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CHAPITRE III

LE PROBLÈME DE l'ÉDUCATION ET LE PRÉJUGÉ RÉVOLUTIONNAIRE

Voici deux systèmes d'éducation qui diffèrent essentiellement par le principe, la méthode et le but : l'éducation sans Dieu et l'éducation avec Dieu.

Les partisans de renseignement sans Dieu déclarent que l'Eglise a été funeste à la formation de riiomme, qu'elle est incapable de donner les principes scientifiques de l'éducation, que l'histoire est pleine des témoignages les plus sérieux de cette incapacité et de cette impuissance, et que la pédagogie nouvelle, née de la Révolution française et pure de toute croyance à l'existence d'un Etre suprême, peut seule faire des hommes et répondre à ridée philosophique de l'éducation.

Cette prétention formulée parProudhon, et répétée de nos jours, sous des formes diverses, mais avec une audace croissante d'invectives, par les ennemis de l'idée religieuse, est au fond de toutes les polémiques du temps présent. Et quand les philo-

sophes révolutionnaires les plus ardents de notre époque réclament, avec tant de bruit, la séparation de la religion et de la morale, ils sont logiques dans leurs revendications bruyantes, ils dérivent les conclusions des principes formulés par Proudhon. Si la j)hilosopliie naturelle et spiritualiste des grands esprits qui, dans tous les siècles, ont fait profession de croire à l'existence de Dieu, est funeste à la formation morale de Thomme, il est évident qu'il faut soustraire Tcnfant, dans l'école, dans la famille et dans toutes les carrières, à l'influence de cette philosophie surannée; la pédagogie révolutionnaire doit remplacer la pédagogie néfaste des siècles passés.

Le problème de l'éducation, dans le temps présent, se présente à nous sous deux aspects, et comprend deux questions. Faut-il, au nom de la neutralité, au nom de la liberté des consciences, bannir la religion de l'école, et réserver au ministre des cultes, dans l'enceinte sacrée de l'église, tout l'enseignement religieux ?

C'est une question pratique, particulière que je traiteiai plus tard, et que j'écarte aujourd'hui du débat.

Faut-il condamner tout enseignement religieux, en tous heux, sous toutes les formes, par le prêtre et parle père de famille, et proclamer la vérité de cette thèse philosophique et doctrinale fondée sur Terreur, l'ignorance, et l'ingratitude la plus évidente : II y a contradiction entre l'idée scientifique et toute reliîiion ?

C'est le problème qui m'intéresse, et que je viens examiner ; c'est la thèse officielle de Proudhon.

Ce n'est plus seulement la neutralité de l'école qui est en question. Proudhon et ses disciples visent plus loin dans leur rancune contre l'idée chrétienne ; tout leur dessein est dans cette formule : Ni à l'école, ni dans l'église, ni au foyer, il ne sera permis d'élever un enfant dans la crainte de Dieu dans la croyance à l'immortalité de Tàme, comme l'ont fait les maîtres les plus célèbres de la philosophie, dans les siècles qui ont précédé la Révolution française, parce qu'une telle éducation est essentiellement superstitieuse, contraire à la dignité de l'homme et funeste aux intérêts de la société. C'est l'athéisme obligatoire.

Il faut donc comparer l'éducation révolutionnaire et l'éducation chrétienne, examiner et réfuter les arguments par lesquels on prétend condamner l'intervention de l'idée religieuse, et démontrer, en restant sur le terrain de la science expérimentale et de la philosophie pure, que tout système d'éducation qui a pour fondement l'athéisme et le matérialisme, est en contradiction avec les facultés de l'homme, avec les inclinations élevées de notre nature, avec la loi de notre destinée, et, par conséquent, avec l'objet essentiel de réducation.

Suivons l'ordre indiqué par Proudhon.

L'éducation a pour but d'apprendre à l'homme à se connaître lui-même dans sa nature, son origine et sa destinée ; à connaître ses devoirs envers la

société dont il fait partie ; à connaître la terre qui le noiii'i-il et la nature quile charme; à connaître, enfin, la mort ({ui est la fin mystérieuse et l'effort suprême de la vie.

L'homme, en effet, vit en lui-même par l'attention et le recueillement de sa pensée : il veut savoir ce qu'il est, où il va. Il vit dans un pays, sous un gouvernement qui lui reconnaît des droits et lui impose des devoirs. Il vit sur cette terre et dans cet univers qui est sa demeure temporelle, et, enfin, il se trouve, un jour, en face de la mort.

Aussi l'homme entend, sans cesse, dans sa conscience, ces quatre questions .• Que suis-je ? Qu'est-ce que la société? Qu'est-ce que la nature? Que faut-il penser de la mort?

Toute puissance qui s'attribue le droit d'enseigner, doit répondre à ces questions de l'âme inquiète de l'humanité.

Écoutons d'abord la réponse chrétienne :

Nous avons un corps et une âme, et cette âme qui n'appartient qu'à nous, établit une distinction absolue, une séparation complète entre nous et les animaux. Cette âme n'est pas une partie de Dieu, elle n'est pas une partie de la nature ou de la matière ; elle n'est pas éternelle, elle est sortie du néant par la parole créatrice et souveraine de

Dieu. La première et la plus haute faculté de celte âme immortelle, c'est l'intelligence, qui a pour objet la science dans rinfînie variété de ses applications.

Par la science, l'homme prend possession du monde matériel et crée la physique, la chimie, l'astronomie, la géologie, la mécanique céleste et la minéralogie. Par la science, il s'empare du monde végétatif et du monde animal ; il fonde la botanique, la zoologie, la paléontologie, la chimie végétale et animale et la physiologie. Par la science de la vie et des sociétés humaines, il aborde les problèmes les plus élevés de l'anthropologie et de la philosophie morale, il découvre les lois de l'économie politique et de l'ordre social; et après avoir vu passer, à travers ces longues merveilles de l'univers, la majesté de la cause première dont il affirme l'existence et la nécessité absolue, il entrevoit un monde plus haut, inaccessible à la raison et ouvert à la foi.

Mais l'homme n'est pas seulement un être qui pense, il est aussi un être qui agit, sous la direction de la pensée. L'homme dit : je pense: il dit aussi : je veux, et sa volonté libre est le principe de sa responsabilité et de sa dignité. Il connaît le bien et le mal ; il sent en lui deux impulsions contraires qui le sollicitent et l'attirent avec violence. Il a conscience à la fois de ces excitations dont l'une est bonne et l'autre mauvaise, et de la puissance inaliénable qui est en lui, de résister au mal et de faire le bien ; il a conscience de sa hberté.

Si habiles que soient les sophistes qui nient la liberlé humaine, si captieux que soient leurs arguments, rhommc conserve le sentiment invincible de sa liberté. Il connaît le remords et la joie ; et le châtiment que la justice des hommes inflige aux coupables pour les punir de leur révolte, est la reconnaissance et l'afiirmalion de cette liberté.

L'homme a donc une vraie puissance de connaître la vérité naturelle et de faire, par la science, la conquête pacifique de la terre. Il a donc une vraie puissance de faire du bien dans l'ordre naturel; il peut devenir cet homme honnête, intègre, dévoué jusqu'au sacrifice que l'histoire des anciens peuples de la Grèce et de Rome nous fait connaître, et jamais un philosophe chrétien ou un théologien versé dans la connaissance de la science sacrée, ne commettrait l'erreur d'enseigner que Tintelligence humaine est fermée à toute vérité, depuis la chute adamique, et que la volonté livrée à elle-même est esclave du mal.

Cette proposition que Proudhon nous attribue, ne nous appartient pas ; l'EgUse l'a condamnée. La pensée et la liberté sont les deux caractères de la dignité humaine el delà personnalité. Par la pensée, l'homme s'élève au-dessus des trois règnes minéral, végétal, animal; il embrasse tous les horizons de l'espace, il règne dans l'univers. Par la liberté, l'homme prend possession de lui-même, échappe à toute contrainte, et, se sentant plus fort que toutes les puissances de la terre qui ne peuvent jamais

iOG LES ERREURS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT

pénétrer dans le sanctuaire inaccessible de l'âme, il commande le respect.

Il reste enfin devant Dieu, devant sa propre conscience et devant les hommes, responsable de ses actions et de sa vie.

Mais cette grandeur de la dignité humaine affirmée par la philosophie chrétienne, ne suffit pas- Quand la pensée a parcouru le cercle immense des connaissances humaines, et exploré le globe dans toutes ses profondeurs, elle rencontre une limite infranchissable, et elle pressent néanmoins qu'au delà de cette limite qui ferme l'horizon, il y a un autre monde et des vérités d'un ordre plus élevé qu'elle n'atteindra jamais par un effort personnel et indépendant. Au delà du monde naturel, il y a le monde surnaturel.

Or, le Christianisme nous dit que l'homme nouveau n'est pas complet, tant qu'il n'est pas chrétien. Il nous enseigne que l'homme ne doit pas seulement regarder les horizons de la terre, apprendre les vérités naturelles et les sciences humaines, mais que sa destinée est d'aller plus loin, de connaître les vérités surnaturelles qui se rattachent à la seconde vie après la mort, et aux mystères profonds de la vie de l'âme ici-bas ; que sa destinée est de compléter, d'achever la raison en lui donnant les ailes de la foi chrétienne, et qu'après avoir épuisé les efforts de son intelligence à explorer tous les détails indéfinis de sa demeure terrestre, l'homme doit se recueillir devant Dieu , reconnaître son

ignorance des choses surnaturelles, et répandre sur les sciences humaines les splendeurs de la science révélée.

Nous ne disons pas : la raison ne peut rien, les sciences naturelles n'existent pas, l'homme est aveugle et sourd en présence de l'univers. Ce n'est pas nous qui jetons l'anathème à la nature, mais nous disons : la raison ne peut pas tout connaître ; les sciences humaines ne sont pas toute la science ; l'homme est fait pour une science ])lus haute; il attend la lumière de Dieu et de la foi.

Il en est de môme de notre liberté. Sans doute elle contribue à la grandeur de l'homme, elle le sépare du monde inconscient gouverné par la fatalité : elle est le principe d'actions honnêtes, bonnes, dignes, par conséquent, d'estime et de respect. Mais cette dignité stoïque de quelques philosophes et de quelques hommes célèbres dont l'histoire ancienne nous a conservé le souvenir, d'ailleurs contestable, ne suffit pas; il nous faut plus de grandeur dans la liberté. La destinée do l'homme n*est pas de s'enfermer dans le cercle étroit des choses humaines et naturelles, de pratiquer des vertus morales conformes au décalogue, et de disparaître, sans retour, après la vie; non, la destinée de l'homme, telle que la foi nous la fait conn dire, c'est d'arriver à la vision béalifique et éternelle de l'essence divine, par la pratifpio do certaines vertus qui sont au-dessus des forces naturelles de notre volonté.

La foi donne des ailes à la raison, la grâce donne des ailes à la volonté humaine, et l'homme devenu chrétien, prend son vol, et atteint les sommets mystérieux de l'ordre surnaturel.

Nous ne sommes donc pas les ennemis de la liberté humaine ; nous ne contestons pas la beauté des vertus naturelles : de l'amour filial, de l'amour paternel, de l'amour de la patrie, de l'amour du pauvre et de la charité; nous n'aurons jamais la pensée de condamner l'honnête homme qui remplit ses devoirs envers lui-même, envers son prochain et envers sa patrie ; mais, nous avons un idéal plus élevé, et après avoir loué ces vertus naturelles, nous ajoutons que la liberté humaine, aidée et fortifiée par le secours surnaturel de la grâce, peut et doit faire des actes nouveaux qui préparent notre âme à la récompense surnaturelle des élus.

Tel est l'enseignement chrétien sur la dignité humaine; et quand on ouvre l'histoire du monde païen, quand on étudie la transformation subite de l'humanité sous le coup divin du Christianisme, on comprend qu'il était difficile d'élever plus haut le sentiment de notre grandeur. Le vieux monde païen n'avait pas connu le principe de la dignité humaine indépendant du sexe, du rang, de la fortune et essentiellement uni à la nature même de notre âme et de sa destinée. Ni la femme, ni l'esclave, ni l'enfant, ni le pauvre ne trouvaient grâce devant l'orgueil insolent de la société païenne et n'obtenaient l'estime inséparable du respect. Le

Christianisme s'impose un monde par l'éclat des miracles, le charme divin de la doctrine et Faction mystérieuse et toute-puissante de la grâce ; alors la face de la terre est changée.

La femme n'a plus besoin d'être protégée sur la voie romaine, par des esclaves sans dignité, contre les provocations de ceux qui la méprisaient ; l'esclave prie auprès de la femme et de l'homme libre, dans le temple où tous les hommes sont égaux; l'enfant transfiguré par le baptême et racheté par le sang de Jésus-Christ, n'est plus seulement une créature dont on mesure la valeur aux services qu'elle peut rendre au pays, il est chrétien ; et le pauvre, autrefois dédaigné et insulté par l'orgueil insolent des patriciens, trouve des compagnons qui l'honorent, dans ces moines, artisans et laboureurs, dont la main aurait pu tenir une é\)éc glorieuse, sur des champs de bataille, et qui soulevaient le soc de la charrue, après avoir fait à Dieu le sacrifice généreux des joies humaines, de leur fortune et de leur vie.

La dignité et l'égalité humaines ont été reconnues et proclamées par le Christianisme dans les catacombes, où, pour la première fois, les femmes, les esclaves, les enfants et les pauvres priaient ensemble, sans distinction de rang, et dans l'amphithéâtre où ils versaient ensemble tout leur sang dans l'éclat d'un même triomphe, et au service d'une même idée.

Cet exposé de l'enseignement chrétien sur la dignité de l'homme répond déjà aux objections formulées par Proudhon et par les chefs de l'école révolutionnaire. Il y a toujours, dans ces objections l'oubli ou l'ignorance volontaire de la vérité que l'on prétend réfuter. Le Christianisme est l'ennemi de la dignité humaine, écrit Proudhon, parce qu'il enseigne que l'homme est essentiellement et profondément mauvais, corrompu, maudit :

« L'homme, par l'infection de sa nature, ne peut de lui-même vouloir efficacement et pratiquer le bien. 11 n'y a point, disait Luther, d'après saint Paul, dans l'homme noir justifié par le' Christ, de vertu morale sans orgueil et sans tristesse, c'est-àdire sans péché. Ainsi nous ne sommes pas justes en faisant ce qui est juste; mais, étant devenus justes, nous faisons ce qui est juste. »

« Ce principe admis, la question de l'éducation se réduit pour tout chrétien, pour tout esprit religieux, à enseigner à l'homme, avec les préceptes de la morale qui, par eux-mêmes, resteraient impuissants, les pratiques sacramentelles et justifiantes, dont la dispensation constitue la spécialité propre de l'Église. Eh bien, cette doctrine injurieuse, commune à toutes les religions jusqu'au déisme inclusivement, qui fait de l'homme un sujet incapable à priori de penser ses modes, de les vouloir, de les

produire, d'y rester fidèle, un sujet réfractaire à sa propre essence ; cette contradiction psychologique, peut-être ma raison, accablée du déluge de crimes qui couvre la terre, n'y eùt-elle pas répugné, si du moins il était vrai qu'elle apportai à la tyrannie du péché quelque allégement. Mais voilà précisément ce que je nie : je soutiens que si, par nature, nous sommes vicieux, pervers, la religion, par la méthode de justification, nous rend pires (1). »

Oui reconnaîtrait la doctrine chrétienne dans les parolesque je viens de citer? Que les réformateurs, Luther et Calvin, aient enseigné qu'en vertu de la chute adamiijue, l'homme naît mauvais, pervers, corrompu, incapable de connaître aucune vérité, impuissant à faire une bonne action, c'est un fait que je ne veux pas contester. Ces ennemis implacables de la nature humaine, qui condamnaient la philosophie et la science naturelle, au nom de la llévélation, ont écrit des pages sombres sur la dégradation de notre nature, ils ont nié la raison, ils ont nié la liberté. On peut relire, pour s'en convaincre, les institutions de Calvin et le traité du serf-arbitre de Luther,

Je reconnais aussi que les jansénistes, condamnés par l'Eghse dont ils oubliaient l'enseignement plus large et plus sûr, sont entrés dans cette voie, et ont écrit sur la corruption incurable de notre nature et sur la dépravation de la volonté humaine, des traités

(Ij De la Justice dans la.Iiévolulion, etc., t. II, p. 151.

dont la leclure épouvante. Mais ni les calvinistes, ni les luihériens, ni les jansénistes n'ont exprimé la pensée de l'Église chrétienne, et leurs affirmations ont été plusieurs fois solennellement désavouées et condamnées.

Les philosophes déistes que Proudhon comprend dans le groupe des ennemis de la dignité humaine, n'ont jamais enseigné la théorie des jansénistes et des luthériens. Loin de là, le philosophe déiste est celui qui après avoir nié la réalité de l'ordre surnaturel, de la foi, de la grâce et de la Révélation, n'admet comme certaines que les vérités reconnues par la raison, et refuse à toute autorité le pouvoir de contrarier la liberté humaine dans la variété de ses manifestations et de ses mouvements. L'autorité souveraine de la raison et de la liberté, tel est le fond de la théorie exposée par les philosophes rationahstes les plus célèbres.

Gomment seraient-ils les ennemis de notre dignité, les hommes qui exaltent au contraire cette dignité jusqu'à l'oubli des droits de Dieu? Mais Proudhon ne voit qu'une chose : les déistes croient au nom de la raison à l'existence de Dieu, et cette pensée l'irrite jusqu'à la haine; et, peu soucieux, de défendre la vérité par des distinctions logiques, il confond les calvinistes, les jansénistes, les chrétiens, les philosophes déistes, et affirme gratuitement qu'ils sont les ennemis de notre dignité parce qu'ils n'ont pas su soustraire leur esprit à l'influence et à la domination de Dieu.

L'argumentation de Proudhon vise donc une théorie condamnée, et n'atteint pas l'enseignement chrétien.

La suite de la thèse de Proudhon reproduit le sophisme de ses débuts : elle porte à faux. Dans un langage contraire à toutes les règles de la courtoisie essentielle cependant aux polémiques philosophiques, Proudhon parle des miracles, des médailles, des prières, des formules sacramentelles, de l'aumône, des pratiques pieuses ; il relève cette énumération fastidieuse par des anecdotes, des facéties, des prolestations indignées contre ce qu'i^ appelle un océan de superstitions ; il croit avoir ainsi démontré cette partie importante de sa thèse: (. après avoir enseigné que l'homme est mauvais, le Christianisme nous apprend qu'il suffit d'une thérapeutique extérieure et de quelques vaines superstitions, indignes de notre grandeur morale, pour nous relever et nous rendre la dignité perdue. »

11 n'est pas possible de suivre Proudhon dans tous ses mouvements, ni de justifier en quelques lignes la doctrine de l'Église sur les sacrements, Taumùne, la prière et les indulgences ; on ne refait pas en quelques mots les savants traités qui ont été écrits sur ces graves matières par des théologiens d'une science incomparable : il faut lire saint Thomas d'Aquin, Suarès, Bossuet et les représentants les plus autorisés de la science chrétienne et de la tradition, pour comprendre que les philosophes révolutionnaires de Técole de Proudhon

ignorent complètement cet enseignement, et prétendent trouver l'Eglise en défaut, sur les vérités les plus importantes de l'ordre religieux, en lui attribuant gratuitement une doctrine qu'elle n'a jamais autorisée.

11 y a dans l'Eglise un élément humain et un élément divin, car l'Église n'est pas l'assemblée heureuse des esprits célestes. Les philosophes révolutionnaires oublient l'élément divin, ne considèrent que l'élément humain, lui donnent, sous l'influence de la passion, des proportions injustes, et le confondent avec ce qui fait le fond de la religion chrétienne.

Ainsi je ne conteste pas qu'il y ait des abus particuliers dans l'idée que certaines âmes naïves peuvent avoir des indulgences, de l'aumône et de quelques pratiques de dévotion. Je reconnais aussi que , dans certains cas , aveuglés par la même ignorance ou par la même superstition religieuse, des chrétiens sacrifient trop au culte extérieur , et oublient ce qui fait le fond , la grandeur et la majesté de la religion. Que conclure de ces abus particuliers ? Ce n'est pas dans ces abus que nous déplorons et que l'Eglise condamne, c'est dans l'enseignement de l'Eglise et dans ses grands théologiens qu'il faut chercher la doctrine que l'on prétend réfuter.

Mais s'arrêter à recueillir des anecdotes, des faits plus ou moins controuvés, des abus ridicules et rares, les généraliser et les élever à la hauteur d'un

enseignement consacré par l'autorité de l'Église, ce n'est plus de la discussion ; c'est une tactique habile, peut-être, mais qui manque d'honnêteté.

Non, le Christianisme ne nous apprend pas à nous contenter de formules extérieures et d'observances vaines qui suffiraient, selon Proudhon, à nous rendre notre dignité naturelle après" nous avoir faits ridicules aux yeux de nos semblables ; il nous apprend au contraire que ces formules sont insuffisantes, tant que le renouvellement divin ne s'est pas fait dans l'intérieur et dans les profondeurs de notre volonté : le Christ qui s'élevait avec indignation contre les sépulcres blanchis, contre les Pharisiens qui, par un formalisme aveugle, se contentaient d'accomplir extérieurement les préceptes de la loi judaïque, le Christ a flétri ces abus que l'on prétend lui attribuer comme une partie essentielle de son enseignement.

Résister aux impulsions mauvaises de la concupiscence qui nous attire vers l'orgueil et la sensualité, se tourner avec courage et par un effort constant, douloureux, mais glorieux de la volonté aidée de la grâce, vers le bien surnaturel, persévérer par le combat, le sacrifice, la douleur poignante, dans le bien librement choisi, renouveler son être dans toutes ses profondeurs en lui donnant la ressemblance de Dieu, par le Christ, et avancer vers lui, en refoulant devant soi le torrent des séductions humaines, telle est la mission du chrétien, et quand nous lisons la vie de ces hommes

de caractère et d'énergie, de ces grands Saints qui sont la personnification glorieuse de la doctrine chrétienne et la réalisation dans une chair mortelle, de l'idéal divin, nous comprenons la supériorité du Christianisme sur toutes les philosophies humaines, et nous oublions ces attaques injustes, haineuses des hommes qui abaissent la majesté divine de l'enseignement de l'Eglise, et qui le confondent volontairement, pour l'accabler de leur mépris, avec les vaincs observances d'une sensibihté déréglée.

Il reste à Proudhon un dernier argument pour démontrer que l'Église est funeste à la formation de l'homme, et élevant une contradiction gratuite entre la conscience du chrétien et la conscience de l'honnête homme, il repète avec indignation que la conscience du chrétien empêche d'être honnête et qu'elle détruit le principe même de la morale dont il défend Tidée.

« L'homme en tant qu'il obéit à la raison connue comme telle, est moral, il le deviendra d'autant plus que sa raison s'étendant toujours davantage, il en embrassera la loi avec un courage plus civil. Sa maxime de vertu est : la foi sans les œuvres. Duplicité de la conscience, c'est-à-dire anéantissement de la conscience, tel est l'écueil fatal de toute Église, de toute religion. Ce que l'on nomme esprit de parti, de secte, de caste, de corporation, d'école, de système, aussi bien que l'esprit théologique aboutit là (1). »

(1) Op. cit., ]). 109.

Voilà bien, sous sa forme absolue, l'idée mère de tout le système développé par Proudhon. Le Christianisme est funeste à la formation dcThomme, d'abord parce qu'il enseigne la soumission nécessaire de la raison et de la conscience humaine à un Dieu, et ensuite parce qu'il professe la déchéance de notre nature et de nos facultés. La négation de Dieu et la perfection naturelle de l'homme, tels sont les fondements de la morale privée et de l'éducation révolutionnaire; et je conviens qu'il y a sur ce point un antagonisme irréductible, une opposition absolue non seulement entre l'école révolutionnaire et le Christianisme, mais aussi entre cette école et les affirmations les plus légitimes de la raison.

Non, la nature humaine n'est pas parfaite, elle est blessée et elle porte les stigmates humiliants de sa déchéance. L'homme cherche la vérité qui est l'objet naturel de son intelligence, mais pour arriver, même ici-bas, à cette possession partielle, quelles difficultés redoutables et quels combats ! s'il conserve la sérénité et l'impartialité de sa pensée dans la recherche ingrate des vérités purement spéculatives et naturelles, il doit se défendre contre les séductions puissantes de l'erreur dans le domaine des vérités pratiques, morales et religieuses ; il se heurte aux préjugés, à l'orgueil et à cet instinct mauvais qui le porte à croire, avec une facilité pleine de charme, ce qui flatte ses passions et à repousser les doctrines sévères qui les contra-

rient. L'homme veut faire lo bien qui est Taliment de sa volonté, mais la concupiscence arrête sa volonté, comme l'orgueil arrête sa raison, et la vie de cet homme qui devrait être une ascension continuelle, paisible et glorieuse vers les hauteurs souveraines du vrai, du beau et du bien, est devenue un combat douloureux et terrible contre sa propre nature et contre ses entraînements pleins de périls! Que de victimes dans ce long combat! et quand on voit tant de défaites de l'humanité, tant de révoltes contre le bien, tant de ravages multipliés par la concupiscence et par les passions triomphantes, on reconnaît bien que notre nature n'est [)lus dans son état régulier, qu'elle a besoin d'être contenue et réglée fortement par la grâce, par la loi, par la force, et que c'est une chimère redoutable d'oser prétendre que l'homme est bon, qu'il faut laisser une liberté sans mesure aux mouvements impétueux de ses désirs et de ses facultés en révolte contre leur fin,

« Livrés au corps, dit Bossuet, et tout corps dès notre conception, cette première impression fait que nous en demeurons toujours esclaves. Quel effort ne faut-Il point faire pour faire que nous distinguions notre âme d'avec notre corps ? Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent jamais venir à connaître ou à sentir cette distinction ? Et ceux-mêmes qui sortent un peu de cette masse de chair et en séparent leur âme, ne s'y replongeraientils pas toujours comme naturellement, s'ils ne fai-

saient de continuels efforts pour empêcher leur imagination de dominer; et non seulement de dominer, mais encore de faire tout, et même d'être tout on nous ?... Voyons un peu ce que c'est que la nature humaine dans ce reste immense de peuples sauvages qui n'ont d'esprit que pour leur corps, et en qui, pour ainsi parler, ce qu'il y a de plus pur est de respirer. Et les peuples plus civilisés et plus polis, sortent-ils par là de la chair et du sang? Gomment en sortiraient-ils, s'il y a si peu de chrétiens qui en sortent ? De quoi s'entretient, de quoi s'occupe notre jeunesse, dans cet âge où l'on se fait un opprobre de la pudeur? Que regrettent les vieillards lorsqu'ils déplorent leurs ans écoulés ; et qu'est-ce qu'ils souhaitent continuellement de rappeler, s'ils pouvaient, avec leur jeunesse, si ce n'est le plaisir des sens ? Que sommes-nous donc autre chose que chair et sang? (l) »

Si l'homme est parfait ; si la déchéance originelle est une fable, il faut supprimer la distinction des bonnes et des mauvaises inclinations ; il n'est plus nécessaire de fonder l'éducation sur la résistance aux inclinations mauvaises et sur l'obéissance méritoire aux inclinations morales ; il ne faut plus apprendre à l'enfant à se combattre lui-même, à se perfectionner par la résistance chrétienne aux passions, il faut supprimer ce qui fait l'âme et le ca-

fl) Bossuet. Trailé c^e la conçupi^cc}\ce, ch.vji,

ractère religieux de l'éducation ; et reprenant celte erreur grossière de la perfection originelle de l'homme, il faut conclure que tous nos penchants sont bons, conformes à la morale, utiles à l'agrément et à la conservation de l'espèce humaine, et pratiquer avec les disciples de Saint-Simon, le culte païen de la chair réhabilitée par une conception plus exacte de la nature et de l'intégrité de nos penchants.

Et si la raison s'élève avec indignation contre ces conséquences qui impliquent la négation de toute morale et de la dignité humaine elle-même, c'est que le principe d'où elles dérivent par voie logique, est faux ; c'est que tous nos penchants ne sont pas bons; c'est qu'il y a en nous deux natures qui se livrent un combat sans relâche. Il faut bien reconnaître à cette analyse, que la perfection naturelle de l'homme est une fable et que le Christianisme est l'expression de la vérité quand il nous enseigne que le premier devoir de l'éducateur est de comprendre l'imperfection de notre nature et la nécessité impérieuse de la combattre dans ses excitations mauvaises, pour rester fidèle au devoir et pratiquer la vertu.

C'est bien encore la raison philosophique autant que la raison chrétienne qui condamnent l'athéisme dans réducation . Affirmer que notre nature est parfaite, c'est déjà nier les faits les plus positifs; mais, compléter cette négation en déclarant que Dieu n'existe pas et que l'homme ne

relève que de lui-même, et faire de cette négation la condition essentielle et orgueilleuse de l'éducation, c'est une œuvre d'impiété religieuse et philosophique qui mine les fondements mêmes de l'éducation.

Nous sentons bien que nous sommes l'œuvre (fim autre qui conserve sur nous, à tous les moments de la durée, ses droits inaliénables et son autorité redoufable. Partout, en moi et autour de moi, je rencontre la limite et l'imperfection : dans ma pensée, dans mon cœur, dans mon imagination, dans ma volonté, dans ma sensibilité, dans ma vie physique, intellectuelle et morale. Si par une contradiction ridicule, j'étais moi-même le principe et l'auteur de ma vie, d'abord, j'aurais conscience de cette création, — et je ne l'ai pas, — ensuite, je me seraisdonné toute la perfection qui me manque, et la plénitude du bonheur que je cherche ici-bas, sans l'atteindre jamais. L'Etre qui se fait lui-même et qui ne relève que de lui-même, c'est l'Être unique et infini, c'est Dieu.

Je relève donc d'une cause première, je relève et je dépends de Dieu par la naissance qu'il m'a donnée, par mes facultés dont il a mesuré et déterminé l'étendue, par mes imperfections et mes faiblesses, par les nécessités de ma vie dont il a prévu et fixé le terme, enfin par tout mon être qui doit obéir librement à la loi de celui qui m'a créé, et qui ne laisse ici-bas aucune créature animée ou inanimée sans but et sans loi.

l'22 LES ERREURS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT

Tout système pédagogique d'où ces deux vérités fondamentales sont exclues, est faux. Par la négation de l'imperfection et de la déchéance de l'homme, on consacre et l'on autorise les inclinations perverses de notre nature, c'est la négation même de la morale. Par la négation de Dieu et de son acte créateur, on exalte d'une manière coupahle et insensée l'orgueil de l'homme, et, en déchaînant ainsi Porgueil et la concupiscence, on n'ébranle pas seulement les bases de la morale religieuse, on ébranle encore lès fondements de l'ordre social, car il n'y a plus de société possible pour des hommes qui prétendent avoir le droit naturel de satisfaire tous leurs penchants et de n'obéir à aucune autorité.

Ce n'est pas la doctrine chrétienne qui élève un antagonisme entre la conscience de l'honnête homme et la conscience du chrétien, et l'on ne cesse pas de pratiquer tous les devoirs de Tordre naturel parce que l'on conserve la foi à la déchéance originelle et à l'existence de Dieu. Le vrai chrétien n'est pas celui qui se croit dispensé d'être honnête homme, parce qu'il pratique les formules extérieures de la religion : celui-là n'est ni honnête, ni chrétien. Le vrai chrétien est celui qui pratique à un degré éminent tous les devoirs imposés à l'honnête homme par la loi naturelle qui est, elle aussi, l'expression de la volonté de Dieu, et tous les devoirs imposés par l'Eglise chrétienne qui parle et commande au nom de Dieu. De même que l'ordre surnaturel complète et ne détruit pas l'ordre natu-

rel, ainsi les obligations du chrétien complètent sans les détruire les obligations de rhonnêle homme, et il faut une étrange mauvaise foi pour confondre le faux dévot avec le vrai chrétien.

La supériorité de l'idée chrétienne sur l'idée révolutionnaire dans la formation de l'homme, est donc manifeste dans ce fait que les révolutionnaires prennent pour point de départ la négation de l'imperfection de l'homme et de l'existence de Dieu, l'exaltation de l'homme jusqu'au panthéisme et la consécration de sa concupiscence jusqu'au sensualisme le plus absolu, tandis que l'éducateur chrétien réprime cet orgueil par la pensée de Dieu, contienl'la concupiscence par le souvenir de notre déchéance, et nous prépare par la lutte et par les victoires remportées sur nous-méme, à remplir, avec plus de courage et de fidélité, nos devoirs sociaux.

Le respect de Va dignité de notre prochain occupe le premier rang dans la hiérarchie de nos devoirs sociaux. « Mais je m'aperçois, écrit Proudhon, que nous ne nous entendons plus. Ce que le langage humain, avec plus ou moins d'exactitude, nomme respect, dérive, selon le prêtre, de la religion, c'est-à-dire pour parler comme la féodalité, de l'hommage-lige, qui commençant à Dieu, finit au bâtard de la fille esclave, et implique nécessaire-

ment inégalité. Selon nous, au contraire, le respect découle du droit, c'est-à-dire de la dignité virile, déclarée par la Révolution identique et adéquate entre tous les hommes. Fils de la Révolution, nous affirmons l'égalité, que nient, au nom de leur foi, les fils de la religion. C'est pour cela qu'ils nous accusent d'avoir détruit le respect, et qu'ils nous regardent comme infâmes dans notre vie, dans notre âme et dans notre corps, à peine dignes, après notre mort, d'être enlevés par l'entrepreneur des immondices. Pas de jour qu'ils ne nous jettent l'outrage (1). »

L'égalité absolue de tous les hommes est, en effet, une chimère dangereuse qui flatte l'orgueil cupide des révolutionnaires et qui n'entrera jamais dans le programme des espérances chrétiennes. L'inégalité physique, intellectuelle et morale qui règne entre les hommes et qui découle de l'inégalité de nos facultés naturelles, est un fait évident qui résiste à tous les efforts des révolutionnaires qui voudraient le supprimer. Or, l'inégahté des conditions sociales, la distinction du patron et de l'ouvrier, du riche et du pauvre, du savant et de l'ignorant, du supérieur et de l'inférieur, étant la conséquence rigoureuse de l'inégalité des facultés humaines, le Christianisme serait l'expression d'une erreur sociale grossière et d'une utopie dangereuse, s'il promettait à tous les hommes, dans un avenir

(1) Loc. cit., p. 189.

LES ERREUnS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT 125

prochain, l'égalité complète d'honneur, de fortune et de position promise par les chefs de l'école révolutionnaire et attendue par les déshérités égarés de la vie.

Mais il y a une autre égalité, principe de la dignité humaine et du respect, proclamée par l'Évangile et enseignée dans la suite des siècles, à travers le désordre de nos révolutions sociales et sous le règne absolu de nos anciens rois, par les représentants de l'enseignement chrétien, c'est l'égalité de toutes les âmes dans leur origine, dans leur destinée, dans leur grandeur surnaturelle sous l'action transformatrice du baptême, de l'eucharistie et de la grâce. Il n'y a qu'un Dieu, qu'une cause première, qu'une loi, qu'une destinée pour toutes les âmes égales devant leur Créateur. Au lieu de l'utopie révolutionnaire d'une égalité absolue et universelle, promise par les ambitieux qui rêvent leur propre triomphe sur les ruines des sociétés humaines, le Christianisme prêche la distinction inévitable des conditions et l'égalité des âmes dans la foi, dans l'espérance et dans l'amour.

Or, le sentiment du respect qui est le premier et le plus important de nos devoirs sociaux, a pour principe la connaissance et l'estime de la haute dignité de l'âme dans l'inférieur, dans le pauvre, dans l'ignorant, dans l'ouvrier, et lorsque Proudhon s'écrie avec indignation que, partout où il y a un supérieur et un inférieur le respect est mort, tué par le principe chrétien de l'inégalité, il

flatte peut-être la cupidité malsaine des foules entraînées, mais il oublie la vérité capitale enseignée depuis l'origine du Christianisme, qui a fait tomber les chaînes des mains des esclaves, et qui a fondé l'unité de TEurope chrétienne dans la réciprocité du respect, de l'estime et de Tamour.

Le principe du respect conservé avec un soin jaloux par le Christianisme, a donc pour fondement, d'abord, la dignité surnaturelle des âmes, puis, dans les supérieurs investis du droit de commander à leurs semblables, un écoulement de l'autorité et de la puissance même de Dieu qui commande, dirige et gouverne par l'intermédiaire des hommes investis de l'autorité politique, domestique, civile et religieuse. L'inférieur, quel que soit son rang, sa naissance ou sa condition obéit avec respect au supérieur qui parle et commande au nom de Dieu. Le supérieur respecte l'inférieur qui est son égal par son origine, son âme et sa destinée.

Ce principe du respect est indispensable à l'éducation, et les maîtres les plus éminents dans l'art chrétien de former les hommes, en ont parlé avec une éloquence qui pénètre et qui permet d'en comprendre l'importance et la nécessité. Écoutez rÉvêque d'Orléans :

« Si l'enfant, aux yeux de la philosophie éclairée par la foi, paraît un objet digne d'un religieux respect, c'est qu'au-dessus des grâces et des prérogatives naturelles à cet âge, il se trouve quelque chose de plus haut et de plus divin qui doit ins-

pirer ce respect et l'élever jusqu'à Dieu luimême.

En eti'ol, le créateur, le père, le modèle de cet enfîint, c'est Dieu. Toutes ces grâces naïves sur lesquelles nous avons reposé nos regards, avec tant de complaisance, sont les reflets de la nature divine elle-même ; et si son éducation doit remonter si haut et se faire avec un soin si religieux, c'est que, créature su])lime, il porte dans le fond de sa nature, dans l'élévation, dans la puissance et r harmonie de ses facultés, la ressemblance même de Dieu.

« Faisons Vhomme à notre image et à notre ressemblance : ces admirables paroles, dit Bossuet, nous révèlent que Dieu, en créant l'homme, ne s'est proposé d'autre modèle que lui-môme, et qu'il a voulu faire reluire magnifiquement dans la créature immaine, les traits de sa perfection et de sa gloire.

« Et voilà pourquoi l'éducation, telle qu'elle m'est apparue, n'est pas autre chose que le plus profond témoignage de respect dont la nature est digne. Si haute que puisse paraître cette théorie, elle est le fond même sur lequel repose et doit s'élever l'édifice de l'éducation tout entière (1). »

C'est donc la présence et la majesté même tie Dieu que nous saluons et qui nous commande le respect, dans l'âme encore naïve des enfants.

I) Mgr Dupanloup. De l'Éducnlion, 1. 1, pp. sn-95

l'^S LES ERREURS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT

Tandis que l'école révolutionnaire étouffe dans les âmes le sentiment du respect, le Christianisme élève ce sentiment jusqu'à la dignité d'un devoir religieux et social. Que devient, en effet, le principe du respect dans une société qui a perdu la croyance à l'existence de Dieu et qui fait de l'égalité absolue de tous les citoyens un dogme social ? Si tous les citoyens, sont égaux, il faut ou supprimer l'obéissance et remplacer l'ordre social par l'anarchie, ou reconnaître que celui qui commande à ses semblables, abuse de la force et pratique la tyrannie, et que le citoyen qui obéit, se dégrade, en soumettant sa volonté à un homme qui n'est pas et qui ne peut pas être son supérieur. Gomment le sujet ou l'inférieur pourrait-il respecter l'autorité civile, politique et religieuse, puisque l'existence même de cette autorité est en contradiction avec les principes essentiels de l'école révolutionnaire; et ne voyezvous pas que nous sommes enfermés dans ce dilemme qui implique la fin du respect : ou l'anarchie par la négation de Tautorité, ou la servitude par la soumission à la tyrannie.

Sans doute les philosophes révolutionnaires répètent avec une complaisance affectée qu'il faut respecter la dignité humaine, mais je parle ici des rapports de l'inférieur au supérieur, du sujet au souverain, et je voudrais savoir en vertu de quel principe je dois respecter le supérieur et le souverain. Entre semblables, la dignité virile de la nature humaine mérite et commande le respect : le

Christianisrac n'a jamais nié et il a enseigné depuis son oi'igiao ce principe qui ne date pas de la Révolution française. Oui, nous disons : il faut respecter la dignité humaine en soi-même et dans son semblable, parce que l'homme n'est pas une chose, une substance inanimée, parce qu'il est un être libre, une créature responsable, une personne; et loin de contredire, sur ce point, les affirmations des philosophes révolutionnaires, nous les fortifions par l'autorité même de la religion qui leur donne un caractère sacré. Mais nous élevons encore cette dignité en ajoutant avec nos saints Livres : rhomme est le temple de l'Esprit saint et l'image de Dieu, et par cet accroissement de la dignité de l'homme, nous donnons plus de force et de profondeur au respect dont il est l'objet et qu'il a le droit d'exiger.

Mais voici la terre avec toutes ses richesses et sa fécondité. Que fera le Christianisme en présence de cet instinct secret et profond qui unit dans l'amour la nature matérielle et le cœur humain ?

« Le Christianisme », écrit Proudhon, « est la religion de la séparation universelle, de la scission sans fin, de l'antagonisme irréconcihable, de l'isolement absolu.

« Après avoir séparé fesprit de la matière, comme le Dieu de la Genèse sépare le sec de fhu-

mide ; après uvoir distingué les âmes d'avec les corps, posé le bon principe en face du mauvais, élevé le ciel au-dessus de la terre, créé dans l'homme une double conscience et institué ce système d'hypocrisie qui fait de Tartufe un bienheureux et de Socrate un réprouvé, le voici qui scinde l'homme d'avec la nature, afm que, comme il l'a rendu malheureux dans sa conscience, il le rende fugitif et déshérité sur la terre.

« La terre ! Gomment le chrétien l'aimerait-il cette terre sacrée que les anciens entourèrent d'un culte plein de tendresse, et qui est, pour nous, à elle seule, presque toute la nation? Aimer la terre, la posséder, en jouir dans une légitime union, avec cette vigueur d'amour qui appartient à l'àme humaine, le chrétien en est incapable ; ce serait de l'impiété, du panthéisme, un retour à l'idolâtrie primitive, pis que cela, une rechute dans le chaos, en horreur au polythéisme même. La haine du monde extérieur est essentielle au Christianisme ; elle découle du dogme même de la création et des antinomies qu'il traîne à sa suite.

« Pour le chrétien instruit par la Bible, la terre, comme le soleil, la lune et toutes les sphères, est chose morte, vile matière, instrument des manifestations divines, mais qui n'a rien de commun avec l'Être divin, ni, par conséquent, avec l'âme de l'homme, sa fille immortelle.

« Car, tel est le rapport que la rehgion établit entre Dieu et l'univers, tel il sera, par la marche

nécessaire de l'idée, entre l'homme et la terre. La Révélation elle-même a pris soin de nous le dire. l*our(|uoi le décaloguo défend-il d'adorer rien de ce (|ui esl en haut, au ciel, ou en has, sur la Icrrc, si ce n'est i)arcc (juc le ciel et la terre et tout ce qu'ils contiennent, sont réputés créatures, œuvres de fabrique, dépouillées, par conséquent, de toute vie propre, de volonté, d'intelligence, de substance même? Au fond, ce sont des néants. (1) »

Et voulant démontrer la thèse pessimiste qu'il vient d'exposer et qui est un réquisitoire aussi injuste (]ue violent contre le Gliristianisme, Proudhon ajoute : « Le Christianisme nous dit que la terre est une vallée de larmes, qu'il faut pratiquer le détachement de la nature et nous préparer sans cesse à mourir, que la nature est l'œuvre de la volonté libre de Dieu, et la religion étouU'e par ces principes la connaissance et l'amour de la nature : « aussi le sacerdoce n'a-t-il rien négligé pour exalter le mépris du croyant envers cette vieille mère : il sentait qu'il y avait là, pour son fantôme, une rivale à craindre. (2) »

Non, le Christianisme n'a jamais été un obstacle à la conquête de la (erre par la science, et le dogme de la création n'est pas la négation de l'ordre et de l'harmonie dans l'univers. Nous condamnons, au nom de la raison philosophique, le panthéisme qui

(1) Op. cil., p. 197.

(2) Ibid., p. l'JS.

fait de l'univers un être immense, plus difficile à reconnaître et à comprendre que Dieu lui-même. La fable qui attribue à la terre une intelligence, une volonté, des organes et une parenté avec le corps de l'homme, nous fait sourire, et j'admire la sagesse de Jéhovah quand il défend au peuple juif de s'égarer dans les ténèbres du polythéisme et de l'idolâtrie, en offrant à la terre et à des idoles de bois, un encens et une adoration qui n'appartiennent qu'à Dieu.

En affirmant la réalité de Facte créateur, nous reconnaissons que la terre est l'œuvre de Dieu, qu'à sa voix elle est sortie du néant et que la raison mieux éclairée doit repousser le panthéisme, le polythéisme et les erreurs grossières du vieux monde païen. Mais nous savons aussi que Dieu a créé l'univers avec nombre, poids et mesure, et que l'univers obéit, depuis l'origine des siècles, dans son évolution grandiose et dans ses mouvements continus, à des lois pleines de sagesse et de magnificence dans leur simplicité féconde. Que le savant cherche à connaître ces lois et à nous faire apparaître, dans un éclat plus ravissant, cette harmonie universelle des mondes, expression de la pensée et de l'intelligence divines, c'est son droit, et jamais un savant n'a reconnu un obstacle à ses recherches patientes dans l'idée de ce Dieu, qui épouvante Proudhon, et qui explique seul l'ordre et la finalité des choses créées.

Kepler, Galilée, Newton, Leibniz explorent le

firmament et pèsent les mondes célestes dont ils décrivent les mouvements harmonieux; Linnéc et Jussieu précisent, dans leurs classifications savantes, les genres, les espèces, les familles, les règnes do l'espèce végétale ; Cuvier refait, par son génie, riiisloirc des espèces animales disparues; Ampère, Caucliy, Faraday étudient les courants électriques cl la loi générale de la conversion des forces dans la nature matérielle, et loin de trouver dans la pensée de Dieu une entrave à leurs efforts persévérants pour la conquête de la vérité dans le domaine des sciences naturelles, ils s'inclinaient avec respect en présence du Créateur qui a révélé sa pensée infinie dans les magnificences des mondes créés.

Sans doute, le Christianisme nous apprend à combattre l'amour exagéré de notre habitation terrestre. Il nous dit que la terre est une vallée de larmes et que le sage passe à travers les beautés éphémères de ce monde, sans perdre de vue la cité idéale et éternelle où nous trouverons l'apaisement complet de tous nos désirs. Mais, si le Christianisme était muet sur ce point, l'expérience de chacun de nous suffirait pour nous rappeler que, malgré ses charmes et ses fêtes si rares, la terre que nous habitons n'est pas le lieu du repos suprême, et que la tristesse des paroles divines qui nous racontent l'immense vanilé des choses humaines, est l'expression imparfaite de la tristesse qui trouble toute âme en ce monde, à la vue

des épreuves et des coups douloureux qui remplissent la vie.

Il ne dépend pas de nous do changer cette condition pénible de l'humanité, mais la religion qui nous fait voir ces réalités poignantes de la vie, en tempère, cependant, l'amertume et les sévérités par les espérances éternelles.

Le Christianisme ne défend pas d''aimer la nature qui est l'œuvre de Dieu, il défend de l'aimer jusqu'à l'oubh de notre destinée. Il ne défend pas de contempler les beautés tranquilles et charmantes du ciel et de la terre ; les grands saints dont l'Église nous a conservé le souvenir, les aimaient, savaient les goûter ; ils hsaient, sous l'enveloppe gracieuse ou puissante des fleurs, des montagnes, de la mer, la pensée pleine de tendresse de Celui qui a tout créé. Mais ces beautés terrestres n'étaient pas le terme de leur pensée et de leur amour, leur cœur s'élevait plus haut, et par les choses qui passent, ils cherchaient les réalités qui ne passent pas.

Les anciens peuples de la Grèce avaient conservé le sentiment très vif et l'amour profond des beautés de la nature. La richesse et la variété de leurs rivages, l'éclat tempéré de la lumière qui éclairait leurs vallons et leurs montagnes, les flots d'azur de la mer que l'on apercevait de toutes les hauteurs et de ses temples les plus fameux, attachaient à la patrie terrestre le cœur de ce peuple sensuel ({ui no savait pas regarder plus loin que l'horizon de ce monde. Au charme naturel de la terre, il ajoutait le

charme poétique de ses dieux el de ses déesses incarnés dans les bois, les sources, les fontaines, les montagnes. Sous le coup de lumière de cette mythologie païenne et de ce panthéisme poétique, la terre tressaillait, s'éclairait et semblait vivre comme un peuple. Elle avait ses amours et ses haines, ses déceptions et ses espérances nouvelles, ses troubles humains et son histoire, et le génie de la Gn^ce voyait passer dans l'aube matinale ou dans le crépuscule du soir, les nymphes, les naïades, les déesses qui mariaient les mystères d'une vie idéale aux réalités terrestres de la vie humaine. Cybèle, Tellus, Vcsta, ces noms résonnaient aux oreilles des Grecs, comme une harmonie céleste qui trouvait un écho dans des vers sonores et immortels.

Ce n'est pas ainsi que le Christianisme fait aimer la nature. Le dieu Pan est mort, et la terre n'est pas la forme vivante d'un dieu éternel : la fable poétique des nymphes et des déesses est morte avec la mythologie ridicule des faux dieux disparus. L'amour sensuel de la terre et de la matière sous ses formes diverses, inanimée et vivante, s'est éteint quand le sentiment plus vif d'une beauté idéale et pure a fait battre le cœur de l'homme, et quand son âme, éclairée par ses désenchantements de tous les jours et par la lumière de l'Évangile, a cherché une terre nouvelle et des cieux nouveaux. Mais la fin des fables païennes n'a pas ravi ses charmes à la nature, et pour être plus chaste, l'amour chrétien n'a pas cessé d'être aussi fort.

Ce n'est plus l'amour lascif de ce peuple qui élevait des monuments à ses courtisanes et qui glorifiait Lais dans son histoire, c'est l'amour sérieux et profond de l'âme qui sent avec tristesse l'effort pénible de l'homme puni, qui veut rendre la terre féconde et qui voit avec joie, dans les splendeurs des choses créées, les reflets des beautés de la pensée divine et une image imparfaite des magnificences des cieux nouveaux, réservés aux bienheureux.

Qui de nous, d'ailleurs, serait insensible au charme si grave de la nature? Qui de nous, à des heures de lassitude ou de dégoût, n'a cherché et trouvé l'apaisement et les forces du repos dans la contemplation solitaire de la mer, des montagnes, des champs ?

J'écris ces pages dans un vallon des Pyrénées. La pluie tombe fine, serrée, sans intermittence. Les vieux hêtres et les grands noyers se tordent dans les rafales du vent ; de grands nuages flottent et courent en suivant les flancs boisés de la montagne ; les troupeaux descendent des hauts pâturages, la neige couronne les cimes qui ferment l'horizon, et j'entends le pas lourd d'un paysan qui passe sous ma fenêtre, dans le chemin rocailleux, en poussant devant lui ses grands bœufs.

C'est une triste journée d'hiver dans l'été. Les arbres sont encore couverts de feuillage et de fruits; le blé noir, les hauts millets, les fourrages couvrent les champs, surpris par ce froid rigoureux ; quel-

ques hirondelles volent bas, et, d'un coup d'aile, frappent ma fenêtre ; la fumée des toits se déroule en spirales d'un gris bleu sur le fond vert cendré des bois, et je suis frappé du contraste de cette température d'hiver avec cette végétation d'un ciel d'été.

Gomme j'aimais autrefois à m'enfoncer, joyeux, dans les bois touffus ! Je courais le long des sentiers capricieux qui enlacent les rochers, se dérobent sous les ruisseaux pleins de murmure et disparaissent plus loin dans les halliers et les taillis inaccessibles. Dans cette course, joyeuse comme la vie à vingt ans, je rencontrais tantôt un rocher avancé, où la chèvre cherchait le cytise, tantôt des bœufs aux grands yeux, qui foulaient les hautes herbes, et avançaient, à travers les jeunes pousses des chênes, leur poitrine fumante, plus souvent une pauvre femme dont les épaules fatiguées se voûtaient sous le poids d'un fagot péniblement ramassé, et des petites filles qui gardaient les troupeaux et me disaient bonjour, en me tirant une révérence.

Je cherchais alors un endroit tranquille, isolé, d'où je voyais, au premier plan, les champs, les vignes, la rivière, plus loin, les toits pressés du hameau caché dans les arbres, et, au dernier plan, les montagnes qui jouaient avec les nuages. Là, je faisais un lit de fougère, et, quand j'avais lu quelques pages d'un philosophe, d'un poète ou d'un écrivain célèbre, Platon, Virgile, Dante, je fermais le livre et je m'enivrais de l'air salubre des bois, de

138 LES ERREURS POCIAIvES DU TEMPS PRÉSENT

la lumière chaude, du silence de la nature, de cette vie universelle et mystérieuse que j'aime jusqu'à souffrir ! Je restais là jusqu'au soir, jusqu'à l'heure où le soleil descendait à l'horizon et dardait ses longs rayons, en suivant une ligne horizontale à travers les bois qu'il enveloppait d'or et de pourpre. Alors j'aimais à revenir seul, à petits pas et lentement vers la maison, je ne voulais ni parler ni entendre une voix humaine, et je trouvais à cette heure tranquille et recueillie du crépuscule, dans l'assoupissement insensible et croissant de toute la nature, une paix qui me forçait à me recueiUir moimême, à me taire et à écouter Dieu !

Le Christianisme n'a jamais condamné la science et l'amour de la nature, et il n'est pas nécessaire de croire à l'éternité vivante de la matière ou aux faux dieux du paganisme pour sentir les beautés profondes et le charme infini des œuvres de Dieu.

La mort est Tépreuve suprême de l'homme et l'objet le plus élevé de l'éducation. Proudhon oppose à la conception chrétienne de la mort, la conception révolutionnaire ; il prétend démontrer que le Christianisme, avec la promesse des récompenses et la menace des châtiments, est en opposition avec la morale, et donne à la mort un aspect qui épouvante l'imagination et qui en fait un objet d'horreur.

Tpute l'attaque de P;'oudhon porte sur ce point :

LES ERREURS SOCIALES Dir TEMPS PRÉSENT 139

les épouvantes de la morl. Les chrétiens les plus célèbres. Pascal, La Fontaine, Racine, le grand Gondé, Turenne, ces belles âmes si chrétiennes et si françaises, ont eu peur de la mort telle que la religion chrétienne l'a faite, et ce spectacle irrite Proudhon jusqu'à la haine : « La mort de Fénelon, racontée par le cardinal de Beausset, écrit Proudhon, est lamentable. Frappé dans ses affections, dans son ambition légitime, exilé par un roi despote, condamné par le pape, trahi par Madame de Maintenon, séparé de la société religieuse, de la société politique, de toute société, il traîne, dans le deuil, une existence désolée. Parvenu à la dernière heure, il ne cesse de s'exhorter par des textes de la Bible. Lui, l'homme de charité par excellence, après tant de persécutions injustes, d'espérances trompées, de déchirements atroces dans l'esprit et dans le cœur, la terreur des jugements éternels le poursuit encore. Plus il a été juste, pieux, aimant, sympathique à tous, dévoué à son pays et à son prince, plus sa religion lui verse d'amertume. Oh ! quand je n'aurais contre le Christianisme que la mort de Fénelon, ce serait assez pour ma haine ; jamais je ne pardonnerais à Dieu (1). »

Ce récit des derniers moments de Fénelon, qui excite jusqu'à la haine la colère de Proudhon, n'est pas exact. La mort de tous les saints porte ces deux caractères de la crainte de la justice divine et de

(1) Op. cit., p. 230.

l'espérance dans le Clirisl, que nous remarquons dans lame de Fénelon, au moment de paraître devant Dieu ; mais ces sentiments ne troublent pas la conscience jusqu'à lui inspirer la terreur de la mort et Thorreur de la vie nouvelle qui commence à la tombe, et je ne vois rien dans l'agonie de Fénelon qui justifie la haine de Proudhon.

« Fénelon souffrit beaucoup le reste du jour et pendant sa dernière nuit; mais il se réjouissait d'être semblable à Jésus-Christ souffrant. Je suis, disait-il, sur la croix avec Jésus-Christ. Nous récitions alors les paroles de rÉcriture qui regardent la nécessité des souffrances, leur brièveté et leur peu de proportion avec le poids immense de gloire éternelle dont Dieu les couronne. Ses douleurs redoublant, nous lui disions ce que saint Luc rapporte de Jésus-Christ, que, dans ces occasions, il redoublait de prières. Jésus-Christ... ajouta-t-il lui-même ; il réitéra trois fois la môme prière ; mais la violence du mal ne lui permettant pas d'achever seul, nous continuâmes avec lui... Sa fièvre redoublait par intervalles, et lui causait des transports dont il s'aperçut lui-même, et dont il était peiné, quoiqu'il ne lui échappât jamais rien de violent ni de peu convenable. Lorsque le redoublement cessait, on le voyait aussitôt joindre les mains, lever les yeux vers le ciel, se soumettre avec abandon et s'unir à Dieu dans une grande paix. Cet abandon plein de confiance à la volonté de Dieu, avait été, dès sa jeunesse, le goût dominant

LES EnnEI'HS SOCIALES DU TEMPS PRÉSENT 141

de son cœur, el il y revenait sans cesse dans tous SCS entreliens familiers. C'était, pour ainsi dire, sa nourriture et celle qu'il aimait à faire goûter à tous ceux qui vivaient dans son intimité (1). »

La fin de la vie du chrétien est le soir d'un beau jour. Pour lui, la mort n'est pas l'anéantissement, elle est le sommeil ([ui précède la transformation glorieuse de son corps et de son âme, de sa raison, de sa conscience, de son cœur, de sa volonté ; elle est, selon la parole consolante de nos saints Livres, le passage obscur d'une vie d'épreuves, de périls et de souffrances à une vie complète et éternelle dans la paix, dans la gloire et dans la joie; car, tandis que le corps, qui est la demeure de notre âme pendant sa vie terrestre, tombe en ruines sous les coups de la maladie et de la mort, une demeure éternelle s'ouvre pour nous dans les cieux.

La mort n'est donc pas la séparation définitive de ceux que nous avons aimés, la rupture définitive du lien d'amour qui rapproche et unit dans la communauté du sang, de la joie et de la souffrance, les membres de la môme famille. Elle sépare un instant, et elle unit, ensuite, par un lien plus fort que le temps, les âmes qui se sont aimées.

Ces grandes espérances de la bonté puissante du Christ, de la vie nouvelle el heureuse du ciel, do la réunion éternelle, enseignées par le Christianisme,

(1) Relation de la vie et de la mort de Fénelon par son aumônier. Citée par le cardinal de Beausset dans l'histoire de Fénelon.

consolent l'âme à l'heure suprême de l'agonie et tempèrent les douleurs méritoires de nos derniers instants.

La thèse révolutionnaire de la mort et deTimmortalité telle que Proudhon l'expose, laisse l'homme sans consolation et sans espérances, et si déguisé que soit le matériahsme dans les paroles que je vais citer, quels que soient les efforts de Proudhon pour exphquer l'anéantissement flnal de l'homme , on éprouve un sentiment d'effroi à la pensée d'une mort qui est la destraction de tout notre être, et la séparation éternelle de ceux qui se sont aimés :

« Produire une idée, un livre, un poème, une machine; en un mot, faire, comme disent les compagnons de métier, son chef-d'œuvre, servir son pays et l'humanité, sauver la vie à un homme, produire une bonne action, réparer une injustice, se relever du crime par la confession et les larmes, tout cela est engendrer; c'est se reproduire dans la vie sociale, comme devenir père est se reproduire dans la vie organique ; je dirais même, s'il m'était permis de parler cette langue, c'est se rendre participant de la divinité.

(( La destinée de l'homme est de se dépenser tout entier pour sa progéniture naturelle et spirituelle, et cela non seulement dans l'acte générateur, mais dans l'initiation par le travail, qui en est le complément. Et cette dépense qu'il fait de son être est sa gloire, c'est sa béatitude, son immortalité. Voilà ce qu'est la mort : acte d'amour

final de la créature parvenue à la plénitude de Texistencc physique, intellectuelle et morale, et rendant son àme dans un paternel baiser (11. »

Dépouillez l'idée de son enveloppe, et vous reconnaîtrez la pensée de Proudhon. Dans la théorie révolutionnaire, la mort c'est l'anéantissement et la fin définitive de la vie. Pas de récompense pour le juste, pas de châtiment pour le méchant, plus d'espérances qui éclairent la terre nouvelle d'une seconde vie, plus de réunion de la famille et des amis, pas de survivance, la mort engloutit l'homme tout entier.

Faire une œuvre importante et laisser après sa mort une mémoire honorée de ses enfants et de ses concitoyens, c'est bien; mais je ne vois aucun rapport entre ce souvenir et l'immortalité. Confondre deux faits si différents, c'est oublier les lois fondamentales de la logique. Etre immortel, c'est no jamais mourir, c'est vivre après la mort sur un autre théâtre et dans des conditions nouvelles, mais c'est vivre encore avec sa conscience, sa volonté, sa raison, avec le sentiment profond de son identité, de sa personnalité et de la responsabilité de ses actions pendant la vie écoulée sur la terre. Mais si je meurs tout entier; si mon corps et mon âme disparaissent dans le néant de la tombe, comme le veut Proudhon, je ne suis plus immortel, et dans ce cas, il serait plus conforme à la vérité

(1) Proudhon. — Op. cit., page îil.

de ne pas conserver le nom après avoir nié la réalité.

L'immortalité implique donc nécessairement la durée de la personne et non pas seulement la durée de l'œuvre retentissante qu'elle a pu faire pendant la vie. Or, Proudhon et les positivistes révolutionnaires confondent à dessein la durée et la conservation d'une œuvre, avec la durée et la conservation de la personne disparue. En bonne logique, si la thèse de Proudhon était vraie, je devrais dire : Bossuet, Malebranche, Racine et Pascal sont morts, ils ne vivent plus dans un autre monde, ils ont disparu dans le néant, mais leurs œuvres vivent encore, elles vivront dans le souvenir et dans l'admiration de la postérité. Quand OQ nie, comme le fait Proudhon, la survivance et l'immortalité de la personne, on nie en réalité l'immortalité : il y a plus de sincérité et de logique dans la thèse des matérialistes qui, après avoir déclaré que nous disparaissons dans le néant, cessent de parler de notre immortalité.

Après la mort, le néant, voilà la thèse de l'école révolutionnaire, et quand on pense aux sévérités douloureuses de la vie, on s'étonne que les hommes, privés de toute espérance et à l'abri de toute crainte, ne hâtent pas, par le suicide, l'heure de la délivrance et du repos définitif dans le sommeil profond de l'anéantissement final.

Il serait injuste de ne pas reconnaître qu'au point de vue de la morale, et au point de vue du cœur,

la doctrine chrétienne de la mort cl du rimmortalité est infiniment supérioure à la thèse révolutionnaire et matérialiste du néant.

L'éducation est l'art do former l'homme ; elle nous apprend, selon Proudhon, ce qu'il faut savoir de nous-même, de notre prochain, de la nature et de la mort. Nous avons comparé, sur ces diiférents points, l'enseignement chrétien et l'enseignement révolutionnaire qui a pour point de départ la négation de Dieu et la négation de l'immortalité. Nous avons vu avec quelle sagesse TÉglise, en reconnaissant la nature de l'homme, nous signale sa déchéance qui appelle le secours de la grâce, et ses infirmités qui le retiennent dans la dépendance de Dieu. Quelle sagesse dans l'explication qu'elle donne de la grandeur de l'homme ! grandeur fondée sur notre destinée surnaturelle, et sur nos facultés ! Elle nous dit d'aimer la nature sans nous attacher à elle par des liens qui nous détourneraient de notre fin dernière ; elle entoure de consolations et d'espérances le lit de notre agonie.

L'école révolutionnaire nie le Dieu vivant et éternel, et elle fait un Dieu de l'homme; elle voit dans le supérieur qui commande à ses semblables, le représentant de la force brutale; elle défie la nature en ressuscitant le souvenir éteint des divinités

païennes, et elle fait de la tombe un abîme où l'homme disparaît sans remords, sans crainte et sans espérances... Ce n'est pas avec ces doctrines que l'on peut espérer de relever un pays et de former des hommes qui hiissent un souvenir glorieux dans l'histoire.

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