entraînements. Mais la France n'était pas alors dans un état normal. De dix-huit à quarante ans, tout homme était soldat; et le génie belliqueux de

Napoléon I" avait fait de la France un vaste camp, et de l'Europe un champ de bataille : on ne pensait pas à divorcer et à cherclier un nouveau foyer. Si les désordres diminuent, ne dites pas que la loi du divorce est inoffensive ; mais regardez la France, comptez ses soldats, entrez au foyer abandonné, et vous reconnaîtrez que la vie sociale était peu de chose, et que la vie militaire absorbait tout.

Yll

La Belgique est restée profondément catholique, malgré les lois qui menacent et persécutent sa foi ; elle a cru prévenir par des mesures restrictives l'abus du divorce qui est dans ses lois. Cependant, malgré ces mesures, malgré cet esprit chrétien, le flot de l'immoralité monte, et la croissance des divorces, proportionnelle à la diminution des mariages, émeut les esprits sérieux, qui signalent le mal et cherchent de nouvelles protections à la paix, à la dignité, à l'honneur du foyer.

En 1830, il y eut, c:i l'elgique 4 divorces. ^ — 26 —

En

En

En

En

En

En

En

En

Et cette progression déplorable des divorces a-l-elle coniribué à l'augmentation des mariages, comme le prétendent les promoteurs de la loi de 1882, dans notre pays ? Loin de là ! M. Lefebvre nous apprend que le nombre des mariages est descendu à 39,520, 38,228, et en 1879, à 3G,794.

L'état de la Suisse n'est pas meilleur. Depuis le l" janvier 1876 jusqu'en 1880, il a été accordé 4,968 divorces, c'est-à-dire une moyenne annuelle de 993, et, une proportion de 47 divorces pour 1 ,000 mariages; et en Suisse comme en Belgique, si les divorces augmentent, le chiffre des mariages décroît. De 1876 à 1879, écrit M. Laferrière, la baisse a été de près de 3,000 : aussi le Conseil fédéral s'est ému, et il cherche de nouvelles barrières au désordre que le divorce a provoqué.

Les partisans du divorce ne parlent pas de l'Amérique, c'est juste. Ils se souviennent sans doute deces paroles de M. Eugène Jœger : « Le matérialisme américain décèle tous les symptômes effrayants de la situation du vieux monde païen. L'état des mœurs consterne, l'immoralité des deux sexes n'a plus debornes, la famille tombe en dissolution dans les villes où la prostilulionatteintdesproportionsmonstrueuses.ee qu'il y a déplus affreux, ce qui tient le plus du paganisme, c'est la pratique tous les jours plus générale de l'avortement. C'est là le grand crime américain. Un journal de Tlllinois, appuyé sur les aveux recueillis par la justice, affirme que le chiffre des avortements pratiqués chaque année en Amérique

est probablement d'un demi-million, à tout le moins d'un quart de million. » (Le Smialisme allemand, par M. Winterer, député au parlement allemand.)

YIII

Je n'ai jamais douté de la sincérité de M. Léon Renaud, lorsqu'il prononçait à la Chambre des députés ces nobles paroles : « Si la question engagée dans le débat qui vient de se rouvrir devant la Chambre était la question du respect dû àlafamille, sur tous les bancs de cette assemblée il n'y aurait qu'une opinion. Ce qu'on doit vouloir, ce qu'on doit souhaiter, c'est que le mariage soit l'accord étroit, sacré, de deux corps et de deux âmes ; que tout foyer domestique soit une école de respect, de haute éducation morale pour les enfants, qui seront un jour des citoyens (l). »

Mais je m'étonne et je m'afflige quand j'entends ce même orateur demander le divorce pour répondre à ce noble dessein du relèvement de la dignité de la famille et du sentiment du respect dans les âmes. Je m'étonne davantage lorsque j'entends M. de Marcère nous inviter à considérer les effets du divorce, au point de vue de la moralité, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Belgique, et à voir dans ces effets, la base sérieuse d'une démonstration expérimentale en faveur du divorce (1).

(1) Chambre des députés, séance du 8 mai 1882.

Ces résultats, nous les connaissons; cette base, nous Tavons trouvée ; cette démonstration expérimentale, elle est faite, et elle laisse dans l'esprit impartial une conviction que les hommes ne pourront jamais ébranler.

Oui, nous avons consulté les statistiques de l'Allemagne, et nous avons reconnu l'accroissement des divorces, l'augmentation des naissances illégitimes, le développement de l'immoralité, et nous avons entendu le cri douloureux des hommes honnêtes qui demandent le rétablissement du mariage religieux, pour opposer une digue à cette immoralité.

Oui, nous avons interrogé les comptes rendus des tribunaux anglais, et les écrits qui révèlent l'état exact do l'opinion publique en Angleterre ; et nous avons vu l'opinion révoltée contre le divorce, l'institution religieuse refusée par les ministres protestants aux secondes unions, et le nombre des divorces, pendant l'espace de cent quinze ans, neuf fois centuplé.

Oui, nous avons interrogé la Belgique et la Suisse, et ces deux Etats nous ont donné le môme enseignement : nous avons vu le chiffre des divorces s'élever, annuellement, dans'des proportions désastreuses, le chiffre des mariages légitimes baisser ; nous avons entendu les hommes sérieux, qui se préoccupent des intérêts moraux de leur pays, de la dignité, de la sécurité, de l'honneur du foyer, élever des protestations qui retentissent

comme des leçons pleines de menaces pour l'avenir des autres Etats.

Oui, nous avons étudié la France, livrée au divorce, pendant une courte période de vingtquatre ans : nous avons vu les désordres qu'il engendrait, flétris par l'indignation courageuse des hommes les plus hostiles à toute religion. Et quand cette loi fatale disparut, en 181 G, elle ne laissa pas un regret; il ne s'éleva pas de protestations pour la défendre : elle disparut dans le mépris des honnêtes gens et dans l'indifférence de tous.

Or, si le divorce a produit de si funestes résultats chez tous les peuples de l'Europe, malgré les difficultés qui le rendent difficile ; malgré les réprobations de l'opinion publique; malgré l'esprit chrétien qui règne encore en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, malgré les qualités de race qui donnent tant de mesure et de gravité aux actions des peuples du Nord, n'est-il pas évident que la même cause produira chez nous les mêmes effets, avec l'exagération contagieuse qui fait le fond du caractère français ?

Je laisse de côté la question religieuse : je n'étudie le divorce qu'au point de vue philosophique et social.

Vous ne pouvez donc invoquer en faveur du divorce ni la nécessité de maintenir l'union des

ménages, — les ménages séparés sont plus nombreux dans les pays du divorce ; — ni l'accroissement des naissances légitimes, — les naissances illégitimes en Allemagne et en Angleterre sont plus nombreuses que dans notre pays (1); — ni l'iionneur et l'élévation des âmes dans la pratique du devoir, rappelez-vous nos vingt-quatre ans de divorce en France ; — ni la nécessité de secouer le joug de l'Eglise, — la question du divorce est une question sociale et de droit naturel ; — ni les principes de la Révolution française, — le divorce est antérieur à cette Révolution, et il a contre lui des défenseurs convaincus des principes de la Révolution ; — ni l'indépendance inaliénable de notre volonté à tous les moments de notre vie, — une telle indépendance serait la négation de tout contrat, des principes les plus solides de notre Gode civil, des conditions mêmes d'existence et de stabilité de notre ordre social, — Quelle raison pouvez-vous encore invoquer? 11 n'en reste qu'une, et elle a été exposée et développée avec complaisance dans les drames, les romans et la littérature légère de notre temps : c'est la situation douloureuse des époux enchaînés et malheureux.

Au fond, ces écrivains et les orateurs qui leur

(1) Dans lo Connaught catholique, où le divorce n'osL pas connu, il y a 1 naissance iliéf^'itime sur 23,53 lAgilimcs, tandis que dans rUIsiPr proleslant, on compte 1 illégitime sur 7,'2G légitimes. (Memorandus )nadr, in Irlande, in 1852, by John Forbes. M.-D. physician lo lier Majesly's housc-hold.)

ont servi d'écho à la tribune française, répètent invariablement cet argument formulé par M. de Marcère, dans la séance du 11 mai 1882 :

« N'y eût-il qu'une exception, n'y eùL-il qu'une seule famille désunie, malheureuse, en proie à ces souffrances morales qu'amène le mariage lorsqu'il est formé dans des conditions affreuses, telles qu'on est forcé de les envisager dans ce triste sujet, je dirais encore : Oui, il faut le divorce. Et ici, j'invoque devant vous, non plus des raisonnements, non plus le spectacle douloureux de familles à plaindre, d'enfants abandonnés, de l'ordre social plus ou moins menacé ; j'invoque le droit et la justice... Vous ne pouvez pas sans une injustice cruelle tenir des époux enchaînés, dans des conditions que vous pouvez supposer, et que je ne veux pas énumérer, parce qu'elles sont présentes à tous les esprits. Je n'ai pas voulu étaler devant vous le spectacle des douleurs conjugales ; mais quand elles se produisent, quand ces souffrances existent, quand le ménage est absolument désuni, quand ces deux êtres qui se sont liés l'un à l'autre ne peuvent plus vivre ensemble sous le toit commun, quand la société elle-même le reconnaît, vous ne pouvez pas, sous peine d'iniquité, de cruauté, les maintenir dans un lien qui, en réalité, n'existe plus. »

Et dans la séance du 13 juin 1882, M. Léon Renaud reprenait cet argument de Treilhard : « Il vaut mieux permettre la constitution de nouvelles familles que de vouer presque forcément à l'incon-

(luite, aux désordres, aux tentations de toutes sortes, les êtres auxquels le maintien de la vie commune est devenu impossible. »

Voilà donc le dernier retranchement des partisans du divorce : les douleurs de la cohabitation, quand l'amour a cessé d'égayer et d'animer le foyer; le péril de l'inconduite, quand le cœur a cessé d'aimer en désirant d'être aimé.

Quelle est la valeur de ces raisons ?

Je ne conteste pas la vérité du tableau qui a été fait de la douleur poignante de deux créatures qui ne s'aiment plus, qui se détestent et qui vivent sous le môme toit. C'est un supplice, et Dieu seul en connaît la profondeur ! Ces larmes, ces souffrances atroces et incessantes, ces angoisses muettes qui dévorent le cœur et empoisonnent la vie, quel spectacle ! et quel est le cœur stoïque ou brutal qui n'en serait ému! L'Eglise souhaite, sans doute, que cette victime du foyer domestique et du devoir conjugal reste debout dans l'épreuve de cette tempête, qu'elle prie, qu'elle expie, et que, dans les magnificences douloureuses de sa résignation, elle donne au ciel et à la terre le spectacle d'une grande victime associée à la mission du Crucifié, pour le salut du monde. Le martyre de toute la vie, plus terrible que le martyre des chrétiens dévorés promptement par les bétes ou tués par le bourreau.

est Taffirmation solennelle du triomphe de la force morale et des facultés élevées de l'esprit sur la chair et les sens.

Mais l'Éghse n'ignore pas que toutes les âmes n'ont pas cette vocation sublime, et elle ne fait pas un devoir absolu de cette cohabitation qui révolte les partisans du divorce. Ceux-ci raisonnent sans cesse comme si la religion rendait la cohabitation obligatoire, même quand elle est devenue intolérable : c'est une erreur; et quand les partisans du divorce ont épuisé leur éloquence à nous faire un tableau saisissant des douleurs de ces deux créatures unies sans s'aimer, nous répondons simplement : Yous avez raison : qu'elles se séparent, et le tourment finira.

Mais, nous dit M. Renaud, cette femme séparée et malheureuse va rencontrer des pièges où sa vertu doit sombrer ; et, pour éviter les relations coupables, les naissances illégitimes, il faut autoriser cette femme séparée à contracter de nouvelles unions. — Ici, l'accord cesse, et nous nous séparons. Ne parlez plus des douleurs domestiques et de la tyrannie brutale de certains maris; vous vous éloignez de la question.

Si cette femme, séparée, meurtrie encore et pleine de larmes, est une femme honnête, courageuse, chrétienne, elle saura bien échapper aux pièges, conserver sa vertu, éviter le crime et la honte de ces naissances [illégitimes que vous redoutez, comme un péril, pour la dignité] du foyer.

— Et si cette femme n'est ni vertueuse, ni courageuse, ni honnête, ni chrétienne ; si elle se livre au caprice coupable et aux entraînements enivrants des sens, cet état lamentable n'est pas une raison de guérir sa tentation en lui permettant d'y succomber. Permettrcz-vous la polygamie à l'homme, sous prétexte qu'une seule femme ne lui suffit pas, et que certains peuples de l'Orient ont trouvé ou trouvent encore cette facilité agréable à leurs passions? Ignorez-vous que le devoir, sous toutes ses formes, civil, politique, religieux, exige un effort, impose une souffrance, et s'accomplit au prix d'une victoire remportée sur notre paresse et nos passions? et voulez- vous faire cesser toutes les violations delà morale par cette maxime pratique d'une simplicité vraiment trop commode : Il est toujours permis de céder à la tentation, parce que c'est le moyen le plus sur de la faire cesser ?

Prenez donc ces graves questions de plus haut.

En votant le divorce, vous encouragez l'immoralité. Quand un homme, déjà fatigué de sa femme et de la monotonie de son foyer, rencontre, aujourd'hui, une femme étrangère qui a pour lui plus d'attraits, parce que la nouveauté l'aveugle, et que la fascination de certains attraits lui cache les réalités qui doivent un jour le désenchanter, il résiste, il se détourne, il se dit à lui-même : Je sais que cette femme ne m'appartiendra jamais; il est inutile d'y penser. Mais, le divorce admis, tout homme qui rencontre une femme, après cinq ans,

dix ans, vingt ans de mariage, a le droit de dire : Cette femme peut devenir mon épouse : il ne résiste plus, il cherche à s'assurer la victoire que la loi lui permet d'espérer. Il devient pour Thonneur et la vertu do cette femme un piège et une provocation, qui peut mettre le désordre, la guerre et le déshonneur dans ce foyer.

En votant le divorce, vous favorisez les dissensions et les troubles domestiques. Quand l'homme se reconnaît lié par un lien indissoluble à la compagne de sa vie, il supporte avec plus de résignation ces épreuves, ces ennuis, ces défauts inséparables de la condition humaine ; il dit avec raison : Il faut bien se supporter, puisqu'il faut vivre ensemble. Mais quand cet homme aura l'espérance fondée de contracter sans difficulté une seconde union, l'illusion décevante qui nous fait voir le bonheur là où nous ne sommes pas encore, lui fera trouver intolérables les épreuves du foyer, les imperfections de sa femme, les difficultés de sa vie. Il y aura la guerre au foyer, avant la rupture qui laissera peut-être dans la douleur et dans la misère une femme et des enfants.

En votant le divorce, vous sacrifiez Tenfant. Cet enfant a droit à l'affection, aux caresses de son père et de sa mère; il a droit à l'instruction, il a droit à l'éducation, il a droit enfin à tout ce (]ui doit faire de lui un homme, c'est-à-dire un être qui développe toutes ses facultés. Or, quand la mère aura quitté le foyer et choisi ailleurs un second

mari, qui veillera sur ses enfants ? Et plus tard, quelle sera la situation de ces enfants, quand ils verront leur père ou leur mère au bras d'un autre, et leur nom, leur fortune, leur patrimoine disputé par des consanguins ou des utérins ? Croyez-vous assurer ainsi et augnionler l'amour entre les familles, la paix sociale dans le pays? Et quelle sera la situation de cet enfant qui aura deux pères ou deux mères, et peut-être davantage? Il aura le père qui Ta engendré et qui a disparu pour épouser une seconde femme, et le père nouveau qui vit avec sa mère, et qui partage avec elle l'autorité du foyer. Quelles complications et quelle tristesse dans le cœur de cet enfant ?

En votant le divorce, vous favorisez la frivolité déjà si dangereuse des mariages. Qui de nous n'a pu constater que la plupart des désordres que l'on signale et des crimes que l'on relève dans les ménages mal assortis, ont pour principe la précipitation coupable avec laquelle, secondés d'ailleurs par la complicité intéressée des parents, certains époux se sont mariés ? On se marie sans se connaître ; et quand on apprend à se connaître, c'est pour ne i)lus s'aimer et pour expier, par une vie l'infidélités et de révoltes, la lé^'éroté de l'cn^'agement le plus grave qui puisse lier la volonté de la fcmme. Or, si l'on contracte avec cette légèreté une Dbligation qui doit durer toiojours, toute préoccupa- Lion disparaîtra quand on pourra dire : Après tout, c'est un essai ; si vous êtes malheureux, vous

pourrez divorcer. L'acte le plus grave deviendra l'acte le plus indifférent de la vie.

En votant le divorce, et en autorisant l'épouse coupable à se marier avec son complice, vous encouragez la femme à succomber à la tentation, et à provoquer même celui dont elle rêve de partager le nom, la fortune et les honneurs. L'adultère devient une arme redoutable au service de la passion. Il y a plus de sagesse dans l'article 298 du Code civil, qui prohibe de telles unions, aûn d'apprendre à la femme à se défendre contre un séducteur qui ne peut devenir son époux, et pour apprendre à l'homme qu'on ne doit pas arriver à la possession par le crime. Vous prétendez supprimer l'adultère par la facilité des seconds mariages, et vous faites de l'adultère une condition facile et efficace de divorcer : quelles contradictions ! Et n'est-on pas douloureusement étonné quand on voit cette œuvre de contradiction et de bouleversement social, qui menace un pays avide d'apaisement, de recueillement et de paix !

Avec la séparation de corps, la femme conserve le droit de sortir du foyer, debout, dans sa dignité, qui commande le respect ; les enfants ne sont pas exposés à rencontrer des frères adultérins qui prennent leur nom et leur fortune ; ils ne voient pas leur père et leur mère au bras des étrangers ; ils restent avec leur candeur, leurs séductions pleines de grâce, comme une espérance de rapprochement entre le père et la mère; le foyer n'est

LES ERRErnS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT 89

pas profané par des passagers qui en prennent possession; il attend, vide mais lionoré, le retour de ceux que la vie doit instruire et ramener ; les passions sont contenues par le devoir et par l'impuissance à les satisfaire, elles ne sont pas encouragées et excitées par l'attente malsaine d'une satisfaction que promettent des lois funestes aux intérêts des familles et des sociétés.

Ce n'est pas l'indissolubilité conjugale qui fait périr la famille et qui trouble la paix sociale. Les familles périssent quand elles considèrent le mariage comme une jouissance et non comme un devoir ; quand elles cessent de relever et de développer la force morale qui résiste aux passions, et qu'elles se livrent au courant facile des sens; quand elles travaillent, par un crime qui déshonore les peuples, à tarir les sources de la vie et à diminuer le nombre de ces enfants qui devraient être l'orgueil de la maison, et l'espérance du pays ; quand elles oublient que la fin dernière de l'homme n'est pas sur la terre, et qu'il faut chercher plus haut la satisfaction de ses désirs et le repos qui est le but suprême de la vie.

Sa Sainteté Léon XIII a résumé avec une rare puissance les désordres provoqués par le divorce, dans ces paroles pleines de sagesse et d'une incomparable autorité :

« Le divorce rend les pactes matrimoniaux révocables ; il détruit l'affection mutuelle, il fournit de dangereux stimulants à l'infidélité; il nuit à la

protection et à Téducation des enfants ; il est une occasion de dissolution des sociétés domestiques ; il répand des germes de discorde entre les familles ; il amoindrit et déprime la dignité de la femme, qui se trouve exposée, après avoir servi aux passions de l'homme, à rester délaissée. Et comme il n'y a rien de plus efficace pour détruire les familles et briser la force des États que la corruption des mœurs, on voit aisément qu'il n'y a rien de plus contraire à la prospérité des familles et des Etats que le divorce, qui naît de la perversion des mœurs des peuples, et qui, rexpérience l'atteste, ouvre la porte à des habitudes plus vicieuses encore dans la vie privée et publique. Ces maux paraîtront encore plus graves, si l'on considère qu'il n'y aura jamais de frein assez puissant pour contenir dans les limites déterminées et prévues d'avance cette licence des divorces dès qu'elle aura été concédée. Grande est la force des exemples, plus grande encore celle des passions : avec de pareils stimulants, il doit arriver que la débauche des divorces gagne chaque jour davantage les esprits d'un plus grand nombre, comme une maladie contagieuse qui se propage ou comme un fleuve qui déborde après avoir rompu ses digues (1).

Puisse la France ne pas oublier ces graves paroles, et que Dieu assiste ceux qui font nos lois !

(t) Epistola Eucyclica Arcanwn divinx mpienliœ consilium.

Il serait plus sage, dans l'intérêt des âmes et dans l'intérêt du pays, de relever la dignité du mariage et d'attaquer le mal qui la compromet. Ce mal, c'est la stérilité volontaire, criminelle, qui appelle le châtiment divin, et qui fait descendre les peuples modernes au-dessous même des peuples païens.

Par le divorce, des économistes modernes autorisent l'amour libre et déchaînent les révoltes des appétits mauvais de notre nature déchue. Par la stérilité criminelle, on flatte encore, on excite et on déchaîne ces appétits, au mépris de la loi de Dieu, de la loi naturelle, de la loi sociale, et l'on ramène un peuple aux plus mauvais jours de la Rome des Césars et des esclaves.

II s'est trouvé un homme qui a osé ériger en règle absolue ce crime de la stérilité des mariages; cej, homme, c'est Malthus, et, après Malthus, MM. Garnicr, G. de Molinari, Rossi, Dunoyer, Stuart Mill et d'autres économistes renommés ont répété le nouvel axiome, et déclaré que les mariages féconds étaient un principe d'appauvrissement, de souffrance et de ruine pour le pays.

Il y aurait donc opposition, contradiction entre la loi de Dieu, qui commande aux familles de se multiplier, qui bénit les unions fécondes, et qui considère comme une faveur céleste les postérités

nombreuses, et la loi sociale, qui s'oppose à cette fécondité des races et qui les condamne, au nom de l'intérêt, de la richesse et de la prospérité d'un pays.

Quant à moi, je ne crois pas à cet antagonisme et j'estime que la prospérité des peuples, comme la prospérité des individus, dépend de leur soumission aux lois éternelles réglées par Dieu. Et puisque Dieu nous apprend que les familles nombreuses sont des familles bénies, que la génération des enfants est un devoir sacré, que le mariage n'a pas seulement pour but d'éteindre les feux de la concupiscence, mais qu'il a pour but la multiplication et le développement continu de la race humaine, je déclare que ces théories criminelles de l'école de Malthus, professées par les économistes, pratiquées par tant de familles qui ont peur de la gêne et qui se font esclaves de leurs appétits, sont aussi contraires à l'intérêt temporel des peuples qu'aux intérêts spirituels des individus.

Il est opportun d'entendre Babeuf, un précurseur de Proudhon, réfuter les principes de Malthus :

« Je réprouve par-dessus tout, et je crois être en cela à l'unisson avec bien du monde, je réprouve ce point particulier de leur système. Outre que je ne crois pas avec eux, que les productions du sol français aient jamais été en proportion inférieure aux besoins de tous ses habitants, c'est que je suis encore, sur le chapitre de l'extermination, homme

à préjugés, 11 n'est pas domiu à tous d'être à la hauteur de Maximilicn Robespierre (!). Je crois que, dans le cas raèuie où il serait bien reconnu que les moyens en subsistances d'une nation ne seraient point en mesure suffisante pour remplir l'appétit de tous ses membres, je crois qu'alors les simples lois delà nalure commandent, au lieu de la dépojjulation, la privation partielle de chacun des membres pour satisfaire, par égalité, dans la proportion usuelle, les besoins de tous. Je n'ignore pas que Platon, Mably, Montesquieu et quelques autres, ont parlé de la possibilité d'une population excédant la mesure que le territoire est capable de contenir. Aucun d'eux n'a l'audace d'insinuer le massacre de sang-froid de la portion qui surcharge l'Etat. Ils ne dissimulent pas que ce peut être un inconvénient bien préjudiciable à la félicité commune. Mais ils ne conseillent que les institutions coloniales ou autres moyens à peu près semblables, pour remédier au mal présent, et des dispositions politiques qui ne blessent en rien les lois naturelles, pour prévenir de semblables dangers futurs.» — Babeuf. Du système de dépopulation.

Le chef des égaux indique bien dans les paroles que je viens de citer la nécessité du sacrifice dans l'intérêt de tous, mais il oublie que le renoncement, le sacrifice et les grandes vertus sociales prennent leur source dans les croyances chrétiennes et dans les espérances religieuses. Notre nature séparée de Dieu suit la pente mauvaise. Les théories crimi-

nelles de Malthus et de son disciple Marcus peuvent bien exciter l'indignation des philosophes sentimentahstes de l'école révolutionnaire, ces théories sont dans la logique du mal.

Voyez où nous en sommes aujourd'hui, en France, avec ce crime des mariages stériles et ces principes de Fécole de Malthus.

Tous les ans, la population décroît dans notre pays, dans des proportions lamentables, et la stérilité volontaire fait plus de ravages que la guerre, sans gloire et avec ignominie. D'après le dernier recensement, l'ancienne province de la Normandie, par exemple, a perdu 48,992 âmes ; et si nous étabUssons une comparaison entre les divers Etats de l'Europe, nous constatons ce honteux résultat :

L'Allemagne double sa population en 98 ans; l'Autriche, en 62 ans ; le Danemark, en 73 ans ; le Royaume-Uni, en 63; la Norwège en 51 ; et il faudrait à la France, pour doubler le chiffre de sa population, 334 ANNÉES !

Si Favenir appartient aux gros bataillons, l'avenir n'appartient pas à la France ; et, loin de prendre la revanche des défaites passées, qui ont humilié et démembré notre malheureux pays, nous marchons sûrement à des défaites nouvelles. L'ennemi n'aura pas besoin de braquer ses canons sur les montagnes des Vosges pour achever notre ruine; l'inégalité dans la croissance et dans le dévoloppemcut de la population suffira pour assurer son triomphe.

xir

Et cepondant MaUhus n'a pas craint do formuler les principes dosa théoi'ic. Il a dit : « La population peut doubler en peu d'années, et la terre ne suffira pas à lui donner la subsistance nécessaire. Pour ramener l'équilibre, les malheureux ont recours au crime : avortement, infanticide, exposition des enfants. Or, il y a un moyen de couper court à ces crimes nécessaires : c'est do pratiquer le moral restreint, et de limiter dans chaque famille le nombre des enfants. »

Voilà tout le système de Malthus et des économistes, qui ont le triste courage de recommander aujourd'hui, dans notre pays, le moral restreint.

Ils condamnent avec raison l'avortement, l'infanticide et l'exposition des enfants, ces moyens odieux par lesquels des hommes criminels, dénaturés, commettent, volontairement et par calcul, un homicide qui blesse les droits de l'enfant, les droits de Dieu, les droits de la société ; et ils proposent de restreindre la morale et de commettre le même crime, d'une manière plus habile, par un moyen détourné, en refusant d'appeler à la vie celui qui a le droit de vivre.

Ils condamnent les malheureux qui, poussés par la sensualité et la misère, oublient et violent les commandements de Dieu et les lois nécessaires de la nature ; et ils encouragent les prudents et les

habiles qui violent, eux aussi, ces mêmes préceptes (le la nature et ces commandements de Dieu.

Ils prétendent relever et conserver la société, et ils oublient que les peuples ne sont grands et honorés qu'à la condition de pratiquer le sacrifice -et le renoncement aux jouissances humaines. Pour eux, le droit de la jouissance est le premier des droits des individus et des sociétés.

Ils prétendent que la terre ne suffirait pas à l'alimentation des peuples qui se multiplient, et ils oubhent que les maladies, les guerres, les fléaux, font des coupes réglées dans les rangs des peuples et diminuent les populations.

Ils oublient que la terre défrichée, travaillée et fécondée, suffirait largement à une population plus nombreuse, et que ce n'est pas la terre qui manque à l'homme, mais que c'est l'homme qui manque à la terre. Il y a encore sur notre globe des espaces immenses qui attendent l'homme pour produire les fruits.

Ils oublient, enfin, qu'en multiphant des familles, on muUi[)lie les bras, on multiplie la production, et, par conséquent, ralimcntalion et la richesse d'un pays.

A-t-on fertilisé les déserts d'Arabie et de Gobi, les sables du Sahara, comme on a fertihsé les Landes ?N'y-a-t-il pas encore en Russie, en Asie, en Amérique et sur ces côtes d'Afrique chargées autrefois de nourrir le peuple romain, des terres qui attendent l'homme et qui restent stériles parce

qu'elles ne sont pas cultivées ? Les économistes n'ont-ils pas démontré que la guerre en supprimant des hommes, supprime des producteurs et diminue, pour de longues années, la richesse publique ? et ne voit-on pas que Témigration sagement organisée enrichit la métropole et remédie aux inconvénients de Texcès de la population ?

Rompre les liens du mariage et favoriser par le divorce le relâchement des mœurs, au moment où la stérilité calculée des mariages et la surexcitation volontaire de la concupiscence font tant de ravages, n'est-ce pas menacer et compromettre, même jusqu'à rendre leur ruine certaine, ces intérêts sociaux que l'on prétend défendre ?

La grande loi du sacrifice, qui domine tous les enseignements de rÉvangilc, est encore une loi sociale. Quand les peuples pratiquent le sacrifice et le renoncement, ils développent en eux la force morale et ils s'élèvent sur l'échelle des peuples civilisés. Mais quand les peuples oublient cette loi du sacrifice, et se font les esclaves abaissés de la concupiscence et de la sensualité, ils descendent alors; et lesouvenir des ignominies de la société païenne, aux derniers jours de son histoire, nous apprend ce que devienaeat ces peuples et dans quels abîmes ils peuvent tomber. Ce souvenir est encore vivant dans ces vers immortels du poète, qui a fiétri et expliqué les hontes de la décadence romaine.

Saevior armis

Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orboiii .

Prenez garde, et méditez Thistoire. Etudiez les témoignages décisifs et douloureux de Slrabon, de Pausanias, de Polybe, de Plutarque, et vous apprendrez que la corruption des mœurs et la stérilité volontaire amenèrent la dépopulation et la fin honteuse de la Grèce (1). Au temps de Plutarque, la Grèce, devenue un désert, n'aurait pu, malgré tous ses efforts, fournir les 3,000 hoplites que la seule ville de Mégare envoyait à la bataille de Platée, aux jours glorieux de son histoire. A Rome, la race des hommes libres et la race des esclaves s'épuise et s'éteint; le vieux monde périt, étouffé dans le torrent des crimes contre nature, permis, voulus, encouragés par les philosophes, les pohtiques et les législateurs. La dépopulation générale était le caractère de la décadence et de l'agonie du vieux peuple romain. Ce n'était pas la loi Papia-Popœa qui pouvait le sauver.

A l'heure grave où tous les hommes qui s'intéressent aux questions sociales devraient s'unir, s'entendre, et ramener aux lois sacrées de la fécondité, des familles qui meurent dans le sensualisme, avec l'horreur des privations et des devoirs austères de la vie, il ne faut pas fortifier cette horreur et cette lâcheté des âmes, en favorisnnt, par la loi du divorce, leur répugnance coupable contre les ver-

Ci) sirabon, liv. VIIWX. Pausania?, liv. VU, VIII, IX.— M. Wallon, Histoire de l'esclavage. — M. Dureau do la Malle, l'Économie poliiique des Uumai/ts,

tus courageuses mais nécessaires de rindissolubilité conjugale.

Choisissez : ou rindissolubilitô conjugale, avec le progrès, la moralité, l'honneur dans le devoir ; ou le divorce, avec la décadence, l'immoralité, la honte et, peut-être même, l'abaissement de notre pays sous le joug d'une race étrangère, plus féconde et bénie do Dieu.

Page 1