‹ Les esclaves chrétiensChapitre 16 sur 37 · DAVUS · texte numérisé non relu

DAVUS

Tu es un homme sage, Géta ^ »

Si nous en croyons Plante, le père ou la mère, ha^ bitués par Texercice de l'autorité dominicale à mépriser ce qui venait d'un esclave, prenaient volontiers contre le pédagogue le parti de l'enfant, quand celui' ci se portait son accusateur. « L'enfant n'a pas encore

it ans, dit Plante, qu'il est déjà impossible au pédale de le toucher du bout du doigt, s'il ne veut avoir

tête cassée à coups de tablettes. Et si, ensuite, ce

irnier va se plaindre au père : Bien, mon enfant, dit

* Tertullien, Ad nat., 15.— ^ Térence, Phormio^ I, i\, 1\-1^,

le père, tu es bien mon fils; tu sauras résister à Tinjustice. On injurie le pédagogue : Et toi, vieillard de rien, ne va pas châtier ce brave enfant. L'instituteur s'en va, la tête huilée comme une lanterne. Et c'est ainsi que justice est rendue. Quelle autorité voulezvous qu'ait ce maître, que son disciple bat le premier * ? »

Il vient une époque où l'autorité est cependant nécessaire. Quand le jeune homme, au premier éveil des passions, est disposé à secouer tout joug, quand il sent fermenter en lui € cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, > qui, dit Bossuet, ne permettent « rien de rassis ni de modéré % » quelle parole, si pure et si douce qu'elle soit, sera supportée, si celui qui la fait entendre n'est sûr d'avance que le respect abattra devant elle, au moins pour un instant, l'emportement de la passion? Un esclave ne pouvait attendre un tel respect. Le Bacchides de Plante renferme une scène admirable. Un jeune homme, vertueux jusque-là, tombe dans les filets d'une courtisane. Il a été élevé par un vieil esclave honnête, qui a pris au sérieux ce titre c d'ami des bons conseils » donné quelquefois aux pédagogues par les inscriptions ^ Le vieillard s'afflige et s'efforce de combattre la passion de son élève. Le dialogue suivant s'engage entre eux :

LYDUS (le pédagogue).

<iTu te perds toi-même, tu me perds, tu perds les bonnes leçons que je t'ai si souvent données.

i Plaute, Bacchides^ HI, m, 36-44. — 3 Bossuet, Panégyrique de S. Bernard, premier point. — 3 Âmicus bonorum consiliorum. OreUi, 2821, 79,

PISTOCLERUS.

Eh bien, oui, j'ai perdu ma peine et toi la tienne : réducation que tu m'as donnée n'a profité ni à toi ni à moi.

LYDUS.

0 cœur enchaîné !

PISTOCLERUS.

Tu m'es odieux. Tais-toi, Lydus, et suis-moi.

LYDUS.

Il ne m'appelle plus « mon précepteur, » il m'appelle maintenant a Lydus! >... Tu as une maîtresse?

PISTOCLERUS.

Tu vas le voir.

LYDUS.

Je ne le souffrirai pas. Je cours avertir ton père.

PISTOCLERUS.

N'en fais rien, Lydus, ou prends garde à toi.

LYDUS.

Comment ! prends garde à toi ?

PISTOCLERUS.

Je SUIS d'âge à n'être plus sous ta tutelle.

LYDUS.

Dans quel gouffre pourrai-je me précipiter? J'en vois aujourd'hui plus que je n'en aurais voulu voir. J'aimerais mieux être mort. Un disciple menacer son maître ! J'ai des élèves trop bouillants : ils me tueront, pauvre homme sans force !

PISTOCLERUS.

Oui, je suis Hercule, et je te traiterai comme Linus.

LYDUS.

Hélas! je serai plutôt Phénix. J'irai dire à ton père : Voire fils n'est j)lus !

PISTOCLERUS.

Assez de radotages.

LYDUS.

11 a perdu toute pudeur ! Tu as fait une triste acquisition quand tu as acquis cette impudence. C'est un homme perdu. Oublies-tu donc que tu as un père?

PISTOCLERUS.

Et toi, oublies-tu donc que tu es esclave* ? » Ce dernier mot résume tout ; il nous fait voir où devait aboutir l'éducation par l'esclavage; il nous en révèle la cruelle et brutale impuissance.

Le jeune Romain a grandi; devenu homme, il a gardé, dit Sénèque, l'empreinte servile qu'ont mise sur lui le pédagogue et la nourrice ^ ; il a été amolli par les flatteries des jeunes esclaves qui avaient été appelés à partager son éducation, et qui peut-être, par leurs complaisances, ont acheté leur affranchissement 3. Il est maintenant maître de lui-même et des autres. Est-il entièrement délivré du joug énervant que depuis le berceau les influences serviles qui l'entourent ont fait peser sur lui? Au contraire, c'est à ce moment, aux confins de l'âge d'homme, que ces influences vont le saisir avec plus de force. L'homme, à vingt ans, est bien fragile. Il porte en lui le poids accablant de sa corrup-

1 Plaute, Bacchidesy I, ii, 24-54. — 2 Sénèque, De Ira, If, 23. - 9 Orellh 3154,

PISTOCLERUS.

Eh bien, oui, j'ai perdu ma peine et toi la tienne : l'éducation que tu m'as donnée n'a profité ni à toi ni à moi.

LYDUS.

0 cœur enchaîné !

PISTOCLERUS.

Tu m'es odieux. Tais-toi, Lydus, et suis-moi.

LYDUS.

Il ne m'appelle plus « mon précepteur, » il m'appelle maintenant « Lydus! »... Tu as une maîtresse?

PISTOCLERUS.

Tu vas le voir.

LYDUS.

Je ne le souffrirai pas. Je cours avertir ton père.

PISTOCLERUS.

N'en fais rien, Lydus, ou prends garde à toi.

LYDUS.

Comment ! prends garde à toi ?

PISTOCLERUS.

Je suis d'âge à n'être plus sous ta tutelle.

LYDUS.

Dans quel gouffre pourrai-je me précipiter? J'en vois aujourd'hui plus que je n'en aurais voulu voir. J'aimerais mieux être mort. Un disciple menacer son maître ! J'ai des élèves trop bouillants : ils me tueront, pauvre homme sans force !

PISTOCLERUS.

Oui, je suis Hercule, et jeté traiterai comme Linus.

LYDUS.

Hélas! je serai plutôt Phénix. J'irai dire à ton père : Votre fils n'est plus!

PISTOCLERUS.

Assez de radotages.

LYDUS.

11 a perdu toute pudeur ! Tu as fait une triste acqui sition quand tu as acquis cette impudence. C'est ui homme perdu. Oublies-tu donc que tu as un père?

PISTOCLERUS.

Et toi, oublies-tu donc que tu es esclave* ? »

Ce dernier mot résume tout ; il nous fait voir où de

vait aboutir l'éducation par l'esclavage; il nous en ré

vêle la cruelle et brutale impuissance.

Le jeune Romain a grandi; devenu homme, il a gardé, dit Sénèque, l'empreinte servile qu'ont mise sui lui le pédagogue et la nourrice 2; il a été amolli pai les flatteries des jeunes esclaves qui avaient été appelée à partager son éducation, et qui peut-être, par leun complaisances, ont acheté leur affranchissement 3. Ilesl maintenant maître de lui-même et des autres. Est-il entièrement délivré du joug énervant que depuis le berceau les influences serviles qui l'entourent ont fait peser sur lui? Au contraire, c'est à ce moment, aux confins de l'âge d'homme, que ces influences vont le saisîi avec plus de force. L'homme, à vingt ans, est bien fragile. Il porte en lui le poids accablant de sa corrup-

1 Plaute, Bacchides, I, ii, 24-54. — 2 Sénèque, De Ira, If, 23. - J OreW, 3i5i.

tion native; il sent courir dans ses veines des langueurs et des ardeurs irrésistibles ; son imagination, comme un cheval fougueux, l'emporte par tous les chemins à la recherche du bonheur. Le chrétien, qui a puisé dans les leçons de la famille, puis dans une chaste et virile éducation, la force de fermer son cœur aux joies énervantes, qui a compris le devoir de l'homme et le sérieux de la vie, qui a appris à regarder plus haut que ce monde et, dans ce monde même, plus loin que le mo* ment présent, pourra, en appuyant sa faiblesse sur les secours que la prévoyance divine a préparés autour de lui, traverser ce périlleux passage en demeurant digne de l'épouse inconnue qui l'attend et dont la douce image vient passer souvent dans ses rêves purifiés. Mais imaginez ce jeune homme sans Dieu, sans frein religieux, « ayant puisé, dit Tacite, dans le sein de sa mère le germe des vices particuliers à la civilisation romaine * , > ayant eu pour éducateur un esclave corrompu, et n'ayant emporté de son éducation qu'une leçon durable, « celle du mépris de soi-même et des autres*; » entourez-le d'esclaves de tout âge, de tout sexe, « qui ont été dressés à tout souffrir % » et dont l'éducation morale peut être résumée par ces trois maximes passées dans la classe servile à l'état d'axiomes : « Les choses honteuses doivent être considérées comme honorables quand c'est le maître qui les fait*; rien de ce qu'il ordonne n'est dégradant*; l'impudicité est un crime chez l'ingénu, une nécessité chez l'es-

1 Tacite, De OratoribuSj 29. — 2 ibid. — 3 Sénèque, De Providentia, 3. Cf. Horace, I, Sat, n, 117; Lucien, SatumaleSy 29. — * Plaute, Cttptwiy II, I, 133. — 5 Pétrone, Satyricon, 75.

clave, un devoir chez l'affranchi * ; » donnez à ce jeune homme une de ces fortunes énormes que la Rome impériale a seule connues, et dont le chiffre épouvante nos imaginations modernes ; qu'il puisse, sur tous les marchés du monde, prélever à prix d'argent la fleur de toutes les races humaines ; qu'il soit maître d'entasser sous les lambris dorés de son palais, a comme on entasse des chevaux dans une écurie % » une foule d'êtres charmants et sans défense dont la pudeur craintive ou la corruption savante sont autant d'aiguillons pour son àme blasée : et représentez- vous ce que pouvaient être les mœurs d'un jeune païen de Rome, ce qu'il pouvait demander à l'esclavage, ce que l'esclavage pouvait faire de lui.

Devenu chef de famille, le maître n'est point à l'abri de ces influences. A la fin de la république et au commencement de l'empire, le lien conjugal avait bien perdu de son antique force. Relâché par le divorce, il ' flottait comme au hasard, noué et dénoué sans cesse ' au gré de l'intérêt ou du caprice. L'esclavage acheva ' de déshonorer ce que Clément d'Alexandrie appelle * ( la chaste statue du mariage ^ » Ce qu'était l'homme, nous venons de le faire entendre. Valère Maxime, dans ■ son chapitre sur V abstinence et la chasteté *, raconte ^ avec admiration que Caton, parcourant la* Grèce et l'Asie Mineure avec la puissance d'un proconsul, ne se ' souilla, pendant tout ce voyage, par aucun acte d'avarice ni de luxure. Rome en était réduite à célébrer comme héroïque un semblable exemple : que devait

1 Sénèque, Controv., IV, prolog. — 2 Tatien, Oratio ad GrcBCOS, éd. Oxon., p. 100. — 3 Clément d'Alexandrie, Stromata, II, 23. — * Va- Jère Maxime, IV, m, 2.

être la vertu virile, dans ces maisons pleines d'esclaves dont le maître n'était pas un Caton, et où il exerçait une puissance qui dépassait si considérablement celle d'un proconsul? Et quel était, bien souvent, le sort de répouse? Délaissées pour d'indignes rivales, ou pour des amours plus odieuses encore, humiliées aux yeux mêmes de leurs esclaves, combien d'épouses romaines devaient perdre, dès le lendemain de leurs noces, toute illusion, tout amour, tout respect! On les voyait alors, ou se faire les imitatrices des vices de leurs maris, et descendre au rang de ces matrones éhontées dont Juvénal a écrit l'effroyable poëme ; ou, si elles demeuraient honnêtes, gUsser peu à peu dans cette indifférence résignée qui est le signe d'un cœur mort et d'une vie desséchée dans sa source.

« Elle avait tant de douceur et de vertu, dit Yalère Maxime parlant de la femme de Scipion l'Africain, que, sachant son mari épris d'une de ses esclaves, elle ne voulut point paraître s'en apercevoir et troubler par sa jalousie le vainqueur de l'Afrique : bien plus, elle en conçut si peu de ressentiment, qu'après la mort de l'Africain elle maria elle-même l'esclave à l'un de ses affranchis * . » Était-ce là douceur et amour, comme le croit le narrateur romain, ou n'était-ce pas plutôt cette résignation inerte, ce désenchantement sceptique que Plante, plus clairvoyant que Valère Maxime, a si bien saisi dans un dialogue de la Casina? Que de fois, entre une femme blessée au cœur, encore capable de souffrir, et une amie plus mûre, plus expérimentée, a dû s'échanger cette conversation que le grand poète a

1 Valère Maxime, VJ, vu, 1. »

comédie de Gœcilius rapporté par Aulu-Gelle * . D'autres fois, ce n'était gas par la lutte ouverte, mais par la ruse, par une véritable diplomatie, que Fépouse défendait ses droits. J'ai déjà cité quelques vers de la Casma; l'analyse de la pièce, telle que Plaute luimême la donne dans le prologue, fera voir à quelles tristes complicités une femme, une mère, était quelquefois obligée de descendre pour arracher son mari aux liens d'un amour servile; elle montrera aussi quelles monstrueuses rivalités pouvaient déshonorer le foyer domestique dans une maison remplie d'esclaves. Une petite fille abandonnée a été recueilli un soir par un esclave; celui-ci la porte à sa maîtresse, qui la fait élever avec soin, comme son almmia, et l'attache à sa personne ^ « Parvenue, dit le poëte,àrâge déplaire, j> la jeune fille excite à la fois l'amour de son maître et du fils de celui-ci. Chacun d'eux s'est assuré de la complicité d'un esclave : l'un veut la donner pour femme à son villicus, l'autre à son écuyer. « Quand l'épouse eut deviné l'amour de son mari pour la jeune esclave, elle se rangea du parti de son fils '. » En vain le père, jaloux, éloigne le jeune homme; « la mère sert ses intérêts en son absence *. » Telle était la situation que l'esclavage pouvait introduire dans une famille : un père et un fils épris de la même esclave; le père dans sa jalousie éloignant son enfant devenu son rival; la mère, sous l'empire d'une jalousie plus légi* time, mais d'un effet non moins dégradant, s'abaissant jusqu'à servir les amours de son fils.

1 Aulu-Gelle, NocL atty H, 23. — 2 gur les alumni, voir livre III, chap. II. — 3 Casina, Prologue, 58. — * /ôid., 62.

LES MAITHES. 143

Plaute a écrit une pièce étrange, le Stichus. On y voit le sentiment de la famille tour à tour exalté et ravale, parvenant à son apogée de beauté morale dans l'âme de deux femmes que Ton prendrait pour une création de Shakspeare ou plutôt pour une personnification anticipée de l'amour conjugal chrétien, et traîné dans la fange par un honteux vieillard qui déshonore le nom de beau-père et de père. Les deux filles d'Antipho, Panégyris et Pinacium, ont été délaissées par leurs maris. Ceux-ci, après avoir dissipé leur fortune, sont partis pour la refaire dans des contrées lointaines ; depuis plusieurs années on n'a pas reçu de leurs nouvelles, et leurs femmes envoient chaque jour un esclave au port voir si aucun navire ne les ramène. Le vieil Antipho presse ses filles d'oublier leurs époux ruinés et de contracter une nouvelle union. « Puis-je souffrir, dit-il, que vous demeuriez unies à des mandiants? — Mon mendiant me plaît, répond Pinacium, il est mon roi et je suis sa reine; je l'aime dans sa pauvreté comme je l'ai aimé dans sa richesse. — Ce sont des brigands, des mendiants, dont vous faites trop de cas. — Tu m'as mariée non à son argent, mais à luimême ^ . » Enfin ces époux tant attendus par les filles, si méprisés par le père, reviennant; leur fortune est faite de nouveau ; le vaisseau qui les porte est chargé de leur trésors ; ils amènent avec eux « des musiciennes, des joueuses de flûte, des joueuses de cymbale, toutes d'une extrême beauté ^ j> Voilà de quels esclaves va se remplir la maison de ces deux épouses si fières, si délicates, si fidèles.

» Plante, Sticimy I, n, 75-80. — 2 Ibid.y H, i, 56-57.

Quand le vieil Antipho a connu la nouvelle fortune de ses gendres, il accourt vers eux, il les flatte; puis, après bien des détours, il tient à l'un d'eux ce langage : « Je t'ai donné ma fille pour épouse ; donne-moi pour compagnes une, deux ou même quatre de tes joueuses de flûte ^ 5) Voilà dans quelles fanges ce père traîne sa vieillesse ! Cela est de la comédie, je le sais ; mais ni la comédie antique ni la comédie moderne n'ont osé inventer des mœurs qui ne soient pas celles de leur temps ; leur miroir grossit, déforme, tourne ou grotesque les images, mais ne les crée point. Cette scène, qui ferait bondir un public moderne, pour lequel de semblables mœurs seraient chose inouïe, faisait sans doute éclater les rires et les applaudissements des contemporains de Plante, pour qui elles étaient chose naturelle et connue. Ces deux admirables épouses, ce sérail ramené par leurs maris enrichis, et ce vieux père venant mendier près de ses gendres quelqu'une de leurs esclaves: quel jour étrange et navrant projeté sur l'intérieur de la famille antique et sur le rôle qu'y jouait l'esclavage!

Si Plante avait écrit la suite A\i S tichus, comme Corneille a écrit la suite du Menteur, on devine à quelles tristesses et à quels dégoûls il nous montrerait en proie Panégyris et Pinacium. Mais si des âmes délicates et tendres succombaient sous l'outrage, comme des fleurs qui se fanent sur pied et s'inclinent pour mourir, d'autres savaient portet* légèrement les infidélités de leurs triaris et chercher ëomme eux dans l'esclavage de honteux plaisirs*

* Stichusy IV, I, 33-67.

Souvent même elles ne s'en cachaient pas ; laissant à 3urs maris toute liberté, elles revendiquaient une siuation égale. Saint Justin, dans son Apologie, parle l'une femme mariée qui, avant de se convertir au chrisianisme, « avait continué de se livrer à l'ivrognerie et

toute espèce de désordres avec des esclaves et des aercenaires ^ . » Les serviles amours de certaines marones étaient notoires ^ Les jurisconsultes y font alusion^ La chronique scandaleuse de Rome s'en amuait. Le peuple montrait du doigt tel sénateur qui, h-apédans son laticlave, s'imaginait descendre de queU [ue vieille race patricienne, et dont les traits rappeaient à la malignité publique « la couleur brune, la ace velue, les mauvaises dents des esclaves syriens *. » u.es esclaves eux-mêmes riaient entre eux de ces passions ignobles. Souvent une femme esclave se montrait plus dédaigneuse et méprisait tout haut ce goût d'abaissement, cet amour de la boue, du sang et du fumier qui précipitait les patriciennes dégradées vers un porteur de litière, un gladiateur, un valet d'écurie, c lly a des matrones, dit une esclave dans le Satyricon, qui prennent leurs amours dans la fange, et ne s'enflamment que pour un esclave ou un page... D'autres s'éprennent d'un gladiateur, d'un muletier poudreux, d'un histrion paradant sur la scène... Pour moi, ajoute la fière suivante, je n'ai jamais aimé un esclave, et aux dieux ne plaise que je m'éprenne de qui peut demain monter sur une croix. Libre aux matrones.

1 s. Justin, Apolog.y H, 2.-2 Tacite, Ann., VI, 40; Lucien, Saturnales, 29. — 3 Ulpien, Paul, au Dig., I, xu, 1, g 5; IX, ii, 30. — * Cicéron, In Pismem, 1. Cf. Phitarque, Cicero.

14ft LES BUITRES.

qui baisent aveô amour la marque des étriyières * ! » Les pouvoirs publics finirent par s'émouvoir de ces débordements. Impuissants à surveiller les relations des matrones avec leurs propres esclaves, ils tentèrent de mettre au moins obstacle aux liaisons de celles-ci avec des esclaves étrangers. Par le sénatus-consulteClaudien, rendu Tan 53 de noire ère, la femme ingénue ayant eu commerce avec l'esclave d'autrui fut condamnée à la perte de sa liberté: elle devenait elle-même l'esclave du maître à qui appartenait son amant ; si la liaison avait été sue et tolérée du maître, la peine était moins sévère: la femme ingénue devenait l'affranchie de celuici, c'est-à-dire était tenue vis-à-vis de lui de tous les services dus au patron ^ . Si sévères que fussent ces dispositions, elles ne parvinrent pas à guérir le mal Comme la plupart des lois rendues sous l'empire dans le but de réformer les mœurs, celle-ci tomba promptement en désuétude. La passion et la licence demeurèrent plus fortes que tous les obstacles \ Avant la fin du I" siècle, Vespasien fut obligé de remettre en vigueur le sénatus-consulte Claudien*. Constantin, en 314, le renouvelai II ne fut abrogé que par Justinien, au VI* siècle ®. Mais il est probable qu'à cette époque il ne vivait plus que dans la tradition écrite, et que la désuétude l'avait de nouveau aboli dans la pratique. Jusqu'au iv* siècle les relations demeurèrent libres

1 Pétrone, Satyricon, 1Î6. Cf. Juvénal, VI, 279, 330; Martial, VI, 67; Tertullien, Ad uxorem, II, 8.-2 Tacite, Ann., Xïl, 53. Ce texte est ainsi interprété par Ernesti (voir Je Tacite de Lemaire, t. II, p. 160). Godefroi (Code Théod., IV, ix, i) en donne une interprétation différente. — 3 Suétone, Veipas.^ 11. — * Iblif, — 5 Codé Théod., IV, xi, 1.*- « Code Juity VII, xxiy.

mtre les matrones et leurs propres esclaves. Constanin le premier tenta d'y mettre un terme par une loi endue en 326, qui punit la femme de la peine capi' aie et son malheureux complice de celle du feu*. Il ;st permis de croire que dans cette occasion le zèle îhrétien de Constantin dépassa le but. Bien souvent 'esclave n'eût pu qu'au péril de sa vie se refuser à la )assion de sa maîtresse. Ovide montre des dames rO' naines faisant bâtonner l'esclave qui refuse de porter eurs billets doux et de servir leurs intrigues galantes. )u'auraient-elles fait s'il avait refusé d'être leur amant? ^étrone raconte qu'un maître découvrit les relations idultères de sa femme avec son esclave dispensator. Il x)ndamna l'esclave aux bêtes, a En quoi l'esclave étaitil coupable? demande Pétrone; il avait été contrainte » Parole humaine, comme l'auteur du Satyricon en a prononcé quelques-unes. « On n'a pas le droit, a dit madame Svv'etchine, d'exiger la conscience de celui à qui on refuse la liberté ^ »

* Code Théod.,\ly ix, 1. — 2 Quid servus peccavit, qui coactus esl fecere? Satyricon, 45. — 3 m^o Swetchine, Pensées.

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