CHAPITRE Y
Tuer, dans l'esclave, la conscience, anéantir autant que possible son âme, faire de lui, selon une expression que l'antiquité lui appliquait souvent, <c un corps % » tel fut, volontaire ou inconscient, l'effort de la classe dominante sur la classe servile taiit que dura l'esclavage. « Les nègres n'ont pas d'àme, » ont dit certains esclavagistes modernes : l'antiquité païenne traita les esclaves comme s'ils n'avaient pas eu d'âme J elle usa d'eux, dit Sénéque, comme on use des animaux^; elle s'efforça d'abolir en eux tous les signei distinctifs de la personne humaine. « Une tête servilfl n'a pas de droits, » disent les jurisconsultes ^
1 « n y avait à Athènes, dit Hézychius une enceinte où se vendaie^ les ustensiles et les corps, » oxsuv] xat a(d(i.aTa. Cf. de nombreux exeia pies dans les Inscriptions de Delphes de M. Foucai*t, et le texte giJ du livre de Tobie, x, 10, du \i^ livre des MacchabéeSy viii, 11. PoiB la môme expression chez les latins, voir Valère Maxime, VU, vi, 1 cellis servilibus extracta corpora; et Ovide, Amor., HI, iv, 33-3ij metus externae corpom gentis agat. — ^ Sénèque, Ep, 47. — 3 Senrl capiu- nuUum jus habet. Paul, au Dig., IV, v, 3.
Le premier signe de la personne humaine, la marque de son individualité, c'est le nom. Celte propriété que rhomme ne perd pas, même en mourant, et qu'il transmet à ceux qui continuent sa personne, l'esclave ne la possédait pas. Il n'avait pas de nom de famille, mais un simple surnom. « Le prœnomen, le nomen, le cognomen, sont propres aux hommes libres, di* Quintilien ; quiconque n'est pas libre n'y saurait prétendre * . » L'esclave était désigné par une sorte d'ajfwomen qui ne passait pas à ses enfants, mais mourait avec lui.
A l'origine de Rome, quand on n'avait dans sa maison qu'un seul esclave, celui-ci ne recevait même pas de surnom qui lui fût propre : on l'appelait « l'esclave de îlarcus, l'esclave de Lucius, » Marcipor^ Lucipor^. Plus tard, quand les esclaves furent devenias si nombreux qu'il y avait, dans certaines maisons, un nomenclator spécial chargé de retenir leurs noms% il fallut varier ceux-ci à l'infini. On les emprunta soit à la mythologie et à la Fable : Eros, Anteros, Phœbus, Hermès, Galliope, Memnon, Diomedes, Perseus *; — soit à l'histoire positive ou légendaire : Pharnaces, Phraates, Mithridates, Priamus, Achilles, Patroclus, riomulus, Ptolemseus, Antiochus, Midas, Gresus, Artemisia, Arsinoe, Semiramis, Dido*; — soit à l'astronomie : Lucifer, Hesperius ®; — soit au lieu d'origine ie l'esclave : Lydus, Syrus, Libanus, Geta, Davus, Paraphilus, Macedo, Messenio, Ion, Ephesîus, Syra, Gilix';
1 Quintilien, Inst.orat., VH, 3, J 26; cf. Declam, cccxt. — 2 Pline, ^Ut, nat., XXXIII, 0. —"3 Ihid. — * Orelli, 2784, 2828, 2934, 2983, 3O90, 41t)5, 4263, 4271, 4377, 4^17, 4463, 4675, 4823, 4927; Henzen, ^1, 6203, 6284, 6387, 6588, 7279, 7286, 7395. — 5 Orelli, 2783. ^ « W., 2785.-7 Varro, De Lingua latina, VIII, 21.
i50 LES ESCLAVES.
-^ soit à quelque animal : Ursus, Lupus, Lcopardus * ; — soit tout simplement au marchand par qui l'esclave avait été vendu ^ La mode était pour beaucoup dans le choix de ces noms : « Quels sont, dit Varron, les maîtres qui donnent aujourd'hui à leurs esclaves des noms tombés en désuétude^? »
Au point de vue légal, l'esclave n'était pas une personne*. Dans les lois, dans les actes administratifs, dans les contrats privés, dans les dispositions testamentaires, il est toujours assimilé à l'animal ou à la chose. (( Un esclave ou un autre animal, » dit quelque part Ulpien, servus vel animal aliud^. Gains définit l'usufruit « un droit qui s'étend non-seulement sur les fonds et les maisons, mais encore sur les esclaves, les bêtes et les autres choses, » m servis et jumetitis cœterisque rebus^. hsi loi Aquilia de damno infecto condamne à une même réparation celui qui a. tué un esclave et celui qui a tué une bête de somrae^ (( égalant ainsi, remarque Gains, nos esclaves et les animaux qui composent proprement le bétail domestique ^ comme les brebis, les chèvres, les bœufs, les chevaux^*
les mules, les ânes\ » Un testateur lègue « un i(^ maine avec tout son mobilier, les esclaves et les autro4> choses qui s'y trouvent®. » « Les actions édilitienneat^ dit Pomponius, peuvent être intentées au sujet noi»^ seulement des esclaves, mais de tous les animaux^ En matière de vices rédhibitoires, l'assimilation
< OreUi, 2980, 4049.— 2 Varron, Z. c. — 3 Ibid., IX, 22. — * tlj au Dig.i U, vn, 3. — « Ulpien, au Dig., VI, % 15, 8 3. — g Gaiii», Dig., vn, I, 3, g 1. — 7 Gains, au Dig., IX, 11, 2, g 2. — » S<îaB\ au Dig., XV, 11, 59. Cf. Marcien, ibid., XXXU,iii, 95. — » Pompoi au Dig,, XXI, i, 48.
LtS ESCLAVES. 151
l'esclave à Tanimal est complète, a Un esclave porté à s'enfuir est-il entaché d'un vice qui doive être déclaré par le vendeur? demande Ulpien. Non: l'édit des édites curules ne parle que des vices du corps, et celui-ci est un vice de l'âme ; il eij est de même, dans l'opinion de quelques-uns, pour les chevaux peureux et récalcitrants : c'est un vice de l'âme et non du corps; il n'est pas nécessaire de le déclarer*. t> Et plus loin : <r Un esclave dont la langue est coupée doitil être considéré comme malade? Ofilius a résolu la question en ce qui concerne les chevaux, qui, dit-il, en pareil cas, doivent être jugés malades ^ » On peut rapprocher de ces textes le célèbre conseil de Gaton au père de famille économe : « Qu'il vende les vieux bœufs, les veaux et les agneaux sevrés, la laine, les peaux, les vieilles voitures, les vieilles ferrailles, le ^eil esclave, l'esclave malade ^ »
Légalement l'esclave était donc un meuble, res mo^ hUis; au point de vue commercial et douanier, c'était une marchandise, m^ric. Quelques jurisconsultes reculaient devant cette appellation : « Le mot marchan- Use ne comprend pas les hommes, selon Mêla, dit Africanus; c'est pourquoi il donne aux maquignons (mango7ies) le nom de venaliciarii et non de marchands: et il a raison*. » En fait, l'esclave était traité comme une marchandise. M. Léon Rénier a publié le I tarif douanier de Zraia, en Afrique, l'ancienne colonie romaine Julia Zarai. Les esclaves, les chevaux, l.es ju- - , ments, mulets et mules payent, par tête, le même droit,
« Ulpien, au Dig.y XXI, i, 4, g 3. — 2 uipien, ibid., 8. — s Catort, Ùe Re ruêt.^ 2. — * Africanus, au Dlg.^ L, xvi, 207:
9K£ ia i«;tt3e. <â23if X3H: Ô^ ?t^ LHiti:CiH*€Siimi>GK. hh sc&r- •tnailtî iiiitS2:ilC ZOâstiT iiUïS Ji* -:;:»*C£ZII^ 'ii-EL ftirOMQe
Siiff^'iai -esiia'ïîî' -fzi ^tiii ^ri. ici lîT-praifff 5?- foj-ts ISA «àrwcC iir ôt:>i:a:2rt '*l;"^•^»^ '•. i ï ixic: .0*5- jiîc^ «râ Je Aiûct ^tàh àti-- «?::cEci>^ -lîi'Ji- »î* izliii ZuraÎL •d'aniitrô?
MorcKS dCr^ [es ■^Huïi-ri'ît;' * fpa*f^: A^th ^-assrsû hs^ wardbQiii&»»rf ipsiyMtt rÊf:i;Vc*- »'jc':-<i lis* «àm^ FAfM^a-
âci?-, •^!artw:*- t-i-i* -i* liiêi. rï-ji."!^, Atrûa, ï-^. s^arbre. cmnaEEke^ arc-jccie- f^urî^inis. &.il*?s in:«CQatîqBie>, en-
L'as^mr[;}:î»>fl tie r«^s:îa«<î i rinrmal se ocmtînuait jiiEsfpK fians L-^ iiiliiiie< r^Litiotis «ie rkoamie, de la femiiK, liîîf eniints. qui d^Lstltu*?!!!: Li TÎe de Ëimille. En droLt, la t'imille assistait pii:> p«xir Tesiirlave. Il n'était épom. p«êrv «ja mAr?, tja'iTjtazit ipie rhamanité oa rintéf >èt da imiitre le permettait.
UunioD de< «<4:IaTes ne portait pas le nom de ma* riage. < I^ Hen.'ule ! a-t-on Jamais vu cela"? s'écriaient certains spartateors d'une coaiédie »ie Plante : des mariages fes^Tlaves! un esclave prendre une épouse!
■ Lt*i)tt RnoifT. fi.n^nptoiLi fe "A'/t'-uf, LUI: «•:*. Ripfort atirtssé au proies nwiwfre «^ iMf;/«rru?, Momtenr du »> .iifOîUJbre l!^>S. — * Quinûlieu^ Di!n:i(ML. ox\l^ — * Marcku, au. Dùj.^ \2L\UL, n, 16, g 7. —
C'est contraire à la coutume de tous les peuples * . » L'esprit de calcul que les Romains portaient en toute chose présidait quelquefois aux plus intimes détails de la vie domestique de leurs esclaves. Tel d'entre ceuxci, le villicus, par exemple, ou le berger, devait toujours avoir une femme ^ : c'était l'intérêt du maître, qui attachait ainsi plus étroitement l'esclave à l'exploitation. Bien que, selon le mot d'un jurisconsulte, on n'achète pas des femmes esclaves, pour leur faire produire des enfants comme un champ produit des fruits % il y avait des maîtres qui spéculaient sur les accroissements de cette nature. Ils trouvaient un avantage à posséder, selon la brutale expression de Marcien, « un ventre et des enfants, » ventrem cuni liberis *. Quelquesuns promettaient la liberté à leur esclave quand elle aurait eu trois enfants"; d'autres l'affranchissaient quand elle en avait eu davantage^ ou quand elle avait mis au monde un enfant màle\ Ceux-ci tenaient à acquérir des femmes esclaves d'une fécondité déjà éprouvée, et les jurisconsultes décidaient que si une esclave, vendue comme féconde, se trouvait stérile, )a condition du contrat n'ayant pas été réalisée, la résolution de la vente devait être prononcée ^ D'aulres maîtres défendaient à leurs esclaves d'avoir des enfants. Columelle semble dire que l'on permettait rarement le mariage aux esclaves occupés de la confection et du soin des provisions de bouche, pistores, œciy cellarii ^. lie
« Plautc, Casina, Prologus, 68-70. — 2 Varron, De Re rust., ï, 17; II, I. — 3 Ulpien, au Dig.y V, m, 27. — * Marcien, 'au Dig-^ XXX, i, 21.— îi Tryphoninus, ihid.y I, v, 15. — 6 Columelle, ï, 8. — "^ Ulpien, au%.,XXXIV, V, 10, g 1. — 8 Paul, ïb'ul, XXIX, 1. Cf. Ulpien, ibUl., WU I, 1^- — ^ Columelle, Xll, 4.
154 LES ESCUVES.
vieux Gaton, t ayant observé, dit naïvement Plutarqucî, que ce qui rend le plus ordinairement les esclaves paresseux et disposés à mal faire, c'est l'amour, établit que ses esclaves ne pourraient avoir commerce avec leurs compagnes qu'en certains temps, pour une certaine pièce d'argent qu'il fixa, avec défense d'approcher jamais d'une femme étrangère à la maison*.» Les maîtres sévères, dit Tertullien, ne permettaient à leurs esclaves de s'unir qu'entre eux^ et leur interdisaient de prendre un mari ou une femme dans une maison étrangère ^ L'intérêt du maître le poussait quelquefois au crime : un testateur, raconte Ulpien d'après le jurisconsulte Julien, ayant donné la liberté à son esclave Aréthusa si elle mettait au monde trois enfants, l'héritier, pour empêcher l'accomplissement de la condition, donna à cette malheureuse des breuvages abortifs. L'esclave, conclut humainement le jurisconsulte, devra recevoir la Hberté, puisque c'est par la fraude de l'héritier que la condition ne s'accomplit pas ^ ; mais cet exemple montre quelle était la situation des femmes esclaves, qui ne pouvaient être mères sans la permission de leurs maîtres.
Là où celui-ci permettait à deux esclaves de vivre ensemble, de partager la même tente, selon l'expression consacrée {contubernium), leur union demeurait fragile et sans dignité. Aucune loi n'y présidait. Pour écarter toute idée d'un mariage possible entre les esclaves, le droit romain déclarait formellement qu6 d'esclave à esclave il ne pouvait y avoir d'adultère;
* Plutarque, Cato majora 21. — 2 Tertullien, Ad nxorem, II, 8. -^ 3 Ulpien, au Dig., XL, vil, 3, g 16.
chacun était libre de violer le conlubernium de son compagnon d'esclavage*. L'union des esclaves n'était protégée ou réglementée qu'autant que le maître le voulait. Le plus souvent il ne s'en occupait pas. « Parmi nous, dit l'esclave du Querolus, il n'y a pas de jalousie : tout est à tous ^ » Une comédie de Plante ^ et plusieurs inscriptions romaines * montrent la même esclave épouse à la fois de deux de ses compagnons d'esclavage. Une autre inscription mentionne un esclave mari de sa sœur^ Le droit romain ne reconnaît pas de parenté entre les esclaves \ Ce n'est que par grâce que l'on consent à leur donner les noms de pères, de fds, de frères ^ . Quand les esclaves ont été rendus libres par l'affranchissement, la loi interdit formellefnent au père d'épouser sa fille, au frère de devenir le mari de sa sœur, au fils de se marier avec sa mère * ; tant que dure l'esclavage, il n'existe, pour les cas les plus monstrueux, aucune prohibition, aucun empêchement légal.
Rien ne garantissait la durée des unions d'esclaves. Le maître pouvait séparer l'un de l'autre l'homme et la femme qui avaient contracté le contubernium. Il pouvait envoyer l'un dans un domaine éloigné, conserver l'autre près de lui ; vendre l'un des deux ; les obliger à contracter d'autres liens. Même sans intention cruelle du maître, de telles séparations devaient
^ Dioclétien, anno 290, au Code Just.y IX, ix, 23. Cf. Papinien, au %., XLVni, V, 6. — 2 Querolus, H, ;v. — J» Le Stichus. — * Orelli, 2836; Henzen, 6294. — ^ Monimsen, Inscr.regni iVeap., 7072. — 6 Ad leges scrviles cognationes non pertinent. Paul, au /)igf., XXXVHI, x, iO, g 5; cf. Ulpien, ibid., viii, 1, g 2. — 7 paul, i. c. — « Paul, Pomponius, au Dig.^ XXHI, ii, 8, 14, § 2; mais cette prohibition n'a lieu •lue si ex servitute manumissi sunt.
être fréquentes. Elles pouvaient résulter du partage d'une succession, d'une saisie, d'une vente forcée. Un maître humain, gui avait respecté l'amour de deux esclaves, les vendra peut-être à un maître sans entrailles, qui les séparera. Disons-le à la louange des maîtres antiques, il s'en est trouvé d'assez généreux pour vendre moins cher, minorato pretio, un couple d'esclaves mariés, à condition que l'acheteur les conserverait toujours avec lui et les laisserait libres en mourant*. Quelquefois, cependant, le bienfait du maître anéantissait, malgré lui, l'union de deux esclaves. Un maître affranchit par testament un esclave : il omet de donner à la contubernalis de celui-ci la liberté. Si l'affranchi n'est pas assez riche pour racheter sa compagne, ou si l'héritier refuse de la vendre, ces deux malheureux sont à jamais séparés. Un esclave espagnol avait été ainsi affranchi par testament; son maître lui avait en outre légué quelques biens. Il les abandonna à l'héritier en échange de la liberté de sa compagne, niliil prœter optimum pretium libertatis uxoris suœ abstulit *. Quelquefois un testateur, en affranchissant son esclave, lui léguait sa contubernalis^; l'ancien esclave affranchissait à son tour celle-ci et contractait avec elle un mariage légal, devenant ainsi, comme disent tant d'inscriptions, « son patron en même temps que son époux, » patronnas idem conjux. C'étaient là les heureux; mais qui dira les souffrances des autres? Les jurisconsultes du m* siècle n'y furent point insensibles, et tentèrent de diminuer par une interprétation
1 Scœvola, au Dig.y XVÏlï, vu, iO. — 2 Corpus inscr. lat., t. H, 2265. — 3 Scœvola, au Dig.y XXXH, iir, 41, g ± Cf. Pétrone, Sa- Ujric.y 71.
humaine des actes juridiques les causes de séparation dbS esclaves mariés. Sur deux points Ulpien présente des solutions favorables au maintien de leur union. Quand une exploitation agricole a été léguée, les esclaves qui y exercent divers métiers sont compris dans le legs : il faut supposer, dit le jurisconsulte, que, dans l'intention du testateur, leurs femmes et leurs enfants habitant avec eux y sont compris également ; car on ne peut présumer chez le testateur la volonté de leur imposer une séparation cruelle *. Cette solution est bien timide; elle ne va point contre Tintention qu'aurait formellement exprimée un testateur; elle tente seulement de faire triompher h la faveur de son silence une présomption d'humanité. Une consultation inspirée par les mêmes principes, mais plus hardie, est donnée par Ulpien en matière d'action rédhibitoire. Plusieurs esclaves ont été vendus ensemble ; ce sont des parents et des enfants, ou des frères, ou a des personnes unies par le lien du contubernium , > personis contubernio sibi conjunctis; si l'un des deux esclaves objets de la vente était, lors du contrat, atteint d'une maladie, et que l'action rédhibitoire soit exercée par l'acheteur, la vente ne sera pas rescindée pour le seul \t I esclave malade, mais aussi pour ceux unis avec lui par des liens de parenté ou de contubernium ; les séparer, en retenant l'un et en rendant l'autre, serait, dit le jurisconsulte, « un acte impie, » ad pietatis rationem ii-| ojfensam^. Belle parole, presque chrétienne, digne du ministre d'Alexandre Sévère. Il n'en faut point cepen-
oc
ï Ulpien, au Dig., XXXUI, vn, 12, §7.-2 Ulpien, au Dig., XXi, I, 35. Cf. Paul, ibid. 39.
dant exagérer la portée ; les causes de séparation des contubernales étaient innombrables, et sur deux points seulement, en matière de legs d'une villa exploitée par des esclaves et en matière d'action rédhibitoire, Ulpien fait entendre de généreuses réserves. On va voir dans les rapports des pères et des mères esclaves avec leurs enfants cette « piété » dont parle le jurisconsulte souvent offensée, et quelquefois par des soiulions d'Ulpien lui-même.
En droit pur, les enfants des esclaves étaient un produit, au même titre que les fruits des arbres et les petits des animaux domestiques. Gains énumère parmi les choses futures susceptibles d'hypothèque « les fruits pendants aux branches, l'enfant d'une esclave enceinte, les petits que donneront les brebis*. » Paul déclare que (( les fruits, l'enfant de l'esclave, le petit de l'animal, peuvent être usucapés^ > Mais les choses volées , ni leurs produits ne le peuvent être ; c'est pourquoi, dit Ulpien, < l'héritier du voleur ne peut devenir propriétaire par usucapion du petit de la vache ou de l'en- ifaut de l'esclave volées par son auteur '. » La compa- ^ raison est partout poursuivie : ainsi, « ne sera pas -. considéré comme ayant eu l'intention de voler, dit ^ Gains, l'usufruitier qui, sachant que les produits des ^ troupeaux dont il a l'usufruit lui appartiennent, a cru ^ qu'il en était de même pour l'enfant de l'esclave usu- --^ fructuaire, et l'a vendu *. » Au contraire de l'usufrui- /-' tier, « le fidéicommissaire chargé de restituer une u^ hérédité ne pourra conserver ni l'enfant de Tesclave ni L
1 Gaius, au Dig., XX, l, 15. — «Paul, iWd., XLl, uii 4, § 5. ^ » in-j^ pien, ibid,, XLI, m, 10, J 2. -- * Gaius, ibid., 36, j t.
les petits des animaux faisant partie du fidéicommis *. > Il serait facile de citer un grand nombre d'autres textes rapprochant et assimilant \espartus ancillarum et les fœtus pecorum ^.
En fait, l'enfant né esclave n'appartenait guère plus à son père et à sa mère que le petit animal domestique. Davusne donnait pas naissance à de petits Davi, mais à de petits Mithridates ou de petits Alexandres qui, à peine nés, se confondaient dans la foule des esclaves sans même que la communauté de nom les rattachât à leur père. Le maître dirigeait leur éducation ; il jouait dans la maison le rôle que les socialistes modernes voudraient donner à l'Etat. Quelquefois, pour que les femmes esclaves ne fussent pas détournées de leur travail par le soin de leurs enfants, on confiait ceux-ci, plusieurs ensemble, à une nourrice commune ou mêm« à un père nourricier ', et, plus tard, à un pédagogue chargé de les dresser *. Naissait-il trop de petits esclaves? le maître renonçait à les élever ; il les exposait. Quelquefois un curieux procès avait lieu à ce sujet entre le mari et la femme : les esclaves contenues dans la dot de celle-ci étaient trop fécondes, le mari refusait de nourrir leurs enfants ; la femme, qui voyait dans la naissance de nouveaux esclaves un accroissement de capital dotal, voulait, au contraire, qu'ils fussent élevés ; les jurisconsultes décident qu'elle peut, dans ce cas, diriger une action contre son mari*. De tels procès devaient être peu fréquents du temps de Clément d'Alexandrie : seô contemporaines préféraient, dit-il,
1 Pàpinien, ibid.^ XXXVI, i, 58, g!4. ~> s Ulpièn, Tryphoninus, ibid., iV, il, 12; XV, I, 57, 8 2; XIlHI, vîli, 8, g 8. -- « HenBen, 62Ô6, 6258, 6260. — ♦ Ihid., 6291. — b julien, au Dig., XXIV, m, ZU\k.
i50 LES ESCLAVES,
-^ soit à quelque animal : Ursus, Lupus, Lcopardus * ; — soit tout simplement au marchand par qui Tesclave avait été vendue La mode était pour beaucoup dans le choix de ces noms : « Quels sont, dit Varron, les maîtres qui donnent aujourd'hui à leurs esclaves des noms tombés en désuétude ^ ? »
Au point de vue légal, l'esclave n'était pas une personne*. Dans les lois, dans les actes administratifs, dans les contrats privés, dans les dispositions testamentaires, il est toujours assimilé à l'animal ou à la chose. (( Un esclave ou un autre animal, » dit quelque part Ulpien, servus vel animal aliud^, Gaius définit l'usufruit « un droit qui s'étend non-seulement sur les fonds et les maisons, mais encore sur les esclaves, les bêtes et les autres choses, » in servis et ju^ mentis cœterisque rebiis^,hdi loi Aquilia de damno infecto condamne à une même réparation celui qui a tué un esclave et celui qui a tué une bête de somme, « égalant ainsi, remarque Gaius, nos esclaves et les animaux qui composent proprement le bétail domestique, comme les brebis, les chèvres, les bœufs, les chevaux, les mules, les ânes\ » Un testateur lègue « un domaine avec tout son mobilier, les esclavQS et les autres choses qui s'y trouvent®. » « Les actions édilitiennes, dit Pomponius, peuvent être intentées au sujet non* seulement des esclaves, mais de tous les animaux®. » En matière de vices rédhibitoires, l'assimilation de
< Orelli, 2980, 4049.— 2 Varron, i. c. — ^ !bid., IX, 2^2, — * tlpieii, au Dig., II, vn, 3. — « Ulpien, au Dig.y VI, 'l, 15, Jj 3. — c Gaius, au Dig,, VII, I, 3, n. — 7 Gaius, au Dig., IX, 11, 2, g 2. — » SccDvola^ au Dig., XV, 11, 59. Cf. Marcien, ibid.y XXXIl,ui, 95. -^ » Pomponius j au Dig., XXI, i, 48.
d'un legs distinct seront appréhendés par le légataire *. On donne hypothèque sur Tenfant à naître d'une esclave ^: il deviendra la propriété du créancier. On lègue à une femme esclave sa liberté, sous condition ; avant que la condition ait été réalisée, l'esclave donne le jour à un enfant : celui-ci sera la propriété des héritiers du testateur, quand même la condition à laquelle est subordonnée la liberté de la mère s'accomplirait plus tard *. Une femme esclave est aliénée par un débiteur en fraude de ses créanciers ; elle conçoit et met au monde un enfant avant que l'action en rescision de la vente ait été- intentée : la mère devra être restituée, mais l'enfant demeurera la propriété de l'acheteur *. Si l'on revendique une esclave enceinte et que l'on perde son procès, Yexceptio rei judicatœ ne s'oppose pas à ce qu'on revendique ensuite l'enfant auquel elle aura donné le jour *. Enfin l'enfant de l'esclave, lepartusancillœ^ est susceptible d'usucapion ®, même dans le cas où la mère ne pourrait être usucapée '.
Le pouvoir du père esclave sur ses enfants est tellement nul, qu'un des encouragements dont se servaient les maîtres pour exciter leurs serviteurs au travail était celui-ci: a Donnez-vous de la peine, cultivez avec soin, et par mon testament j'ordonnerai à mon fils de vous faire don de vos enfants *. » Les inscriptions nous
1 Pomponius, ibid., XXXIII, vni,*3. — 2 Gaius, ibid., XX, i, 15. — 3 Âlexandi'e Sévère, anno 226, au Code Just.y Vil, iv, 3. Cf. tJlpien, au Dig.y XL, vu, 16. ~ ♦ Venuleius, au Dig., XLII, viii, 25, g 4, 5. — 5 Ulpien, ibid., XLIV, 11, 7. — s Paul, Julien, ibid., XLI, m, 4, g 5, 33. — ^ Julien, Ulpien, ibid., XLI, iv, 9, 10; XLVII, 11, 48, g 5.-8 uipien, au Dig. XXXH, lli, 68*
i5£ LES ESCLAVES.
1 denier et demi; un tapis de table et une tunique sont égaleipent tarifés à 1 denier et demi ^ . Quintilien met en scène, dans une de ses DeclamationeSy un marchand faisant passer sous le costume d'un homme libre un esclave d'un grand prix, afin d'éviter de payer un droit de douane élevé ^; il y avait des ports où le droit était fixe, comme celui de Julia Zarai, d'autres où il était proportionnel à la valeur de l'esclave. Marcien cite les eunuques (spadones) parmi les marchandises payant l'impôt \ Qu'on lise dans l'Apocalypse rénumération des marchandises qu'achetait la grande Babylone, c'est-à-dire Rome : a Objets d'or ci d'argent, pierres précieuses, perles, fin lin, pourpre, soie, écarlate, bois de thuia, ivoire, airain, fer, marbre, cinname, amome, parfums, huiles aromatiques, encens, vin, huile, fleur de farine, froment, bétail, brebis, chevaux, chars, corps et âmes d'hommes, »
L'assimilation de l'esclave à l'animal se continuait jusque dans les intimes relations de l'homme, de la femme, des enfants, qui constituent la vie de famille. En droit, la famille n'existait pas pour l'esclave. 11 n'était époux, père ou mère, qu'autant que l'humanité ou l'intérêt du maître le permettait.
L'union des esclaves ne portait pas le nom de inariage. « Par Hercule! a-t-on jamais vu cela? s'écriaient certains spectateurs d'une comédie de Plante : des mariages d'esclaves ! un esclave prendre une épouse !
* LéonRénior, Inscriptions de rAJgérie, LUI; cf. Rapport adressé au prince ministre de VAlgérie^ Moniteur du 6 déccmlire 1858. — 2 Quintilien, Declam., cccxl. — 3 Mcarcicn, au Dig., XXXIX, iv, 16, g 7. — * Apocalypse^ xviii, 12-13.
u maître ou du juge pouvait réduire un esclave à cette iluation. On était libre de vendre son esclave sous la ondition que son nouveau maître ne l'affranchirait imais ;. on pouvait le léguer en imposant au légataire obligation de le maintenir dans une servitude perpéiielle ; enfin les magistrats avaientle droitde condamner n esclave à ne pouvoir jamais recevoir valablement la berté *. Les jurisconsultes les plus renommés par leur umanité n'ont pas un mot de blâme contre cette srrible aggravation de l'esclavage, ce lasciate ogni peranza.
Certaines punitions domestiques avaient presque le nême effet. Quand on envoyait à la campagne un esclave dont on était mécontent, c'était souvent pour le •anger dans la catégorie de ceux qui travaillaient enchaînés et couchaient en prison, les compeditij les :incti. J'ai déjà fait allusion à ces prisons domestiques, auxquelles les Romains donnaient le nom d'ergastulum. Il est probable que les malheureux qui y étaient enk'oyés y demeuraient ensuite oubliés du maître, n'ayant }our la plupart aucun moyen de regagner sa faveur ou Tacheter la liberté. Ils portaient des fers aux pieds et lux mains; leur visage avait été marqué au fer rouge '. j3l nuit ils avaient pour abri « une prison souterraine, lussi saine que possible, éclairée par des fenêtres nom- )reuses. étroites, assez exhaussées pour qu'on n'y )uisse atteindre avec la main ^ > Golumelle recomnande au maître d'avoir soin que les surveillants aux- [uels ils obéissent, c'est-à-dire le villicuSy les conduc-
1 Modestin, Marcien, au Dig., XL, vu, 25; ix, 9,§2. — s Vincti pees, damnatsB manus inscriptique vultus. Pline, Hist. nat.j XVUI, 4j - 3 Golumelle, I, 6.
leurs des travaux {operum magistri), les geôliers {ergastiilarii) ^ n'abusent point de la situation de ces infortunés, soit en les laissant manquer de vêtements et des choses nécessaires à la vie, soit en les traitant avec injustice, cruauté et cupidité ^
Plus infortunés peut-être étaient les esclaves que leur maître employait, le plus souvent comme punition, à l'exploitation des mines et des carrières. Voici en quels termes un maître, dans une comédie de Plaute, condamne un de ses esclaves au travail des mines :
(L Conduisez-le là où on le chargera d'épaisses et pe- '. santés chaînes. De là il ira dans la carrière... La nuit, il sera gardé enchaîné; le jour, il travaillera dans le souterrain à l'extraction des pierres. Il y souffrira longtemps; on ne lui fera pas grâce d'un seul jour. , Qu'on le mène donc d'abord au forgeron, qui lui riyera ', aux pieds de lourdes entraves ; puis qu'on le conduise en dehors de la ville, à mon affranchi chargé de l'ad- ■ ministration des carrières : et qu'on ait soin que là il | vive plus misérable que les plus misérables. ^ » j'
Et quand le malheureux enfin délivré revoit la lu- ' mière du jour, sa première parole est celle-ci : ( .
(( J'ai vu souvent les tourments des enfers repré- j'^ sentes en peinture; mais le lieu d'où je viens est lei véritable enfer. C'est là que le corps est tout entier (^ brisé par le travail et la fatigue ^ » .j| •'
Le sort des esclaves condamnés à tourner la meule i^ ou à pétrir la farine, quelquefois « jusqu'à. la mort *, » i ' était aussi dur. Qu'on lise la description si connue^ qu'en donne Apulée :
1 Columelle, I, 8. — 2 Plautc, Captivi, HI, v, 63-80. — 3 /Wd., V, i? J ti'U. — * Térence, Andria, I, u» 8; Plaute, BacchideSy IV, vi, 732.
«Dieux! quels pauvres petits hommes! la peau iide toute mouchetée de coups de fouet; de misérables allons couvrent leur dos meurtri; quelques-uns, )ur tout vêtement, portent un tablier autour des ins; tous n'ont que des lambeaux de tunique qui issent voir leur nudité. Marqués au front, la tête sée, les pieds serrés par un anneau; le corps derme par le feu, les paupières rongées par la fumée ûlante et les ténèbres enflammées, les yeux presque ivés de lumière; saupoudrés, comme des athlètes, une sale et blafarde poussière de farine *. » Plaute, dont la Muse semble avoir visité tous les rcles de cet enfer de l'esclavage, a peint en quelques ots l'intérieur du pùtrinum; on croirait lire un tert de Dante :
« Là pleurent les méchants esclaves qui mangent la \lenta; là retentissent le bruit des fouets et le cli* letis des chaînes ; là le cuir des bœufs morts déchire peau des hommes vivants ^ »
Je ne veux rien exagérer. Les situations qui viennent Hre décrites étaient certainement exceptionnelles, m que les esclaves des ergastules, des mines et des ulangeries formassent une partie considérable de la palation servile à l'époque romaine. Les esclaves mesliques, les urbana mancipia^ pouvaient être ureux, au sens matériel du mot, autant que le bonnr peut appartenir à des hommes qui n'ont à eux ni ir pudeur ni celle de leurs enfants, qui n'ont pas de niUe assurée, qui vivent suspendus aux caprices d'un dire souvent cruel ou dissolu. Ils souffraient cer*
Apulée, Metam., ix. — 2 piaute, Asinaria, ï, i, 20-^3
tainement beaucoup moins que les esclaves condamnés « à porter la chaîne et à garder au front la marque ineffaçable du fer rouge *. » Quelques-uns, dans les maisons riches, parvenaient à des situations qui . eussent été prospères et enviables, si elles avaient été ; moins fragiles. Tous, même les plus misérables, avaient dans leur existence des éclairs de joie grossière, des fêtes des sens, des débordements passagers de satisfactions animales. Plaute, Horace, nous ont laissé le tableau de ces orgies permises aux esclaves. € Les maîtres, a dit M. Wallon, ne cherchaient point à régler cette fougue brutale ni à contenir ces débordements, plus sûrs de retrouver l'esclave quand se seraient dissipés en de pareils désordres ses aveugles et irrésistibles instincts de liberté ^. » Bien des esclaves,^ pour échapper à la triste réalité, se tuaient volontiers de débauche et d'orgie ; ils se disaient à eux-mêmes ce qu'un d'eux n'a pas craint de faire graver sur som tombeau : « Le bain, le vin et Vénus détruisent noi( corps, mais nous font vivre ^ » Quelquefois la tristessij^ d'espérances trompées les jetait dans un grossier malér^ rialisme : « La Fortune, dit l'épitaphe d'une femi esclave, promet beaucoup de choses à beaucoup, el ne les donne àpersonne. Vivez au jour le. jour, jouiî de l'heure présente, car on n'a rien a soi *. > Un imil teur de Plaute, dans une comédie écrite au iv* ou siècle, a dépeint le dévergondage toléré chez les esclav^^
1 Valère Maxime, VI, vm, 7. — » Wallon, Hi$U de Vescl. dans fi t. I, p. 334. — 3 balneà, vinà, venus corrumpunt corpora m
SET VITAM FACIUNT. OrcUi, 4516. — * FORTUNA SPONDET HOLTA MOU PR^STAT NEMINI. VIVE IN DIES ET HORAS, NAM PROPRIUM EST NIEIL.
4806. Cf. Henzen, 6234.
en termes d'une crudité si grande qu'il est impossible d'en donner la traduction littérale : il les montre tombant de sommeil pendant le jour, mais faisant de la nuit une débauche continuelle, vivant dans une promiscuité bestiale, « dans une orgie et une licence que l'on ne souffrirait pas chez des hommes libres ; » au milieu de l'abrutissement et de l'étourdissement causés par « ces noces quotidiennes, » ils finissaient par « perdre jusqu'au désir d'être affranchis *. >
C'est à ce point que travaillait à les amener la tolérance savante des maîtres. Ceux-ci, qui avaient peur de leurs esclaves, préféraient aux qualités énergiques cette mollesse et cette indolence; ils se sentaient moins menacés. Les esclaves les plus intelligents, dit Golumelle, sont aussi les plus mauvais ". c Caton voulait qu'un esclave travaillât toujours ou qu'il dormît ; et il aimait fort les esclaves dormeurs, persuadé qu'ils étaient plus doux que ceux qui aimaient à veiller '. » € Je ne sais si j'ai cela de commun avec les autres maîtres, dit un écrivain païen du iv* siècle, l'agronome Palladius; mais je /emarque que le caractère des esclaves est de donner toujours dans les extrêmes. Tant il est vrai que dans cette condition les meilleurs penchants se dénaturent et qu'il n'est de qualité qui ne puisse y devenir un défaut. Une nature prompte chez eux est toujours près du mal. La paresse, du moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent à l'indolence et moins ils sont portés au crime * . »
Cette mollesse, cette indolence passive, ces grossiers
1 Querolus, II, iv. — 2 Golumelle, I, 8. — 3 Plutarque, Cato major ^ 20. — * Palladius, De Re rusticat XII, Proemium.
débordements étaient, chez beaucoup, une des formes du désespoir. Veut-on savoir quelle était au fond la disposition d'esprit, la désolation des esclaves domestiques les mieux traités, les moins malheureux? Le maître le plus doux, le plus humain nous le montrera. « Il faut nous accommoder, ditSénèque, du service de gens qui pleurent et nous détestent, » flentium detes" tantiumque ministeriis utendum * .
Le plus remarquable effet de ce désespoir qui rongeait l'âme des esclaves, c'était le peu de cas que beaucoup d'entre eux faisaient de la vie et l'indifférence , résignée avec laquelle ils supportaient la souffrance , physique. Ils étaient comme lassés de l'une, endurcis . à l'autre. On les voyait se complaire en des témérités inutiles ou courir d'eux-mêmes au-devant de la dou- , leur. Ces désespérés étaient réputés de mauvais es- , claves. « Celui qui est devenu téméraire par mépris ! de la mort est un détestable serviteur, » dit Sénèque *. ^ Il y avait des esclaves tellement fatigués de la vie, ;' tellement saturés d'outrages, qu'ils demandaient à être , roués de coups plutôt que souffletés, chargés de : chaînes ou tués plutôt qu'injuriés ^ On connaît le trait héroïque d'Épictète, esclave de l'affranchi Épa- l phrodite. Son maître s'amusait à lui tordre la jambe : I « Vous la casserez, » dit Épictète. La jambe se cassa en \ effet : « Je vous l'avais bien dit, » ajouta-t-il tranquille- i^ ment. Ce qui, chez l'esclave stoïcien, était tranquillité |^ d'âme, chez d'autres était désespoir. Dans une comédie i. de Plante, un maître ordonne de lier les mains de son ''',
i Sénèque, De tranquillitate animt, 9.— 2 id., De Benef.j H, 35.— , B \d , De constantia sapientiSy 4.
esclave : « Je suis à toi, dit celui-ci avec indifférence, mes mains sont à toi, fais-les couper si tu veux * . * On raconte qu'un esclave accusé d'un meurtre qui n'avait pas été commis ne se donna pas la peine de se justifier : il s'avoua coupable et subit le dernier supplice. L'homme que l'on avait cru assassiné revint quelque temps après ^
De ce mépris de la mort au suicide il n'y avait qu'un pas ; les esclaves le franchissaient souvent. « C'est un mauvais esclave, dit Ulpien, celui qui a fait quelque effort pour hâter la fin de sa vie : par exemple, s^il a préparé une corde pour se pendre, ou s'il a essayé de boire du poison, ou s'il s'est précipité d'un lieu élevé, ou s'il a fait un acte quelconque dans lequel il pouvait espérer trouver la mort, quand même cet esclave serait incapable d'oser contre les autres ce qu'il ose contre lui-même ^ » « La colère des maîtres, avait déjà dit Sénèque, pousse certains esclaves à s'enfuir, d'autres à se donner la mort*. » S'enfuir, se tuer, n'étaient pour ces malheureux que deux moyens différents d'échapper à leur sort. Ulpien recherche, avec ce sangfroid qui ne l'abandonne jamais, à quels caractères on reconnaît un esclave fugitif. « L'esclave, dit-il, qui a quitté la maison de son maître pour aller se précipiter d'un lieu élevé ne peut pas plus être considéré comme fugitif que celui qui est monté au haut de cette maison pour se jeter de là à terre et se donner ainsi la mort... De même, selon Gaelius, l'esclave qui s'est précipité lui-même dans le Tibre pour se noyer n'est pas un
* Plaute, Captivi, HI, v, 10. — a Valère Maxime, Vni, iv, 1. — 3 Ulpien, au Dig., XXI, i, 23, § 3. — ♦ Sénèque, De Ira^ UI, 5.
170 LES ESCUYES.
fugitif, à moins que, ayant d'abord quitté la maison de son maître avec la pensée de s'enfuir, il n'ait que plus tard changé de dessein, et pris la résolution de se donner la mort; il en est de même de celui qui s'est jeté du haut d'un pont*. » On sent au calme de ce langage que de tels exemples sont fréquents. Dans le roman d'Apulée, un cuisinier qui s'est laissé dérober un morceau de viande va pour se pendre, « ce qui est la mort ordinaire des esclaves, » dit l'auteur ^.
Il fallait que les souffrances de ces pauvres gens fussent bien grandes pour que le meilleur ami qu'ils aient eu dans l'antiquité romaine, celui qui les appelait eux-mêmes « d'humbles amis% » Sénèque, leur ait conseillé de se donner la mort et ait exalté à diverses reprises leurs suicides. « La servitude, dit-il, n'est pas, après tout, une chose si cruelle, puisque, dès que l'on est fatigué de son maître, on peut d'un bond s'élancer dans la liberté*. » Voici le dernier terme des consolations humaines quand on ne croit pas à une autre vie et qu'on regarde la mort comme « un néant qui réduit tout à néant ^ » Du reste, toute la philosophie morale de Sénèque, si on la considère de près, est fondée sur le suicide; aux misères qui accablent l'homme il ne trouve pas d'autre remède à opposer; et c'est là, à mes yeux, un argument bien fort contre ceux qui voient dans Sénèque un philosophe à demi chrétien, dont les doctrines et la morale auraient un rapport non pas seulement fortuit, mais volon-
1 Ulpien, au Dig., XXI, i, 17, §5.-2 Apulée, Metam,, VUI. - 3 Sénèque, Ep. 97. — * Sénèque, Consolatio ad Mardam, 20.— « Sénèque, Cons. ad 3/arctam, 19.
taire, avec renseignement apostolique ^ Voici le conseil donné par le philosophe non -seulement aux esclaves des particuliers, mais aux courtisans, ces esclaves des princes, dont la vie, au siècle de Tibère, de Gai us et de Néron, devait être une angoisse continuelle : « Partout où vous portez les yeux, vous apercevez la fin de vos maux. Voici un précipice; on peut descendre par là dans la liberté. Voici la mer, un fleuve, un puits; la liberté est au fond. Voici un arbre, court, tordu, stérile; la liberté pend à ses branches. Voici votre gorge ou^ votre cœur; percez-les, vous avez la liberté. Sont-ce là des morts trop cruelles, demandant trop à votre courage et à vos forces? cherchez-vous un chemin plus doux vers la liberté? Chaque veine de votre corps peut vous l'ouvrir ^ y> A ses amis, à ses disciples, à tous ceux à qui il propose cette triste théorie, il signale en même temps avec admiration les exemples de courage offerts par les suicides des esclaves et des gladiateurs ^. Il les présente comme modèles aux hommes libres effrayés de la mort volontaire. « Les hommes de la classe la plus vile, dil»;il, savent faire de grands efforts pour se dérober à leur condition; n'ayant pas le choix des instruments de mort, ils prennent tout ce qui tombe sous leur main, et se font des armes des objets les plus inoffensifs * n. Les derniers des esclaves, dit-il encore, « quand la
^ Lactance est beaucoup plus vrai, selon moi) quand il dit de Séuùque : Potuit esse verus Dei cultor, si quis ilii monstrasset. Div, Inst.^ Vf, 2^1. — Que Ton compare, sur cette question du suicide, les tristes conseils de Sénèque et les belles paroles de S. Augustin, De civitate Dei, I, 22-26. Il semble que Tévêque ait eu en vue, pour les réfuter, les théories du philosophe. — 2 Sénèque, Cons, ad Marciam, 20. — » Id., Ep.lO. — * Ibid.
douleur les a touchés de son aiguillon, se réveillent de leur torpeur et trompent la surveillance de leurs gardiens... La mort la plus ignoble est préférable à la servitude même la plus douce * ».
Remarquons les expressions dont se sert Sénèque quand il nous montre les esclaves, sous l'aiguillon de la souffrance, « se réveillant de leur torpeur. » Quel signe de désespoir que cette torpeur morale d'êtres s'abandonnant eux-mêmes, tombant dans la somnolence delà brute, « s' endurcissant sous le fouet comme des ânes % t> jusqu'à ce qu'une douleur aiguë vienne les réveiller ! Et quel autre trait que celui-ci, montrant les esclaves, pour se donner la mort, « trompant la surveillance de leurs gardiens! » Il semble en effet qu'une des préoccupations des maîtres antiques ait été de prévenir le suicide de leurs esclaves. Et on le comprend ; rien n'est contagieux comme l'exemple du suicide. Dans les nombreuses familiœ d'esclaves qui remplissaient les ateliers, les champs et les maisons, les maîtres devaient voir quelquefois avec terreur le suicide se propager comme une épidémie. Aussi écartaient-ils avec grand soin les malheureux qui avaient déjà tenté de se donner la mort; soit qu'ils eussent peur de ces désespérés, soit qu'ils craignissent que, par leurs exemples ou leurs discours, ils poussassent leurs compagnons à les imiter, ils refusaient d'acheter l'homme coupable d'une tentative de suicide ; et la loi voyait dans un tel antécédent un des vices qui donnaient droit à l'acheteur non averti d'avance de faire annuler la vente d'un esclave '. De leur côté les es-
* Sérrèque, Cons. ad Mardam. — 2 Plaute, PseudoluSf I, n, 133. — 9 Ulpien, au Dig,, XXI, 1, 1, § 1, 23, § 3.
LES ESCUVES. 173
claves, se défiant d'eux-mêmes, essayaient quelquefois de se prémunir contre la tentation du suicide; les statuts d'un collège funéraire de Lanuvium, composé en grande partie d'esclaves, déclarent que les associés ne contribueront pas aux funérailles de celui de ses membres qui se sera volontairement donné la mort : quisquis ex quacumque causa mortem sibi asciverit^ ejus ratio funeris non habebitur ^ .
Si le désespoir causait ces fréquents suicides d'esclaves, il devait également engendrer parmi eux un autre de ses effets, la folie. Ulpien, Paul, Javolénus, font allusion aux esclaves fous qui se trouvaient dans les maisons, étaient mis en vente ou affranchis ^ Sénèque parle dans une de ses lettres des gardiens qui dans les familiœ nombreuses étaient préposés à la surveillance des esclaves devenus fous ^. Si peu multipliés que soient ces témoignages, il est permis d'en conclure à la fréquence de la folie chez des malheureux que tout, dans leur existence physique et morale, semble y avoir prédisposés.
Ainsi brisée, devenue indifférente à tout, sans crainte et sans espérance, l'âme de l'esclave se trouvait au point où la politique des maîtres avait intérêt à l'ame-
1 Hcnzen, 6086. -«Au Dig., XXI, i, 1, § 6, 9; XXÎX, v, 3, g 11; IL. I, 26. — 3 II n'y avait pas d'hôpitaux de fous pendant les premiers ùècles de Vempire. Alexandre Sévère ordonne d^enfermer dans une Jirison les fotut quô Ton ne peut conserver dans les maisons. Cité par Upien, au /%., I» xvm, 3, g 1.
ner : elle avait acquis la souplesse et la flexibilité du fer qui, après avoir passé par la fournaise, a été longtemps battu. On lui pouvait donner toutes les formes, elle se pliait sans résistance à tous les caprices.
Le premier, le plus fréquent de ces caprices, était celui qui faisait de la beauté de l'esclave un objet de plaisir ou de spéculation. J'ai donné plus haut sur ce triste sujet assez de détails : je les compléterai par de rapides indications.
L'esclave, on le sait, quel que fût son sexe, n'avait pas la propriété de ce qui est le plus intime dans l'être humain, sa pudeur. « La loi Julia, dit Papinien, protège seulement l'honneur des personnes libres ^ i Qu'une esclave ait été séduite ou déshonorée, elle n'p pas d'action contre le coupable. Une mime a été en*, levée : le ravisseur, dit Cicéron, n'a fait qu'user d'ui droit traditionnel, vetere in scenicos jure^. Le maître seul peut obtenir des dommages intérêts, s'il voit dan; l'outrage infligé à son esclave une injure pour lui même ou une cause de diminution de valeur pour ^ propriété ^ « La lecture des actes de ton procès, écrj" Dioclétien à un certain Sossianus, nous a fait connaîtD tes débauches; cependant, comme il a été prouvé qi| tu as attenté à la pudeur d'esclaves seulement, et ncç de personnes libres, tu éviteras la note d'infamie, et^ réputation seule en souffrira*. » L'opinion publiqij était alors et fut longtemps encore indulgente pour il! crimes de cette nature ^ .
Si les esclaves étaient ainsi désarmés vis-à-vis dii
1 Papinien, au Dig., XLVUI, v, 6. — ^ Cicéron, Pro P/onoio, ^^'M 3 Papinien, Le. — * Dioclétien, anno 290, au Code Just., IX, ix, H s Cr. Constantia, anno 326, ibid., 29. ^
iers, ils Tétaient encore plus vis-à-vis de leurs maîtres. <on-seulement ceux-ci pouvaient abuser d'eux pour Leur propre satisfaction, mais ils avaient le droit d'en Taire jouir autrui. L'esclave, en cette matière comme en toute autre, était, selon un mot d'Aristote, c absolument privé de volonté. * » Le maître était pour lui, dit Ménandre, « la loi unique, l'arbitre absolu du juste et de l'injuste. x> A la fois « souffre-plaisir et souffredouleur % » l'esclave « n'avait pas le droit de dire non ^. J> Il était toujours à la disposition du maître *. Un riche a enlevé la fille d'un pauvre homme, la croyant esclave. « Tu savais bien qu'elle ne l'était pas, lui dit le père, autrement tu ne te serais pas donné la peine de l'enlever; tu l'aurais séduite par quelque petit présent, ou, si elle était demeurée indifférente, tu aurais demandé à son maître de te la prêter. D'ailleurs, en l'enlevant, tu as dû reconnaître qu'elle n'était pas esclave : ne t'a-t-elle pas résisté comme une femme libre ^? » L'esclave ne devait pas résister; elle devait se laisser « prêter » par son maître*. Oserai-je le dire? c'était là une des coutumes de l'hospitalité antique, une manière, dit Plante, de faire les honneurs de sa maison « gaiement et grandement, » hilare atqne ampliter"^. Même dans les circonstances les plus tragiques, un tel devoir n'était pas oublié. Crassus, proscrit par Marius, fut caché j)ar un de ses amis, nommé Pacianus, dans une caverne située au bord de la mer ; non-seulement celui-ci lui fournit la nourriture, mais
1 Aristote, Politique^ I, 5. — 2 Sénèque, De Provideniiay 3. — 3 Id., De Benef.y UI, 19. — * Horace, I Sat., 117. — s Quintilien, Declam. ceci. — 8 C'est peut-être à un prôt de cette nature que fait allusion Pomponiu8,auZMiy., XLVIII, xxvi, 10.— ' Plante, Mercator, I, i, 100.
il ordonna à deux jeunes filles esclaves d'aller partager la solitude du proscrit *.
Les esclaves ne se « prêtaient » pas toujours gratuitement : leur beauté était aussi un objet de spéculation 2. Les mœurs antiques ne connaissaient point nos délicatesses. Les gains les plus ignobles ne faisaient rougir personne : un Gaton, un Brutus, prêtaient à usure : un grand nombre de maîtres faisaient servir leurs esclaves au plus odieux trafic. On augmentait quelquefois leur valeur vénale par d'affreuses mutilations \ De tous les esclaves, ceux que Ton prostituait étaient ceux qui rapportaient le plus. Si une ouvrière valait 150 francs, une esclave destinée à la prostitution se vendait, dès le temps de Plante, c'est-à-dire à une époque où le luxe de Rome était bien loin d'avoir atteint son apogée, 5,800 francs*.
Non-seulement ceux dont l'instinct vicieux se prêtait facilement à ce triste sort, mais encore les plus honnêtement doués, des jeunes filles pures, des jeunes gens chastes, y pouvaient être contraints par la volonté de leurs maîtres; s'ils étaient de condition servile, ils n'avaient pas de recours efficace contre une telle oppression*. Une seule chose pouvait les en préserver; un maître antérieur, « mû par un sentiment d'aflfeclion et de pudeur, » avait quelquefois, en vendant l'esclave,
^ Plutarque, Mctrùtu Crasaus, — > Ulplen, Modestin, Paul, Poteponius, Gallistrate, au Dig., H, iv, 10, g 1 ; XVUt, i, 56| XXI» ii. 34; XXXVUI, I, 38; XL, vm, 6, 7; XLVU, ii, 39, 82, § 2; Code JusL, VU, vi, i, g 4; Vni, 41, 7. — 3 Sénèque, De Ira, I, 16; Quintilien, Dedam. CCCXL; In8t, Orat., V, 12, 17; Stace, SylvŒy IV, 3. 13. — * Plaute, Persa, IV, iv, 113. — ^ Adrien défendit de vendre resclave à un /^/lo sans justa causa : Spartien, AdrianuSy 18. Mais le maître (aij^t haitre ou alléguait quand \\ \e ^om^ùX xol*^ ^uiU catcto.
inséré dans le contrat une clause défendant de le prostituer, ne prostituatur \ Tite-Live, parlant d'Hispala Fecenia, dont les révélations firent découvrir la conjuration des Bacchanales, a sur elle un mot remarquable : « Cette courtisane, dit-il, eût été digne d'une autre situation; mais, quand elle était esclave, elle avait été pliée à ce métier*. » Certains esclaves, même après l'avoir subi par force, menaient, une fois affranchis, une vie pure et honorable; Septime-Sévère rendit à l'occasion d'une ancienne esclave ce rescrit rapporté par Ulpien : « Si une femme a été prostituée par son maître, sa réputation n'en doit pas être entachée quand elle est devenue libre \ » Valère Maxime parle d'un ancien esclave, P. Atilius Phaliscus, qui, dans son enfance, avait été livré de force par son maître à la prostitution, et qui, affranchi, chef de famille, fut le père le plus austère, le plus sévère gardien de la pureté de ses fils*.
Qu'on ne croie pas qu'un trafic de cette nature ait été réservé à ces industriels innommables que Plante, dans ses comédies, accable de ses traits les plus sanglants, à ces lenonesyèi ces lenœ qu'il nous montre à l'affût, comme des chats, de tout ce qui est beau, jeune et pur (fêles virginaria "). Il n'est pas douteux qu'un grand nombre de possesseurs d'esclaves, soit ouvertement, soit par ces voies détournées que savait découvrir en toutes choses l'hypocrisie romaine, se livraient à la même exploitation, bravant la note d'in-
1 Vcndilori» afleclionem forte et verecundiam. Papinien, au Dig.t Wm, I, 56. Alexandre Sévère, Code Just., IV, lVi, 1» 2, 3. — a Tite Live, Hist, XXXIX, 9. — » Ulpien, au Dig., HI, îi, ^. — ^ N«!i«!tfe ^^xime, VJ, /, 6. — ^ PJaute, Persa, JV, ix, 14: Riidcns, \\\, vîs ^3»
famie dont l'édit du préteur frappait ceux qui lenocinium faciunt '. « De très-honnêtes gens, » dit Ulpien, n'avaient point honte de louer leurs maisons pour qu'on y établît des lieux de débauche, et « beaucoup » de ces « honnêtes gens » considéraient comme fort avantageux ce mode de location ^, Plus d'un, sans doute, prenait un intérêt dans ce triste trafic : il faudrait bien peu connaître l'avidité romaine pour en douter; bien des textes déjà cités semblent même le dire formellement. Gabinius, sous le consulat de qui fut exilé Cicéron, supportait, dit celui-ci, sa pauvreté et son luxe en prostituant ses esclaves, domestico lenocinio ^ 11 y avait d'ailleurs un adroit moyen de se livrer à ce commerce en écartant tout péril de censure; c'était de louer les lieux qui y étaient destinés à ses propres esclaves, que l'on autorisait à l'exercer pour leur propre compte, au moyen de vicarii qulls avaient dans leur pécule* : et comme tout ce qu'acquérait l'esclave appartenait de droit au maître, les mancipia quœshiana qui faisaient partie de son pécule étaient en réalité la propriété de celui-ci, qui pouvait, quand il le voulait, s'approprier en tout ou en partie leurs gains, et avait un véritable droit dominical sur leurs personnes.
Voilà ce qu'on put faire de l'esclave, jusqu'au jour où le christianisme lui rendit \. la puissance de dire non, » lui apprit « à résister comme une personne libre » et à mourir pour la chasteté °.
* Dig.y m, 1, 1, 4, § 2. - ^ L'ipien, au Dig., V, m, 27, g 1. — ^ Cicé* on, Post redilum in sénat, orat.y 5. — * Ulpien, au Dig.y UI, ii, 4, § 3. — o Voir livre U, chapitre m : Les esclaves martyrs, g 2.
L'influence de l'esclavage ne cessait pas avec lui; elle s'étendait sur le malheureux qui, après avoir traversé cette vie d'opprobre et de misère, en sortait par l'affranchissement pour aller, selon l'expression de Plante, « augmenter d'un citoyen la grande cité *. »
Démoralisé, souvent sans famille, ayant laissé dans la servitude une partie de sa valeur physique et morale, ayant quelquefois dépensé son petit pécule à payer son affranchissement, l'ancien esclave ne trouvait dans la cité presque aucun moyen de vivre; il allait, à moins I d'une rare faveur de la fortune, grossir la plèbe faméj lique nourrie par les riches et par l'État.
L'histoire des femmes est plus triste. Moins encore que l'homme, la femme trouvait à Rome les moyens de vivre honorablement et de se soutenir elle-même par son travail. V ouvrière éiadi presque inconnue dans j le monde romain. Que pouvait devenir la femme oisive : et pauvre, jetée sans protecteur, et corrompue déjà, . . j au milieu de la grande cité par le coup de baguette de l'affranchissement? Si elle n'avait pas une de ces natures exceptionnelles auxquelles pouvait profiter l'équitable rescrit de Septime Sévère rapporté plus haut ; si ' elle ne s'était pas attachée par les hens du contuber" ^ nium à quelque esclave qui, affranchi avec elle, lui demeurait fidèle et continuait à partager sa vie; si, au contraire, elle avait vécu sous le toit du maître dans une immorale promiscuité, elle tombait fatalement dans la foule immense des courtisanes de Rome, composée presque entièrement d'affranchies.
Affranchie et courtisane sont, dans la langue romaine j
Plautc, Pcr«tt, Vf, m, 5, 6